"En 1914 la Bavière entre en guerre comme le reste de l'Allemagne. C'est l'union sacrée derrière l'empereur Guillaume II. Mais, peu à peu le conflit s'enlise. La pénurie et les privations provoquent le mécontentement de la population allemande.
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Après un hiver très dur en 1916, des troubles vont agiter tout le pays. De mars à novembre 1917, les ouvriers manifestent ainsi dans les principales villes d'Allemagne: Berlin, Hambourg, Leipzig"
Partage Noir
Par Partage Noir
Lors de la première édition de ce texte, paru vers 1987 sous la forme d'une brochure dactylographiée à très faible tirage, nous regrettions l'absence d'études en français sur le sujet. Comme la situation n'a guère changé depuis, sauf en ce qui concerne l'un des protagonistes, Erich Mühsam [1], il nous a semblé utile de le rééditer sous une forme augmentée, avec des améliorations. Mais ce modeste opuscule se propose de poser quelques jalons, certainement pas d'épuiser le sujet.
Avant de se pencher sur cet épisode révolutionnaire, il faut d'abord évoquer le contexte bavarois. Quelle était la particularité de cette région du sud de l'Allemagne ?
Intégrée en 1871 dans l'empire allemand, la Bavière avait pu conserver son statut de royaume et une certaine autonomie interne. Cette autonomie s'exprimait par l'absence de troupes prussiennes sur son territoire et l'existence d'un système parlementaire bavarois. La première chambre était composée d'aristocrates et de dignitaires nommés à vie par le souverain, la deuxième de députés élus, en majorité des conservateurs. Louis III qui prend le pouvoir en 1913 peut donc compter sur une certaine stabilité politique.
La capitale, Munich, est un lieu privilégié pour les artistes et la bohème littéraire. L'anarchiste Erich Mühsam anime par exemple le cercle Action (Tat) composé d'ouvriers, d'artistes comme le peintre Georg Schrimpf et d'écrivains tels que Oskar-Maria Graf, Karl Otten ou Franz Jung. Ce dernier nous a laissé des mémoires, assez désabusés sur cette époque de sa vie mais qui donnent une idée de l'isolement des révolutionnaires dans une région plutôt conservatrice. Lors d'un meeting dans une brasserie, raconte Franz Jung, un groupe de syndicalistes appelle à la grève générale devant une assemblée hostile:
«Mühsam, qui avait ensuite demandé la parole, était même parvenu jusque sur la tribune, flanqué et protégé par les membres de son groupe, figures fluettes et bien peu convaincantes en face des Bavarois de bonne souche qui remplissaient la salle. Ceux-ci avaient déjà commencé à donner plus de poids à leurs protestations et à leurs sauvages vociférations en bombardant la tribune de projectiles divers» [2].
En effet, la Bavière compte une forte proportion de population rurale: 51% contre une moyenne de 34% dans le reste de l'Empire [3], qui plus est, cette population se compose de paysans moyens, assez aisés et très réactionnaires. Notons enfin que le sentiment séparatiste y était très fort, les Bavarois catholiques conservant une certaine méfiance à l'égard des Prussiens protestants et du pouvoir central.
C'est donc dans un contexte apparemment peu favorable que va se déclencher un processus révolutionnaire en Bavière, car un facteur va modifier profondément cette situation: la Première guerre mondiale.
En 1914 la Bavière entre en guerre comme le reste de l'Allemagne. C'est l'union sacrée derrière l'empereur Guillaume II. Mais, peu à peu le conflit s'enlise. La pénurie et les privations provoquent le mécontentement de la population allemande. Après un hiver très dur en 1916, des troubles vont agiter tout le pays. De mars à novembre 1917, les ouvriers manifestent ainsi dans les principales villes d'Allemagne: Berlin, Hambourg, Leipzig.
