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"Dans l'aube qui se levait on entendait le tocsin; nous montions au pas de charge, sachant qu'au sommet il y avait une armée rangée en bataille. Nous pensions mourir pour la liberté. On était comme soulevés de terre. Nous morts, Paris se fût levé. Les foules à certaines heures sont l'avant-garde de l'océan humain..."

* * *

"La butte était enveloppée d'une lumière blanche, une aube splendide de délivrance. La troupe fraternise avec le peuple, l'insurrection gagne Paris quartier par quartier, surprenant à la fois le gouvernement et le Comité central..."

Louise Michel

Les Communards

Ils ne sont pas nés la veille

Paris a été secoué, au cours du XIXe siècle, par plusieurs révolutions. A première vue, la Commune achève le cycle des insurrections, dont elle amplifie toutes les caractéristiques: elle intéresse l'ensemble de la capitale et non quelques quartiers, elle dure particulièrement longtemps, mobilise la France entière et s'achève sur un massacre sans précédent. Pourtant, si elle n'avait été rien d'autre, la Commune n'aurait pas eu un retentissement universel et n'aurait pas pris rang dans l'histoire du prolétariat mondial.

Barricades

Peu de soulèvements ont été aussi clairement prévisibles. Sans doute la guerre, que personne n'attendait, la défaite, qui fut une surprise, ont-elles sérieusement infléchi les événements. Mais bien avant mars 1871 on pouvait annoncer la venue d'un très grave conflit social. L'essor industriel, encore très lent pendant la première moitié du siècle, s'était accéléré sous le Second Empire, et il avait eu pour conséquence directe le développement de la classe ouvrière; on avait vu croître de véritables villes usinières, comme l'Angleterre en avait depuis longtemps. Autour, et à cause des établissements Schneider, Le Creusot était passé de neuf mille habitants en 1852 à vingt-cinq mille en 1869; les mines de houille du Nord et du Massif Central avaient vu la même transformation se répéter à de nombreux exemplaires.

Un conflit social...

Le prolétariat moderne en voie de constitution montre vite sa combativité; il s'organise, fait connaître ses revendications - à une époque où la moindre forme de concertation est un délit, - lance des grèves; des heurts sanglants ont lieu dans la Loire en juin 1869, en Saône-et-Loire au printemps 1870. La Première Internationale, née en 1864, rassemble des militants et surtout assure, pour la première fois, une liaison continue entre les groupes ouvriers; les informations circulent, une véritable solidarité internationale se manifeste au moment des grèves de 1869 et 1870; à cette date, la section française de l'Internationale a peut-être trente mille adhérents: jamais le mouvement ouvrier n'a compté de telles forces.

Si l'affrontement paraît difficilement évitable, la bourgeoisie a, pour l'heure, la situation en main: maîtresse du pouvoir, assurée de l'appui des ruraux, elle a peu à craindre d'un conflit immédiat.

Qui étaient les communards ?

0n a, pendant longtemps, ignoré qui avaient été les communards les plus actifs. Sans doute tous les Parisiens présents dans la capitale avaient-ils plus ou moins assisté à des réunions, pris part à des manifestations. Les bourgeois s'étaient en majorité enfuis - on parle de soixante mille départs avant le 18 mars et l'exode se poursuivit dans les jours suivants, - seuls restaient les gens du peuple qui devaient éprouver une certaine sympathie pour le mouvement; il existe pourtant une distance considérable entre la complicité tacite et la participation ouverte. Plusieurs ouvrages ont cherché, de manière souvent habile, à tirer des événements le portrait du communard: pour légitime qu'elle soit, cette démarche demeure forcément incomplète.

