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"Or, le but final du socialisme est le seul élément décisif distinguant le mouvement socialiste de la démocratie bourgeoise et du radicalisme bourgeois, le seul élément qui, plutôt que de donner au mouvement ouvrier la vaine tâche de replâtrer le régime capitaliste pour le sauver, en fait une lutte de classe contre ce régime, pour l'abolition de ce régime"

Rosa Luxembourg

Quatre textes sur la révolution en Russie

La révolution en Russie - Sur la révolution russe - Problèmes russes - La tragédie russe

Rosa Luxemburg

La révolution en Russie

La guerre a retardé de quelques années mais n'a pu empêcher ce que l'on sentait déjà sourdre avant qu'elle n'éclatât: la résurgence de la révolution russe. Le prolétariat russe qui, dès 1911, était parvenu à lever le faix de plomb de la période contre-révolutionnaire et d'année en année, dans les luttes de masses et les manifestations économiques et politiques, avait à nouveau brandi de plus en plus haut le drapeau révolutionnaire de 1905, le prolétariat russe n'a permis à la guerre de le désorganiser, à la dictature du sabre de le bâillonner, au nationalisme de le fourvoyer que pendant deux ans et demi. Il s'est relevé pour secouer le joug de l'absolutisme et a contraint la bourgeoisie à aller provisoirement de l'avant.

Si aujourd'hui la révolution en Russie a été victorieuse si rapidement, en quelques jours à peine, c'est uniquement parce qu'elle n'est dans son essence historique que la prolongation de la grande révolution de 1905-1907. La contre-révolution n'est parvenue à l'écraser que pour une période très brève, mais l'œuvre inachevée de la révolution exigeait inexorablement d'être menée à son terme et l'énergie de classe inépuisable du prolétariat russe s'est embrasée même dans des circonstances aussi difficiles que celles d'aujourd'hui. Ce furent les souvenirs récents des années 1905-1906, du pouvoir politique partiellement illimité du prolétariat en Russie, de ses vaillants assauts, de son programme révolutionnaire radical qui permirent à la bourgeoisie de décider avec cette étonnante rapidité de prendre la tête du mouvement. Ce fut la crainte d'un développement sans entraves d'une révolution populaire comme celle qui, en 1905-1907, avait montré sa tête de méduse à l'hégémonie de classe de la bourgeoisie qui décida immédiatement les Rodzianko, Milioukov et Goutchkov à se mettre du côté de la révolution et à présenter, pour leur part, un programme résolument libéral. Il s'agit là d'une tentative de la bourgeoisie possédante de Russie, échaudée il y a dix ans, de s'emparer du mouvement populaire, de remplir ses tâches politiques sous des formes libéralo-bourgeoises afin d'éliminer ses tendances sociales et démocratiques extrêmes.

On voit bien ici, en dépit de ceux qui savent tout mieux que tout le monde, des malins qui conseillent la prudence et des pessimistes de peu de foi - que l'œuvre de la révolution de 1905 n'a pas été perdue, que les sacrifices qu'elle a coûtés alors n'ont pas été vains, que l'audace révolutionnaire des revendications présentées par les ouvriers socialistes constituait bien une politique très "pratique". Le courage et l'énergie actuels de la bourgeoisie libérale russe ne sont qu'un pâle reflet des embrasements de 1905-1907. Le déploiement de force du prolétariat qui l'avait alors jetée en peu de temps dans les bras de la contre-révolution, l'a poussée maintenant, dès le premier instant, à la tête du mouvement, précisément pour éviter qu'un déploiement de force analogue ne se reproduise.

Aujourd'hui, la révolution en Russie a triomphé d'emblée de l'absolutisme bureaucratique, mais cette victoire n'est pas une fin, elle n'est qu'un timide début. D'une part, en raison de son caractère généralement réactionnaire et de son opposition de classe au prolétariat, la bourgeoisie abandonnera un jour ou l'autre, avec une logique inéluctable, ses positions avancées de libéralisme résolu. D'autre part, une fois sur la brèche, l'énergie révolutionnaire du prolétariat russe prendra, avec la même logique historique inéluctable, la voie d'une action démocratique et sociale radicale et remettra le programme de 1905 à l'ordre du jour: république démocratique, journée de huit heures, expropriation des grands propriétaires terriens. Mais il en résulte avant tout pour le prolétariat socialiste de Russie le plus urgent des mots d'ordre, lié indissolublement à tous les autres: fin à la guerre impérialiste !

C'est là que le prolétariat révolutionnaire se révèle par son programme en opposition flagrante avec la bourgeoisie impérialiste russe qui s'enthousiasme pour Constantinople et profite de la guerre. L'action pour la paix en Russie comme ailleurs ne peut prendre qu'une seule forme: celle d'une lutte de classe révolutionnaire contre sa propre bourgeoisie, d'une lutte pour la prise du pouvoir dans l'État.

Ce sont là les perspectives impérieuses du développement ultérieur de la révolution russe. Bien loin d'avoir achevé son œuvre, elle n'en a accompli que de minces prémices que suivront d'implacables luttes de classe pour la paix et le programme radical du prolétariat.