Les partis sont touchés à leur tour par la crise. Le parti social-démocrate (S.P.D.), la principale force non-conservatrice, soutenait ouvertement le militarisme. En conséquence il essuie une scission qui se constitue en avril 1917, au congrès de Gotha, en Parti des sociaux-démocrates indépendants (U.S.P.D.) et forme un ensemble assez hétérogène. La Ligue spartakiste, dirigée par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, y participe en conservant une certaine indépendance.
En Bavière la situation est assez différente. Le S.P.D. est comme partout ailleurs belliciste et partisan de l'Union sacrée et le fossé se creuse entre des dirigeants comme Auer, la bureaucratie syndicale et certaines sections de base plus radicales, voire révolutionnaires. La tâche des responsables de la social-démocratie est d'abord d'éviter les débordements. Ceux-ci peuvent venir de l'U.S.P.D. qui s'est trouvé un leader efficace d'origine berlinoise, Kurt Eisner.
En revanche les Spartakistes sont inexistants à Munich, il n'y aura pas de
groupe avant décembre 1918. Selon Roland Lewin, «la présence et l'action des
anarchistes constituèrent un obstacle à leur essor dans cette région» [4].
Il est vrai que ce courant comportait deux grandes figures. Erich Mühsam,
tout d'abord. Cet écrivain est alors très connu dans la bohème littéraire. Il
collabore avant-guerre à des revues comme Jugend, Simplicissimus et fonde la
sienne, Kaïn qui tire à 3 000 exemplaires. L'autre personnalité est Gustav
Landauer (1870-1919), théoricien d'un socialisme libertaire original. Membre
des Jungen, l'opposition de gauche au sein du parti social-démocrate, il
quitte celui-ci en 1891. Délégué au congrès socialiste de Londres de 1896, il
est exclu comme tous les anarchistes après avoir condamné la participation
des socialistes aux élections.
Landauer est même expulsé physiquement de la salle après une intervention à la tribune du congrès ! Grâce à son journal, Sozialist, il fédère plusieurs groupes qui donnent naissance à une organisation, le Sozialistischer Bund, en 1908. Landauer concevait ainsi son projet de société:
«Un village socialiste avec des ateliers et des fabriques villageoises, avec des prairies, des champs, des jardins, du gros et du petit bétail, des volailles. Vous prolétaires des grandes villes, habituez-vous à cette pensée: si étrange et bizarre qu'elle puisse vous paraître, c'est là le seul commencement d'un socialisme réel qui vous soit laissé» [5].
Avant 1914 Mühsam avait tenté d'implanter à Munich un groupe de l'organisation de Landauer, qui prit le nom de Groupe Action dont nous avons déjà parlé. Il s'éloigna très vite des positions de Landauer pour prendre une orientation anarcho-communiste [6]. Mühsam essayait de rassembler les éléments épars de l'anarchisme sur Munich et de se donner une assise en axant sa propagande vers le sous-prolétariat. C'est ainsi que les prostituées munichoises assistaient aux réunions du groupe accompagnées de leurs souteneurs, jusqu'à ce que Landauer, mécontent pour la réputation de son mouvement, dissolve le groupe !
Les sociaux indépendants (U.S.P.D.) sont très influents malgré leur faiblesse numérique (environ 400 militants) grâce à la personnalité de leur leader, Kurt Eisner, un pacifiste. L'U.S.P.D. agit notamment pour obtenir la libération des prisonniers politiques. Ce parti participe activement aux manifestations pour la paix.
Cette paix est de plus en plus souhaitée en Allemagne. Nul doute que le sentiment séparatiste des Bavarois se trouve exacerbé par cette situation. Ils ressentent une forte rancune à l'égard des Prussiens qui les ont entraînés dans cette guerre. Certains historiens ont limité à ce séparatisme la contestation en Bavière. C'est bien sûr excessif même si les révolutionnaires, très minoritaires, ont pu utiliser ce sentiment pour aller plus loin.
