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"Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez conseil de guerre, qui vous donnez comme mes juges, qui ne vous cachez pas comme la commission des grâces, de vous qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c'est le champ de Satory où sont déjà tombés nos frères !

* * *

Il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien, le commissaire de la république a raison. Puisqu'il semble que tout coeur qui bat pour la liberté n'a droit qu'à un peu de plomb, j'en réclame une part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces..."

Louise Michel

Mémoires de Louise Michel

Qui ne serait ému par cette femme magnifique de courage, d'abnégation; érudite, fière, intègre, passionnée; militante jusqu'au dernier souffle pour que triomphât son anarchisme... Si Louise Michel a arboré une étoffe noire pour emblème de ses luttes, son esprit, lui, était et demeure aux yeux de ses frères, limpide et chaleureux.

Extraits des mémoires de Louise Michel

Première partie

Souvent on m’a demandé d’écrire mes Mémoires; mais toujours j’éprouvais à parler de moi une répugnance pareille à celle qu’on éprouverait à se déshabiller en public.

Aujourd’hui, malgré ce sentiment puéril et bizarre je me résigne à réunir quelques souvenirs.

Louise Michel au retour de Calédonie

Je tâcherai qu’ils ne soient pas trop imprégnés de tristesse.

Marie Ferré, mon amie bien-aimée, avait rassemblé déjà des fragments; que ces épaves portent son nom; il est aussi celui de ma chère et bonne mère.

Mon existence se compose de deux parties bien distinctes: elles forment un contraste complet; la première, toute de songe et d’étude; la seconde, toute d’événements, comme si les aspirations de la période de calme avaient pris vie dans la période de lutte.

Je mêlerai le moins possible à ce récit les noms des personnes perdues de vue depuis longtemps, afin de ne pas leur causer la désagréable surprise d’être accusées de connivence avec les révolutionnaires.

Qui sait si certaines gens ne leur feraient point un crime de m’avoir connue et s’ils ne seraient pas traités d’anarchistes, sans savoir précisément ce que c’est ?

Ma vie est pleine de souvenirs poignants, je les raconterai souvent au hasard de l’impression; si je prends pour ma pensée et ma plume le droit de vagabondage, on conviendra que je l’ai bien payé.

J’avoue qu’il y aura du sentiment; nous autres femmes, nous n’avons pas la prétention d’arracher le cœur de nos poitrines, nous trouvons l’être humain - j’allais dire la bête humaine - assez incomplet comme cela; nous préférons souffrir et vivre par le sentiment aussi bien que par l’intelligence.

S’il se glisse dans ces pages un peu d’amertume, il n’en tombera jamais de venin: - je hais le moule maudit dans lequel nous jettent les erreurs et les préjugés séculaires, mais je crois peu à la responsabilité. Ce n’est pas la faute de la race humaine si on la pétrit éternellement d’après un type si misérable et si, comme la bête, nous nous consumons dans la lutte pour l’existence.

Quand toutes les forces se tourneront contre les obstacles qui entravent l’humanité, elle passera à travers la tourmente.

Dans notre bataille incessante, l’être n’est pas et ne peut pas être libre.

Nous sommes sur le radeau de la Méduse; encore veut-on laisser libre la sinistre épave à l’ancre au milieu des brisants. On agit en naufragés.

Quand donc, ô noir radeau ! coupera-t-on l’amarre en chantant la légende nouvelle ?

Je songeais à cela sur la Virginie, tandis que les matelots levaient l’ancre en chantant les Bardits d’armor.

Bac va lestt ce sobian hac ar mor cézobras !

Le rythme, le son multipliaient les forces; le câble s’enroulait; les hommes suaient; de sourds craquements s’échappaient du navire et des poitrines.

Nous aussi, notre navire, pareil à celui du vieux bardit des mers, est petit et la mer est grande !

Mais nous savons la légende des pirates: Tourne ta proue au vent, disaient les rois des mers, toutes les côtes sont à nous !

Je me rappelle que j’écris mes Mémoires, il faut donc en venir à parler de moi: je le ferai hardiment et franchement pour tout ce qui me regarde personnellement en laissant à ceux qui m’ont élevée (dans la vieille ruine de Vroncourt, Haute-Marne, où je suis née) cette ombre qu’ils aimaient.

Les conseils de guerre de 1871, en fouillant minutieusement jusqu’au fond de mon berceau, les ont respectés; ce n’est pas moi qui troublerai le repos de leurs cendres.

La mousse a effacé leurs noms sur les dalles du cimetière; le vieux château a été renversé; mais je revois encore le nid de mon enfance et ceux qui m’ont élevée se penchant souvent sur moi, on les verra souvent aussi dans ce livre.

Hélas ! du souvenir des morts, de la pensée qui fuit, de l’heure qui passe, il ne reste rien !

Rien, que le devoir à remplir, et la vie à mener rudement afin qu’elle s’épuise plus vite.

Mais pourquoi s’attendrir sur soi-même, au milieu des générales douleurs ? pourquoi s’arrêter sur une goutte d’eau ? Regardons l’océan !

J’ai voulu que mes trois jugements accompagnassent mes Mémoires.

Pour nous, tout jugement est un abordage où flotte le pavillon; qu’il couvre mon livre comme il a couvert ma vie, comme il flottera sur mon cercueil.

Je les extrais de la Gazette des tribunaux qu’on ne peut suspecter de nous être trop favorable.

(A part le second qui, étant en police correctionnelle seulement, n’a point été relaté.)

J’ajouterai pour la foule, la grande foule, mes amours, des observations que je n’ai pas cru devoir faire aux juges. On les trouvera ainsi que les jugements à la fin du volume.

[...]

Qui sait si mes Mémoires ne seront point un jour feuilletés pour servir à l’arrestation de ceux qui m’ont rencontrée ! S’ils allaient être accusés d’anarchie pour m’avoir connue !

Nous disions que ma mère inquiète était venue à Paris pour se rendre compte par elle-même.

Entre elle et Mme Vollier qui ressemblait à ma grand’mère. s’établit une vive amitié. Que de mal elles disaient ensemble de moi, les pauvres femmes ! Mais quelle bonne quinzaine nous avons passée, à part le soir même de l’arrivée de ma mère, ou, dînant ensemble toutes trois, je me trouvais si heureuse qu’il me semblait inévitable que ce bonheur fût troublé. J’avais raison.

Un grand escogriffe aux yeux louches, porteur d’un billet à ordre que j’avais complètement oublié, se présenta tout à coup.

C’était juste au moment où je vantais à ma pauvre mère (non pour le plaisir de la tromper, mais pour la rassurer) la résolution que j’avais prise de ne plus souscrire d’effets pour des livres: le silence de Mme Vollier ne me présageait rien de bon, l’entrée de l’escogriffe me donna le plus beau démenti possible.

Mme Vollier alors, pour que ma mère fût tranquille, prit sur l’argent du loyer (dont ses fils venaient d’apporter le complément) de quoi payer le billet. Ma mère rendit cette somme après son retour à Vroncourt; elle me faisait observer doucement combien les achats de livres lui avaient déjà causé de privations. Je fus longtemps sans recommencer, mais c’était rude, il y avait tant de publications qui me tentaient ! C’était tout, pour être vraie !

Heureusement l’instruction élémentaire était là. Les cours de la rue Hautefeuille ayant lieu la plupart à dix heures du soir, on pouvait s’y échapper souvent et les librairies étaient fermées en revenant.

Là, dans la longue nuit de l’Empire, on avait des échappées de vue sur des temps meilleurs. Qui aurait pensé alors que quelques-uns de ces hommes, qui parlaient si bien de liberté, qui flétrissaient si haut les crimes de l’homme de Décembre, se trouveraient parmi ceux qui voulaient noyer la liberté dans le sang de mai 71 ?

Le pouvoir donne ces vertiges, il les donnera toujours jusqu’à l’heure où il appartiendra à l’humanité entière.

En toute vie individuelle, sont les mêmes transformations que dans l’ensemble d’existences qui s’agitent à travers les siècles: dans l’enfance, la jeunesse, la virilité du genre humain.

Aux heures de la jeunesse, tout esprit humain ne fait-il pas bon marché des songes d’enfance, où il s’occupait de lui-même ? L’individu isolé s’efface ou ne daigne plus songer bêtement à sa petite personne.

Peu importe alors que le temps ait manqué pour faire les études assez larges et que, rêvant les arts, on ne soit qu’une machine à leçons. C’est avec son époque entière qu’on sent, qu’on souffre, qu’on est heureux, et tout l’amour, toute la haine, toute l’harmonie, toute la puissance qu’on possède, on jette tout cela aux effluves qui vous emportent; on n’est rien, et on fait partie de ce qui est tout: de la Révolution !

Chez Mme Vollier j’envoyais quelques vers à des journaux, l’Union des poètes, la Jeunesse, et autres, mais j’avais déjà tant effeuillé de choses que je n’y faisais guère attention; de tout cela j’ai ignoré souvent ce qui a paru.

J’envoyais à Victor Hugo, dans son exil, les poèmes qui me semblaient à peu près bons.

Mais le temps était loin où je lui adressais de Vroncourt des vers que le maître indulgent disait doux comme mon âge.

Moi, je suis la blanche colombe

Du noir arceau

Qui, pour l’arche, à travers la tombe

Cherche un rameau

Ce que je lui envoyais maintenant sentait la poudre.

Entendez-vous tonner l’airain ?

Arrière celui qui balance !

Le lâche trahira demain !

Sur les monts et sur la falaise,

Allons, semant la liberté.

Souffle par l’orage emporté,

Passons, vivante Marseillaise.

Passons, passons les mers, passons les noirs vallons.

Passons, passons; que les blés murs tombent dans les sillons

[...]Combien de fois on devait croire le jour arrivé de les jeter aux chiffons, les loques de l’Empire, et toujours il durait ! Rien de solide comme les ruines, rien qui dure plus que les haillons.

Allant chez Julie, un jour de congé, je me croisai avec une multitude qui parcourait le boulevard; je crus l’heure arrivée !

Mais c’était M. J. Miot qu’on emmenait en prison, Quelques-uns de ceux qui suivaient les masques du carnaval les avaient quittés pour voir emmener le vieux républicain par les valets de l’Empire; cette foule joyeuse au jour de deuil n’est pas le peuple, c’est la même qu’on voit aux exécutions capitales et qu’on ne trouve jamais quand il faut soulever les pavés.

C’est le tas des inconscients qui, sans le savoir, étayent les tyrannies, prêts à prendre à la gorge et à entraîner sous l’eau quiconque veut les sauver; c’est le grand troupeau qui tend le cou au couteau et marche sous le fouet.

Sous l’Empire, comme à toutes les époques où les nations sont des abattoirs, la littérature était étrange ; des troppemaneries emplissaient les livres; il y avait des cadavres oubliés derrière chaque feuillet, comme si en écrivant on eût regardé chez Napoléon III. Tout sentait fade, des mouches de charnier volaient sur les livres.

Aussi des ouvrages charmants d’Adèle Esquiros dormaient, attendant des temps plus propices. Parfois, elle nous en lisait quelques pages, fraîches amours, gracieuses images, qui donnaient l’impression de ces matinées de printemps où la rosée couvre les fleurs, où le soleil brille dans les branches. Il y avait bien quelques passages amers. Mais quelque fine plaisanterie en voilait la tristesse.

Que sont devenus tous ces manuscrits, je ne les ai jamais vus paraître !

Il est vrai qu’entre la déportation et la prison j’ai eu peu de temps pour visiter les amis. Adèle Esquiros est paralysée depuis plusieurs années; et toujours, comme autrefois, elle subit, le sourire aux lèvres, le mauvais destin.

[...] La Révolution se levait ! à quoi bon les drames ? Le vrai drame était dans la rue; à quoi bon les orchestres ? Nous avions les cuivres et les canons.

Nous nous étions souvent rencontrés dans une même idée, Charles de S... et moi. La dernière fois ce fut au sujet d’un piano dont les marteaux eussent été remplacés par de petits archets pour donner à la poitrine clapotante du piano un peu de la passion du violon.

J’avais fait à ce sujet un article publié dans le Progrès musical avec la signature Louis Michel.

J’avais eu plusieurs fois l’occasion de remarquer qu’en jetant dans la boîte d’un journal quelconque des feuillets signés Louise Michel, il y avait cent à parier contre un que ce ne serait pas inséré; en signant au contraire Louis Michel ou Enjolras, la chance était meilleure.

L’être, comme la race, monte et s’épanouit en feuilles et en fleurs.

Pareils aux fruits verts, nous ne serons bons qu’à engraisser le sol, mais ceux qui viendront après nous porteront semence pour la justice et la liberté.

La sève qui monte, à notre époque de transition, est puissante.

Il ne peut naître aujourd’hui des croisements humains, à travers des vicissitudes infinies, que des races révolutionnaires, chez ceux mêmes qui nient l’imminence de la Révolution.

L’évolution au lent travail est achevée; il faut que la chrysalide crève la vieille peau; c’est la Révolution.

Depuis que l’humanité gît, les ailes enveloppées, des sens nouveaux ont germé; même physiquement, l’homme nouveau ne nous ressemblera plus.

Mourons donc, misérables que nous sommes, et que s’effondrent sur nous nos monstrueuses erreurs, jusqu’à la dernière; et que la race humaine se déploie et vive où l’on égorgeait le troupeau humain.

Salut à l’humanité libre et forte qui ne comprendra pas comment si longtemps nous avons végété pareils à nos aïeux des cavernes, ne dévorant plus la chair les uns des autres (nous ne sommes plus assez forts), mais dévorant leur vie.

Est-ce qu’aujourd’hui les multitudes ne s’effondrent pas dans des hécatombes et des misères sans nombre pour le bon plaisir de quelques-uns, avec cette seule différence du temps de nos aïeux que c’est plus en grand.

Est-ce que les peuples ne sont pas taillés comme des moissons ? En taillant les chaumes, on secoue le grain sur la terre pour le printemps séculaire; chaque goutte de sang des croisements humains bout dans nos veines; c’est dans cette tourmente que viendra le renouveau.

Si la Révolution qui gronde sous la terre laissait quelque chose du vieux monde, ce serait toujours à recommencer ! Elle s’en ira donc pour toujours la vieille peau de la chrysalide humaine. Il faut que le papillon déploie ses ailes, qu’il sorte saignant de sa prison ou qu’il crève.

Salut à la race au sang chaud et vermeil en qui tout sera justice, harmonie, force et lumière !

Dans ces temps-là, on prendra pour tout la ligne droite au lieu de chercher pour tout des millions de détours, et les petites lueurs tremblotantes qu’on prend pour des étoiles, et qui sont à peine des vers luisants, disparaîtront dans la clarté du jour ? Quelle débâcle, mes amis, dans toutes les vieilles boites à erreurs ! Nous serons balayé dans cette poussière-là, tâchons au moins que ce soit le moins bêtement possible.

J’ai vu là-bas, dans les forêts calédoniennes, s’effondrer tout à coup, avec un craquement doux de tronc pourri, de vieux miaoulis qui avaient vécu leur quasi éternité d’arbres.

Quand le tourbillon de poussière a disparu, il ne reste plus qu’un amas de cendre sur lequel, pareils à des couronnes de cimetière, gisent des branchages verts: les dernières pousses du vieil arbre, entraînées par le reste.

Les myriades d’insectes qui se multipliaient là depuis des siècles sont ensevelis dans l’effondrement.

Quelques-uns, remuant péniblement la cendre, regardent, étonnés, inquiets, le jour qui les tue; leurs espèces nées dans l’ombre ne soutiendront pas la lumière.

Ainsi, nous habitons le vieil arbre social, que l’on s’entête à croire bien vivant, tandis que le moindre souffle l’anéantira et en dispersera les cendres.

Nul être n’échappe aux transformations qui, au bout de quelques années, l’ont changé jusqu’à la dernière parcelle. Puis vient la Révolution qui secoue tout cela dans ses tempêtes

C’est là que nous en sommes ! Les êtres, les races et, dans les races, ces deux parties de l’humanité : l’homme et la femme, qui devraient marcher la main dans la main et dont l’antagonisme durera tant que la plus forte commandera ou croira commander à l’autre, réduite aux ruses, à la domination occulte qui sont les armes des esclaves. Partout la lutte est engagée.

Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine.

En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme.

Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe.

Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. - Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde !

Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars.

Elle aussi, la vile multitude, on la flatte à ses heures, on l’appelle le peuple-roi.

Disons quelques vérités aux fortes parties du genre humain, nous ne pourrons jamais trop en dire.

Et d’abord, parlons-en de cette force, faite de nos lâchetés: elle est beaucoup moins grande qu’elle ne paraît.

Si le diable existait, il saurait que si l’homme règne, menant grand tapage, c’est la femme qui gouverne à petit bruit. Mais tout ce qui se fait dans l’ombre ne vaut rien; ce pouvoir mystérieux, une fois transformé en égalité, les petites vanités mesquines et les grandes tromperies disparaîtront; alors il n’y aura plus ni la brutalité du maître, ni la perfidie de l’esclave.

Ce culte de la force reporte aux temps des cavernes; il est général chez les sauvages, comme chez les premiers peuples du monde.

J’ai vu là-bas, on Calédonie, des tayos chargeant leur popinée, leur nemo, comme on charge un mulet; ils passaient fiers, ne portant que la sagaie du guerrier, partout où ils pouvaient rencontrer quelqu’un. Mais si le sentier se faisait désert; si les gorges de montagnes se resserraient, alors le tayo ému de pitié déchargeait du filet de pêche, de la keulé ou d’un des pikininos, la popinée qui suait sang et eau.

Soulagée elle respire, n’ayant plus qu’un petit, suspendu à son dos, et un ou deux autres (non pas attachés à ses jupes, elle n’en a pas) le petit bras passé en jarretière au genou maternel et trottinant, trottant même avec des petites pattes agiles de perdreau.

Si une ombre paraît à l’horizon - ne serait-ce que celle d’un bœuf ou d’un cheval des pudoks, - vite les pierres de fronde, la keulé, le pikininé retournent sur le dos de la nemo, et le tayo fait semblant de consolider la charge.

Mi chère ! si on l’avait vu ? pas lélé un guerrier qui compte les nemos pour quelque chose ! Elles ne voudraient plus ne rien être !

Est-ce que ce n’est pas la même chose partout ? Est-ce que la vanité bête de la force ne pose pas au nombre des arguments, à l’infériorité des femmes, que la maternité ou d’autres circonstances les gêneraient pour combattre ?