D'autres ont raconté la vie de tel ou tel communard éminent. La biographie de Rossel, due à Edith Thomas, reste, par sa pénétration et son intelligence pleine de sympathie, un modèle difficile à égaler; on rappellera également le Blanqui ou le Vaillant de Maurice Dommanget ou, plus récemment, le Courbet de Maurice Choury . De telles études cernent uniquement la périphérie du sujet; les personnalités exceptionnelles ne représentent souvent qu'elles-mêmes; ainsi Rossel, par ses origines bourgeoises et provinciales, par son milieu familial, par ses travaux antérieurs, n'a-t-il rien à voir avec le peuple parisien; écœuré par le défaitisme des cercles officiels, il est allé là où l'on avait la ferme volonté de continuer la lutte.

Barricades rue de Charonne

Sur un point essentiel, la Commune était donc presque inconnue quand Jacques Rougerie ouvrit des perspectives nouvelles en allant défricher, aux archives du ministère de la guerre, les dossiers établis au moment du procès des communards. Police et armée avaient arrêté près de quarante mille personnes; l'instruction fut menée avec un soin et une précision extrêmement variables; en dépit de leur zèle,

les enquêteurs se trouvèrent vite débordés par le nombre de cas qu'il leur fallait examiner et, avec le temps, ils cherchèrent de moins en moins de renseignements. On leur doit néanmoins une masse impressionnante de quinze mille dossiers auxquels vient s'ajouter un minutieux rapport de synthèse établi par un militaire, le général Appert.

Jacques Rougerie n'a pas épuisé ce matériel; avant d'en tirer une thèse, il a voulu faire connaître les résultats d'un premier survol; on est surpris que son livre ait été peu remarqué au moment de sa publication et que beaucoup d'ouvrages anciens, réédités à, l'occasion du centenaire, n'aient pas cru utile de tenir compte de ses conclusions.

Les communards arrêtés ne sont pas des misérables, des crève-la-faim, aigris contre une société qui ne leur a laissé aucune place; ils n'appartiennent pas au sous-prolétariat sans attaches - les «classes dangereuses» de l'époque romantique - qui a joué un rôle important en 1848. S'ils ont, fréquemment, une origine provinciale, ils ont réussi à trouver une profession; menant une existence décente, ils ne se sentent pas, en temps normal, condamnés au chômage ou à la mendicité. On peut, schématiquement, les ranger en trois groupes socio- professionnels: employés, travailleurs attachés à des métiers d'art, ouvriers des métaux ou du bâtiment.

La part de ces trois occupations, dans l'ensemble de la population laborieuse de la capitale, à, la fin du Second Empire, est bien connue; si on la compare à la liste des

communards, on remarque que le pourcentage d'employés est inférieur à, la moyenne parisienne, le pourcentage d'artisans à peu près comparable, le pourcentage de travailleurs des métaux et du bâtiment supérieur à la moyenne.

La Commune ne recoupe pas exactement la structure de la population; les «intellectuels» se tiennent un peu à l'écart, évitent de se compromettre; en revanche, les ouvriers, arrivés le plus souvent depuis moins d'une vingtaine d'années, embauchés dans des métiers nouveaux, s'engagent de manière résolue.

Réaction de jeunes gens sans maturité? Les statistiques montrent que les communards sont moins des adolescents que des adultes dont l'âge moyen est celui de l'ensemble des travailleurs parisiens. La présence des artisans ne surprend pas. Celle des autres ouvriers mérite un peu d'attention. En 1871, Paris compte peu de grandes usines. Les constructions immobilières, la multiplication des usages du fer et de l'acier, ont provoqué la création de nombreuses entreprises concurrentes, dotées de faibles moyens et employant un personnel réduit. Si la capitale abrite beaucoup d'ouvriers (plus d'un demi - million), elle ne possède pas encore un important prolétariat industriel , la plupart des travailleurs échappent à l'artisanat classique mais ne sont pas soumis à de grosses affaires capitalistes; ils gardent une disponibilité, une ouverture aux problèmes politiques qui se sont manifestées dès les années 60.

Faut-il dire alors que la Commune est le dernier soulèvement des artisans parisiens ou, au contraire, le prélude à la lutte nouvelle du prolétariat?

Source: Mélanges d'articles de Pierre Sorlin, publié dans le Monde du 8 janvier 1971


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