La chronologie de la contestation en Bavière n'est pas très différente de celle du reste de l'Allemagne, au moins au début. Après un cycle de manifestations, des grèves éclatent pour protester contre les restrictions et pour demander la paix. Elles atteignent leur point culminant entre novembre 1917 et janvier 1918. Les ouvriers de l'usine de munitions Krupp à Munich cessent le travail. Le 28 janvier Mühsam s'adresse à 10 000 travailleurs et appelle à la grève générale. Kurt Eisner fait de même mais la répression et les atermoiements du S.P.D. font échouer la grève. Dans sa pièce Judas (au titre évocateur !) publiée en 1921,Mühsam évoque le rôle démobilisateur des syndicats alliés au S.P.D.
Après ces émeutes, le pays semble calme. Les dirigeants sont en prison et jusqu'en novembre 1918, l'agitation est limitée. Rassuré, le pouvoir procède même à des libérations de prisonniers. Soudain tout bascule. A Kiel, un port du nord de l'Allemagne, les marins refusent de s'embarquer pour un baroud «d'honneur» de la flotte allemande alors que la défaite semble inéluctable. Ils se mutinent, créent des conseils de marins et s'emparent de la ville après des combats armés (1 - 4 novembre 1918). Des troubles se produisent alors dans tout le pays tandis que les premiers conseils d'ouvriers et de soldats apparaissent dans la région d'Hambourg et de Kiel.
Et en Bavière ? Une grande manifestation contre la guerre se déroule à Munich le 7 novembre. Les autorités l'ont autorisée à condition qu'elle présente un caractère pacifique, ce que garantit (bien imprudemment !) le leader local du SPD, Auer. Il y a là l'U.S.P.D. qui semble bien encadrer le cortège, la Ligue des paysans, et les membres du S.P.D. au milieu d'une foule impressionnante. Le nombre des manifestants est estimé à 150.000 ou 200.000.
Très vite, et malgré l'ordre de dispersion d'Auer, elle se transforme en émeute. Au chant de la Marseillaise (!), les manifestants les plus décidés pénètrent à 17 heures dans l'école Guldein transformée en caserne puis dans la Turken Kaserne. Des soldats entraînent leurs camarades hésitants et la troupe se rallie. A la brasserie Mathoeser, des manifestants dirigés par Kurt Eisner constituent un conseil des ouvriers et des soldats.
Apprenant que les régiments de la garde refusent de tirer sur la foule, le roi s'enfuit avec sa famille dans le Tyrol autrichien. La monarchie Bavaroise a vécu. C'est seulement le 9 novembre, soit deux jours plus tard, qu'à Berlin le Kaiser Guillaume II prendra lui aussi la route de l'exil.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, La République bavaroise est proclamée au Landtag à l'unanimité. Une déclaration d'Eisner est placardée dans Munich. En voici des extraits:
«Un gouvernement populaire, porté par la confiance des masses, va être mis en place incessamment. (...)
Le conseil d'ouvriers, de soldats et de paysans assurera le strict maintien de l'ordre: toute infraction sera sanctionnée impitoyablement. La sécurité des personnes et des biens est garantie. Dans les casernes, les conseils de soldats assureront le maintien de la discipline et prendront leur sort en main. Les officiers qui ne s'opposeront pas au nouvel état des choses pourront vaquer à leur service librement.
Nous comptons sur l'aide active de l'ensemble de la population. Bienvenue à tous ceux qui voudront contribuer à bâtir cette liberté nouvelle. Tous les fonctionnaires demeurent à leur poste. Des réformes sociales et politiques fondamentales vont être mises en œuvre sans délai. Les paysans garantissent l'approvisionnement des villes. La vieille opposition ville/campagne va disparaître. La distribution des vivres sera organisée rationnellement (...)
Pour la Bavière, la guerre fratricide des socialistes a pris fin. Sur la base révolutionnaire actuelle les masses ouvrières vont retrouver le chemin de l'unité.»
L'esprit de ce texte va dans le sens d'un apaisement. Pas de purge dans l'administration et dans l'armée. On insiste sur l'absence de violences et Eisner invite à serrer les rangs. D'ailleurs, par la promesse qu'il n'y aura pas d'effusion de sang, les chefs du S.P.D. acceptent à contrecœur de participer à un gouvernement provisoire.