Avec cela qu’on va toujours être assez bête pour s’égorger ? Et du reste les femmes, quand la chose vaut la peine de se battre, n’y sont pas les dernières; le vieux levain de révolte qui est au fond du cœur de toutes fermente vite quand le combat ouvre des routes plus larges, où cela sent moins le charnier et la crasse des bêtises humaines. Elles sont dégoûtées, les femmes ! Les vilenies leur font lever le cœur.

Un peu moqueuses aussi, elles saisissent vite ce qu’il y a d’épatant à voir des gommeux, des fleurs de grattin, des pschutteux, des petits-crevés enfin, jeunes ou vieux, drôles, crétinisés par un tas de choses malpropres, et dont la race est finie, soupeser dans leurs pattes sales les cerveaux des femmes, comme s’ils sentaient monter la marée de ces affamées de savoir, qui ne demandent que cela au vieux monde: le peu qu’il sait. Ils sont jaloux, ces êtres qui ne veulent rien faire, de toutes les ardeurs nouvelles qui ravissent le dernier miel à l’automne du vieux monde.

Il y a beau temps que les Américaines et les Russes ont secoué les bêtes de questions de sexe, et qu’elles suivent les mêmes cours que les hommes. Ils n’en sont pas jaloux, se sentant capables du même zèle et ne comprenant pas qu’on s’occupe davantage des sexes que de la couleur de la peau.

Mais, chez le premier peuple du monde, hichère, ce ne serait pas plus lélé que dans les tribus calédoniennes, que les femmes eussent la même éducation que les hommes. Si elles allaient vouloir gouverner !

Soyez tranquilles ! Nous ne sommes pas assez sottes pour cela ! Ce serait faire durer l’autorité; gardez-la afin qu’elle finisse plus vite !

Hélas ! ce plus vite-là sera encore long. Est-ce que la bêtise humaine ne jette pas sur nous tous les suaires de tous les vieux préjugés ?

Soyez tranquilles: il y en a encore pour longtemps. Mais ce n’est toujours pas vous qui arrêterez le ras de marée ni qui empêcherez les idées de flotter, pareilles à des bannières, devant les foules.

Jamais je n’ai compris qu’il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l’intelligence comme s’il y en avait trop dans la race.

Les filles, élevées dans la niaiserie, sont désarmées tout exprès pour être mieux trompées : c’est cela qu’on veut.

C’est absolument comme si on vous jetait à l’eau après vous avoir défendu d’apprendre à nager, ou même lié les membres.

Sous prétexte de conserver l’innocence d’une jeune fille, on la laisse rêver, dans une ignorance profonde, à des choses qui ne lui feraient nulle impression, si elles lui étaient connue par de simples questions de botanique ou d’histoire naturelle.

Mille fois plus innocente elle serait alors, car elle passerait calme à travers mille choses qui la troublent: tout ce qui est une question de science ou de nature ne trouble pas les sens.

Est-ce qu’un cadavre émeut ceux qui ont l’habitude. de l’amphithéâtre ?

Que la nature apparaisse vivante ou morte, elle ne fait pas rougir. Le mystère est détruit, le cadavre est offert au scalpel.

La nature et la science sont propres, les voiles qu’on leur jette ne le sont pas. Ces feuilles de vigne tombées des pampres du vieux Silène ne font que souligner tout ce qui passerait inaperçu.

Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur.

Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ?

Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre.

Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres.

C’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer la caste des femmes de l’humanité. Est-ce qu’il n’y a pas des marchés où l'on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ?

L’une, la prend qui veut; l’autre, on la donne à qui on veut.

La prostitution est la même, et chez nous largement est pratiquée la morale océanienne.

Hi chère ! pas lélé les tayos qui comptent les nemos pour quelque chose !

Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire.

Et le salaire des femmes ? Parlons-en un peu: c’est tout simplement un leurre, puisque, étant illusoire, c’est pire que de ne pas exister.

Pourquoi tant de femmes ne travaillent-elles pas ? Il y a deux raisons: les unes ne trouvent pas de travail; les autres aiment mieux crever de faim, dans un trou si elles peuvent, au coin d’une borne ou d’une route si elles n’ont plus d’abri, que de faire un travail qui leur rapporte tout juste le fil qu’elles y mettent, mais rapporte beaucoup à l’entrepreneur. Il y en a qui tiennent à la vie. Alors, poussées par la faim, le froid, la misère, attirées par les drôles ou drôlesses qui vivent de ça, - il y a des vers dans toutes les pourritures, - les malheureuses se laissent enrégimenter dans l’armée lugubre qui traîne de Saint-Lazare à la Morgue.

Tenez, quand une misérable qui barbote dans la fange, prend dans la poche d’un pante, comme elles disent, plus qu’il ne lui donne, tant mieux ! Pourquoi y allait-il ? S’il n’y avait pas tant d’acheteurs on ne trafiquerait pas sur cette marchandise.

Et quand une honnête femme, calomniée ou poursuivie, tue le drôle qui la pourchasse, bravo ! Elle débarrasse les autres d’un danger, elle les venge; il n’y en a pas assez qui prennent ce parti-là.

Si les femmes, ces maudites, qui, même suivant Proudhon, ne peuvent être que ménagères ou courtisanes, - elles ne seront pas autre chose dans le vieux monde, - sont fatales souvent, à qui la faute ? Et qui a pour son plaisir développé leur coquetterie et tous les autres vices agréables aux hommes ? Une sélection s’est faite de ces vices-là à travers les temps. Cela ne pouvait être autrement.

Ce sont des armes maintenant, armes d’esclaves, muettes et terribles; il ne fallait pas les mettre entre leurs mains ! c’est bien fait !

Partout, l’homme souffre dans la société maudite; mais nulle douleur n’est comparable à celle de la femme.

Dans la rue, elle est une marchandise.

Dans les couvents où elle se cache comme dans une tombe, l’ignorance l’étreint, les règlements la prennent dans leur engrenage, broyant son cœur et son cerveau.

Dans le monde, elle ploie sous le dégoût; dans son ménage le fardeau l’écrase; l’homme tient à ce qu’elle reste ainsi, pour être sûr qu’elle n’empiétera ni sur ses fonctions, ni sur ses titres.

Rassurez-vous encore, messieurs; nous n’avons pas besoin du titre pour prendre vos fonctions quand il nous plaît !

Vos titres ? Ah bah ! Nous n’aimons pas les guenilles; faites-en ce que vous voudrez; c’est trop rapiécé, trop étriqué pour nous.

Ce que nous voulons, c’est la science et la liberté.

Vos titres ? Le temps n’est pas loin où vous viendrez nous les offrir, pour essayer par ce partage de les retaper un peu.

Garder ces défroques, nous n’en voulons pas.

Nos droits, nous les avons. Ne sommes-nous pas près de vous pour combattre le grand combat, la lutte suprême ? Est-ce que vous oserez faire une part pour les droits des femmes, quand hommes et femmes auront conquis les droits de l’humanité

Ce chapitre n’est point une digression. Femme, j’ai le droit de parler des femmes.

[...]Une impression que j’ai retrouvée encore, c’est la tristesse qui vous prend quand il faut détruire un animal à qui on ne peut faire grâce sans qu’il arrive à d’autres quelque accident. 0n tient dans ses mains l’être qui veut vivre.

Avez-vous vu une vipère coupée au cou ? Les morceaux se tordent, cherchant à se joindre. On souffre une angoisse en voyant cela, mais il le fallait. La vipère aurait mordu quelqu’un.

Une fois, au-dessus de la côte des vignes, on avait entouré une pauvre louve qui hurlait, ses petits dans ses pattes. J’avoue avoir demandé sa grâce, qu’on ne m’accorda pas, bien entendu.

Mais quelle que soit la pitié qui torde le cœur, il faut que l’être nuisible disparaisse, et la grâce que je demandais enfant, pour la louve, je ne la demanderais pas pour certains hommes pires que des loups contre la race humaine.

Quant à ceux qui à eux seuls, comme les tzars, représentent l’esclavage et la mort d’une nation, je n’aurais ni plus d’hésitation ni plus d’émoi, qu’en ôtant du chemin un piège dangereux.

Tu peux frapper cet homme avec tranquillité.

Tel serait toujours, vienne l’occasion, mon sentiment, aujourd’hui comme hier, comme demain.

On m’a souvent accusée de plus de sollicitude pour les bêtes que pour les gens: pourquoi s’attendrir sur les brutes quand les êtres raisonnables sont si malheureux ?

C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. La bête crève de faim dans son trou, l’homme en meurt au loin des bornes.

Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. On a beau marcher dessus, la chaleur et l’étincelle s’y réveillent toujours.

Jusque dans la gouttière du laboratoire, la bête est sensible aux caresses ou aux brutalités. Elle a plus souvent les brutalités: quand un côté est fouillé, on la retourne pour fouiller l’autre; parfois malgré les liens qui l’immobilisent, elle dérange dans sa douleur le tissu délicat des chairs sur lequel on travaille: alors une menace ou un coup lui apprend que l’homme est le roi des animaux; parfois aussi pendant une démonstration éloquente, le professeur pique le scalpel dans la bête comme dans une pelote: on ne peut pas gesticuler avec cela à la main, n’est-ce pas ? et puisque l’animal est sacrifié, cela ne fait plus rien.

Est-ce que toutes ces démonstration-là ne sont pas connues depuis longtemps aussi bien que les soixante et quelque opérations qu’on fait à Alfort sur le même cheval; opérations qui ne servent jamais, mais qui font souffrir la bête qui tremble sur ses pieds saignants aux sabots arrachés.

Ne vaudrait-il pas mieux en finir avec tout ce qui est inutile dans la mise en scène des sciences ? Tout cela sera aussi infécond que le sang des petits entants égorgés par Gille de Rez et d’autres fous dans l’enfance de la chimie. Une science, au lieu d’or, est sortie des creusets du grand œuvre; mais elle en est sortie suivant le procédé de la nature des éléments que la chimie décompose et recomposera un jour.

Peut-être l’humanité nouvelle, au lieu des chairs putréfiées auxquelles nous sommes accoutumés, aura des mélanges chimiques contenant plus de fer et de principes nutritifs que n’en contiennent le sang et la viande que nous absorbons.

Eh bien, oui, je rêve, pour après le temps où tous auront du pain, le temps où la science sera le cordon bleu de l’humanité; sa cuisine ne flattera peut-être pas autant au premier moment le palais de la bête humaine, mais ce ne sera pas trichiné ni pourri, et refera aux générations, exténuées des longues famines ou des longs excès des ancêtres, un sang plus fort et plus pur.

Tout sera alors pour tous, même les diamants, car la chimie saura cristalliser le charbon, comme elle sait du diamant consumé refaire la cendre d’un charbon.

Il est probable qu’à ce moment-là bien d’autres richesses et de plus beaux triomphes que le diamant vulgarisé appartiendront à la science qui se servira de toutes les forces de la nature.

[...] J’ai dit un seul mot de l’instruction élémentaire. Quelques lignes encore à ce sujet.

Les morts d’abord: un grand vieillard à la tête toute blanche expliquait aux cours du soir de cette rue Hautefeuille que nous aimions tant une chose bien utile et bien peu connue dans l’instruction: la sténographie, grâce à laquelle tant de choses seraient abrégées. On a si peu de temps pour les études et on le gaspille tant.

Jamais je ne vis mieux la bonté peinte sur un visage que sur celui du vénérable Grosselin.

Qui donc encore est mort, pendant les dix ans de la déportation et mes deux ans de prison ? Depuis je n’ai pas lu les journaux, je ne sais donc rien de ceux qui s’en sont allés.

Celles qui, sous l’Empire, jeunes institutrices ou se préparant à le devenir, étaient avides de ce savoir dont les femmes n’ont que ce qu’elles ravissent de côté et d’autre, venaient rue Hautefeuille s’assoiffer encore de science et de liberté.

Que de bonnes amitiés nouées là, quelques-unes brisées par la mort; d’autres perdues au au fond de ce remuement des événements qui nous a jetées de côté et d’autre comme le grain secoué par le vanneur !

Des initiales, seulement, pour celles qui vivent.

Qui sait ce qui leur arriverait si on découvrait que nous nous sommes souvent coudoyées dans la petite salle de la rue Hautefeuille !

Quoi ! Vous connaissez Louise Michel ? Allez la rejoindre en prison; il n’y a que des anarchistes qui peuvent la connaître.

Cette misérable n’a-t-elle pas cent fois déclaré que tous doivent avoir part au banquet de la vie ? Où serait le plaisir de la richesse s’il n’y avait pas à comparer sa position de gorgé à celle des crève de faim ? Où serait l’agréable sentiment de la sécurité si on ne comparait pas sa bonne position bien solide à la situation de ceux qui traînent dans la misère ?

Et c’est une femme encore ! c’est là le comble. Si, seulement, on pouvait la berner tant soit peu avec l’idée que les femmes obtiendront leurs droits en les demandant aux hommes; mais elle a l’infamie de dire que le sexe fort est tout aussi esclave que le sexe faible, qu’il ne peut donner ce qu’il n’a pas lui-même et que toutes les inégalités tomberont du même coup, quand hommes et femmes donneront pour la lutte décisive.

Ce monstre prétend que, chez nous, hommes et femmes, il n y a pas de responsabilité et que c’est la bêtise humaine qui cause tout le mal; que la politique est une forme de la stupidité qui ne sait pas agrandir ses petites vanités et en faire l’immense orgueil de la race humaine.

Si cette femme-là était la seule on dirait: C’est un cas pathologique. Mais il y en a des milliers, des millions, qui se foutent de toute autorité et qui s’en vont jetant le cri des Russes: Terre et liberté.

Eh oui, messieurs, il y en a des millions qui se foutent de toute autorité, parce qu’elles ont vu les petits travaux accomplis par le vieil outil à multiples tranchants qu’on appelle le pouvoir. Est-ce que nous ne voyons pas, depuis trop longtemps, les égorgements qui ont lieu pour cette petite chose-là. On le dirait vraiment aussi précieux que la hache de jade, sauvée d’île en île par les Océaniens de l’île Bourou.

Cette fois, ce n’est pas une nouvelle population qui en résulte, mais la dépopulation des gouvernés, la crétinisation des gouvernants.

Allons, une bonne fois à l’eau les institutions pourries et que les hommes soient conscients et libres !

Certains ont été les présidents de l’instruction élémentaire, qui ne se doutaient pas alors des choses que l’autorité leur ferait commettre.

La science et la liberté ! Comme c’était bon et vivifiant ces choses-là, respirées sous l’Empire dans ce petit coin perdu de Paris !

Comme on y était bien, le soir, en petits groupes, et aussi les jours de grandes séances où, plus nombreuses, on laissait aux étrangères la salle entière !

Nous nous placions, le petit tas des enthousiastes, dans le carré près du bureau où était la boîte du squelette avec une foule d’autres choses dont le voisinage nous plaisait.

De là, au fond de l’ombre, nous entendions et voyions bien mieux.

La petite salle débordait de vie, de jeunesse; on vivait en avant, bien en avant, au temps où tous auront une autre existence que celle des bêtes de somme dont on utilise le travail et le sang.

Surtout cinq ou six ans avant le siège, la rue Hautefeuille formait, au milieu du Paris impérial, une retraite propre où ne venait pas l’odeur du charnier; quelquefois les cours d’histoire grondaient en Marseillaise et cela sentait la poudre.

Comment trouvions-nous le temps d’assister à ces cours plusieurs fois par semaine ? Il y en avait de physique, de chimie, de droit même; on y essayait des méthodes. Comment pouvions-nous, outre nos classes, faire nous-mêmes des cours ? Je n’ai jamais compris que le temps peut être aussi élastique ! Il est vrai qu’on n’en perdait pas et que les journées se prolongeaient; minuit semblait de bonne heure.

Plusieurs d’entre nous avaient repris, à bâtons rompus, des études pour le baccalauréat; mon ancienne passion, l’algèbre, me tenait de nouveau et je pouvais vérifier (cette fois avec certitude) que, pour peu qu’on ne soit pas un idiot, on peut, pour les mathématiques se passer de maître (en ne laissant aucune formule sans le savoir, aucun problème sans le trouver).

Une rage de savoir nous tenait et cela nous reposait de nous retrouver, deux ou trois fois par semaine, sur les bancs nous-mêmes, côte à côte avec les plus avancées de nos élèves que nous emmenions quelquefois; heureuses et fières, elles ne songeaient guère à l’heure.

Plus on s’enfiévrait de toutes ces choses, plus on avait, par instants, des gaietés d’enfant. Nous faisions bien.

Combien de caricatures, de folies, de gamineries échangées ! Je crois que nous avons plus souvent ressemblé à des étudiants qu’à des institutrices.

[...]Un autre président avec qui nous étions hardies, c’était Eugène Pelletan, ce visage aux yeux de braise, enfoncé sous d’épais sourcils gris, avait quelque chose d’étrange qui nous rappelait Nicolas Flamel, Cagliostro, enfin ces savants dont s’empare la légende; c’était surtout quand il était au bureau que nous aimions à nous blottir dans le cabinet au squelette, regardant de là, écoutant, prises par la poésie de la science, par les paroles de liberté, par l’amour de la République et la haine des Césars.

Combien d’ouvrages effeuillés aujourd’hui furent commencés sous ces impressions !

Il me souvient d’un énorme manuscrit, la Sagesse d’un fou, que je portai à Eugène Pelletan, alors notre président, pour qu’il le lût et m’en dît son avis. J’ai compris depuis quelle patience il lui avait fallu pour lire cet énorme grimoire et en annoter quelques passages.

Non, avait-il écrit, ce n’est pas la sagesse d’un fou, ce sera un jour la sagesse des peuples.

En rapportant mon manuscrit, il me semblait marcher en l’air ! J’en relus une bonne partie soigneusement, puis le temps me manqua, il fallait de plus en plus donner des leçons après les classes, et la Sagesse d’un fou alla avec les autres ouvrage. Peut-être aurais-je cherché un éditeur pour celui-là si j’avais eu le temps.

Maria L..., aussi, avait effeuillé bien des choses. Jeanne B... et peut-être sa sœur devaient avoir des manuscrits en train. Julie L... et Mlle Poulin (que je puis nommer puisqu’elle est morte) ont jeté au vent bien des vers. Il y avait, rue Hautefeuille, une véritable pépinière de bas bleus, les deux dernières années avant 71.