Au grand drame historique qui se joue sur la Néva correspond le drame satyrique de la Spree. Si notre mémoire ne nous fait défaut, le mot d'ordre du 4 août 1914 était: libérons la Russie du despotisme tsariste. C'était là le sublime prétexte du génocide, et au nom de ce "bon vieux programme de Marx et d'Engels", les vassaux de la fraction social-démocrate ont décidé de soutenir la guerre.

Et où est l'allégresse, maintenant que la stratégie militaire allemande a atteint son objectif ? Où est le triomphe dans la presse gouvernementale ? "Hourrah ! On a réussi !" En chiens battus, les "libérateurs" allemands contemplent l'œuvre de la révolution russe. Ils ne parviennent même pas à esquisser une grimace décente, à faire contre mauvaise fortune "bon cœur". La comédie des premiers mois de guerre, la farce mise en scène par la social-démocratie allemande pour la social-démocratie allemande, afin de mener les masses par le bout du nez est si bien oubliée que les acteurs ne tentent même pas d'exhumer les masques poussiéreux pour cacher à demi leur mauvaise humeur.

La peur bleue d'un renforcement de la Russie par un renouveau interne, la peur d'une comparaison, qui saute aux yeux et vous tourne en dérision, entre la Russie qui s'est libérée elle-même par la révolution et la "Pologne indépendante" libérée"manu militari" par les Allemands, la peur surtout du mauvais exemple que pourrait donner la Russie, qui risquerait de corrompre les bonnes mœurs du prolétariat allemand, montre en tous lieux son pied fourchu. Même dans l'organe éclairé de Mosse , un flambeau du libéralisme allemand tente naïvement de faire la preuve consolante et rassurante de ce que la fameuse "libération de la Russie", noble objectif de la guerre, achopperait sur des difficultés internes et sombrerait dans l'anarchie.

Mais le prolétariat allemand, lui aussi, est placé par les événements en Russie devant le problème de son honneur et de son destin.

Tant que règnent dans les pays en guerre la paix des cimetières et la soumission des cadavres, le renoncement du prolétariat est une faute solidaire internationale, un désastre mondial commun dont tous, bien qu'inégalement, partagent la responsabilité. Mais dès lors que le prolétariat de Russie a dénoncé "l'union sacrée" par une révolution ouverte, le prolétariat allemand le poignarde carrément dans le dos en continuant à soutenir la guerre. A présent, les troupes allemandes du front de l'Est n'opèrent plus contre le "tsarisme" mais contre la révolution. Et le prolétariat russe développant chez lui la lutte pour la paix, - ce qui a sûrement déjà commencé et s'amplifiera de jour en jour - la persévérance du prolétariat allemand dans l'attitude de chair à canon docile, constitue dès lors une trahison manifeste envers les frères russes.

C'est en Russie que le premier coup de feu a été tiré. La Russie se libère elle-même. Qui libérera l'Allemagne de la dictature du sabre, de la réaction de l'Elbe orientale et du génocide impérialiste ?

Spartakusbriefe (Lettres de Spartacus) Neudruck, Herausgegeben von der Kommunistischen Partei Deutschlands (Spartakusbund), n° 4, avril 1917, pp. 70-72.

Notes:

[1] MILIOUKOV, Pavel Nikolaevitch (1859-1943). Historien, professeur à l'Université de Moscou, dirigeant du parti Kadet (constitutionnel démocrate, bourgeois), il fut député à la III° et à la IV° Douma. De mars à mai, ministre des Affaires Étrangères du gouvernement provisoire, il fit partie des forces antibolcheviques pendant la guerre civile. En 1921, Il émigra en Europe occidentale.
RODZIANKO, Mikhaïl Vladimirovitch (1869-1952). Dirigeant du parti octobriste, député à la Douma à partir de 1907, il en fut le président entre 1912 et 1917; Il émigra après la révolution bolchevique
GOUTCHKOV, A.-L. (1862-1928). Grand propriétaire terrien de la région de Moscou, il fonda en 1905 la «Ligue du 17 octobre» (Octobriste). Président de la III° Douma, puis pendant la guerre président du comité central de l'industrie de guerre, il fut ministre de la guerre et de la marine dans le premier gouvernement provisoire. Il émigra après la révolution d'octobre.
[2] Le 4 août 1914, la fraction social-démocrate vota en bloc au Reichstag pour les crédits de guerre.
[3] MOSSE, Rudolf (1843-1920). Directeur de Messageries, publia entre autres le Berliner Tageblatt (quotidien), Rosa Luxemburg, en tournée hors de Berlin écrivait à son propos en 1904: «Ici, j'absorbe avec avidité, dans la feuille de Mosse, à la rubrique littéraire, dans les critiques de théâtre, etc., le moindre reflet de vie, le moindre chatoiement, le moindre son...» Cf. Rosa Luxemburg, Listy do Leona Jogichesa-Tyszki, Varsovie, Ksazka I Wiezda, 1968, T. II, p. 299.

Sur la révolution russe

Dans l'incertitude et la confusion des nouvelles qui, jusqu'à présent, sont parvenues de l'étranger, parler de la révolution russe est assez difficile, surtout dans un hebdomadaire dont la vision des choses peut chaque jour se trouver limitée ou infirmée par des nouvelles plus récentes.