Kurt Eisner devient Präsident-Minister et ministre des Affaires étrangères. Le serrurier Unterleitner (U.S.P.D.) prend les Travaux publics tandis qu'Auer, leader du S.P.D. est à l'Intérieur et que trois autres sociaux-démocrates, Timm, Rosshaupter et Hoffmann s'occupent respectivement de la Justice, des Affaires militaires, et des Cultes. La Ligue des paysans, des sans-parti et d'autres U.S.P.D. participent au gouvernement provisoire.
La situation manque de cohérence puisque coexistent des conseils ouvriers et ce gouvernement hétéroclite dirigé par Eisner (où les chefs du S.P.D., hostiles à la révolution occupent d'ailleurs des postes importants). C'est en fait le règne de l'ambiguïté, ce qui ne va pas tarder à provoquer des dissensions.
Quelle est l'origine de ces «conseils» d'ouvriers et de soldats qui éclosent un peu partout en Allemagne ?
On peut leur trouver une justification dans l'œuvre de l'anarchiste Bakounine ou des précédents historiques pendant la Commune de Paris, voire même lors de la Révolution française (avec les sections de quartiers tenues par les sans-culottes parisiens en 1793) mais leur origine directe remonte seulement à la Révolution russe de 1905. Le soviet russe est l'équivalent du conseil allemand («Rat»). Selon Oskar Anweiler on peut définir les conseils ainsi:
1. Assujettissement à une catégorie sociale placée dans une relation de dépendance ou d'oppression;
2. Démocratie directe;
3. Mode révolutionnaire d'institution [7].
Ces assemblées générales s'opposent au pouvoir central et concurrencent les syndicats ouvriers, soit parce que ceux-ci sont inexistants comme en Russie, soit parce qu'ils jouent un rôle contre-révolutionnaire comme en Allemagne en étant inféodés au SPD et bellicistes. Les conseils deviennent donc l'outil de lutte des révolutionnaires qui peuvent espérer former ensuite des républiques fédérées. Ce n'est pas encore le cas à Munich où ils sont en rivalité avec le gouvernement d'Eisner.
Cette période est fortement marquée par la personnalité de Kurt Eisner. Un des protagonistes, Ernst Toller, en fait le portrait suivant:
«Eisner, qui fut pauvre toute sa vie et sans besoins, était un petit homme mince aux cheveux blonds cendrés lui tombant en désordre sur la nuque comme sa barbe broussailleuse sur la poitrine, ses yeux myopes regardaient comme étrangers par dessus le pince-nez mal fixé presque à l'extrémité du nez, et ses petites mains soignées, d'une finesse féminine, ne répondaient pas plus aux pressions amicales qu'hostiles, geste révélateur de sa timidité dans les relations humaines.» [8]
C'est la description d'un intellectuel un peu bohème et non d'un insurgé. Il est né à Berlin dans une famille juive assez aisée puisque son père était propriétaire d'un magasin d'uniformes militaires. Lui-même tâta du journalisme, notamment de la critique théâtrale avant de s'installer à Munich.
Écrivain, journaliste et éditeur, Eisner laisse perplexe lorsqu'on étudie ses idées. Ses convictions proviennent moins d'une théorie politique cohérente que de son caractère. Ce n'est pas vraiment un révolutionnaire. À Erich Mühsam qui le rencontre en 1917, il déclare être jauressiste. Pour Mühsam il était en fait plus près du révisionnisme d'Edouard Bernstein. Il se situe à l'aile droite de l'U.S.P.D., nettement hostile à une révolution socialiste ou communiste.
K. Eisner ne veut pas de transformation sociale dans l'immédiat. Devant le comité exécutif des conseils berlinois il déclare:
Je ne tiens pas pour tout à fait juste la conception mystique selon laquelle le transfert des moyens de production à la société doit être réalisé en ôtant le pouvoir à la bourgeoisie.[9]
Il rejoint en cela le social-démocrate Auer, son ministre de l'intérieur, qui s'exclame:
Si nous bouleversions l'économie, nous arriverons les derniers sur le marché mondial et l'ouvrier serait le premier à en souffrir.