Mais prose, vers et motifs d’en allaient au vent; nous sentions tout près le souffle du drame dans la rue, le vrai drame, celui de l’humanité; les bardits chantaient l’épopée nouvelle, il n’y avait plus de place pour autre chose.

Les écoles professionnelles pour lesquelles nous aimions M. Jules Simon, avaient alors tout notre enthousiasme. Quelques poignées de jeunes filles, à peine, y étaient sauvées de l’apprentissage et pourvues d’états ou de diplômes, suivant leurs aptitudes ; des artistes en sortirent et nous disions: - Voici venir la République ; cette poignée ce sera toutes. Hélas !

À l’école professionnelle de Mme Paulin, pendant le siège, des femmes de toutes les positions sociales se réunissaient, et toutes eussent préféré mourir plutôt que de se rendre. On émiettait le mieux qu’on pouvait tous les secours qu’on se procurait, rançonnant ceux qui pouvaient l’être en disant: - Il faut que Paris résiste, résiste toujours. C’était la Société pour les victimes de la guerre.

Je les revois toutes telles qu’autrefois, à quelques-unes près. J’ignore celles qui vivent encore, mais pas une d’elles n’a failli, - celles-là n’étaient pas de ces franc-fileuses qui, au jour de la défaite, fouillèrent du bout de leur ombrelle les yeux des fédérés morts.

La première visite que je pus avoir, étant prisonnière, fut celle de l’une d’elles, Mme Meurice. À mon dernier jugement j’ai vu derrière les spectateurs triés - parmi ceux qui étaient entrée moins facilement - briller les yeux noirs d’une autre, de deux autres même : l’une grande, Jeanne B...; l’autre petite, Mme F...

Plus loin (lorsque j’en aurai obtenu d’elles-mêmes l’autorisation), je parlerai des femmes et des sociétés de femmes, depuis le Comité de vigilance jusqu’à notre dernière évolution: la Ligue des femmes. Je les salue en passant, toutes ces braves de l’avant-garde, échelonnées de groupe en groupe, comme de sommet en sommet.

Gare pour le vieux monde le jour où les femmes diront: C’est assez comme cela ! Elles ne lâchent pas, elles; en elles s’est réfugiée la force, elles ne sont pas usées. Gare aux femmes !

Depuis celles qui, comme Paule Minck, parcourent l’Europe en agitant le drapeau de la liberté, jusqu’à la plus paisible des filles de Gaule, endormies dans la grande résignation des champs, oui, gare aux femmes, quand elles se lèveront, écœurées devant tout ce qui se passe !

Ce jour-là ce sera fini, le monde nouveau commencera.

Nous avions, les dernières années de l’Empire, une école professionnelle gratuite rue Thévenot; chacune de nous y donnant quelques heures, trois fois par semaine, et la Société pour l’instruction élémentaire se chargeant du loyer, la maison marchait; un de nos professeurs, que nous appelions le docteur Francolinus, y déployait une activité diabolique. Quelquefois la police de l’Empire nous faisait le plaisir d’assister à nos cours, cela faisait rire et on enlevait mieux son heure de leçon en donnant de temps à autre un bon coup de griffe qui attrapait par ses vilaines moustaches d’hyène l’homme qu’on appelait Napoléon III.

Les cours de littérature et de géographie ancienne étaient faits deux jours par moi, deux jours par Charles de S..., absolument de la même manière : le côté réel qu’on croirait romanesque; l’enfance, la jeunesse, la décrépitude des villes et des peuples, pareilles à la vie de chaque être et à celle de tout le genre humain; les villes-fantômes se dressant devant nous. Mon amie Maria A..., la directrice, avait été avec Julie L... au faubourg Antoine.

Combien de fois, nous reconduisant l’une l’autre, jusque bien par-delà l’heure où il n’y avait plus à regarder les étalages de libraires ni à lire, entre les feuillets, les livres exposés au dehors, nous rentrions ayant fait ainsi sans nous en douter bien des lieues, allant et revenant du faubourg à la rue du Château-d’Eau !

Combien de farces faites ensemble les soirs où nous étions tristes ! Cet éclat de rire coupait l’ombre.

Elle ne voulut pas entrer avec moi chez un photographe, un soir que, m’étant procuré un horrible portrait et l’ayant chargé encore de détails fantaisistes, je dis au photographe avec l’accent de Bourmont un peu exagéré: "Monsieur, j’ai vu sur votre porte: Photographie en pied. Veuillez mettre des pieds au portrait de mon mari que voici."

Tête du bonhomme, à qui je donne des explications saugrenues et qui s’indigne pendant que je me sauve en riant.

Elle ne voulut pas en être non plus, le jour des vacances où j’étais entrée dans un bureau de placement, pour me faire envoyer comme cordon bleu chez de bons bourgeois qui m’auraient mise à la porte après le premier dîner que je comptais leur fabriquer.

C’était du côté de la Bastille, à un troisième étage.

Je n’avais pas de papiers (les ayant oubliés disais-je), mais le placeur se trouva tout étourdi des noms de la pègre impériale où je prétendais avoir servi, les donnant pour aller aux renseignements. Il finit par me faire pitié, et je lui jetai au nez toute l’histoire en riant comme une folle.

Quelle fantasmagorie que l’influence des noms ! Cette leçon donnée au pauvre diable valait bien le plaisir d’aller mettre un peu de poivre dans des mets sucrés pour me faire mettre à la porte par des gens habitués aux vrais cordons bleus.

Le placeur, une fois détrompé, se mit à m’invectiver, et je partis en riant comme à l’ordinaire, lui disant effrontément: - Une autre fois, ne vous laissez pas embonaparter aussi facilement avec ces noms-là.

Je poursuis l’esquisse d’une chose pendant que je la tiens; il y en a tant de choses entassées depuis l’année du siège, qu’on n’en finirait pas.

Parmi les institutrices rencontrées rue Hautefeuille, une des plus âpres à recueillir les épaves de science était Mme Poulin, institutrice à Montmartre. Minée depuis longtemps par une maladie de poitrine elle ne la sentait même pas, entassant le plus de savoir possible pour s’en aller dans la tombe.

Tout à la fin de l’Empire, nous avions réuni nos deux institutions, au 24 de la rue Houdon, après la mort de Mme Vollier et le départ de me cousine Mathilde qui avait passé quelques mois avec moi. La dernière fois que j’ai vu ! la tombe de Mme Poulin, c’était aux jours de mai 71. Dans la nuit du 22 au 23, je crois. Nous étions au cimetière Montmartre qu’on tâchait de défendre à trop peu de combattants.

Nous avions crénelé les murs comme nous pouvions, et si ce n’eût été la batterie de la butte dont le tir trop court nous mitraillait, et des obus venant par intervalles réguliers du côté où l’on voit de hautes maisons, la position n’aurait pas été mauvaise.

Cet obus, déchirant l’air, marquait le temps comme une horloge; c’était magnifique dans la nuit claire où les marbres semblaient vivre.

l’on voit de hautes maisons, la position n’aurait pas été mauvaise.

Cet obus, déchirant l’air, marquait le temps comme une horloge; c’était magnifique dans la nuit claire où les marbres semblaient vivre.

À la même compagnie, avec laquelle j’avais été le premier jour de la lutte, appartenaient ces hommes.

Plusieurs fois nous étions allés en reconnaissance, tantôt l’un tantôt l’autre; la promenade dans cette solitude fouillée d’obus me plaisait; j’avais voulu malgré mes camarades y retourner plusieurs fois; toujours le coup arrivait trop tôt ou trop tard pour moi.

Nous avions déjà des blessés, et j’eus bien de la peine à obtenir de retourner, c’est-à-dire j’allai en reconnaissance malgré mes camarades. Un obus tombant à travers les arbres me couvrit de branches fleuries que je partageai entre deux tombes, celle de Mme Poulin et celle de Murger dont le génie semblait nous jeter des fleurs.

Sacré mille tonnerres ! me dit un de mes camarades. Vous ne bougerez plus de là.

Et ils me firent asseoir sur un banc près de la tombe de Cavaignac.

Mais rien d’entêté comme les femmes; du reste, je n’étais pas la seule à vérifier d’étranges calcul de probabilités, et moi comme les camarades, nous ne pouvions avoir meilleure occasion. L’obus tombait toujours avant ou après que nous étions passés. Une autre encore de la rue Hautefeuille; c’était une toute petite, toute fluette personne, donnant des leçons de musique et qui aurait pu en donner de bien d’autres choses. Elle marchait comme dans un rythme, tout était harmonie en elle... Et d’autres et toujours d’autres qui, heureusement, sont encore vivantes.

Bien des choses avaient leur foyer rue Hautefeuille: outre les cours gratuits de l’instruction élémentaire, les écoles professionnelles, les lectures aux mères de famille, un cours de jeunes gens où j’eus un grand nombre de ces pauvres enfants qui, trop jeunes, travaillent tout le jour ou qui n’avaient jamais été en classe.

Les premiers groupements du Droit des femmes avec Mmes Jules Simon, André Léo, Maria Deraismes se réunissaient souvent à l’école professionnelle de la rue Thévenot. Tout commençait, ou plutôt recommençait, après la longue léthargie de l’Empire. Au fond de tout cela l’idée des révolutionnaires russes m’entraînait.

Au Droit des femmes, comme partout où les plus avancés d’entre les hommes applaudissent aux idées d’égalité des sexes, je pus remarquer, comme je l’avais toujours vu avant et comme je le vis toujours après, que malgré eux et par la force de la coutume et des vieux préjugés les hommes auraient l’air de nous aider, mais se contenteraient toujours de l’air. Prenons donc notre place sans la mendier. Les droits politiques sont déjà morts. L’instruction à égal degré, le travail rétribué pour les états de femme, de manière à ne pas rendre la prostitution le seul état lucratif, c’est ce qu’il y avait de réel dans notre programme.

Aujourd’hui le temps a marché, il faut pour tout la grande débâcle. Oui, les Russes ont raison, l’évolution est finie, il faut la révolution ou le papillon mourrait dans sa tunique de nymphe.

[...]

Dans la fermentation de la fin de l’Empire, l’idée germait, grandissait et, secouée en gerbes d’étincelles, mettait le feu comme une torche. On en avait assez des choses malpropres. - On n’avait pas vu encore la guerre. Elle se leva pour étayer Bonaparte avec des tas de cadavres.

Les réunions se faisaient de plus en plus au grand jour, la révolte montant de dessous terre arrivait au grand soleil.

La guerre ne pouvait pas prendre malgré les entraînements de la bande impériale; il fallut lâcher les ailes à la Marseillaise pour griser le peuple.

L’armée elle-même, trop docile toujours, ne put marcher en chantant le Beau Dunois.

Des vers faits à cette époque esquissent la situation, j’en mettrai quelques-uns dans ces chapitres de vues générales:

Les Oeillets Rouges

Dans ces temps-là, les nuits, on s’assemblait dans l’ombre,

Indignés, secouant le joug sinistre et noir

De l’homme de Décembre, et l’on frissonnait, sombre,

Comme la bête à l’abattoir.

L’Empire s’achevait. Il tuait à son aise,

Dans sa chambre où le deuil avait l’odeur du sang.

Il régnait, mais dans l’air soufflait la Marseillaise.

Rouge était le soleil levant.

Il arrivait souvent qu’un effluve bardique,

Nous enveloppant tous, faisait vibrer nos cœurs.

A celui qui chantait le recueil héroïque,

Parfois on a jeté des fleurs.

De ces rouges œillets que, pour nous reconnaître,

Avait chacun de nous, renaissez, rouges fleurs.

D’autres vous reprendront aux tempe qui vont paraître,

Et ceux-là seront les vainqueurs.

Le second feuillet des Œillets rouges fut écrit à Versailles, à travers l’hécatombe de 1871 et envoyé à Ferré, condamné à mort. Le voici:

Maison d’arrêt de Versailles, 4 septembre 1871.

A Th. Ferré.

Si j’allais au noir cimetière,

Frères, jetez sur votre sœur,

Comme une espérance dernière,

De rouges œillets tout en fleur.

Dans les derniers temps de l’Empire,

Lorsque le peuple s’éveillait,

Rouge œillet, ce fut ton sourire

Qui nous dit que tout renaissait.

Aujourd’hui, va fleurir dans l’ombre

Des noires et tristes prisons.

Va fleurir près du captif sombre,

Et dis-lui bien que nous l’aimons.

Dis-lui que par le temps rapide

Tout appartient à l’avenir;

Que le vainqueur au front livide

Plus que le vaincu peut mourir.

Que de fleurs dans ma vie: les roses rouges du fond du clos toutes chargées d’abeilles, le lilas blanc que Marie voulut sur son cercueil, et les roses couleur de chair tachées de gouttes de sang que j’envoyais de Clermont à ma mère !

[...]Comme je prétendais, pour que ma mère ne se tourmentât pas, que je ne me mêlais de rien activement, deux de nos amis vinrent un soir me prendre pour une réunion; ils étaient restés en dehors afin qu’elle ne se doutât pas de quoi il s’agissait.

C’est impossible, disait la pauvre femme, que tu ailles donner des leçons à cette heure-là !

C’est Julie qui m’envoie chercher.

Mais elle se mit à la fenêtre.

"Je le savais bien, dit-elle, que c’était pour vos réunions !"

Et elle riait malgré elle de nous voir partir en riant.

Ces réunions avaient lieu le plus souvent en dehors de Paris.

Que de choses on disait en revenant par les sentiers des champs ! D’autres fois on se taisait dans tout l’éblouissement de l’idée qui se levait, balayant les hontes de vingt ans.

Oh ! mes amis, je crois que nous étions tous un peu poètes ! Nous avons bien souffert, mais nous avons vu de belles choses !

[...] Oui, dans Paris, frémissant des crimes de l’Empire, dans Paris qui devait répondre: Vive la République ! il se fit un grand silence.

Tous les volets se fermèrent, laissant désert le boulevard de la Villette, et autour de la voiture où Eudes et Brideau étaient prisonniers, on criait: Aux Prussiens !

C’est que toujours Paris fût trompé par ce précepte étrange d’attendre, pour entraver les crimes et laver les hontes, que tout soit achevé, et qu’on ait entassé hontes et crimes jusqu’au ciel.

Quand nos amis furent condamnés à mort pour avoir voulu proclamer la République avant que Bonaparte eût achevé son œuvre, on nous chargea, André Léo, Adèle Esquiros et moi, de porter à Trochu une protestation couverte de milliers de signatures.

Le plus grand nombre de ces signatures furent données dans l’indignation; deux ou trois des listes dont j’étais chargée me furent redemandées sous prétexte qu’il y allait de la tête: des gens timides avaient réfléchi.

Est-ce que ce n’était pas de la tête de nos amis qu’il y allait ? J’avoue n’avoir pas voulu effacer ces deux ou trois signatures de personnes timides.

Eh bien ! tant mieux, leur disais-je, nous irons de compagnie.

Ce n’était pas chose facile d’arriver jusqu’au général Trochu; il fallut pour y parvenir tout l’entêtement féminin.

Après être entrées presque d’assaut dans une sorte d’antichambre, on voulait nous faire partir sans voir le gouverneur de Paris. Les mots: "Nous venons de la part du peuple", sonnaient mal à cet endroit-là. Sur l’invitation de nous retirer, nous allâmes nous asseoir sur une banquette contre le mur, déclarant que nous ne partirions pas sans réponse.

Las de nous voir attendre, un secrétaire alla chercher un personnage qui dit représenter Trochu, vint et, soupesant le volumineux cahier couvert de signatures (ce qui paraissait l’inquiéter), il nous déclara que, vu le nombre, ces signatures seraient prises en considération.

Cette promesse aurait peu pesé dans la balance si l’Empire ne se fût écroulé; pourri comme il l’était, le coup de massue de Sedan étendit ce cadavre à terre.

Une seule écharpe rouge à l’Hôtel de Ville, celle de Rochefort. Mais on se disait: Le peuple est là.

Hélas ! après le 4 Septembre, c’était toujours la méthode de l’Empire ! et le peuple laissa faire longtemps.

Que de souvenirs ! Les batailles dont on avait avec tant de peine des nouvelles vraies ou fausses, le titre seul changé, les mêmes choses restées !

On refusait de laisser tenter des sorties désespérées; on attendait toujours l’armée libératrice que nous savions bien ne pas pouvoir venir. Jamais, disait-on, une ville ne s’est débloquée seule. Ce qui n’est pas impossible, s’il n’est jamais arrivé, a chance au contraire d’arriver au moins une fois.

Le 31 octobre, à l’Hôtel de Ville, la Commune était nommée; elle fut escamotée comme un tour de gobelet. Il faut de ces choses-là pour savoir à quels ennemis on a affaire.

Flourens paya de sa vie aux avant-postes de la Commune, où Versailles l’assassina dans un guet-apens, cette folle générosité.

Si nous sommes implacables à la prochaine lutte, à qui en est la faute ?

Le 19 janvier, on consentit enfin à laisser la garde nationale tenter de reprendre Montretout et Buzenval.

D’abord les places furent emportées; mais les hommes entrant jusqu’aux chevilles dans la terre détrempée ne purent monter les pièces sur les collines, il fallut se replier.

Là, restèrent par centaines, sans regretter la vie, des gardes nationaux: hommes du peuple, artistes, jeunes gens; la terre but le sang de cette première hécatombe parisienne, elle en devait boire bien d’autre.

Mais Paris ne voulait pas se rendre.

Le 22 janvier, on était devant l’Hôtel de Ville, où commandait Chaudey.

Sous les protestations qu’on ne songeait pas à se rendre, le peuple sentait le contraire.

Voulant laisser à la manifestation ce caractère pacifique qui finit toujours par l’écrasement de la foule, ceux qui étaient armés s’éloignèrent.

Quand il ne resta plus que la multitude désarmée, un petit bruit de grêle tomba des fenêtres où l’on voyait les faces pâles des Bretons, sur la place où se faisaient des trouées.

Oui, c’est vous, sauvages d’Armor, sauvages aux blonds cheveux, qui avez fait cela; mais vous, du moins, vous êtes des fanatiques et non des vendus.

Vous nous tuez ! Mais vous croyez devoir le faire et nous vous aurons un jour pour la liberté. Vous y apporterez la même conviction farouche, et avec nous vous monterez à l’assaut du vieux monde.

Razoua commandait les bataillons de Montmartre.

Aucun coup de fusil ne fut tiré du côté du peuple avant les décharges des Bretons. Mais alors ceux qui s’étaient rangés autour du square de la Tour-Saint-Jacques s’indignèrent, les balles pleuvaient toujours, on commença à construire une barricade.