Cependant, il est certains aspects que l'on peut constater aujourd'hui sans craindre que, dès demain, ils ne paraissent futiles, des aspects qui sont déterminants pour le sens historique de cette révolution. Savoir où se trouvent le tsar et sa famille, quel membre de la famille du tsar songe à pactiser avec la révolution russe ou non, etc. peut avoir un grand intérêt pour les philistins, mais ne concerne en rien les politiciens, dès lors qu'il s'est avéré que la révolution russe ne cherche nullement à s'en prendre à la dynastie du tsar en tant que telle.

Dans son essence historique, cette révolution est un soulèvement de la bourgeoisie contre l'incapacité du tsarisme à mener victorieusement une guerre mondiale. On sait combien la bourgeoisie russe a passionnément souhaité la guerre mondiale et y a poussé. Ce fut l'une des pires duperies des socialistes gouvernementaux allemands que de présenter la guerre des Russes comme le déferlement pillard de hordes barbares sur la civilisation occidentale, utilisant à cette fin un vocabulaire archaïque, tombé depuis longtemps en désuétude. Peu avant le début de la guerre, le professeur Mitrofanov, historien de renom formé dans les universités allemandes et nettement pro-allemand, exposait encore de façon très convaincante que la propriété et la culture en Russie, c'est-à-dire en clair la bourgeoisie russe, désirait ardemment une guerre avec l'Allemagne à laquelle elle se heurtait partout où elle voulait tendre ses rêts capitalistes.

C'est ce qui explique la caducité de la tentative de saluer dans la révolution russe un présage de paix. Au contraire, pour autant que cela dépende d'eux, les tenants actuels du pouvoir en Russie poursuivront la guerre avec une énergie redoublée et - ils l'espèrent - avec deux fois plus de succès; oui, plus d'un signe donne à croire que la crainte de voir le tsar se décider à signer une paix séparée avec l'Allemagne n'a pas été le moindre ressort de la rapidité de leur intervention. C'est là que réside également l'explication du ralliement d'une partie de l'aristocratie, et notamment de la force armée, à la révolution russe.

Ainsi, cette révolution confirme la formule célèbre de Lassalle: il est impossible de mener la bourgeoisie dans le feu de l'action pour les idéaux de liberté, égalité, fraternité, mais pour défendre ses intérêts capitalistes, elle est encore capable de sortir ses griffes et de montrer les dents. On peut même relativement féliciter la bourgeoisie russe d'avoir su mettre en branle pour ses dignes autels des forces plus importantes que d'aucunes, situées plus à l'Ouest. Mais en fin de compte, la bourgeoisie demeure la bourgeoisie et ne peut faire une révolution sans s'appuyer sur les masses populaires dont la vigueur révolutionnaire a été trempée par la rude école de la misère et de la famine. Il en fut ainsi en 1789 en France, il en fut ainsi en 1848 en France et en Allemagne et il en fut ainsi en 1917 en Russie.

C'est pourquoi on peut appliquer à toute révolution victorieuse la formule du poète romain: le noir souci chevauche en croupe du cavalier qui rentre du combat auréolé de gloire. On sait trop bien comment la bourgeoisie de 1789 et de 1848 s'est débarrassée de ce souci. Au lendemain de la victoire, elle paya les combattants qui avaient remporté cette victoire au prix de leur sang et de leurs muscles de la plus vile ingratitude. Et il n'y a pas la moindre raison de douter que la bourgeoisie russe ne s'en tienne à cette méthode éprouvée. Certes, son programme comporte une série de revendications qui vont assez loin, mais bien entendu dans le domaine politique et non dans le domaine social; et ce qu'il peut advenir de la convocation d'une assemblée nationale élue au suffrage universel égal et secret, qui aurait à débattre d'une nouvelle constitution de l'Empire, est inscrit dans l'exemple allemand de 1848. C'est exactement le même succès qu'avaient remporté les ouvriers berlinois en 1848, mais à peine un an plus tard était établi le suffrage censitaire à trois classes dont nous n'avons pas encore réussi à nous débarrasser.

Les ouvriers russes se laisseront-ils encore berner ? C'est pour les ouvriers allemands la question essentielle et décisive de la révolution russe. Nous n'avons pas peur, au contraire, nous sommes confiants: les expériences douloureuses de leur propre classe les auront assez éduques pour qu'ils ne laissent pas à la bourgeoisie les fruits d'une victoire qu'ils ont eux-mêmes remportée, quelles que soient l'âpreté et la durée des luttes qu'il en coûtera pour s'assurer ces fruits. Alors seulement s'accomplira la prophétie de notre Freiligrath qui, dans la lune de miel actuelle de la révolution russe, ne revêt encore pourtant que l'apparence de l'ironie:

Regardez donc à l'Ouest !

Il reste un peuple au monde

Qui farouche, de sa main

De fer, persiste dans la révolte !

A l'Est, lointain et sauvage,

Avant-poste de la liberté,

Se livre le combat

Dont le flot brûlant,

Fondant toutes les chaînes,

De vous aussi fera des hommes libres !

Problèmes russes

A présent que l'image de la révolution russe et notamment de son œuvre surgit claire et précise malgré la cuisine mystificatrice des commentateurs bourgeois intéressés, on peut dégager et retenir à travers le fouillis des détails certains traits fondamentaux de ces événements prodigieux.