On touchera à l'économie plus tard.
Si Eisner s'oppose aux sociaux-démocrates, c'est à cause de leur attitude belliciste pendant la guerre. Ardent pacifiste, il ne cesse de montrer la culpabilité de l'Allemagne. Pendant la réunion des États du Reich, il défend cette thèse jugée scandaleuse par les nationalistes. Lorsqu'il demande au début du mois de décembre 1918 la publication des archives du ministère bavarois des Affaires étrangères afin de prouver les crimes de guerre allemands, une réponse plutôt sèche lui est adressée de Berlin:
Le gouvernement central a établi dans différentes manifestations le programme de sa politique extérieure. [10]
De même, à la conférence socialiste de Berne, il revient sur la responsabilité de l'Allemagne et envoie comme ambassadeur à Berne un pacifiste, le professeur Foester, tout en proposant que des ouvriers allemands volontaires viennent reconstruire les villes françaises endommagées pendant la guerre !
Eisner joue aussi un rôle important sur le plan séparatiste. Sa politique s'insère dans la méfiance qu'éprouvent les États du sud de l'Allemagne envers Berlin. Ainsi, à la conférence des premiers ministres du Reich (25 novembre) il propose un directoire des États du sud où il prendrait la politique extérieure afin de contrebalancer l'influence des socialistes de Prusse. Mais Ebert, ex-chancelier et commissaire du peuple S.P.D. brise cette tentative en proposant des élections pour une assemblée de tous les États du Reich, ce qui est adopté. Le gouvernement de Berlin envoie aussi ce communiqué à Eisner:
«Nous sommes d'avis que d'étroites relations doivent être crées entre le gouvernement central et les différents États libres, et nous songeons à la réalisation pratique de cette idée. Nous avons depuis quelques jours un projet de la Prusse qui va être examiné à fond.» [11]
Ce projet de constitution allemande est celui proposé par Ebert et rédigé par Hugo Preuss dans un sens unitaire et assez centralisé. Mais début février, Eisner est à Weimar pour présenter des contre-propositions au nom des cinq États du sud. Eisner est, on le voit, l'élément agissant de ce que Claude Klein appelle une crise du fédéralisme allemand [12].
Ce jeu personnel lui vaut une relative passivité des partis bourgeois bavarois. C'est bien le seul domaine où cela se produit. En effet, il effraie les possédants et les nationalistes tandis que la laïcisation de l'enseignement mécontente le clergé, toujours très puissante en Bavière.
Quant aux sociaux-démocrates, la politique d'Eisner les rend furieux. Leurs chefs, Auer et Timm (qui considère Eisner comme un dément), animent une violente campagne d'opinion contre lui. Les réunions du gouvernement sont houleuses. La presse raconte qu'Eisner est un juif étranger, un satrape transformant son ministère en bordel. Comme à son habitude il ignore ces insultes mais ses adversaires n'en démordent pas espérant obtenir sa démission. Par exemple, à son retour de la conférence de Berne, il découvre qu'Auer a projeté d'établir un nouveau gouvernement sans lui et doit dénoncer ces manigances devant le congrès de conseils pour sauver son poste.
Pourtant, il s'oppose aussi aux éléments les plus radicaux de la population représentés par les conseils. En effet, Eisner prône une politique d'équilibre entre le gouvernement c'est à dire la voie «légale» et les conseils, même si tous les deux sont nés de l'insurrection et ont donc la même origine. Eisner a confiance dans le système parlementaire et s'oppose à un éventuel pouvoir des conseils mais ne veut pas non plus les éliminer. Tout au plus il admet un droit de contrôle sur le gouvernement. Dans un discours de décembre 1918 il expose sa philosophie des conseils que Lionel Richard résume ainsi:
«Leur rôle et de vivifier la réflexion et l'activité politique des masses, de servir de remparts contre le danger de s'en remettre exclusivement à un parlement, ce qui conduirait à un engourdissement de la vie politique. Ce que les conseils d'ouvriers doivent être dit-il, c'est une sorte de presse publique, se livrant à la critique de l'ensemble de la vie publique» [13].