Un vieux dont la capote était trouée de balles et qui n’y songeait guère, un vieux de juin 48, Malzieux, se rappelait ces jours-là et dominait la situation, comme drapé, le brave, dans son drapeau de Juin.

Au milieu de la place, perdue dans ma pensée, je regardais les fenêtres maudites, songeant: Vous serez à nous, bandits.

Les balles continuaient leur petit bruit de grêle, la place s’était faite déserte.

Les projectiles venus de l’Hôtel de Ville, fouillant au hasard, tuaient les promeneurs.

Près de moi, une autre femme de ma taille, vêtue de noir aussi et qui me ressemblait, tomba frappée d’une balle; un jeune homme était venu avec elle, lui aussi fut tué; nous n’avons jamais su qui ils étaient, - le jeune homme avait le profil hardi des races du Midi.

Beaucoup ne voulaient pas qu’on en restât là. Mais on décida que ce ne serait pas cette fois-là.

Le 22 janvier, Sapia fut tué, d’autres encore; P... du groupe Blanqui, eut le bras cassé. Il y eut des passants tués comme les nôtres, et sur les tombes on jura vengeance et liberté.

J’avais, en gage de défi, jeté mon écharpe rouge sur une fosse, un camarade la noua aux branches d’un saule.

Six jours après le 22 janvier, le peuple mitraillé et l’assurance qu’on ne cherchait point à se rendre et que les Prussiens seuls pouvaient porter de telles accusations, la reddition était faite. Le frisson de colère de Paris ne se calma pas cette fois.

***

Le comité de vigilance de Montmartre aura son histoire à part; nous en sommes peu de survivants; il fit sous le siège trembler la réaction. On s’envolait chaque soir, du 41 de la chaussée Clignancourt, sur Paris, tantôt démolissant un club de lâcheurs, tantôt soufflant la révolution, car le temps de la duperie était passé. Nous savions ce que pèsent les promesses et la vie des citoyens devant un pouvoir qui se noie.

À Montmartre, il y avait deux comités de vigilance, celui des hommes et celui des femmes.

J’étais toujours à celui des hommes, parce que ceux-là tenaient des révolutionnaires russes. J’ai encore un vieux plan de Paris qui était au mur de la seconde salle; je l’ai emporté et rapporté à travers l’Océan, en souvenir. Nous avions, avec de l’encre, couvert les armes de l’Empire qui le décoraient, cela eût sali notre repaire.

Jamais je ne vis intelligences si droites, si simples et si hautes; jamais individualités plus nettes. Je ne sais comment ce groupe faisait son compte, il n’y avait pas de faiblesses; quelque chose de fort et de bon vous reposait.

Chez les citoyennes même courage; là aussi des intelligences remarquables ; mais au 41 j’étais allée d’abord avec les citoyens, je continuais d’appartenir aux deux comités dont les tendances étaient les mêmes. Celui des femmes aussi aura son histoire, peut-être seront-elles mêlées, car on ne s’inquiétait guère à quel sexe on appartenait pour faire son devoir. Cette bête de question était finie.

Le soir, je trouvais moyen d’être aux deux clubs, puisque celui des femmes, rue de la Chapelle, à la justice de paix, s’ouvrait le premier. Nous pouvions ainsi assister après à la moitié de la séance du club de la salle Pérot, quelquefois à la séance entière; tous deux portaient le nom de club de la Révolution distinct des Grands-Carrières.

J’entends encore l’appel et je pourrais dire tous les noms. Aujourd’hui c’est l’appel des fantômes.

Les comités de vigilance de Montmartre ne laissaient personne sans asile, personne sans pain. On y dînait avec un hareng pour quatre ou cinq. mais on n’épargnait pas pour ceux qui en avaient besoin les ressources de la mairie, ni les moyens révolutionnaires des réquisitions. Le XVIIIe arrondissement était la terreur des accapareurs et autres de cette espèce. Quand on disait: Montmartre va descendre ! les réactionnaires se fourraient dans leurs trous, lâchant comme des bêtes poursuivies les caches où les vivres pourrissaient, tandis que Paris crevait de faim.

On riait de bon cœur, quand un de nous avait amené quelque mouchard qu’il croyait un bon citoyen.

On a fauché le comité de vigilance comme tous les groupes révolutionnaires: Les rares qui restent, Hippolyte F..., Bar..., Av..., Viv.... Louis M... savent comme on y était fier et comment on portait le drapeau de la Révolution.

Peu importait à ceux-là d’être moulus obscurément dans la lutte ou bien au grand soleil.

Qu’importe de quelle manière passe la meule, pourvu que se fasse le pain !

On se demande quelquefois comment tant de choses ont pu contenir dans la vie pendant les quinze ans qui viennent de s’écouler. On écrirait tant qu’on voudrait; le cadre d’abord, afin qu’on puisse fermer le livre où on voudra.

Ce n’est pas ici ce qu’on appelle un ouvrage à sensation, c’est un rapide regard sur la vie et la pensée d’une femme de la Révolution. Cela ne fait guère sensation quand on nous broie ; seulement c’est là que cesse pour nous toute entrave à être d’utiles projectiles dans la lutte révolutionnaire. Personne ne souffrant plus de ce qui nous arrive, rien ne nous arrête, j’en suis là ! Cela vaut mieux pour la cause.

Qu’importe, maintenant, dans le cœur arraché saignant de la poitrine, que des bec de plume y fouillent comme des becs de corbeau, personne n’est plus là pour souffrir des calomnies; ma mère est morte !

Si elle avait vécu quelques années, quelques mois encore, j’aurais passé tout ce temps-là près d’elle; aujourd’hui, qu’importe prisons, mensonges et tout le reste ? Que ferait la mort ? Ce serait une délivrance; ne suis-je pas déjà morte ?

Si je sors d’ici ce sera pour rentrer dans la fournaise où l’on sent le souffle de l’inconnu qui vous fouette au visage.

Que parle-t-on de courage ! Est-ce que je n’ai pas hâte d’aller retrouver ma compagne Marie et ma mère ! Ma pauvre mère, qui vivrait si seulement j’avais été l’an dernier à Saint-Lazare. Elle m’aurait sentie près d’elle, mon arrivée, à son agonie, lui a redonné un mois d’existence.

Venir à Saint-Lazare ? Je ne l’ai demandé qu’à ses derniers instants, promettant en échange d’aller en Calédonie, au milieu des tribus, fonder cette école que j’avais promise aux Canaques.

On ne l’a pas voulu, ce n’est pas ma faute; je suis allée près de ma mère mourante: les gouvernants ont été, comme il arrive toujours, moins mauvais que leurs lois; ils m’ont laissée quelques jours près d’elle.

Toujours l’homme est obligé de briser la loi dont il s’enveloppe comme d’un filet et qu’il étend sur les autres.

Nul homme ne serait un monstre ou une victime sans le pouvoir que les uns donnent aux autres pour la perte de tous.

Si ce livre est mon testament, qu’il en tombe à chaque feuillet des malédictions sur le vieil ordre de choses.

Il y a longtemps que je serais morte si je ne pensais pas que nous aurons bientôt à donner le coup de chien; celui où flotteront ensemble les bannières rouges et noires.

Encore une chose que les gouvernants ont fait de bien, c’est de ne pas avoir écouté ceux qui, ne suivant que leur sensibilité, demandaient qu’on me mît en liberté, ma mère encore chaude !

Ma pauvre mère, morte parce que je n’étais pas là ! La liberté, comme si on m’eût payé son cadavre ! On ne l’a pas fait et on a bien fait.

Est-ce que quelque chose peut m’émouvoir, depuis qu’elle ne souffre plus ?

Je n’attends ni douleur ni joie, je suis bonne pour le combat.

Retournons rapidement en arrière, puisque chaque chose sera reprise: le 22 Janvier, le 18 Mars, le combat, la défaite, les comités d’hommes et de femmes, la déportation, le retour; les prisons avant et après le retour.

* * *

Le 18 mars, sur la butte Montmartre, baignée de cette première lueur du jour qui fait voir comme à travers le voile de l’eau, montait une fourmilière d’hommes et de femmes; la butte venait d’être surprise; en y montant on croyait mourir.

Voici pourquoi la butte était l’objectif de la réaction.

Les canons payés par les gardes nationaux étaient laissés dans un terrain vague au milieu de la zone abandonnée aux Prussiens.

Paris ne le voulut pas, on les reprit au parc Wagram.

L’élan donné par un bataillon du 6e arrondissement fut général; l’idée était dans l’air, chaque bataillon alla reprendre ses canons; ils passaient sur les boulevards à bras d’hommes, de femmes et d’enfants, drapeau en tête.

Des marins proposaient déjà de reprendre les forts à l’abordage comme des navires; cette idée respirée dans l’air nous grisait.

Il n’arriva aucun accident quoique les pièces fussent chargées.

Montmartre, comme Belleville et Batignolles, avait ses canons; ceux qu’on avait mis place des Vosges furent transportés au faubourg Antoine.

Les clubs étaient fermés depuis le 22 janvier, les journaux suspendus; si on n’eût senti le peuple en éveil il est probable que le 18 Mars, au lieu d’être le triomphe du peuple, eût été celui d’un roi quelconque.

Le fils Badingue n’était pas encore mort ; Montmartre désarmé, c’était l’entrée du souverain, Bonaparte ou d’Orléans, qu’eussent protégé l’armée trompée ou complice et les Prussiens établis dans les forts.

Elle ne voulut point, cette fois, être complice, l’armée, que, trois mois plus tard, on prenait pour écraser Paris.

L’armée leva la crosse en l’air au lieu d’arracher les canons français aux gardes nationaux et surtout aux femmes qui les couvraient de leurs corps; les soldats comprenaient, cette fois, que le peuple défendait la République en défendant les armes dont les royalistes et impériaux, d’accord avec les Prussiens, eussent tourné la gueule vers Paris.

Oui, le 18 Mars devait appartenir à l’étranger, allié des rois ou au peuple; il appartint au peuple.

Lorsque la victoire se décida ainsi pour nous, je regardai autour de moi et j’aperçus ma pauvre mère qui m’avait suivie pensant que j’allais mourir.

Clément Thomas et Lecomte, au moment où Clément Thomas commandait de tirer sur le peuple, furent arrêtés.

Tous deux étaient, par leurs actes mêmes, condamnés depuis longtemps, cela datait de loin, de Juin 48 pour Clément Thomas. Il l’avait rappelé sous le siège en insultant la garde nationale.

Lecomte avait comme lui un arriéré à payer: ses soldats se souvenaient.

La vengeance sortit du passé, sans ordre: c’est l’heure qui sonne.

Elle sonnera encore pour bien d’autres, sans que la Révolution qui passe s’attarde sur le chemin à le faire ou à l’empêcher.

On compte ceux qui meurent ainsi aux représailles populaires, mais d’un côté seulement; de l’autre on se compte pas, on ne le pourrait pas.

C’est le chaume sous les faucilles, l’herbe fauchée au soleil d’été.

Plusieurs des nôtres aussi périrent; Turpin, tombé près de moi, à l’attaque du n°6 de la rue des Rosiers, pendant la nuit, mourut quelques jours après à Lariboisière.

Il m’avait dit de recommander sa femme à Clémenceau; la volonté du mort fut exécutée fidèlement.

Je n’ai jamais lu la déposition de Clémenceau, dans l’Enquête du 18 Mars; nous ne lisions pas de journaux.

Les indécisions qu’on lui reproche viennent de son illusion d’attendre encore quelque progrès du parlementarisme mort; cette illusion est le microbe qu’il a rapporté de l’Assemblée, tout en fuyant l’Assemblée de Bordeaux.

Sa place est dans la rue et les circonstances l’y traîneront, au jour d’indignation; c’est ce qui lui reste du tempérament révolutionnaire.

La froide indignation de la révolte, un jour de grand crime; c’est ce qui le fera sortir de là-dedans comme il est sorti de l’Assemblée de Bordeaux.

Allons ! les derniers du Parlement restés honnêtes, ne vaut-il pas mieux suivre le grand Jacobin qui vous montre la route, Delescluze !

Il y a assez longtemps que cela dure et dans les pourritures il ne vient plus rien. Vous aurez beau y semer, on aura beau y verser du sang, c’est fini, bien fini.

A quoi bon changer le nom, pour qu’à l’Élysée et à l’Hôtel de Ville on ne puisse secourir les blessés sans danser sur les cadavres, pendant que le peuple, crevant de faim, regarde monter les fusées dans l’air, comme aux anciens 15 Août.

Le pouvoir ! c’est se servir d’un ciseau de verre pour sculpter le marbre. Allons donc ! dominer c’est être tyran, être dominés c’est être lâches ! Que le peuple se mette donc debout, il y a assez longtemps qu’on fouette le vieux lion pour qu’il casse la muselière.

Et le lendemain ? dit-on.

Eh bien, le lendemain, il est à l’humanité nouvelle, elle s’arrangera dans le monde nouveau: est-ce que nous pouvons comprendre ce lendemain-là ?

Qu’elle passe sur nous comme sur un pont, nous ne sommes bons qu’à cela. Ne discutons pas, aveugles que nous sommes, l’aurore qui se lève.

En révolution, l’époque qui copie est perdue, il faut aller en avant. La Commune, enserrée de toutes parts, n’avait que la mort à l’horizon, elle ne pouvait qu’être brave, elle le fut.

Elle a ouvert la porte toute grande à l’avenir; il y passera.

Le navire de Paris est en rade, bien en rade de la nouvelle rive, il danse sur ses ancres, les meilleurs de l’équipage ont été jetés aux requins; mais il abordera.

Et comme il est beau ce navire, avec ses pavillons flottants rouges et noirs sur nos deuils et sur notre espoir ! Voici la revanche de l’humanité entière aux éternels jours de mai.

Sur le sang fleurit la vengeance, comme l’eau fleurit le gazon, disaient les braves.

Les vengeances personnelles disparaîtront comme les gouttes d’eau dans les vagues déchaînées.

On ne compte pas les vicissitudes des grains de sable; ils roulent avec les autres, ils y sont tous.

***

Pendant tout le temps de la Commune, je n’ai passé chez ma pauvre mère qu’une seule nuit. Ne me couchant, je pourrais dire jamais, je dormais un peu n’importe où, quand il n’y avait rien de mieux à faire; bien d’autres en ont fait autant. Chacun s’est donné tout entier de ceux qui voulaient la délivrance.

Si la réaction eût eu autant d’ennemis parmi les femmes qu’elle en avait parmi les hommes, Versailles eût éprouvé plus de peine; c’est une justice à rendre à nos amis, qu’ils sont plus que nous accessibles à une foule de pitiés; la femme, cette prétendue faible de cœur, sait plus que l’homme dire: Il le faut ! Elle se sent déchirer jusqu’aux entrailles, mais elle reste impassible. Sans haine, sans colère, sans pitié pour elle-même ni pour les autres, il le faut, que le cœur saigne ou non.

Ainsi furent les femmes de la Commune...

J’avais, outre mes vêtements de femme, un costume de lignard et un de garde national; des cartes dans mes poches, pour prouver à qui de droit d’où je venais; et je m’en allais sans qu’il me soit jamais arrivé autre chose qu’une éraflure de balle au poignet, mon chapeau criblé et une entorse qui, longtemps foulée, m’obligea enfin à ne plus marcher pendant trois ou quatre jours et à réquisitionner une voiture.

C’était justement une calèche d’assez bonne mine; nous y avions attelé assez bien aussi un cheval, malheureusement habitué aux coups; il ne voulait pas marcher, la vilaine bête, en le traitant honnêtement.

La chose alla parfaitement, tant qu’il s’agit de suivre au pas un enterrement au cimetière Montmartre, mais après, il fallait aller ailleurs; le maudit animal, non content de son petit train à dormir debout, s’arrêta tout court pour laisser le temps à un tas d’imbéciles de venir chuchoter tout autour: "Ah ! les voilà qui ont calèche ! ils font danser l’argent ! et ça doit coûter gros l’entretien de cette voiture-là !" Attendez, dit un ami, ne descendez pas ! Je vais le faire trotter ! ll donna un morceau de pain et des encouragements à ce monstre, qui se mit à mâchonner en levant les lèvres comme s’il nous riait au nez, ne bougeant pas plus qu’un terme.

Alors, n’en déplaise à ceux qui comme moi sont esclaves des pauvres bêtes, j’appliquai la loi de nécessité, sous forme d’un coup de fouet bien cinglé à la nôtre, qui repartit secouant ses oreilles, pour la barricade Peyronnet à Neuilly.

Je n’avais pas osé, en allant à Montmartre, descendre chez ma pauvre mère, parce qu’elle aurait vu que j’avais une entorse.

Quelques jours auparavant je m’étais trouvée tout à coup face à face avec elle, dans les tranchées, près de la gare de Clamart. Elle venait voir ce qu’il y avait de vrai dans les mensonges que je lui écrivais pour la tranquilliser; heureusement elle finissait toujours par me croire...

A la partie suivante quelques récits de nos luttes.

En province on croyait toujours les contes officiels; la raison d’État exige qu’on fasse de la discorde entre les divers groupes de cette plèbe, dont on laisse assez pour le travail, trop peu pour la révolte, mais qui, entre chaque coupe réglée, repousse nombreuse et forte comme les chênes gaulois.

Quelques-uns des plus dévoués allèrent de Paris à la province; des femmes, entre autres Paule Mink. On se multipliait le plus possible. Si la province eût compris, elle eût été avec nous.

On essaya des ballons remplis de dépêches à la France. Quelques-uns tombèrent bien.

Tous, du reste, n’étaient pas trompés par les bourdes versaillaises. Lyon, Marseille, Narbonne eurent leurs Communes, noyées comme la nôtre dans le sang révolutionnaire; c’est de celui-là toujours que rouges sont nos bannières; pourquoi donc effrayent-elles ceux qui les rougissent ?

Les douleurs des paysans sont plus sombres encore que les nôtres; sans cesse penchés sur la terre marâtre, ils n’en tirent que le superflu du maître, et moins que nous ils ont les consolations de la pensée.

A toi, paysan, cette chanson de colère; qu’elle germe dans tes sillons; c’est un souvenir de notre temps de lutte.

Chanson du chanvre

Le printemps rit dans les branches vertes,

Au fond des bois gazouillent les nids;

Tout vit, chantant les ailes ouvertes,

Tous les oiseaux couvent leurs petits.

