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"Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez conseil de guerre, qui vous donnez comme mes juges, qui ne vous cachez pas comme la commission des grâces, de vous qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c'est le champ de Satory où sont déjà tombés nos frères !

* * *

Il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien, le commissaire de la république a raison. Puisqu'il semble que tout coeur qui bat pour la liberté n'a droit qu'à un peu de plomb, j'en réclame une part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces..."

Louise Michel

Louise, la canaque

La vie intrépide et trépidante de Louise Michel lors de sa déportation en Nouvelle-Calédonie. 1878.

Décembre 1871, Louise michel est comdamnée à la déportation pour sa participation à la Commune de Paris. Comme elle, plusieurs milliers de communards furent aussi déportés en Nouvelle Calédonie.

Louise Michel continuera sur place son action en faveur des exploités et des opprimés : les Kanacks.

Louise voulait "savoir ce que savent les noirs".

Elle rencontre un canaque.

Louise Michel en Calédonie

Rapidement amis, Louise lui apprend à lire, à calculer, et lui enseigne les premiers rudiments de la musique. Lui, contait les légendes de sa tribu, les voyages aventureux, les épopées guerrières transmises de génération en génération. Louise s'assimilait avec rapidité la richesse de ces récits, tandis que, intuitivement, elle saisissait les nuances, les détails de la vie et des mœurs canaques, et les enrichissait encore.

Charles Malato (1) qui, lui aussi, avait étudié ces peuplades, lui fit connaître ce qu'il avait recueilli, en particulier la langue ou plutôt les dialectes de ces primitifs.

Estimant connaître suffisamment les dialectes, elle fit part un jour à ses compagnons de son désir d'aller au sein des tribus sauvages. "Vous êtes folle, lui dirent ceux-ci, vous n'en sortirez pas vivante et, de plus, comme ces gens sont anthropophages..."

Elle partit et apparut la nuit tombée dans une clairière où les naturels entouraient un feu. Pétrifiés, n'en croyant pas leurs yeux, ceux-ci regardaient s'avancer cette femme seule et sans arme. Leur stupéfaction redoubla lorsqu'ils se virent saluer dans leur dialecte par cette apparition  : "Gouchenérée (moi soeur amie)", dit-elle. "Assieds-toi", lui dit le chef, mais ils se méfiaient, et les hommes gardaient leurs sagaies à la main.

- Qui es-tu ? Que veux-tu ? Es-tu envoyée vers nous par les mauvais hommes blancs ?

- Non, répondis-je. Je suis une amie...

- Tu t'es sans doute sauvée du bagne et tu espères que nous allons te cacher ? Mais les Canaques ne cachent jamais les prisonniers.

- Je ne me suis point évadée.

Elle s'assied au milieu du groupe. Les Canaques se méfient encore.

- Tu es ici depuis longtemps ? demande le chef.

- Deux mois.

- Tu es criminelle sans doute ? Tu as versé le sang de ton mari ? Tu as peut-être empoisonné tes frères ?

- Non, dit-elle en souriant, je ne suis pas une criminelle.

Le Canaque est étonné.

- Alors pourquoi les blancs d'Europe t'ont-ils envoyée ici ?

Louise, alors, entreprend d'expliquer aux Canaques attentifs l'histoire de la Commune. Elle dit que parmi les blancs il y a des bons et des méchants. Avec ses amis, elle a voulu renverser les méchants du pouvoir. Elle raconte les phases de la lutte de Paris et ils comprennent.

- Tu es guerrière comme nous, tu as été vaincue comme les malheureux Canaques quand ils ont voulu résister aux blancs. Et le chef ajoute : Oui... les méchants sont toujours plus nombreux que les bons... eux toujours tuer et toujours avoir raison.

A quelques jours de là, dit Louise, un déporté de la Commune s'enfuit de la presqu'île Ducos et se réfugia dans la brousse. Ordinairement les noirs étaient sans pitié pour les évadés, ils les ligotaient aussitôt sur deux piquets et les ramenaient au pénitencier. Mais le bonheur voulut que V... tombât précisément au milieu de la tribu que j'étais allée visiter.

Le chef l'interrogea :

- Tu es assassin, demanda-t-il, ou ami des malheureux ?

Le fugitif ne saisit pas tout d'abord, mais finit par comprendre que ses hôtes faisaient une distinction entre les condamnés ordinaires et les déportés politiques.

Il raconta la Commune, la lutte contre les oppresseurs, et le chef lui dit :

- Je devrais te reconduire au pénitencier, mais tu n'es pas méchant, tu es bon comme ta sœur blanche qui est venue nous voir ici. Je vais te reconduire dans la brousse, et tu y resteras tant que tu voudras... Nos femmes te porteront la nourriture.

V... demeura caché dans l'île jusqu'au jour où un voilier l'emmena à Melbourne. Et je crois bien, dit Louise, que ce furent les Canaques eux-mêmes qui favorisèrent son évasion.

On conçoit que Louise n'en resta pas là et s'en fut rendre visite à d'autres tribus. A ses compagnons effrayés elle disait : Je n'ai pas peur, je suis sûre qu'ils ne me feront pas de mal, ils ne sont pas méchants.