L'historien Sebastian Haffner juge «magistrale» la politique d'Eisner au point de considérer qu'il fut le seul homme politique allemand capable de comprendre la volonté des masses; c'est-à-dire une «démocratie constitutionnelle des conseils» [14]. Laissons-lui la responsabilité de ce jugement mais il n'est pas sûr que les idées d'Eisner ait été partagées au-delà du petit cercle de ses fidèles...
Car son analyse est contestée par les révolutionnaires. À leur tête se trouve l'anarchiste Erich Mühsam qui milite activement au sein du R.A.R. ( le Conseil révolutionnaire des ouvriers). Cette sorte de forum militant avait été créé par des militants de l'U.S.P.D. mais très vite ses liens avec cette organisation vont devenir très formels. Grâce à Mühsam le R.A.R. va prendre une forte coloration anarchiste et l'on verra même des militants spartakistes y adhérer en raison de ses positions radicales. Malgré sa faiblesse numérique (environ cinquante militants). Le R.A.R. joue un rôle moteur dans l'agitation révolutionnaire. Mühsam fonde aussi l'Union des internationalistes révolutionnaires (V.R.I.), structure unitaire avec les communistes, qui défend l'idée d'une organisation sociale basée sur les conseils. Cette organisation peut être définie de la façon suivante:
«Ces conseils devaient être organisés dans chaque ville et former (en liaison avec les conseils de soldats et de fermiers) l'administration de chaque ville et village. Tous ces conseils dans le pays devaient élire des représentants et les envoyer à un congrès des conseils à Munich» [15].
D'après le projet de Mühsam et de Landauer, ces conseils et ce congrès devaient travailler sur une base fédéraliste et ne pas être centralisés.
En attendant de réaliser ce projet de société, Mühsam propose une série d'initiatives pour rompre avec les anciennes institutions, suivi en cela par les spartakistes locaux. Le 30 novembre, il rédige un tract où le VRI déclare vouloir réaliser «le socialisme pour couronner le mouvement révolutionnaire actuel» en appelant les Bavarois à rejoindre un mouvement unissant anarchistes, socialistes et spartakistes.
L'attitude des spartakistes, particulière à la Bavière, mérite d'être signalé. À peine ont-ils formé leur propre groupe le 11 novembre, qu'ils inclinent vers les idées anarchistes, reprenant des slogans tels que « tout le pouvoir aux conseils » (c'est dire sans les subordonner au Parti comme en Russie). Leur leader, le russe Max Levien qui a participé à la Révolution de 1905, ne s'oppose pas vraiment à cette évolution. Pendant tout le règne d'Eisner les spartakistes, bientôt communistes (le Parti communiste allemand est créé le 29 décembre) sont à la remorque derrière Mühsam. Les témoignages de membres du Parti comme Rosa Meyer-Leviné confirment cet état d'esprit [16]. Mühsam tira de ce cas particulier la conclusion qu'anarchistes et communistes devaient toujours travailler ensemble comme en témoigne Von Eisner bis Léviné qui n'est qu'une longue autocritique adressée à Lénine. Cette démarche «unitaire» qu'il défendra pendant longtemps, bien après les événements de Bavière, lui procurera d'amères désillusions et fut sans doute la grande erreur de sa vie, d'autant plus qu'il était opposé au marxisme-léninisme sur le plan théorique. Les communistes essayeront après sa mort d'exploiter son souvenir et promèneront sa veuve, Zensl Mühsam, rendue folle par les camps staliniens dans toutes les cérémonies officielles de la République Démocratique Allemande.[17]
À l'initiative de Mühsam les Conseils organisent des démonstrations de force. Dans la nuit du 7 décembre, Mühsam, le marin communiste Egelhofer et plusieurs centaines de membres des Conseils se dirigent vers le siège d'un journal clérical particulièrement détesté. Des soldats se joignent à eux et ils décident d'attaquer les salles de rédactions des journaux bourgeois, qu'ils occupent. C'est une réponse à la haine incroyable de la révolution que manifestait la presse grand public. Eisner, tiré du lit, intervient pour calmer les esprits. Les révolutionnaires décident alors de se rendre chez Auer, le ministre de l'Intérieur S.P.D. L'écrivain d'extrême droite J. Benoist-Mechin en fait le récit suivant:
«Au milieu des cris et des huées, ils exigent que le ministre leur remette sa démission. Sous la menace des revolvers, Auer se voit contraint de signer la déclaration suivante: "Dans la nuit du 7 décembre, j'ai été assailli par quatre cents hommes armés, et j'ai été mis en demeure de renoncer à ma charge. Cédant à la violence, je déclare donner ma démission de ministre de l'Intérieur"» [18].