Le peuple, lui, n’a ni sou ni mailles,

Pas un abri, pas un sou vaillant;

La faim, le froid rongent ses entrailles.

Sème ton chanvre, paysan ! Sème ton chanvre, paysan !

Il ferait bon, si Jacques Misère

Pouvait aimer, de s’en aller deux !

Mais loin de nous amour et lumière !

Ils ne sont pas pour les malheureux !

Ne laissons pas de veuve aux supplices,

Ne laissons pas de fils aux tyrans,

Nous ne voulons point être complices.

Semez le chanvre, paysans ! Semez le chanvre, paysans !

Forge, bâtis chaînes, forteresses.

Donne bien tout, comme les troupeaux,

Sueur et sang, travail et détresses.

L’usine monte au rang des châteaux.

Jacques, vois-tu, la nuit sous les porches,

Comme en un songe au vol flamboyant,

Rouges, errer, les lueurs des torches.

Sème ton chanvre, paysan ! Sème ton chanvre, paysan !

Vous le voyez bien, amis, je suis capable de tout, amour ou haine; ne me faites pas meilleure que je ne suis, et que vous ne l’êtes !

Insectes humains que nous sommes, nous rongeons les mêmes débris, nous roulons dans la même poussière, c’est dans la Révolution que battront nos ailes. Alors la chrysalide sera

transformée, tout sera fini pour nous et des temps meilleurs auront des joies que nous ne pouvons comprendre.

Les sens des arts, de la liberté, ne sont que rudimentaires dans notre race; il faut qu’ils se développent et qu’ils produisent. C’est cette moisson-là qui croîtra en gerbes merveilleuses.

* * *

Là-bas dans l’ombre tiède d’une nuit de printemps, c’est le reflet rouge des flammes, c’est Paris s’allumant aux jours de Mai.

Cet incendie-là, c’est une aurore; je la vois encore en écrivant ceci.

Par delà notre temps maudit viendra le jour où l’homme, conscient et libre, ne torturera plus ni l’homme ni la bête. Cette espérance-là vaut bien qu’on s’en aille à travers l’horreur de la vie.

J’oublie toujours que j’écris mes Mémoires. Si l’on pouvait aussi, jusqu’au bout, oublier l’existence !

Avant de parler de ma troisième arrestation (aux jours de Mai), je dois raconter les premières.

* * *

C’était au temps du siège, avec Mme André L... Nous avions fait appel à des volontaires pour aller, à travers tout, à Strasbourg agonisante, et tenter un dernier effort ou mourir avec elle. Les volontaires en grand nombre étaient venus. Nous traversions Paris en longue file, criant: A Strasbourg ! A Strasbourg ! Nous allâmes signer sur le livre ouvert sur les genoux de la statue, et de là à l’Hôtel de Ville où nous fûmes arrêtées, Mlle A. L..., moi et une pauvre petite vieille qui, traversant la place pour aller chercher de l’huile, s’était trouvée au milieu de la manifestation. Elle ne quittait pas sa burette; et quand, sur notre récit et surtout à l’aspect de sa cruche, témoin éloquent, on la laissa sortir, l’huile tombait sur sa robe, tant ses mains tremblaient. Un gros bonhomme entrant, j’essaye de lui expliquer de quoi il s’agit. - Qu’est-ce que cela vous fait, que Strasbourg périsse puisque vous n’y êtes pas, me dit cet inconscient chamarré, venu nous voir par curiosité.

Un membre du gouvernement provisoire nous fit mettre en liberté.

C’est à cette heure-là même que Strasbourg succombait.

Ma seconde arrestation, c’était sous le siège encore.

Des femmes, plus courageuses que clairvoyantes, voulaient proposer au gouvernement je ne sais quel moyen de défense auquel elles demandaient à être employées.

Leur empressement était si grand qu’elles vinrent au club des femmes de Montmartre, au nom d’une citoyenne et d’un groupe qu’elles oublièrent d’en prévenir.

Se fussent-elles présentées sans aucun nom de groupe, nous n’eussions pas hésité davantage accepter leur rendez-vous du lendemain. En faisant toutefois cette réserve, que nous les accompagnerions comme femmes, afin de partager leurs dangers, mais non comme citoyennes.

Nous ne reconnaissions plus le gouvernement, incapable même de laisser Paris se défendre.

Nous allâmes au rendez-vous de l’Hôtel de Ville, nous attendant à ce qui arriva, - je fus arrêtée comme ayant organisé une manifestation.

Je répondis que je ne pouvais organiser de manifestation pour parler à un gouvernement que je ne reconnaissais plus, et que quand je viendrais pour mon propre compte à l’Hôtel de Ville, ce serait avec le peuple en armes. Mes explications ne parurent pas satisfaisantes; je fus incarcérée.

Mais le lendemain, les quatre citoyens Th. Ferré, Avronsart, Burlot et Christ, vinrent me réclamer au nom du XVIIIe arrondissement.

Sur cette phrase, épouvantail de la réaction : Montmartre va descendre !... je leur fus remise.

Mme Meurice vint aussi me réclamer au nom de la Société des femmes pour les victimes de la guerre; elle arriva après notre départ de la préfecture; les femmes, je le répète, ne commirent pas de lâchetés: cela vient de ce que, ni les unes ni les autres, nous n’aimons pas à nous salir les pattes. Peut-être sommes-nous un peu de la race féline.

Trois cent mille voix avaient élu la Commune.

Quinze mille environ, pendant la Semaine sanglante, soutinrent le choc d’une armée. On compta à peu près trente-cinq mille fusillés; mais ceux qu’on ignore ? Il y a des jours où la terre rend ses cadavres.

Les femmes, aux jours de Mai, élevèrent et défendirent la barricade de la place Blanche. Elles tinrent jusqu’à la mort.

L’une d’elles, Blanche Lefebre, vint me voir comme en visite à la barricade du Delta. On croyait encore vaincre.

Une insurrection gagne bien. Mais la Révolution était saignée au cou par le vieux renard Foutriquet, général d’armée de Versailles.

Dombrowski passa devant nous, triste. allant se faire tuer. - C’est fini, me dit-il !

Je lui répondis: - Non, non. Et il me tendit les deux mains.

J’échappais toujours à tout, je ne sais comment; enfin, ceux qui voulaient m’avoir emmenèrent ma mère pour la fusiller, si on ne me trouvait pas. J’allai la faire mettre en liberté en prenant sa place. Elle ne voulait pas, la pauvre chère femme; il me fallut bien des mensonges pour la décider; elle finissait toujours par me croire.

J’obtins ainsi qu’elle retournât chez elle.

C’était près du chemin de fer de Montmartre, au bastion 37; là était le dépôt des prisonniers.

Les fragments de papiers brûlés, venant de l’incendie de Paris, arrivaient jusque-là comme des papillons noirs.

Au-dessus de nous, flottait, en crêpe rouge, l’aurore de l’incendie.

On entendait toujours le canon, on l’entendit jusqu’au 28. Et jusqu’au 28 nous disions: La Révolution va prendre sa revanche.

Nous comptons toujours, naïfs que nous sommes, sans la trahison.

À ce bastion, devant le grand carré de poussière où nous étions parqués, sont les casemates sous un tertre de gazon vert.

Là, à l’arrivée de M. de Gallifet, on fusilla devant nous deux malheureux qui se débattaient, ne voulant pas mourir.

Sortis pour nous insulter peut-être, ils avaient été pris dans la rue et ne s’en étaient pas beaucoup tourmentés, sûrs, disaient-ils, d’être mis en liberté.

Le discours de M. de Gallifet, l’ordre de tirer dans le tas si quelqu’un semblait changer de place, les ayant effrayés, ils se prirent à fuir, saisis d’une terreur folle.

Quoique nous ayons tous crié: Nous ne les connaissons pas; ils ne sont pas des nôtres, ils furent fusillés, ne voulant même pas rester debout, les malheureux, disant qu’ils étaient des commerçants de Montmartre, et ne pouvant, affolés qu’ils étaient, retrouver leur adresse dans leur mémoire obscurcie, pour recommander leurs enfants à ceux qui resteraient !

Nous ne pensions guère en sortir. Ces hommes se ressemblaient et devaient être frères. On crut que l’un d’eux disait: Hélas ! Moi j’ai toujours cru qu’il avait dit: Anne, et que c’était sa fille !

Combien furent pris ainsi, qui étaient ennemis de la Commune, comme les deux malheureux du bastion 37 !

Il arrivait d’étranges choses.

Plus tard, lorsqu’on nous conduisit de Satory à Versailles, une femme furieuse se précipita au devant de nous, criant que nous avions tué sa sœur, qu’elle le sait, qu’il y a des témoins. Deux cris sont jetés tout à coup; sa sœur était parmi nous, faite prisonnière par Versailles.

Satory ! On nous avait dit en arrivant par la grande pluie où la montée glissait: Allons ! montez comme à l’assaut des buttes ! Et tous avaient monté au pas de charge, et nous marchions au devant des mitrailleuses qu’on roulait, disant à une vieille qui était avec nous,

parce qu’on avait fusillé son mari, et qui allait crier: que c’était une formalité chaque fois que des prisonniers arrivaient.

Elle se tut.

Nous étions sûrs qu’il n’y aurait qu’un seul cri: Vive la Commune !

On retira les mitrailleuses. En passant à Versailles, des petits crevés avaient tiré sur nous comme sur des lièvres; un garde national eut la mâchoire cassée; je dois cette justice aux cavaliers qui nous conduisaient, qu’ils repoussèrent les petits crevés et leurs drôlesses qui venaient à la chasse aux prisonniers.

Satory ! On appelait pendant la nuit des groupes de prisonniers.

Ils se levaient de la boue où ils étaient couchés sous la pluie, et suivaient la lanterne qui marchait devant; on leur mettait sur le dos une pelle et une pioche pour faire leur trou, et on allait les fusiller.

La décharge s’égrenait dans le silence de la nuit.

Après m’avoir dit qu’on me fusillerait le lendemain de mon arrivée, on me dit que ce serait pour le soir, puis pour le lendemain encore, et je ne sais pourquoi on ne le fit pas, car j’étais insolente comme on l’est dans la défaite avec des vainqueurs féroces.

On nous envoya une trentaine de femmes aux Chantiers de Versailles.

Là, tout autour d’une grande pièce carrée, au premier étage, nous étions de jour assises par terre, la nuit allongées comme on pouvait.

Au bout d’une quinzaine de jours on donna une botte de paille pour deux.

Au-dessus, par un trou, on montait à la salle des interrogatoires, un autre trou conduisait au rez-de-chaussée où étaient les enfants prisonniers; deux lampes éclairaient la nuit cette Morgue que complétaient les haillons suspendus par des ficelles au-dessus des corps.

Pendant longtemps il me fut défendu de voir ma mère qui venait souvent de Montmartre sans pouvoir me parler.

Un jour qu’on l’avait repoussée, tandis que la pauvre femme m’avait tendu une bouteille de café, je jetai cette bouteille à la tête du gendarme qui l’avait repoussée.

Aux reproches d’un officier, je lui dis que mon seul regret était que je m’étais adressée à un instrument au lieu d’avoir frappé en haut où on commande.

On permit enfin à ma mère de me voir, mais ce fut longtemps après.

À la prison des Chantiers, comme partout, des épisodes comiques.

Une sourde muette y passa quelques semaines pour avoir crié: "Vive la Commune !" Une vieille femme paralysée des deux jambes pour avoir fait des barricades !

Une autre tourna pendant trois jours autour de la salle, son panier à un bras, son parapluie sous l’autre.

Il y avait dans ce panier des chansons composées par son maître à la louange des vainqueurs, et qu’on avait cru à celle de la Commune avec des vers tels que celui-ci.

Bons messieurs de Versailles, entrez dedans Paris.

Mais vite le rire mourait sur les lèvres.

Les cris des folles, l’inquiétude pour les parents, pour les amis, dont on ignorait le sort, les pauvres mères seules au logis...

Mais on est fier dans la défaite et les drôles et drôlesses, qui venaient voir les vaincus de Paris comme on va voir les bêtes au Jardin des Plantes, ne voyaient pas de larmes dans les yeux; mais des sourires narquois devant leurs binettes d’idiots.

Au rez-de-chaussée étaient des enfants dont on n’avait pu avoir les pères, quelques-uns comme Ranvier, déjà fiers et dont on était fier.

À terre serpentaient des filets argentés, s’en allant vers des sortes de fourmilières. C’étaient des poux énormes au dos hérissé et un peu voûté, ayant une vague ressemblance avec les sangliers (des sangliers-mouches s’entend); il y en avait tant qu’on croyait entendre un petit bruit dans leur fourmillement.

Gardées par des soldats, les femmes ne pouvaient changer de linge facilement (celles qui en avaient); je pus enfin m’en procurer. Ma pauvre mère l’apportant à travers la porte à claires-voies de la cour me semblait bien triste; ce n’était que le commencement.

Mes nuits se passaient à regarder curieusement la mise en scène de cette Morgue. J’ai toujours été prise par ces tableaux-là, si bien que j’oublie les êtres pour l’éloquence terrible des choses.

Parfois la Morgue prenait des effets de moisson coupée au crépuscule ou à l’aube. On voyait des épis vides, des maigres bottes de paille se dorer comme le froment sous le soleil ; d’autres fois il y avait de grands reflets, on eût dit une moisson d’astres; c’était le jour qui, se levant, pâlissait les lampes.

À l’arrivée de Marcerou, les quarante plus mauvaises furent envoyées de la prison des Chantiers à la Correction de Versailles; je fus du nombre.

Comme nous attendions dans la cour, sous la pluie battante, un officier nous en témoigna son regret; je ne pus m’empêcher de lui répondre qu’il était préférable de leur part que tout fût d’accord et que pour ma part je l’aimais mieux ainsi.

À la Correction de Versailles, le régime des quarante plus mauvaises se trouva singulièrement adouci. Ce qui se passa aux Chantiers après notre départ a été raconté par Mme Cadolle et Mme Hardouin.

Comme préparation au jugement des membres de la Commune, on avait jugé de malheureuses femmes qui, n’ayant été qu’ambulancières, furent quand même condamnées à mort. Deux d’entre elles, Retif et Marchais ne s’étaient jamais vues, on prouva qu’elles avaient accompli ensemble une foule de choses.

Eulalie Papavoine fut, par le hasard de son nom, condamnée aux travaux forcés; elle n’était pas même parente du Papavoine légendaire, mais on était trop heureux de faire sonner ce nom-là.

Suetens, également ambulancière, les accompagna à Cayenne.

On se gardait bien de juger les femmes les plus hardies et on n’osa exécuter ni Élisabeth Retif, ni Marchais.

Le 3 septembre, veille de l’anniversaire de la proclamation de la République, se termina le jugement des membres de la Commune.

En vertu d’un arrêt du gouverneur général de Paris, commandant supérieur de la 1ère division militaire, porté à l’ordre du jour de l’armée, le 3ème conseil de guerre était ainsi composé.

MERLIN, colonel, président;

GAULET, chef de bataillon, juge;

DE GUIBERT, capitaine, juge;

MARIGUET, juge;

CAISSAIGNE, lieutenant, juge;

LÉGER, sous-lieutenant, juge;

LABBAT, adjudant sous-officier;

GAVEAU, chef de bataillon au 68e de ligne;

SENART, capitaine, substitut.

Les accusés étaient classés dans l’ordre suivant:

FERRÉ, ASSIS, URBAIN, BILHORAY, JOURDE, TRINQUET, CHAMPY, REGÈRE, LISBONNE, LULLIER, RASTOUL, GROUSSET, VERDURE, FERRAT, DESCHAMP, CLÉMENT, COURBET, PARENT.

Ferré ne voulait point de défenseur; le président, aux termes de la loi, désigna d’office Me Marchand.

Ferré expliqua ainsi le rôle de la Commune, après avoir peint le coup d’État préparé par les ennemis de la République, refusant même à Paris l’élection de son conseil municipal:

"Les journaux honnêtes et sincères étaient supprimés, les meilleurs patriotes étaient condamnés à mort. Les royalistes se préparaient au partage de la France. Enfin, dans la nuit du 18 mars, ils se crurent prêts et tentèrent le désarmement de la garde nationale et l’arrestation en masse des républicains; leur tentative échoua devant l’opposition entière de Paris, et l’abandon même de leurs soldats, ils s’enfuirent et se réfugièrent à Versailles.

"Dans Paris livré à lui-même, des citoyens énergiques et courageux essayaient de ramener, au péril de leur vie, l’ordre et la sécurité.

"Au bout de quelques jours, la population était appelée au scrutin et la Commune de Paris fut ainsi constituée.

"Le devoir du gouvernement de Versailles était de reconnaître la validité de ce vote et de s’aboucher avec la Commune pour ramener la concorde; tout au contraire, et comme si la guerre étrangère n’avait pas fait assez de misères et de ruines, il y ajouta la guerre civile; ne respirant que la haine du peuple et la vengeance, il attaqua Paris et lui fit subir un nouveau siège.

"Paris résista deux mois et il fut alors conquis; pendant dix jours le gouvernement y autorisa le massacre des citoyens et les fusillades sans jugement. Ces journées funestes nous reportent à celles de la Saint-Barthélemy; on a trouvé moyen de dépasser Juin et Décembre ! Jusques à quand le peuple continuera-t-il à être mitraillé ?

"Membre de la Commune de Paris, je suis entre les mains de ses vainqueurs: ils veulent ma tête, qu’ils la prennent ! Libre j’ai vécu, j’entends mourir de même.

"Je n’ajoute qu’un mot: La fortune est capricieuse, je confie à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance.

TH. FERRÉ."

Ainsi furent prononcés les jugements:

Condamnations à mort:

Th. FERRÉ.

LULLIER.

Travaux forcés à perpétuité:

URBAIN.

TRINQUET.

Déportation dans une enceinte fortifiée:

ASSI

BILHORAY

CHAMPY

REGÈRE

FERRAT

VERDURE

GROUSSET

Déportation simple:

JOURDE

RASTOUL

Six mois de prison et 500 francs d’amende:

COURBET

Acquittés:

DESCHAMPS

PARENT

CLÉMENT

Ferré fut assassiné le 28 novembre 1871, sept heures du matin, dans la plaine de Satory, avec Rossel et Bourgeois; son père et son frère étaient encore prisonniers. Sa mère était morte folle, parce que, sommée de livrer son fils qu’on cherchait, ou sa fille mourante, quelques mots échappés à la pauvre mère mirent les limiers sur les traces.