En ce moment, la Russie confirme une fois de plus cette vieille expérience historique: il n'est rien de plus invraisemblable, de plus impossible, de plus fantaisiste qu'une révolution une heure avant qu'elle n'éclate; il n'est rien de plus simple, de plus naturel et de plus évident qu'une révolution lorsqu'elle a livré sa première bataille et remporté sa première victoire. On n'a cessé, dans la presse allemande notamment, de rendre compte jour après jour, des troubles internes, des crises, des fermentations dans l'empire du tsar, et pourtant, à cette heure encore, l'opinion publique allemande et le monde entier ont manifestement le souffle coupé devant le spectacle soudain et prodigieux de la révolution russe. On aurait pu, une semaine encore avant qu'elle n'éclatât, avancer cent raisons prouvant qu'elle était impossible: le peuple accablé par une guerre terrible, par le besoin et la misère; les classes bourgeoises, guéries à tout jamais du rêve de liberté par les souvenirs de la révolution d'il y a dix ans et, de plus, enchaînées au tsarisme par les plans de conquête impérialistes ; de vastes couches de la classe ouvrière démoralisées par la fureur nationaliste à laquelle la guerre avait donné libre cours, ses troupes socialistes d'élite décimées par la saignée de la guerre, dispersées par la dictature du sabre, privées d'organisation, de presse, de chef... On pouvait prouver par a plus b et par le menu qu'en Russie, les explosions de désespoir et l'anarchie étaient aujourd'hui possibles, mais qu'une révolution politique moderne, aux objectifs clairs, guidée par un idéal, était tout bonnement impensable. Et maintenant ? Tout cela n'était que mensonges, phrases, bavardages ! La révolution s'est légitimée par la seule voie qu'emprunte dans l'histoire tout mouvement nécessaire: par le combat et la victoire.

L'opinion publique européenne s'étonne surtout de deux aspects des événements russes: la rapidité du triomphe et l'extrémisme qui s'est manifesté dès la première heure; le gouvernement provisoire, composé d'une foule bourgeoise d'éléments tièdes ne s'est-il pas déjà prononcé pour la république démocratique ! Mais ces deux aspects ne peuvent frapper que le regard superficiel des philistins qui ne distinguent jamais les rapports historiques profonds entre hier et aujourd'hui. Ceux qui, en revanche, ne perdent pas de vue que mars 1917 n'est que la continuation de la révolution de 1905-1907, entravée par la contre-révolution puis par la guerre mondiale, ceux-là ne peuvent s'étonner ni de son triomphe rapide ni de sa progression résolue. Fruit mûr des efforts, des luttes et des sacrifices des dix dernières années, elle surgit du sein de la société russe et fournit ainsi la preuve réconfortante de ce que pas une seule goutte du sang que nos frères russes ont versé au cours de cette terrible décennie pour la cause de la liberté, que pas un jour du supplice d'incarcération et de détention qu'ont subi tant de camarades russes, n'aura été un vain sacrifice. La liberté dont ils jouissent maintenant, ils l'ont largement méritée et largement payée.

Avec un radicalisme frappant, les libéraux russes ont fait soudain peau neuve, abandonnant un programme constitutionnel des plus éculés, pour la république; ont adhéré de surcroît à cette forte poussée à gauche les libéraux nationalistes russes et presque même des conservateurs; tout cela ne peut à nouveau surprendre que les philistins pour qui les mots d'ordre, les programmes, les physionomies inscrites dans le quotidien parlementaire tiennent lieu de vérités éternelles. Ceux qui, en revanche, ont étudié l'histoire, se contentent d'observer en souriant la répétition fidèle des révolutions anglaise, française et allemande; dans les périodes de bouleversement, en effet, l'attitude de toutes les classes et de tous les partis dépend de la puissance et de l'attitude de la classe la plus avancée: la classe ouvrière. Qu'elle se fixe ses objectifs avec audace et soit prête à mettre toute sa puissance au service de ces objectifs et toute la phalange bourgeoise la suivra dans un glissement proportionnel vers la gauche.

Certes, les ouvriers russes n'ont pas d'organisations, pas d'associations électorales, presque pas de syndicats, pas de presse. Mais ils disposent d'atouts décisifs pour leur pouvoir et leur influence: une combativité toute neuve, une volonté arrêtée et un esprit de sacrifice sans bornes pour les idéaux du socialisme; ils disposent de ces qualités sans lesquelles le plus bel appareil organisationnel n'est qu'un vain bric-à-brac, un boulet au pied de la masse prolétarienne. Certes, sans organisation, la classe ouvrière ne peut conserver longtemps toutes ses facultés d'action. Voilà pourquoi nous sommes prêts à affirmer qu'en ce moment même, à Pétersbourg, à Moscou, dans toute la Russie, les ouvriers ont fébrilement entrepris de se créer une organisation, des associations politiques, des syndicats, des instituts culturels, tout l'appareil. Comme il y a dix ans, le premier acte du prolétariat révolutionnaire russe sera de combler le plus rapidement possible les lacunes dans l'organisation. Et cette organisation, née du combat et trempée à ce feu constituera certainement une authentique cuirasse pour sa puissance et non pas le carcan de son impuissance.