Parmi eux, elle soigna des bobos d'enfants, donna d'utiles conseils aux mères et aux hommes, qui eurent bientôt en elle une confiance absolue, et plus tard une véritable idolâtrie.

Confiants, ils lui racontent les misères et les cruautés que les blancs leur ont faites :

Ils ont d'abord mangé l'igname dans la keu/é (marmite) que nous leur offrions. Puis, ils ont coupé les arbres, emmené nos femmes, ravagé nos cultures, pris les places qu'occupaient nos villages près des cours d'eau, nous refoulant dans la forêt, et ne nous ont rien donné, rien que la tristesse, tout en nous promettant la terre et le ciel.

Elle arrive, d'après leurs récits, à établir les origines de leur effroyable habitude de l'anthropophagie. Au camp, elle a des disputes terribles avec la majorité des autres déportés qui, considérant les Canaques comme inférieurs, n'admettent rien qui puisse être en leur faveur. Un jour, elle se dispute si fort avec Bauer que le poste descend, croyant à une émeute, une trentaine d'autres déportés prenant part à la dispute, deux soutenaient Louise, les autres contre.

Lorsque l'insurrection canaque éclata en 1878, Louise prit d'emblée parti pour les pauvres Canaques.

Les anarchistes et quelques autres déportés en firent autant, mais la grande majorité fut contre eux et, ô honte, quelques-uns aidèrent les forces gouvernementales pour combattre les révoltés.

Combat dont l'issue n'était pas douteuse, les Canaques se battant avec des frondes, des sagaies et des casse-tête, les blancs avec les armes blanches d'Europe, des fusils et des canons de montagne.

La veille de l'insurrection, un groupe de Canaques vint faire ses adieux à Louise. Ils allaient rejoindre les leurs pour battre les méchants blancs.

Louise leur donna son écharpe rouge de la Commune, conservée à travers mille difficultés, et leur apprit à couper les fils télégraphiques. Cela n'empêcha pas les tribus d'être décimées, et l'insurrection noyée dans le sang. Plusieurs tribus, plus de deux mille hommes, périrent.

Ils sont morts en luttant contre la tyrannie, comme vous êtes ici pour la même raison, disait Louise avec amertume à ses co-déportés, et la plupart d'entre vous avez osé nier leurs droits...

Si elle seule a compris à fond ces primitifs, seule elle a su se faire comprendre d'eux. Pour cela elle a des méthodes d'éducation bien à elle :

A Nouméa, je pouvais, à mon école du dimanche, prendre sur le vif la race canaque.

Eh bien, elle n'est ni bête ni lâche, deux fameuses qualités par le siècle qui court !

La curiosité de l'inconnu les tient autant que nous, plus peut-être, leur persévérance est grande, et il n'est pas rare qu'à force de chercher seuls à comprendre une chose qui les intéresse, au bout de quelques jours, de quelques années même, j'ai vu cela, ils viennent vous dire : Moi compris, ce que toi as dit l'autre jour.

Ils appellent ça l'autre jour.

Il faut pour les Canaques des méthodes mouvementées. La lecture, le calcul, des éléments de musique reçoivent, en les enseignant au moyen d'une baguette sur le mur où sont tracés les lettres, les chiffres et la portée, où un bout noir figurera les notes, une allure mouvementée qui en facilitera la compréhension. L'écriture est apprise comme par intuition; si au moyen de lettres mobiles on fait composer les mots, on est tout étonné de voir le pauvre noir écrire très vite les mots convenablement.

Et parlant de Son piano dont une partie des notes restaient muettes, avec lequel elle faisait chanter ses élèves, Louise dit, toujours confiante en l'avenir :

Ah ! Camarades, vous avez ri de l'orchestre canaque, attendez un peu; il y avait, à mon cours, de grands Tayos aux oreilles bien détachées de la tête, pour mieux entendre, et bien bercées par le vent de la mer dans les palmiers, bien pleines du bruit des tempêtes, qui ayant rêvassé quelque cinq ou six ans sur le peu qu'ils ont appris, trouveront avec ce peu-là de quoi peut-être nous étonner.

M. Simon, maire de Nouméa, une des rares personnes intelligentes parmi les Européens officiels, comprit parfaitement Louise et lui facilita sa tâche autant que faire se peut.

De temps en temps elle apercevait sa tête à la fenêtre et elle était sûre de recevoir ce qui lui manquait: blanc, planchettes pour sculpter, cahiers, etc. ; il Y avait même en plus des pétards, du tabac et autres gâteries pour les Tayos.

Les Canaques racontèrent à Louise que si, dans la révolte, ils respectèrent les pères Maristes, malgré les dix sous qu'ils prélèvent éternellement sur les pauvres Canaques, c'est que les pères leur apprennent à lire.

Fernand Planche

Note : (1) Malato avait avec sa mère suivit à Nouméa son père déporté. Mme Malato mourut pendant le séjour dans l'ile

Source: bibliolib


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