Marie Ferré fit appel à son courage et, seule libre, alla de prison en prison tant qu’y furent ses frères et son père. Sa mère mourut à Sainte-Anne.

Ils étaient quinze bourreaux qu’on appelait la commission des grâces:

MARTEL, député du Pas-Calais;

PRIOU, de la Haute-Garonne;

BASTARD, de Lot-et-Garonne;

Félix VOISIN, de Seine-et-Marne;

BALBA, du Gers;

Comte de MULLÉ, de Maine-et-Loire;

TANNEGUY-DUCHATEL, de la Charente-Inférieure;

PELTEREAU DE VILLENEUVE, de la Haute-Marne ;

LACAZE, des Basses-Pyrénées;

TALBANE, de l’Ardèche;

BIGOT, de la Mayenne;

PARIS, du Pas-de-Calais;

CORNE, du Nord;

MERVEILLEUX-DUVIGNEAU, de la Vienne;

Marquis de QUINZONNAS, de l’Isère.

Nous avions pu, Ferré et moi, échanger quelques lettres de nos prisons; c’est pourquoi, sur une dénonciation, la préfecture de police m’envoya à Arras, d’où on me rappela le jour de l’exécution. Je m’y attendais.

À la gare de Versailles, je rencontrai Marie qui allait réclamer le corps de son frère. Elle était très pâle, mais n’eut ni larmes ni faiblesse. On eût dit une morte !

Elle était tout en noir; ses grosses boucles de cheveux bruns tranchaient comme sur du marbre. Elle n’était pas plus froide quand je l’arrangeai dans son cercueil.

La terre était toute blanche de neige, il y avait six mois que les tueries chaudes étaient terminées. Le 28 novembre commencèrent les froids assassinats.

En avons-nous des morts et de la tuerie chaude et de la curée froide !

Flourens, tué dans un guet-apens aux avant-portes, pour le punir d’avoir laissé certaines gens filer le 31 octobre, par les fenêtres, les portes, les water-closets; il ne faisait pas la chasse aux vaincus.

Et Duval, et Varlin, et Cerisier, et le vieux Delescluze, le grand Jacobin, et tous les autres dont la liste emplirait des volumes, et tous les inconnus qui dorment sous Paris.

Quelquefois, dans un coin de cave ou de rue, on trouve des squelettes et on ne sait pas d’où ils viennent; on appelle cela une affaire mystérieuse. Est-ce que tout n’a pas été charnier à la victoire des royalistes de Versailles ?

Et la plaine de Satory, si on la fouillait, est-ce qu’on n’y trouverait pas des cadavres ? On avait beau, partout, les couvrir de chaux vive, la charrue en retournera, les pavés soulevés en montreront.

Aujourd’hui, ce sont des ossuaires: il y a quinze ans, c’étaientdes abattoirs.

Et les catacombes où on chassait les fédérés aux flambeaux, avec des chiens, comme des bêtes ! Croyez-vous qu’il n’y a pas des squelettes modernes parmi les ossements séculaires !

Et les dénonciations en si grand nombre qu’elles finirent par écœurer, et la peur imbécile, et tout le dégoût, toute l’horreur !

J’ai des lettres de cette époque; en voici une adressée au général Appert.

***

Prison de Versailles, 2 décembre 1871.

Monsieur,

Je commence à croire au triple assassinat de mardi matin.

Si on ne veut pas me juger, on en sait assez sur moi, je suis prête et la plaine de Satory n’est pas loin.

Vous savez bien tous que si je sortais vivante d’ici je vengerais les martyrs !

Vive la Commune !

LOUISE MICHEL.

On ne voulut pas m’envoyer au poteau de Satory, et je suis encore là, voyant la mort faucher autour de moi. Personne ne sait parmi ceux qui n’ont point éprouvé ce vide immense quel courage il faut pour vivre.

Allons ! point de faiblesse. Oui, vive la Commune morte ! Vive la Révolution vivante !

Deuxième partie

[...]D’autres fois, une idée se lève tout à coup, tandis que d’autres disparaissent; c’est le temps qui soulève les volcans sous les vieux continents et fait germer des sens nouveaux aux êtres pour le cataclysme prochain.

La pensée, roulant à travers la vie, se transforme et grandit, entraînant mille forces inconnues.

Oui, certes, l’homme futur aura des sens nouveaux ! On les sent poindre dans l’être de notre époque.

Les arts seront pour tous; la puissance de l’harmonie des couleurs, la grandeur sculpturale du marbre, tout cela appartiendra à la race humaine. Développant le génie au lieu de l’éteindre, les artistes rivés au passé déraperont, eux aussi, leur vieille épave; il faut que de partout on lève l’ancre.

Allons, allons, l’art pour tous, la science pour tous, le pain pour tous; l’ignorance n’a-t-elle pas fait assez de mal, et le privilège du savoir n’est-il pas plus terrible que celui de l’or ! Les arts font partie des revendications humaines, il les faut à tous; et alors seulement le troupeau humain sera la race humaine.

Qui donc chantera cette Marseillaise de l’art, si haute et si fière ? Qui dira la soif du savoir, l’ivresse des accords du marbre fait chair, des instruments rendant la voix humaine, de la toile palpitant comme la vie ? Le marbre peut-être ! Le marbre magnifique et sans voix serait bien le poème terrible de la revendication humaine.

Non, ni le marbre, ni les couleurs, ni les chants, ne peuvent la dire, seuls, la Marseillaise du monde nouveau ! Il faut tout, tout délivrer, les êtres et le monde, les mondes peut-être, qui sait ? Sauvages que nous sommes !

Que voulez-vous qu’on fasse de miettes de pain, pour la foule des déshérités ? Que voulez-vous qu’on fasse du pain sans les arts, sans la science, sans la liberté ?

Allons, allons, que chaque main prenne un flambeau, et que l’étape qui se lève marche dans la lumière !

Levez-vous tous, les grands chasseurs d’étoiles !

Les hardis nautoniers, dehors toutes les voiles, vous qui savez mourir !

Allons, levez-vous tous, les héros des légendes des temps qui vont surgir !

Nous parlons d’atavisme ! Là-bas, tombées avec les roses rouges du clos, mortes avec les abeilles, sont des légendes de famille. Ceux qui me les disaient n’en diront plus jamais.

Pareilles à des sphinx, elles se penchent enveloppées d’ombre, sur moi. Avec leurs yeux verts de filles des flots, elles regardent sous l’eau des mers; avec leur taille haute et maigre de sorcières, elles courent les makis ou les landes.

Cette légende lointaine va de la Corse aux gorges sauvages, à la Bretagne, aux menhirs hantés des poulpiquets; du gouffre rouge de Flogof, où le norroi souffle en foudre, au lac sombre de Créno.

Que de choses autour d’un misérable être pour lui élargir l’horizon, pour le faire sentir et voir afin qu’il souffre davantage, afin qu’il comprenne mieux le désert de la vie où tout est tombé autour de lui !

Mais, sans cela, pourrait-il être utile ? Non, peut-être.

Lors même qu’il n’y aurait pas eu un peu d’atavisme dans mes penchants, on devient poète dans nos solitudes, qu’on aligne ou non des vers.

Les vents y soufflent une poésie plus sauvage que celle du nord, plus douce que celle des trouvères, suivant la grande neige d’hiver, ou les brises printanières qui agitent dans les haies de nos chemins creux tant d’aubépines et de roses.

[...] On dit que je suis brave; c’est que dans l’idée, dans la mise en scène du danger, mes sens d’artiste sont pris et charmés; des tableaux en restent dans ma pensée, les horreurs de la lutte comme des bardits.

Ainsi, en mars 71, le défilé des prisonniers allant de Montmartre à Satory m’est présent dans tous ses détails.

Nous marchions entre des cavaliers, il était nuit.

Rien de plus horriblement beau que le site où on nous fit descendre dans des ravins, près du château de la Muette.

L’obscurité, à peine éclairée de par les rayons de lune, changeait les ravins en murs, ou leur donnait l’apparence de haies.

L’ombre des cavaliers faisait, de chaque côté de notre longue file, une frange noire, faisant paraître plus blancs les chemins; le ciel, lourd de la grande pluie du lendemain, semblait descendre sur nous. Tout prenait, en s’estompant, des formes de rêve, - à part les cavaliers qui tenaient la tête et les premiers groupes de prisonniers.

Un large rayon, filtrant du dessous entre les pieds des chevaux, les mettait en lumière; des lambeaux rouges avaient l’air de saigner sur nous et sur les uniformes.

Le reste de la file s’étendait en longue traînée d’encre, finissant au fond de la nuit.

On disait qu’on allait nous fusiller là. Je ne sais pourquoi, on nous fit remonter: je regardais le tableau, ne pensant plus où nous étions.

C’était à la même date fixée avec Dombrowski pour établir une ambulance au château de la Muette.

Ceci revient à une impression, celle des rapprochements. Empoignée par l’idée, je n’ai nul mérite à mépriser un danger auquel je ne songe pas, ou, saisie du tableau, je regarde et me souviens.

Je ne suis pas la seule éprise des diverses situations d’où se dégage la poésie de l’inconnu.

Il me souvient d’un étudiant qui, sans être le moins du monde de nos idées (il est vrai qu’il était encore moins de l’autre côté), vint faire le coup de feu avec nous à Clamart et au moulin de Pierre, avec un volume de Baudelaire dans sa poche.

Nous en avons lu quelques pages avec grand plaisir - quand on avait le temps de lire.

Je ne sais ce que la destinée lui a gardé, nous avons fait ensemble l’épreuve d’une double chance, assez drôle: en prenant le café au nez de la mort, qui avait, à la même place, frappé de suite trois des nôtres, les camarades impatientés de nous voir là nous firent retirer; cela leur semblait fatal. Alors un obus tomba, brisant les tasses vides.

C’était surtout une nature de poète: il n’y eut là nulle bravoure ni de sa part ni de la mienne. Est-ce que c’était bravoure quand, les yeux charmés, je regardais le fort démantelé d’Issy, tout blanc dans l’ombre et nos files, aux sorties de nuit, s’en allant par les petites montées de Clamart, ou vers les Hautes Bruyères, avec les dents rouges des mitrailleuses à l’horizon ? C’était beau, voilà tout; mes yeux me servent comme mon cœur, comme mon oreille que charmait le canon. Oui, barbare que je suis, j’aime le canon, l’odeur de la poudre, la mitraille. dans l’air, mais je suis surtout éprise de la Révolution.

Il devait en être ainsi; le vent qui soufflait dans ma vieille ruine, les vieillards qui m’ont élevée, la solitude, la grande liberté de mon enfance, les légendes, les bribes de sciences braconnées un peu partout, tout cela devait m’ouvrir l’oreille à toutes les harmonies, l’esprit à toutes les lueurs, le cœur à l’amour et à la haine; tout s’est confondu dans un seul chant, dans un seul rêve, dans un seul amour: la Révolution.

[...]J’ignore où se livrera le combat entre le vieux monde et le nouveau, mais peu importe: j’y serai.

Que ce soit à Rome, à Berlin, à Moscou, je n’en sais rien, j’irai et sans doute bien d’autres aussi.

Et quelque part que ce soit, l’étincelle gagnera le monde; les foules seront partout debout, prêtes à secouer les vermines de leurs crinières de lions.

En attendant on parle toujours et on n’agit guère; ce sont les grondements du volcan; la lave débordera quand on n’y songera pas.

On dansera encore ce soir-là dans les Élysées, et les parlements diront encore: Il y a longtemps que cela gronde, cela grondera toujours sans qu’on y puisse rien faire. Alors viendra la grande débâcle, comme si les soulèvements des peuples n’arrivaient pas à leur heure comme ceux des continents, la race étant prête pour un développement nouveau qui irait toujours si en n’en faisait pas un moule. [...]

* * *

Je reviens à la Révolution sociale. J’ai souvent protesté, dans le journal même, contre des choses que je trouvais peu intelligentes, les croyant d’autant moins policières qu’il y avait plus d’accusations anonymes contre le fondateur du journal, M. Serraux.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’idée anarchiste existe. Les vieux auteurs en vieux français, avant Saint-Just, trouvent que celui qui se fait dirigeant commet un crime.

Devant le libre désert des flots, je ne suis pas la seule qui ait réfléchi à l’éternel: "Plus ça change, plus c’est la même chose".

Je devais donc, trouvant au retour un journal anarchiste, donner tête baissée à la première invitation à collaborer.

Je connaissais le programme de la Révolution sociale. En voici un fragment. Qui aurait pu penser à voir M. Andrieux dans le comité de rédaction !

***

"Que le parti révolutionnaire s’organise solidement, sur son propre terrain, avec ses propres armes, sans rien emprunter à ses ennemis de leurs institutions, de leurs sophismes, ni de leurs procédés; qu’il s’apprête, lorsque les "temps héroïques" seront revenus, à faire le siège de l’État, de la forteresse qui défend et protège les avenues du privilège et à n’en pas laisser pierre sur pierre !

DE CHACUN SELON SES FORCES, À CHACUN SELON SES BESOINS

Nous croyons, en effet, que la société, n’étant nullement chose d’innéité ni d’immanence, mais une invention humaine, destinée à combattre les fatalités naturelles, doit surtout profiter aux faibles et les entourer d’une sollicitude particulière, qui compense leur infériorité. Par conséquent, le but qu’il faut proposer à nos espérances, c’est la création d’un ordre social dans lequel l’individu, pourvu qu’il donne tout ce qu’il peut donner de dévouement et de travail, reçoive tout ce dont il a besoin. Que la table soit mise pour tout le monde, que chacun ait le droit et le moyen de s’asseoir au banquet social, et d’y manger tout à son choix et à son appétit, sans qu’on lui mesure la pitance à l’écot qu’il peut payer !" (1er numéro de la Révolution sociale.)

[...]

Puisque je suis en train de liquider plusieurs choses, avant d’aller plus loin, je veux parler une dernière fois, une fois pour toutes, du courage dans les prisons, et en finir avec l’héroïsme ! Il n’y a pas d’héroïsme, il n’y a que le devoir et la passion révolutionnaire dont il ne faut pas plus faire une vertu qu’on n’en ferait une de l’amour ou du fanatisme.

Quant à moi, mon séjour dans les prisons est facile comme il le serait à toute autre institutrice.

La solitude repose, surtout quand on a passé une grande partie de sa vie à avoir toujours besoin d’une heure de silence sans la trouver jamais, si ce n’est la nuit. C’est le cas d’un grand nombre d’institutrices. Et encore, la nuit, dans ces circonstances-là, on se dépêche de penser, de se sentir vivre, de lire, d’écrire, d’être un peu un être libre. À la dernière leçon on se sentait devenir la bête surmenée, mais la bête encore fière, relevant la tête pour aller jusqu’à la fin de l’heure sans qu’il y ait de défaillance. Maintenant le silence vous environne, toute fatigue a disparu, on vit, on pense, on est libre. (Ces quelques heures de repos achetées laborieusement pendant de longues années, je les ai trouvées en prison: voilà tout.)

C’est le meilleur qui puisse m’arriver pendant ces premiers mois où ma mère dont la pensée ne m’a jamais quittée pendant les deux ans de sa lente agonie, vient de mourir, juste au moment où adversaires et amis trouveraient bon de me faire sortir, comme si sa mort était un titre.

Les cadavres se payaient sous Bonaparte et sous bien d’autres; il serait temps que cela finît; les adversaires l’ont senti.

Peut-être aussi dans ce beau pays de France, la mode d’attribuer à un cas pathologique tout caractère de femme un peu viril est-elle complètement établie; il serait à souhaiter que ces cas pathologiques se manifestassent en grand nombre chez les petits crevés et autres catégories du sexe fort.

Passons. Je sais gré au gouvernement d’avoir senti combien était odieuse l’insulte qu’on voulait m’infliger.

Je n’ai pas copie de la lettre écrite pour refuser cette insulte. Mais voici trois lignes qui la résument, je les ai adressées à Lissagaray que je savais avoir protesté.

Il paraît que d’autres amis l’ont fait également; ne lisant pas les journaux je l’ignorais et les remercie ici. Voici cette lettre.

4 mai 1886

Citoyen Lissagaray,

Je vous remercie. Il paraît que vous avez senti que je ne pouvais, sans infamie, accepter une grâce à laquelle je n’ai pas plus de droit que les autres.

Tous ou rien.

Je ne veux pas qu’on me paye le cadavre de ma mère. Que les amis qui m’ont avertie à temps soient remerciés aussi.

J’accepte parfaitement la responsabilité de ce refus, et si les amis réfléchissent ils sentiront que ne pouvant plus rien pour moi, on ne doit pas au moins ajouter d’insulte.

Les adversaires l’ont senti.

Je vous serre la main.

Louise MICHEL

Si on ne m’avait pas écoutée, je serais partie de suite pour la Russie ou l’Allemagne. Là où on tue les révolutionnaires, on ne les salit pas.

Qu’on me laisse tranquille.

L. M.

Tous ou rien. Ainsi j’espère qu’on le sentira toujours et qu’on ne renouvellera pas l’insulte qu’on a bien voulu éloigner de moi et que je n’avais pas méritée.

Un homme prisonnier n’a à lutter que contre sa situation, telle que les adversaires la lui ont faite; une femme prisonnière a non seulement la même situation, mais encore les complications de l’intervention des amis qui lui attribuent toutes les faiblesses, toutes les bêtises, toutes les folies ! Camarades, les hommes se plaisent à nous accabler et acceptent en son nom les abominables lâchetés auxquelles ne survivrait pas tout cœur honnête; telle est la coutume !

Vous avez été bien bons pour ma pauvre mère et pour moi, mes chers amis, mais il faut vous habituer à ne pas compter pour folie si la mort de ma mère se dressant devant moi m’effarait. Souvenez-vous qu’une fois que la pauvre femme n’a plus souffert, je l’ai moi-même ensevelie, sans verser une larme et que de retour à Saint-Lazare, je me suis mise au travail le lendemain même de sa mort sans que personne m’ait jamais vue ni pleurer ni cesser un instant de tout voir avec calme.

Que veut-on de plus ?

Je vivrai pour la lutte, mais je ne veux pas vivre pour la honte ni sous la honte.

[...]

J’arrive au procès de Lyon, pour affiliation à l’Internationale, qu’on sait ne plus exister.

Au procès de Lyon, je songeais, en regardant M. Fabreguettes, le profil anguleux, le bras levé avec la manche large qui remonte, la parole acerbe, je songeais à une gravure devant laquelle j’ai souvent rêvé dans mon enfance et qui représente le grand inquisiteur Thomas de Torquemada.