Dans la situation actuelle, la voie du prolétariat russe est clairement tracée. Certes, il doit présenter ses revendications sociales et politiques sans faiblir ni transiger; pourtant, chacune de ces revendications, l'œuvre de la révolution dans son ensemble, dépendent avant tout du mot d'ordre: fin à la guerre ! Les ouvriers russes doivent harmonieusement conjuguer à l'ensemble de leur action la conquête préalable de la paix et sans aucun doute, ils s'y emploient dès maintenant. Ils abordent ainsi le premier grand conflit avec leur propre bourgeoisie, un âpre combat contre l'ennemi intérieur.

On verra bien si le prolétariat russe qui ne reculera certainement devant aucun sacrifice sera seul saigné en ce combat, et peut-être même saigné à blanc pour la cause de la paix qui est aussi la cause du socialisme international.

Gracchus, Der Kampf, 7. IV.1917, pp. 1-2.

La tragédie russe

Depuis la paix de Brest-Litovsk, la révolution russe est dans une mauvaise passe. La politique qui a guidé les bolchéviks est évidente: la paix à tout prix pour gagner un peu de répit, établir et affermir entre-temps la dictature prolétarienne en Russie, réaliser le plus grand nombre possible de réformes dans le sens du socialisme et attendre ainsi qu'éclate la révolution prolétarienne internationale, en hâter conjointement l'avènement par l'exemple russe. Les masses populaires russes en avaient plus qu'assez de la guerre, le tsarisme avait laissé derrière lui une armée désorganisée, la poursuite de la guerre semblait donc devoir déboucher à coup sûr sur un vain massacre de la Russie et il n'y avait pas d'autre issue possible qu'une conclusion rapide de la paix. C'est ainsi que Lénine et ses amis dressaient le bilan.

Il leur était dicté par deux convictions purement révolutionnaires: une foi inébranlable dans la révolution européenne du prolétariat, qui constituait pour eux la seule issue et la conséquence inévitable de la guerre mondiale et la décision non moins inébranlable de défendre jusqu'au bout le pouvoir qu'ils avaient conquis en Russie afin de s'en servir pour accomplir le plus énergique et le plus radical des bouleversements.

Mais c'était, dans sa majeure partie, un bilan dressé à l'insu du propriétaire, en d'autres termes, sans le militarisme allemand auquel la Russie s'est livrée pieds et poings liés par la paix séparée. En fait, la paix de Brest n'est qu'une capitulation du prolétariat révolutionnaire russe devant l'impérialisme allemand. Certes, Lénine et ses amis ne se sont pas trompés sur les faits, pas plus qu'ils n'ont trompé les autres. Ils ont reconnu la capitulation sans détours. Malheureusement, ils se sont fourvoyés dans l'espérance de pouvoir acheter un véritable répit au prix de cette capitulation, de pouvoir échapper réellement à l'enfer de la guerre mondiale par une paix séparée. Ils n'ont pas tenu compte du fait que la capitulation de la Russie à Brest-Litovsk(1) aurait pour conséquence un énorme renforcement de la politique impérialiste pangermanique et affaiblirait, par là-même, les chances d'un soulèvement révolutionnaire en Allemagne, ne mènerait nullement à la fin des hostilités avec l'Allemagne mais introduirait simplement un nouveau chapitre de cette guerre.

En effet, la "paix" de Brest-Litovsk est une chimère. La paix n'a pas régné un seul instant entre la Russie et l'Allemagne. Depuis Brest-Litovsk et jusqu'aujourd'hui, la guerre a continué, une guerre particulière, unilatérale: avancée allemande systématique et repli silencieux des bolcheviks, pas à pas. L'occupation de, l'Ukraine, de la Finlande, de la Livonie, de l'Estonie, de la Crimée, du Caucase, d'un nombre sans cesse croissant de territoires de la Russie du Sud - voilà le résultat de "l'état de paix" qui règne depuis Brest-Litovsk.

Et cela voulait dire: premièrement, l'écrasement de la révolution et la victoire de la contre-révolution dans tous les fiefs révolutionnaires de Russie. Car la Finlande, les pays baltes, l'Ukraine, le Caucase, les territoires de la mer Noire - tout cela, c'est la Russie, c'est-à-dire le terrain de la révolution russe, n'en déplaise aux phraséologues creux et petit-bourgeois qui papotent sur "le droit des nations à l'autodétermination".

Deuxièmement: cela veut dire que la partie grand'russe du terrain révolutionnaire est coupée des régions à blé, à charbon, à minerai, à pétrole, c'est-à-dire des sources de vie essentielles de la révolution.

Troisièmement: tous les éléments contre-révolutionnaires de l'intérieur de la Russie y trouvent encouragement et renfort en vue d'une résistance acharnée contre les bolchéviks et les mesures qu'ils prennent.

Quatrièmement: L'Allemagne se voit assigner un rôle d'arbitre dans les relations politiques et économiques de la Russie avec ses propres provinces - Finlande, Pologne, Lituanie, Ukraine, Caucase - et avec ses voisins - la Roumanie.