Finalement les soldats fidèles au gouvernement viennent à bout de l'émeute en libérant le ministre. Fait troublant, la même scène s'était déjà produite à Vienne en Autriche, le 12 novembre lorsqu'un groupe du Conseil de soldats dirigés par l'écrivain Egon Erwin Kisch occupa le journal Neue Freie Presse, après une émeute de rues [19]. S'agit-il d'une imitation ? En tout cas, ce ne serait pas le seul exemple d'une liaison entre les différents foyers révolutionnaires de l'époque.
Mais cet activisme ne doit pas faire oublier que les conseils sont dans une mauvaise passe en Allemagne. À Berlin le pouvoir impérial a laissé sa place à une assemblée des conseils noyautée par la social-démocratie. Dès lors la contestation ne semble plus justifiée puisque le S.P.D. a eu l'habileté d'être présent dans les conseils (alors que le socialiste russe Kérensky ne put en faire autant avec les soviets). Institutionnalisés, les conseils échappent aux révolutionnaires. Entre le 16 et le 21 décembre 1918 a lieu un premier congrès des conseils d'Allemagne. Sur 489 délégués il y a seulement 179 ouvriers et employés et le S.P.D. (qui possède d'ailleurs une importante base ouvrière)s'est assuré une majorité confortable, ce qui lui permet de décider la tenue d'élections qui substitueront aux conseils un système parlementaire. L'écrivain Ernst Toller, délégué de la Bavière, constate impuissant, ce suicide:
"Le congrès des conseils allemands renonce volontairement au pouvoir, ce cadeau inespéré de la révolution, les conseils abdiquent, ils abandonnent le destin de la République aux aléatoires résultats des élections douteuses" [20].
Un fossé se creuse entre les conseils en voie de disparition, du fait de ce noyautage et ceux qui poursuivent une action révolutionnaire comme en Bavière.
Au sein du gouvernement Eisner, les sociaux -démocrates réclament sans cesse des élections qui mettraient fin à la dualité des pouvoirs au détriment des conseils. Eisner hésite. S'il approuve ces élections, il souhaite en retarder l'échéance afin de permettre à l'U.S.P.D. de consolider ses positions. Les chefs sociaux-démocrates ne l'entendent pas ainsi. Outre la campagne de presse contre Eisner, ils multiplient les provocations verbales. Lors de l'insurrection communiste à Berlin (janvier 1919), Auer déclare dans un discours que la Bavière devrait intervenir militairement pour participer à la répression. Une provocation aussi odieuse qu'inutile au moment où l'armée écrase le soulèvement ouvrier avec des lance-flammes et des mitrailleuses !
Finalement Eisner cède et des élections sont prévues pour le 12 janvier 1919. Les éléments les plus radicaux boycotent ces élections et Eisner commet une erreur qui le prive définitivement du soutien des révolutionnaires. Craignant des perturbations dans le déroulement du scrutin de la part des communistes et des anarchistes il fait arrêter douze militants dont Levien et Mühsam. Ce dernier écrit:
«Par cette tentative il alla au devant d'un échec décisif et s'aliéna la sympathie des masses les plus radicalisées (...) spontanément, une gigantesque manifestation se rassembla devant le ministère pour exiger notre libération...» [21]
La foule menaçante se presse sous les fenêtres d'Eisner qui refuse d'abord de négocier puis change d'avis lorsque le communiste Egelhofer pénètre dans son bureau par la fenêtre !