A mon procès, je songeais l’Éloge de la folie d’Érasme.

Les marottes manquaient, mais le son des grelots tintait à l’oreille.

Les jurés hébétés, affolés du réquisitoire où il leur avait été dit que, s’ils ne me condamnaient pas, leurs boutiques ne seraient pas en sûreté; cette idée burlesque de m’accuser d’avoir ri sur une porte; les petits jeunes gens venus pour m’insulter et dont quelques-uns, cependant, sont sortis calmés, pris peut-être par la Révolution qui souffle dans les prétoires, je revois tout cela.

Mais ce n’est pas moi, messieurs, que vous avez condamnée; on sait bien que je ne cherche pas à m’enrichir; c’est ma vieille mère que vous avez condamnée à mort - et elle est morte.

On ne la réveillera pas, sous terre...

Qu’il me soit permis de me rendre une justice.

Cette accusation d’avoir ri n’est qu’un leurre. On ne voulait pas me condamner autrement parce qu’une femme est plus vite tuée par le ridicule. Rétablissons les faits: ce sont mes convictions qu’on poursuit en moi; j’ai donc le droit de mettre ici le manifeste de Lyon comme j’avais ma place au procès des anarchistes et j’en partage toutes les idées.

Ceci sera une justice, et cela étant fait, je n’aurai plus besoin de m’inquiéter de mon procès.

Manifeste des anarchistes

Ce qu’est l’anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons le dire:

Les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche partout la liberté des opinions, ont cru de leur droit et de leur devoir de se recommander de la liberté illimitée.

Oui, messieurs, nous sommes de par le monde quelques milliers, quelques millions peut-être, car nous n’avons d’autre mérite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas, nous sommes quelques millions de travailleurs qui revendiquons la liberté absolue, rien que la liberté, toute la liberté !

Nous voulons la liberté c’est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît; de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins également respectables.

Nous voulons la liberté et nous croyons son existence incompatible avec l’existence d’un pouvoir quelconque, quelle que soit son origine et sa forme, qu’il soit élu ou imposé, monarchique ou républicain, qu’il s’inspire du droit divin ou du droit populaire, de la Sainte-Ampoule ou du suffrage universel.

C’est que l’histoire est là pour nous apprendre que tous les gouvernements se ressemblent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d’hypocrisie chez les autres ! Au fond, toujours les mêmes procédés, toujours la même intolérance. Il n’est pas jusqu’aux plus libéraux en apparence qui n’aient en réserve, sous la poussière des arsenaux législatifs, quelque bonne petite loi sur l’Internationale à l’usage des oppositions gênantes.

Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anarchistes, ne réside pas dans telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gouvernementale elle-même, il est dans le principe d’autorité.

La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat, perpétuellement révisable et résoluble, à la tutelle administrative et légale, à la discipline imposée, tel est notre idéal.

Les anarchistes se proposent donc d’apprendre au peuple à se passer de gouvernement comme il commence déjà à se passer de Dieu.

Il apprendra également à se passer de propriétaires. Le pire des tyrans, en effet, ce n’est pas celui qui vous embastille, c’est celui qui vous affame; ce n’est pas celui qui vous prend au collet, c’est celui qui vous prend au ventre.

Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous.

Nous croyons, nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être mis à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu; que personne, en revanche, ne puisse en accaparer une part au détriment du reste.

Nous voulons en un mot l’égalité; l’égalité de fait, comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté. De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins; voilà ce que nous voulons sincèrement, énergiquement; voilà ce qui sera, car il n’est pas de prescription qui puisse prévaloir contre des revendications à la fois légitimes et nécessaires. Voilà pourquoi l’on veut nous vouer à toutes les flétrissures.

Scélérats que nous sommes ! Nous réclamons le pain pour tous, la science pour tous, le travail pour tous; pour tous aussi l’indépendance et la justice !

***

Ce manifeste était signé par le prince Krapotkine, Émile Gautier, Bordat, Bernard et quarante-trois autres prévenus. C’est Gautier qui l’avait rédigé.

Un seul compte rendu me reste des conférences de Lyon pendant le procès. Je ne me rappelle plus à quel journal il est emprunté. Le voici:

On télégraphie de Lyon, 19 janvier:

Hier soir, à la salle de l’Élysée, Louise Michel a fait une conférence au profit des familles des détenus anarchistes.

Krapotkine et Bernard ont été acclamés présidents d’honneurs.

En prenant la parole, Louise Michel reconnaît d’abord que la force seule peut transformer la société, puisqu’on l’emploie pour la détruire.

A Lyon, dit-elle, les anarchistes sont sur le banc des accusés. En Angleterre, ils sont membres de la Chambre des communes.

Elle rapportait, ajouta-t-elle, une adresse, signée par les réfugiés français de Londres, protestant contre le procès de Lyon et se déclarant solidaires des accusés et de leurs théories.

Mais, se sachant surveillée par la police, elle a détruit cette pièce, afin de ne compromettre personne.

Louise Michel développe longuement ses idées sur la situation de la femme dans la société actuelle.

Le président met aux voix un ordre du jour concluant à une prise d’armes pour se défendre contre la bourgeoisie.

Cet ordre du jour est adopté.

Un nommé Besson demande l’expulsion des journalistes.

Louise Michel proteste et dit que la liberté doit être égale pour tous.

Un orateur demande que l’assemblée émette un vœu en faveur de l’acquittement des anarchistes.

Le président répond que cela est l’affaire des juges et non de l’assemblée. Un tel vœu, dit-il, ne peut être émis sans l’assentiment des prévenus.

La séance est levée au milieu des acclamations des assistants.

***

A une autre conférence, salle de la Perle, je crois, on imagina de faire passer derrière la tribune, en cassant une vitre, je ne sais quelle fumerolle qui, si nous fussions restés sans nous en occuper en disant que c’était un truc de la police ou des imbéciles, eût fait porter à la fois une grande partie de la foule vers une toute petite sortie où il y aurait eu des accidents.

C’étaient des imbéciles. Honteux ils m’envoyèrent leurs excuses, que je lus publiquement, sans dire les noms bien entendu.

Souvenez-vous de ceci, femmes qui me lisez: On ne nous juge pas comme les hommes.

Quand les hommes, même de mauvaise foi, accusent d’autres hommes, ils ne choisissent pas certaines choses, si monstrueusement bêtes, qu’on se demande si c’est pour tout de bon

Quand une femme n’est dupe, ni de la souveraineté dont on berne les peuples, ni des hypocrites concessions dont on berne les femmes, c’est comme ça qu’on s’y prend avec elle.

Et il faut qu’une femme ait mille fois plus de calme que les hommes, devant les plus horribles événements. Il ne faut pas que dans la douleur qui lui fouille le cœur elle laisse échapper un mot autre qu’à l’ordinaire.

Car les amis, par la pitié qui les trompe; les ennemis, par la haine qui les pousse, lui ouvriraient bien vite quelque maison de santé, où elle serait ensevelie, pleine de raison, avec des folles qui, peut-être, ne l’étaient pas en entrant.

L’homme, quel qu’il soit, est le maître; nous sommes l’être intermédiaire entre lui et la bête, que Proudhon classait ainsi: ménagère ou courtisane. Je l’avoue, avec peine toujours, nous sommes la caste à part, rendue telle à travers les âges. Quand nous avons du courage, c’est un cas pathologique ; quand nous nous assimilons facilement certaines connaissances, c’est un cas pathologique.

J’ai ri de cela toute ma vie. Maintenant cela m’est égal comme toutes les erreurs qui tomberont.

Et puis, la sinistre pécore des vieux clichés réactionnaires voit, par delà notre époque tourmentée, les temps où l’homme et la femme traverseront ensemble la vie, bons compagnons, la main dans la main, ne songeant pas plus à se disputer la suprématie que les

peuples ne songeront à se dire chacun le premier peuple du monde; et c’est bon de regarder en avant.

Plusieurs semaines après le procès de Lyon, il me semblait que j’eusse été complice d’une lâcheté, si je n’employais pas la liberté qu’on me laissait, je ne savais pourquoi, à appeler, au lieu de l’Internationale morte, une nouvelle et immense Internationale debout d’un bout de la terre à l’autre.

Cela, je l’avais dit et fait ouvertement. On ne m’en a pas dit un mot à mon jugement; c’était convenu que j’avais ri sur une porte, un jour que le peuple demandait du travail, et que ma mère m’avait suppliée d’attendre qu’elle fût morte pour aller aux manifestations.

Pendant que certains reporters causaient avec moi dans une maison où je n’étais pas, d’autres me voyaient en partie de plaisir au Bois où je n’étais pas non plus. J’habitais dans les familles de mes amis Vaughan et Meusy, d’où je me rendais, vêtue en homme, chez ma pauvre mère.

J’aurais pu, sous ce costume, ne pas quitter Paris, ou emmener ma mère à l’étranger.

J’aurais pu, même, continuer à faire de la propagande. Combien de fois suis-je allée dans les réunions d’où les femmes sont exclues ! Combien de fois, au temps de la Commune, suis-je allée, en garde national ou en lignard, à des endroits où on n’a guère cru avoir affaire à une femme !

Quand vous lirez ceci, amis qui, à ce moment-là, m’avez donné l’hospitalité comme à un membre de la famille, souvenez-vous bien que je regrettais de vous tant tourmenter; mais il fallait me rendre avant le jugement; c’est pour nous surtout que nous devons être implacables. Les mensonges étaient trop honteux !

Et vous, Louise et Augustine, souvenez-vous, mes grandes, que vous l’avez senti et que vous m’avez dit: Vous avez raison ! Moi, je ne l’oublie pas, je sais que vous serez ainsi toujours.

S’il faudra du courage à vos frères pour les choses qu’ils verront, il vous en faudra cent fois davantage.

Il faut aujourd’hui, qu’où les hommes pleureraient, les femmes aient les yeux secs.

Et vous, les petites et les petits, croyez-vous que je vous oublie ?

Si Paul et Marius sont un jour ce que je crois qu’ils seront, eux aussi auront besoin de courage; que l’un poète, l’autre musicien, fassent leur route au grand soleil, cherchant où l’art se lève, dégagé des bandelettes de la mort.

Et vous, Marie et Marguerite, vous aussi, mes petites, vous serez de la grande étape où, l’humanité étant en marche, les femmes ne doivent pas faiblir. Tant pis et tant mieux !

Je reviens à mon procès. Plusieurs de nos amis s’étaient proposés pour me défendre, mais, outre que chacun de nous doit s’expliquer lui-même, il m’était impossible de choisir entre ceux qui déjà avaient défendu nos amis comme on doit défendre des hommes libres et Locamus qui, à Nouméa, défendait les déportés appelés aux tribunaux de la colonie.

Combien de fois nous l’avons vu passer, ses clients étant acquittés et lui condamné pour insultes à la magistrature, et s’en allant en prison avec les menottes ! Il tenait à cette mise en scène, et se la faisait appliquer pour achever de la ridiculiser.

Et Locamus riait en passant, de manière à vous faire rire aussi.

Il se carrait avec cela, tout comme Lisbonne sous sa casaque de forçat.

Si ce n’est que Locamus tout droit secouait sa grosse tête frisée, et que Lisbonne, frappant sa béquille, relevait la sienne sous sa crinière; tous deux avaient des allures de lions.

Ce qui gêne pour parler devant un tribunal quand on est plusieurs accusés, c’est que vos phrases sont guettées pour servir, quand c’est possible, à en faire des armes à l’accusateur. J’espère avoir évité cet écueil.

Quant aux jeunes gens déguisés en avocats, ou peut-être avocats de fraîche date, groupés à la façon des chœurs antiques, pour me regarder en riant, ou autres choses de ce genre, j’espère que les trois ou quatre qui ont cessé les insultes ne se sont point laissé enrôler dans la bande qui insulte les morts.

J’espère qu’ils ne regardent point les choses par le petit bout de la lorgnette, et que les noms de Vallès, de Rigault, de Vermorel, de Millière, de Delescluze et de tant d’autres qui, eux aussi, ont été des étudiants, leur viennent quelquefois au souvenir.

Nous ne sommes pas tentés pour la jeunesse des rôles de don Quichotte et tous les fourbissements d’armets de Mambria, tous les combats contre les moulins à vent, ne sont pas la revanche non d’une seule, mais de toutes les hontes de l’humanité.

La revanche, c’est la Révolution, semant la liberté et la paix sur la terre entière.

Quand tout monte en sève, il faut prendre rang d’un côté ou de l’autre, s’entasser dans l’ornière avec sa caste ou secouer les délimitations absurdes de castes et prendre sa place au soleil avec l’étape humaine qui se lève.

On a vu, dit-on, à l’enterrement de Vallès une multitude émue, sur laquelle flottaient les bannières noires et rouges.

Est-ce là toute l’armée révolutionnaire ? Est-ce l’avant-garde ? C’est à peine un bataillon.

Quand l’heure sera venue, avancée par les gouvernements féroces et stupides, ce ne sera pas un boulevard, mais la terre entière qui frémira sous la marche de la race humaine.

En attendant, plus large sera le fleuve de sang qui coule de l’échafaud où l’on assassine les nôtres, plus les prisons regorgeront, plus la misère sera grande, plus les tyrannies se feront lourdes et plus vite viendra l’heure, plus nombreux seront les combattants.

Combien d’indignés seront avec nous, jeunes gens, quand les bannières rouges et noires flotteront au vent de colère !

Quel raz de marée, mes amis, quand tout cela montera autour de la vieille épave !

Comme ils fileront doux, les petits jeunes gens qui se prétendent étudiants et qui bornent la patrie aux boues de Sedan !

Nous voulons, nous, pour tous les peuples du monde la revanche de tous les Sedan, où les despotes et les imbéciles ont traîné l’humanité.

La bannière rouge qui fut toujours celle de la liberté effraye les bourreaux, tant elle est vermeille de notre sang.

Le drapeau de noir crêpé de sang de ceux qui veulent vivre en travaillant, ou mourir en combattant, effraie ceux qui veulent vivre du travail des autres.

Oh ! flottez sur nous, bannières noires et rouges; flottez sur nos deuils et sur notre espoir dans l’aurore qui se lève !

Si l’on était libre dans un pays, libre d’arborer sa bannière où et comment on le voudrait, on verrait, mieux qu’à un vote quelconque, de quel côté se rangerait la foule; il n’y aurait pas moyen de mettre quelques hommes dans sa poche comme on y met des poignées de bulletins.

Ce serait une bonne manière de s’assurer de la majorité non falsifiée, qui serait cette fois celle du peuple.

Mais il n’est permis d’arborer nos drapeaux que sur les morts. Nous ne sommes pas à Londres.

Cette idée me remet en mémoire la dernière conférence de Blanqui.

La salle était pavoisée de drapeaux tricolores. Il se dressa, le vieux brave, pour maudire les couleurs de Sedan et de Versailles qu’on faisait flotter devant lui, symboles de redditions et d’égorgements.

Cette séance fut la dernière, les hurlements de la réaction couvraient souvent les paroles du vieillard.

Mais souvent aussi le petit souffle de la poitrine de l’agonisant, s’emplissant du souffle immense de l’avenir, dominait à son tour.

Après cette séance il se mit au lit et ne se releva plus.

Ce n’est pas le drapeau vermeil faisant une aurore sous le soleil qu’on poursuit, c’est tout réveil de liberté, ancien et nouveau, ce sont les anciennes communes de France, c’est 1793.

c’est Juin, c’est 1871, c’est surtout la prochaine Révolution qui s’avance sous cette aurore. Et nous, c’est tout cela que nous défendons.

Voilà des pages qui auront bien de la peine passer le seuil de Saint-Lazare; mais ce n’est pas pour le laisser dans l’oubli qu’il y a un article favorable dans le règlement:

"Les avocats peuvent recevoir cachetées les lettres des prisonniers."

Un d’eux a compris que ces Mémoires étant un peu mon testament, j’ai le droit d’y mettre ma pensée telle qu’elle est.

Je reprends mon récit.

Il y a eu deux ans au 14 Juillet, c’est-à-dire au lendemain matin, que je fus emmenée à la Centrale de Clermont.

Point de bonne fête sans lendemain !

Les prisons de femmes sont moins dures que celles des hommes: je n’y ai souffert ni du froid, ni de la faim, ni d’aucune des vexations faites à nos amis.

Mon livre des prisons s’appellera le Livre du bagne; je n’ai qu’à en rassembler les feuillets; ils sont nombreux !

Les premières pages seront consacrées à ces pauvres braves ambulancières, condamnées à mort et qu’on a dirigées sur Cayenne, où le climat est meurtrier, parce qu’elles avaient soigné les blessés de la Commune et, en passant, ceux de Versailles, quand il s’en trouvait d’abandonnés. Les blessés n’ont pas de camp; souvent il fut opportun aux versaillais d’en abandonner. Dame ! ça gênait pour mieux canarder.

Victor Hugo obtint la grâce de ces simples et braves femmes, Retif et Marchais; Suétens, Papavoine, Lachaise, condamnées aux travaux forcés pour les mêmes faits, les suivirent.

On dut dire au Maître que ces femmes étaient des monstres, mais Versailles ne fut pas longtemps sans se démasquer.

Les chapitres suivants appartiendraient aux amis rencontrés dans les prisons, en commençant par les nôtres.

A Satory, des femmes de mes amis prisonnières ne craignirent pas de m’embrasser, quoique je les eusse prévenues qu’on allait me faire mon affaire. C’était risquer leur vie.

Aux Chantiers, dans la grande morgue des vivantes, sous les haillons pendus la nuit contre les murs, il en fut de même. Merci aux braves cœurs; beaucoup, hélas ! sont mortes. La première fut Mme Dereure; elle ne put survivre aux dures épreuves que, déjà malade, elle eut à subir, et, en plein Paris vaincu, devant les vainqueurs, les couleurs de la Commune suivirent son cercueil.

D’autres,sansdoute,sont mortes, que nous n’avons pas revues.

Que de prisons ! ai-je dit quelque part dans ce récit. Oh ! oui, que de prisons ! du bastion 37 à la Nouvelle-Calédonie en passant par Satory, les Chantiers, la Rochelle, la Calédonie, Clermont, Saint-Lazare !...

Quand paraîtra mon livre des prisons, les dix ans et toute la mer qui avaient déjà passé sur les premières pages seront suivis de bien d’autres choses. L’herbe aura poussé encore sur bien des cadavres inconnus. L’idée sera la même : l’irresponsabilité de l’être humain à travers l’abandon, la misère, l’ignorance.