La conséquence générale de cette ingérence illimitée de l'Allemagne dans les affaires de la Russie est bien évidemment un monstrueux renforcement de la position de l'impérialisme allemand à l'intérieur comme à l'extérieur, ce qui chauffe à blanc la résistance et la volonté belliqueuse des pays de l'Entente et signifie donc la prolongation et le durcissement de la guerre mondiale. Et plus encore : le manque de résistance de la part de la Russie qu'ont révélé les progrès sans entraves de l'occupation allemande, devait bien naturellement faire miroiter à l'Entente et au Japon la possibilité d'une contre-offensive en territoire russe afin d'éviter un déséquilibre considérable en faveur de l'Allemagne et de satisfaire conjointement les appétits impérialistes aux dépens d'un colosse sans défense. A présent, on lui enlève le Nord et l'Est de la Russie d'Europe ainsi que toute la Sibérie et l'on supprime ainsi aux bolchéviks leurs dernières sources vitales.

Ainsi, la révolution russe, grâce en définitive à la paix de Brest est encerclée, affamée, harcelée de toutes parts.

Mais même à l'intérieur, sur le terrain que l'Allemagne a bien voulu laisser aux bolcheviks, on a contraint le pouvoir et la politique de la révolution à dévier du droit chemin. Les attentats contre Mirbach et Eichhorn (2) sont une réponse bien compréhensible au régime de terreur que l'impérialisme allemand fait régner en Russie. Certes, la social-démocratie a toujours dénoncé la terreur individuelle, mais uniquement parce qu'elle lui opposait un moyen plus efficace, la lutte de masse et non parce qu'elle lui préférait l'acceptation passive de la dictature réactionnaire. Prétendre que les socialistes révolutionnaires de gauche ont commis ces attentats à l'instigation ou pour le compte de l'Entente, constitue bien sûr l'une des falsifications officieuses du W.T.B. (3) . Ou bien ces attentats devaient donner le signal d'un soulèvement de masse contre l'hégémonie allemande, ou bien il s'agissait là d'actes de vengeance impulsifs, motivés par le désespoir et la haine du régime sanglant que fait régner l'Allemagne. Quelles qu'aient été les intentions sous-jacentes, ils étaient porteurs d'un grand danger pour la cause de la révolution en Russie, celui d'une scission à l'intérieur du regroupement socialiste établi jusqu'à présent. Ils ont taillé la brèche entre les bolcheviks et les socialistes révolutionnaires de gauche, ou plus encore, ils ont creusé le fossé, suscité une inimitié à mort entre les deux ailes de l'armée de la révolution.

Certes, les différences sociales, elles aussi - le contraste entre la paysannerie possédante et le prolétariat rural entre autres choses - auraient tôt ou tard amené la rupture entre les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche. Mais jusqu'à l'attentat contre Mirbach, il ne semblait pas que les choses en soient arrivées là. Il est de fait, en tout cas, que les socialistes-révolutionnaires de gauche accordaient leur soutien aux bolcheviks. La révolution de Novembre (4) qui a porté les bolcheviks à la barre, la dissolution de la constituante, les réformes que les bolcheviks ont accomplies jusqu'à présent auraient difficilement été possibles sans la collaboration des socialistes-révolutionnaires de gauche. Brest-Litovsk et ses conséquences ont taillé la première brèche entre les deux courants. L'impérialisme allemand joue aujourd'hui le rôle d'arbitre dans les relations des bolchéviks avec ceux qui étaient leurs alliés dans la révolution, de même qu'il arbitre leurs relations avec les provinces qui bordent la Russie et les États voisins. Tout ceci, bien évidemment ne fait qu'accroître les oppositions déjà considérables au pouvoir et à l'œuvre de réformes des bolcheviks, ne fait que rétrécir la base sur laquelle repose leur pouvoir. Le conflit interne et la scission entre les éléments hétérogènes de la révolution étaient sans doute inévitables en soi, comme ils sont inévitables dans tout processus de radicalisation d'une révolution en marche. Mais à présent le conflit est, en fait, intervenu à propos de la dictature du sabre qu'exerce l'Allemagne sur la révolution russe. L'impérialisme allemand est le couteau que l'on retourne dans la plaie de la révolution russe.

Mais ce ne sont pas là tous les dangers ! Le cercle d'airain de la guerre mondiale qui semblait brisé à l'Est se referme autour de la Russie et du monde entier sans la moindre faille: l'Entente s'avance au Nord et à l'Est avec les Tchécoslovaques et les Japonais (5) - conséquence naturelle et inévitable de l'avance de l'Allemagne à l'Ouest et au Sud. Les flammes de la guerre mondiale lèchent déjà le sol russe et convergeront sous peu sur la révolution russe. En fin de compte, il s'est avéré impossible pour la Russie de se retrancher isolément de la guerre mondiale, fût-ce au prix des plus grands sacrifices.

Et maintenant, la pire des menaces guette les bolcheviks au terme de leur chemin de croix: on voit s'approcher le spectre sinistre d'une alliance entre les bolcheviks et l'Allemagne ! Ce serait là, sans aucun doute, le dernier maillon de la chaîne fatale que la guerre mondiale a jetée autour du cou de la révolution russe: d'abord le repli, puis la capitulation et enfin l'alliance avec l'impérialisme allemand. Ainsi, la guerre mondiale à laquelle elle voulait échapper à tout prix ne ferait que précipiter la révolution russe aux antipodes: du camp de l'Entente sous le tsar, elle passerait dans le camp de l'Allemagne sous les bolcheviks.

Que le premier geste du prolétariat révolutionnaire russe après l'explosion de la révolution ait été de quitter le ban de l'impérialisme franco-anglais, n'en demeure pas moins un fait de gloire. Mais, compte tenu de la situation internationale, entrer dans le ban de l'impérialisme allemand est encore bien pire.