Sous la pression populaire, Kurt Eisner doit faire relâcher les prisonniers. Mais le climat politique reste agité, le 7 janvier il y a deux morts à Munich à la suite d'une grève. La répression sévit dans le nord de la Bavière; on arrête des révolutionnaires à Nuremberg le 10 janvier. Le 12, les Bavarois votent. Et ces élections sont un désastre pour Eisner. L'U.S.P.D. obtient 2,3% des voix soit 3 sièges au parlement ! Les grands vainqueurs sont le Parti populaire bavarois (la droite) avec 35% des voix et 66 sièges et la social-démocratie avec 33% des voix et 61 sièges.
Il y a plusieurs explications à cet échec. La propagande contre Eisner a porté ses fruits et beaucoup de Bavarois ont voté contre lui, effrayés par les calomnies répandues sur son compte. Ensuite la politique d'Eisner a mécontenté les révolutionnaires, qui n'ont pas voté pour lui. Leur abstention était logique. Le scrutin ne pouvait que revenir sur les acquis révolutionnaires puisque le système parlementaire diverge totalement avec les conseils sur la conception du pouvoir populaire.
Eisner, qui était plutôt réticent à l'égard des conseils, apparaît désormais comme le principal agitateur révolutionnaire. Les sociaux-démocrates et la droite demandent sa démission mais Eisner refuse. Puisque l'équilibre est rompu au détriment des conseils, il va s'appuyer sur ceux-ci. Celui qui faisait arrêter Mühsam et les communistes, participe avec eux à une grande manifestation des conseils le 16 février 1919 au cours de laquelle on réclame le départ des ministres S.P.D. et l'instauration du socialisme sous des banderoles telles que «Tout le pouvoir aux Conseils». Le même jour une manifestation similaire à Nuremberg se termine par deux morts.
A la mi-février se déroule à Munich le congrès des conseils d'ouvriers, de paysans et de soldats. Eisner réussit à se faire élire au conseil central.
Il s'imaginait en s'y montrant publiquement comme un dirigeant révolutionnaire de toute confiance pour les masses, gagner une popularité qui ne s'était pas affirmée par le biais des élections. [22]
Cette attitude le condamne à mort. La presse s'acharne sur lui, en excitant les esprits. Eisner décide finalement de démissionner. Le 21 février 1919, il se rend à pied à la séance d'ouverture du parlement dans ce but, mais sur le trajet, il est assassiné par un officier d'extrême droite, le comte Arco-Valley, qui lui tire deux balles en plein front. Détail important, Arco-Valley était membre de la Société Thulé qui inspirera le nazisme. Il en avait été exclu en raison de l'origine juive de sa mère et aurait voulu se racheter par ce geste. C'est cette même Société Thulé qui est présentée comme la victime de la «Terreur» des Conseils par certains historiens !
L'émotion est grande dans les milieux populaires. Un ouvrier membre des conseils et du RAR, Aloïs Lindner, entre peu après dans la salle du parlement et fait feu en pleine séance sur Auer, jugé moralement responsable, et qui s'écroule, grièvement blessé. Un député de droite, Heinrich Osel, le chef du Parti populaire bavarois, est abattu par un autre tireur quelques minutes plus tard tandis que les députés s'enfuient parmi les travées. La séance s'achève ainsi sous les balles. Après sa mort, Eisner reçoit une auréole de martyr révolutionnaire. Cent mille personnes suivent son cortège funèbre à travers la ville sous une nuée de drapeaux rouges jusqu'au cimetière de l'Est où son corps est incinéré. Mais avec lui disparaît tout arbitrage entre les conseils et le gouvernement. Un affrontement direct semble inévitable.
Partage Noir, écrit pour Soleil noir
Notes:
source: Soleil noir
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