Trotsky aurait déclaré que si la Russie avait le choix entre l'occupation japonaise et l'occupation allemande, elle choisirait cette dernière parce que l'Allemagne est beaucoup plus mûre pour la révolution que le Japon. Cette spéculation est manifestement tirée par les cheveux. Car le Japon n'est pas seul en cause en tant qu'adversaire de l'Allemagne, il s'agit aussi de l'Angleterre et de la France, et nul ne peut dire si les conditions internes y sont plus ou moins favorables à la révolution prolétarienne qu'en Allemagne. Le raisonnement de Trotsky est faux a priori dans la mesure où chaque renforcement et chaque victoire du militarisme allemand ébranle les perspectives et l'éventualité d'une révolution en Allemagne.

Mais outre ces arguments prétendument réalistes, il en est d'autres qu'il faut prendre en considération. Une alliance des bolchéviks avec l'impérialisme allemand porterait au socialisme international le coup moral le plus terrible qui pût encore lui être infligé. La Russie était le dernier refuge où le socialisme révolutionnaire, la pureté des principes, les idéaux avaient encore cours; les éléments authentiquement socialistes en Allemagne et dans toute l'Europe portaient vers elle leurs regards afin de se guérir du dégoût que suscite la pratique du mouvement ouvrier d'Europe occidentale, afin de s'armer de courage pour persévérer et croire encore aux œuvres idéales, aux paroles sacrées. Avec l'" accouplement" grotesque de Lénine et de Hindenburg s'éteindrait à l'Est la source de lumière morale. Il est bien évident que les dirigeants allemands mettent le couteau sous la gorge du gouvernement soviétique et profitent de sa situation désespérée pour lui imposer cette alliance contre nature. Mais nous espérons que Lénine et ses amis ne céderont à aucun prix, qu'ils seront catégoriques dans leur réponse à cette provocation: jusque-là et pas plus loin !

Une révolution socialiste assise sur les baïonnettes allemandes, une dictature prolétarienne sous la juridiction protectrice de l'impérialisme allemand - voilà qui serait pour nous un spectacle d'une monstruosité inégalée. Et ce serait de surcroît purement et simplement de l'utopie. Sans compter que le prestige des bolcheviks dans leur propre pays, serait anéanti; ils y perdraient toute liberté d'action, toute indépendance, même intérieure, et d'ici très peu de temps, ils disparaîtraient totalement de la scène. Même un enfant aurait discerné depuis longtemps que l'Allemagne n'est qu'hésitante mais guette l'occasion qui lui permettra, à l'aide des Milioukov, de quelconques hetmans et de Dieu sait quels sombres hommes d'honneur et de paille, de mettre un terme au pouvoir bolchevik, de contraindre Lénine et ses amis à étrangler ce pouvoir de leurs propres mains, après leur avoir fait jouer comme aux Ukrainiens, aux Loubinski et consorts le rôle du cheval de Troie.

C'est alors seulement que tous les sacrifices consentis jusqu'à présent, le grand sacrifice de la paix de Brest, l'auraient été en vain; car ils l'auraient, en fin de compte, achetée au prix de la banqueroute morale. N'importe quel déclin politique des bolcheviks dans un combat loyal contre des forces trop puissantes et la défaveur de la situation historique, serait préférable à ce déclin moral.

Les bolcheviks ont certainement commis plus d'une faute dans leur politique et en commettent sans doute encore - qu'on nous cite une révolution où aucune faute n'ait été commise ! L'idée d'une politique révolutionnaire sans faille, et surtout dans cette situation sans précédent, est si absurde qu'elle est tout juste digne d'un maître d'école allemand. Si, dans une situation exceptionnelle, un simple vote au Reichstag fait déjà perdre la "tête" aux "chefs" du socialisme allemand, alors que la voie leur est clairement tracée par l'abc du socialisme, si alors leur cœur bat la chamade et s'ils y perdent tout leur socialisme comme une leçon mal apprise - comment veut-on qu'un parti placé dans une situation historique véritablement épineuse et inédite, où il veut tracer de nouvelles voies pour le monde entier, comment veut-on qu'il ne commette pas de faute ?

Cependant, la situation fatale dans laquelle se trouvent aujourd'hui les bolchéviks ainsi que la plupart de leurs fautes sont elles-mêmes la conséquence du caractère fondamentalement insoluble du problème auquel les a confrontés le prolétariat international et surtout le prolétariat allemand. Établir une dictature prolétarienne et accomplir un bouleversement socialiste dans un seul pays, encerclé par l'hégémonie sclérosée de la réaction impérialiste et assailli par une guerre mondiale, la plus sanglante de l'histoire humaine, c'est la quadrature du cercle. Tout parti socialiste était condamné à échouer devant cette tâche et à périr, qu'il soit guidé, dans sa politique par la volonté de vaincre et la foi dans le socialisme international, ou par le renoncement à soi-même.

Nous aimerions les voir à l’œuvre, ces Basques pleurnichards, les Axelrod, les Dan, les Grigoriants ( 6) et compagnie qui, l'écume aux lèvres, vitupèrent contre les bolcheviks et colportent leurs misères à l'étranger, trouvant en cela - et comment donc ! - des âmes compatissantes, celles de héros tels que Ströbel, Bernstein et Kautsky(7) , nous aimerions bien voir ces Allemands à la place des bolcheviks ! Toute leur subtile sagesse se bornerait à une alliance avec les Milioukov à l'intérieur, avec l'Entente à l'extérieur, sans oublier qu'à l'intérieur, ils renonceraient consciemment à accomplir la moindre réforme socialiste ou même à l'entamer, en vertu de cette célèbre prudence de châtré selon laquelle la Russie est un pays agraire où le capitalisme n'est pas encore à point.

Voilà bien la fausse logique de la situation objective tout parti socialiste qui accède aujourd'hui au pouvoir en Russie est condamné à adopter une fausse tactique aussi longtemps que le gros de l'armée prolétarienne internationale, dont il fait partie, lui fera faux bond.

La responsabilité des fautes des bolcheviks incombe en premier lieu au prolétariat international et surtout à la bassesse persistante et sans précédent de la social-démocratie allemande, parti qui prétendait en temps de paix marcher à la pointe du prolétariat mondial, s'attribuait le privilège d'endoctriner et de diriger tout le monde, comptait dans le pays au moins dix millions de partisans des deux sexes et qui maintenant crucifie le socialisme trente six fois par jour sur l'ordre des classes dirigeantes, comme les valets vénaux du Moyen Age.

Les nouvelles qui nous viennent aujourd'hui de Russie et la situation des bolcheviks sont un appel émouvant à la dernière étincelle du sentiment de l'honneur qui sommeille encore dans les masses d'ouvriers et de soldats allemands. Ils ont permis de sang-froid que la révolution russe soit déchiquetée, encerclée, affamée. Puissent-ils à la douzième heure la sauver au moins du comble de l’horreur: le suicide moral, l'alliance avec l'impérialisme allemand.

Il n'y a qu'une seule issue au drame qui s'est noué en Russie: l'insurrection tombant sur l'arrière de l'impérialisme allemand, le soulèvement des masses allemandes qui donnerait le signal d'un achèvement révolutionnaire international du génocide. Le sauvetage de l'honneur de la révolution russe coïncide, en cette heure fatale, avec le salut de l'honneur du prolétariat allemand et du socialisme international.

Spartakusbriefe, n° 11, septembre 1918, pp. 181-186.

Notes:

[1] Brest-Litovsk: Le 3 mars 1918 fut conclue à Brest-Litovsk une paix entre la Russie d'une part, l'Allemagne, l'Autriche, Hongrie, la Turquie et la Bulgarie d'autre part. La Russie soviétique consentait à être amputée, les troupes allemandes restant sur les territoires occupés par elles. Ce traité fut annulé après la révolution de novembre en Allemagne.
[2] Le 6 juillet 1918, l'ambassadeur d'Allemagne, le Comte Mirbach-Harff, fut assassiné à Moscou par un socialiste-révolutionnaire de gauche. Le 30 juillet 1918, le Maréchal von Eichhorn, commandant en chef des troupes en Ukraine, connut le même sort à Kiev.
[3] W.T.B.: Wolffs Telegraphisches Büro, Agence de Presse.
[4] Selon notre calendrier, la révolution d'octobre a eu lieu le 7 novembre.
[5] Il s'agit de l'intervention du corps militaire tchécoslovaque et des Japonais. Après la révolution d'octobre, le gouvernement soviétique autorisa le corps tchécoslovaque, composé d'anciens prisonniers à regagner son pays par Vladivostok. Ce corps se mutina contre le gouvernement soviétique. Il fut défait en 1919.
[6] AXELROD, Pavel Borissovitch (1850-1928). Avec Plekhanov, un des pionniers du marxisme en Russie, il fut l'un des fondateurs du groupe "Libération du travail". Il devint menchevik après 1903 puis zimmervaldien de droite pendant la guerre. Il ne participa pas à la révolution de 1917 et mourut en émigration.
DAN, Fedor Ilitch (Gourvitch) (1871-1947). Médecin membre du groupe "Libération du Travail" puis du P.O.S.D.R. Membre permanent du Comité Central menchevik, centriste pendant la guerre mondiale, il fut en 1917 membre du Soviet de Pétrograd; émigra en 1922.
GRIGORIANTS, collaborateur menchevik du Vorwärts.
STRÖBEL, Heinrich, Militant du S.P.D. qui pendant la guerre sembla vouloir pendant un certain temps aller du côté des internationalistes mais qui épousa rapidement la tendance Kautsky et poursuivit son évolution vers la droite du Parti.
BERNSTEIN, Eduard (1850-1932). Père du "révisionnisme", il fut membre du Reichstag à plusieurs reprises. Pacifiste centriste pendant la guerre mondiale, il fut l'un des fondateurs de l'"Arbeitsgemeinschaft". Il réintégra les rangs de la social-démocratie majoritaire en 1919.
[7] KAUTSKY, Karl (1854-1938). Théoricien marxiste du S.P.D., idéologue influant de la II° Internationale, il fonda et édita la Neue Zeit et contribua à élaborer le programme d'Erfurt. Pacifiste pendant la guerre, il fit partie de l'aile droite de l'U.S.P.D. puis aida à organiser, en 1922, l'Internationale deux et demi.

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