On a trouvé longtemps très joli ce mot impitoyable et illogique: "Que messieurs les assassins commencent." Est-ce que les assassins, ce ne sont pas les vieux États décrépits où la lutte pour l’existence est si terrible, que les uns tournoient sans cesse au-dessus des autres, réclamant la proie ? On n’y entend que les cris des corbeaux et leurs battements d’ailes sur les peuples couchés à terre. Vous savez les vers d’Hugo:

Lazare ! Lazare ! Lazare !

Lève-toi !

Tout n’est que pièges; les malheureuses s’y prennent.

Est-ce que c’est leur faute à ces malheureuses, s’il n’y a de place pour les unes que sur le trottoir ou à l’amphithéâtre; pour d’autres, si elles ont pris pour vivre ou pour faire vivre leurs petits, pour la valeur de quelques sous, quand d’autres jettent pour leurs caprices des millions et des milliers d’êtres vivants ?

Tenez, je ne puis m’empêcher de parler de ces choses avec amertume; tout s’appesantit sur la femme.

A Saint-Lazare, cet entrepôt général d’où elles repartent pour toutes les directions, même pour la liberté, on est bien placé pour les juger.

Mais ce n’est pas en y passant quelques jours, c’est en y restant longtemps qu’on voit juste.

On sent alors combien de cœurs généreux battent sous la honte qui les étouffe.

Oui, lève-toi, malheureuse qui as si longtemps combattu et qui pleures ta honte; ce n’est pas toi qui es coupable.

Est-ce que c’est toi qui as donné aux gros bourgeois scrofuleux et ballonnés leur faim de chair fraîche ? Est-ce que c’est toi qui as donné aux belles filles qui ne possèdent rien l’idée de se faire marchandise ?

Et les autres, les voleuses, voyons, quand on jette des femmes dans la rue, il est sûr qu’elles iront où l’homme qu’on appelle leur souteneur, - parce qu’il les bat et les exploite - les enverra.

Elles iront seules aussi: est-ce qu’on ne va pas toujours, toujours de devant soi quand on est perdue ?

Il y a aussi des ouvrières voleuses, elles ont gardé des bouts d’étoffe. Est-ce que messieurs les grands couturiers envoient reporter les restes ?

D’autres avaient fabriqué des allumettes. Dame ! les enfants avaient faim.

D’autres ont trompé leurs maris ! Est-ce qu’ils ne les ont jamais trompées ?

Si on laissait les gens se choisir eux-mêmes au lieu d’appareiller les fortunes, cela n’arriverait pas si souvent.

D’autres encore (des vieilles le plus souvent), quand elles crèvent de faim et qu’elles ont envie de vivre encore un peu, insultent un agent pour avoir du pain en prison.

[...]

J’en arrive à la fin.

Maintenant qu’a chanté pour moi l’oiseau noir du champ fauve, il ne sera peut-être pas mauvais d’en jeter quelques lignes comme étude pour ceux qui ignorent les effets qui se produisent quand on n’a plus rien à craindre, qu’on ne peut souffrir davantage, et que de l’autre côté de la douleur on regarde froidement se tordre les haines qui dardent leur venin, et trottiner les imbécillités gonflées d’envie.

On n’a plus devant le tas de ces idiots que l’indifférence du chiffonnier remuant de temps à autre les guenilles avec son crochet; il n’y a pas de noms, mais chaque chose porte son cachet.

Je n’y ai pas encore trouvé de morceau de bure ou de toile grossière, j’en ai trouvé de soie et de velours traînés dans les ordures.

Avez-vous remarqué combien certaines choses puent ? Ces saletés sans nom sentent l’odeur fade des détritus !

Si l’activité énorme déployée par certaines gens pour tâcher de me salir eût été mise en mouvement pour une cause raisonnable, ils auraient été utiles. Que de qualités précieuses déviées à travers les bêtises de la société égoïste !

J’ai vu en Calédonie, sur un mamelon émergé dans les cyclones, un grand fucus encore tout visqueux des flots dont il s’était nourri; deux rameaux qui tombent du haut sur la pente exposée au soleil deviennent déjà une liane nouvelle; - ils s’accrochent maladroitement encore à la terre qui leur donnera des sucs plus chauds, et les feuilles, d’un vert moins noir, déjà s’imprègnent de la lumière.

Combien d’êtres, eux aussi, s’imprégneraient de lumière dans un autre milieu !

Marie Ferré, Louise Michel, Paul Mink

En attendant, que de haines déchaînées contre les murailles d’une prison s’usent inutilement les dents ! Vous cherchez le bonheur pour le ronger, pauvres fous; passez votre chemin, le bonheur n’est nulle part; je l’aurais eu si j’avais passé ces deux ans près de ma mère en la sentant heureuse; mais vous voyez bien qu’il n’y a plus de crainte à avoir, puisqu’elle est morte. Rassurez-vous, je ne serai plus jamais heureuse; mais ne vous agitez pas tant, vos insultes me sont indifférentes.

On comprendra pourquoi, sur ces terribles douleurs, la mort de mon amie et celle de ma mère, je cite plutôt les amis qui ont raconté ces tristes jours que je ne les raconte moi-même.

Le courage a des bornes, on ne les passe que si le devoir l’exige.

Je trouve, dans le Dossier de la magistrature d’Odysse Barot, la relation exacte de l’arrestation de Marie Ferré et je cite ces pages écrites sous l’émotion encore vive de l’horrible scène; elles serviront de préface à sa mort.

***

On se rappelle le procès de Théophile Ferré, membre de la Commune, son impassibilité dédaigneuse au poteau de Satory en face des douze chassepots qui allaient lui donner la mort. Cette mort, il l’attendit en souriant, le cigare à la bouche, les yeux non bandés; chacun sait cela.

Seulement, il y a un détail qu’on ignore et qui n’a été écrit nulle part jusqu’à ce jour: c’est la façon dont fut opérée l’arrestation de Ferré, le moyen auquel on eut recours pour découvrir sa retraite.

Toutes les recherches avaient été infructueuses; on avait peut-être arrêté cinq ou six pseudo-Ferré comme on a fusillé cinq ou six faux Billioray, cinq ou six Vallès.

Que fait-on ? On se dirige vers la petite maison de Levallois-Perret, rue Fazilleau, que l’ancien membre de la Commune habitait avec ses parents.

Évidemment il n’y était pas.

Parbleu ! on savait fort bien qu’on n’avait aucune chance de le trouver là.

Eh bien alors, à quoi bon ?

Que vous êtes naïf ! Ne vous ai-je pas dit qu’il demeurait avec sa famille ? Or, à quoi sert une famille si elle ne sert pas à dénoncer et à livrer les siens ?

On pénètre un peu brutalement, cela va sans dire, dans le petit cottage entouré d’un jardin de la rue Fazilleau. Ah ! tenez, je ne sais si ma plume aura le courage d’achever. L’autre jour, une affaire m’appelait à Levallois; j’ai passé dans cette rue; arrivé devant cette maison dont le numéro me revint soudain à la mémoire, je fus forcé de m’arrêter quelques minutes, Le sang me montait au cerveau, la sueur coulait de mon front, un simple souvenir faisait gronder en moi des flots de colère et de rage

Pardonnez-moi cette émotion involontaire; car cette indignation, cette colère, cette rage, vous allez les partager. Je continue :

On entre. Le père était parti pour son travail quotidien, il ne restait là que deux femmes, la vieille mère et la jeune sœur de l’homme que l’on recherchait.

Cette dernière, Mlle Ferré, était au lit, malade, dangereusement malade, en proie à une fièvre ardente.

On se rabat sur Mme Ferré; on la presse de questions, on la somme de révéler la cachette de son fils. Elle affirme qu’elle l’ignore et que, d’ailleurs, la connût-elle, on ne pouvait pas exiger d’une mère qu’elle se fît la dénonciatrice de son propre fils.

On redouble d’instances; on emploie, tour à tour, la douceur, la menace.

Arrêtez-moi, si vous voulez, mais je ne puis vous dire ce que j’ignore, et vous n’aurez pas la cruauté de m’arracher d’auprès du lit de ma fille.

La pauvre femme, à cette seule pensée, tremble de tous ses membres. L’un de ces hommes laissa échapper un sourire. Une idée diabolique venait de surgir dans son esprit.

Puisque vous ne voulez pas nous dire où est votre fils, eh bien, nous allons emmener votre fille.

Un cri de désespoir et d’angoisse s’échappe de la poitrine de Mm. Ferré. Ses prières, ses larmes sont impuissantes, on se met en devoir de faire lever et habiller la malade au risque de la tuer.

Courage, mère, dit Mlle Ferré ; ne t’afflige pas je serai forte; ce ne sera rien. Il faudra bien qu’on me relâche.

On va l’emmener.

Placée dans cette épouvantable alternative, ou d’envoyer son fils à la mort ou de tuer sa fille en la laissant emmener, affolée de douleur, en dépit des signes suppliants que lui adresse l’héroïque Marie, la malheureuse mère perd la tête, hésite !...

Tais-toi, mère ! tais-toi ! murmura la malade.

On l’emmène...

Mais c’en était trop pour le pauvre cerveau maternel.

Mme Ferré s’affaisse sur elle-même; une fièvre chaude se déclare, sa raison s’obscurcit; des phrases incohérentes s’échappent de sa bouche. Les bourreaux prêtent l’oreille et guettent la moindre parole pouvant servir d’indice.

Dans son délire, la malheureuse mère laisse échapper à plusieurs reprises, ces mots: Rue Saint-Sauveur.

Hélas ! il n’en fallait pas davantage. Tandis que deux de ces hommes gardent à vue la maison Ferré, les autres courent en hâte achever leur œuvre. La rue Saint-Sauveur est cernée, fouillée. Théophile Ferré est arrêté... Quelques mois plus tard, il est fusillé.

Huit jours après l’horrible scène de la rue Fazilleau, on rendait à la courageuse enfant sa liberté. Mais on ne lui rendait pas sa mère, devenue folle et qui mourut bientôt dans un hospice d’aliénés, à l’asile Sainte-Anne.

[...] Des fragments retrouvés dans mes papiers diront mieux que moi le terrible groupement des choses depuis 71: toutes se tiennent, dérivent les unes des autres et m’apparaissent à la fois.

Le premier qui me tombe sous la main date du 28 novembre 1871.

C’est au camp de Satory, tout ensoleillé dans le matin sur la neige de novembre, qu’avait lieu l’assassinat de Ferré, mon compagnon d’armes; j’aurais bien aimé y avoir ma place.

Ma mère était forte encore, relativement presque jeune. C’eût été moins cruel que la séparation d’il y a deux ans.

Voici en quels termes un journal réactionnaire raconte la mort héroïque de Ferré:

***

[...] Les condamnés sont vraiment très fermes, Ferré, adossé à son poteau, jette son chapeau sur la sol. Un sergent s’avance pour lui bander les yeux; il prend le bandeau et le jette sur son chapeau... Les trois condamnés restent seuls. Les trois pelotons d’exécution qui viennent de s’avancer font feu.

Rossel et Bourgeois sont tombés sur le coup; quant à Ferré, il est resté un moment debout et est tombé sur le côté droit. Le chirurgien-major du camp, M. Déjardin, se précipite vers les cadavres. Il fait signe que Rossel est bien mort et appelle les soldats qui doivent donner le coup de grâce à Ferré et à Bourgeois.

Enfin, le défilé commence...

Devant le troisième conseil de guerre, où il fut traduit en août, Ferré avait prononcé pour toute défense les paroles suivantes: ? "Membre de la Commune, je suis entre les mains de ses vainqueurs:

"Ils veulent ma tête, qu’ils la prennent.

"Jamais je ne sauverai ma vie par la lâcheté. Libre J’ai vécu, j’entends mourir de même.

"Je n’ajoute qu’un mot: La fortune est capricieuse. Je confie à l’avenir le soin de ma mémoire et de ma vengeance."

(La Liberté du 28 novembre 1871.)

***

Le second, est le fac-similé de la dernière lettre de Ferré à ma chère Marie.

Celui-là m’arrive le 24 mai de cette année; je n’ai pas besoin qu’il y ait de lettre pour deviner que cela vient de vous, mon cher Avronsart.

Je revois avec ce triste et fier adieu notre comité de vigilance du 41, chaussée Clignancourt.

Tous des poètes et des sauvages ! me disait Mme Meurice.

C’était vrai ! Comme nous nous aimions là-dedans, et comme on y était bien ensemble !

Si bien, qu’on avait les yeux avec une sorte d’anxiété sur la pendule, qui marquait l’heure d’aller dans nos clubs ou dans ceux des partisans des redditions et du plan Trochu. afin d’y jeter des idées subversives, qui tombaient en étincelles sur la foule toujours généreuse qui, elle, ne voulait pas se rendre.

C’était vite fait de désorganiser ces réunions de lâcheurs de luttes et de lécheurs de sang.

Ils flairaient d’avance le sang des vaincus, et revinrent à leur heure (l’heure des chacals); il leur faut la proie morte ou liée.

Je crois avoir toujours, avec la lettre de Marie, la dernière qui me fut envoyée de sa cellule de Versailles, avant qu’on ne m’ait fait partir pour Arras, d’où je fus ramenée comme je l’ai raconté. Le 29 novembre au matin, au même instant où Marie venait chercher le corps du fusillé, nous eûmes la consolation de nous rencontrer.

Je ne crois pas qu’aucune perquisition m’ait enlevé ces papiers, mais les amis n’aiment pas les remuer, nous tous étant morts ou prisonniers, et je leur laisse ce sentiment de tristesse sans le heurter.

Je dirai seulement que, dans cette lettre, Ferré, au lieu de s’attendrir sur lui-même, regardait, par-dessus le fleuve de sang de 71, la Liberté se lever à l’horizon lointain.

Où donc êtes-vous tous, ô mes amis ?

Si ce livre trouve Burlot dans ses forêts du Morvan, et le vieux brave Louis Moreau, je ne sais dans quel coin du monde, eux aussi se souviendront.

Je m’aperçois que j’écris des noms et ceux qui les portent vivent encore ! Je m’arrête, mais la page restera.

Voici la dernière lettre de Théophile Ferré.

***

Maison d’arrêt cellulaire de Versailles, n°6.

Mardi 28 novembre 1871, 5h. 1/2 matin.

Ma bien chère sœur,

Dans quelques instants je vais mourir; au dernier moment, ton souvenir me sera présent; je te prie de demander mon corps et de le réunir à celui de notre malheureuse mère; si tu le peux, fais insérer dans les journaux l’heure de mon inhumation, afin que des amis puissent m’accompagner, bien entendu, aucune cérémonie religieuse; je meurs matérialiste comme j’ai vécu.

Porte une couronne d’immortelles sur la tombe de notre mère.

Tâche de guérir mon frère et de consoler notre père; dis-leur bien à tous deux combien je les aimais.

Je t’embrasse mille fois et te remercie des bons soins que tu n’as cessé de me prodiguer; surmonte ta douleur et, comme tu me l’as souvent promis, sois à la hauteur des événements; quant à moi, je suis heureux, j’en vais finir avec mes souffrances, et il n’y a pas lieu de me plaindre. ? Tout à toi,

Ton frère dévoué,

Th. FERRÉ.

Tous mes papiers, mes vêtements et autres objets, doivent être rendus, sauf l’argent du greffe que j’abandonne aux détenus plus malheureux.

Th. FERRÉ.

[...]

Ma mère me restait et, forte comme elle était, elle eût vécu longtemps si les miettes de pain prises par quelques enfants affamés (et à qui on en avait donné d’abord) n’eussent été aussi chères.

Hélas ! le pain est cher sous la troisième république.

Voici comment fut raconté l’enterrement de la pauvre femme, qui eut lieu le 5 janvier 1885.

Comme elle ne souffrait plus, je n’ai pas demandé à aller jusque-là. Elle morte, je n’avais plus rien à demander.

***

À LA MAISON MORTUAIRE

Comme aux grande jours de réveil populaire, les faubourgs vidaient leurs ruelles sombres. De tous les côtés arrivait en masse le peuple, le vrai, celui des "repaires" et de l’atelier.

Devant le n°45 du boulevard Ornano, l’affluence était telle que toute circulation était devenue impossible.

A onze heures précises -trop précises, car des milliers de citoyens sont arrivée dans la demi-heure qui a suivi le départ, - le cercueil a été placé sur le corbillard.

Louise Michel, avant de retourner à Saint-Lazare, a voulu placer auprès du corps de sa mère quelques souvenirs: une photographie d’elle accoudée sur un rocher, encadrée de peluche rouge ; une mèche de ses cheveux attachée avec un ruban noir et mélangée au bouquet d’immortelles rouges qu’elle a rapporté de l’enterrement de son amie Marie Ferré; le portrait de cette dernière; enfin quelques-unes des fleurs apportées à la malade ces derniers jours.

Le citoyen Clémenceau était venu présenter ses condoléances à la famille et s’excuser de ne pouvoir suivre le cortège.

De nombreuses couronnes ont été déposées sur le cercueil et derrière le char: À la mère de Louise Michel, l’Intransigeant; la Libre Pensée; la Bataille; etc.; beaucoup de bouquets aussi, formée de fleurs naturelles, viennent se mêler aux couronnes. Celle de Louise Michel est en perles noires et ne porte que ces mots: À ma mère !

Le cortège s’est mis en marche dans l’ordre suivant:

Immédiatement après le char venait le plus proche parent de la défunte, M. Michel, vieillard à cheveux blancs, accompagné de ses deux filles, les cousines de la prisonnière.

Derrière, marchaient le citoyen Henri Rochefort, son fils aîné, Vaughan et toute la rédaction de l’Intransigeant.

Venaient ensuite les compagnons de lutte de la citoyenne, ceux qui la suivirent dans la proscription et qui continuent dans la presse ou à la tribune le combat révolutionnaire. Citons notamment: Alphonse Humbert, Joffrin, Eudes, Vaillant, Granger, Lissagaray, Champy, Henri Maret, Lucipia, Odysse Barot, S. Pichon, conseiller municipal de Paris; Antonio de la Calle, ancien membre du gouvernement révolutionnaire de Carthagène; Moïse, conseiller d’arrondissement; Frédéric Cournet; Victor Simond et Titard, du Radical, etc., beaucoup d’anciens déportés de la presqu’île Ducos et de forçats de l’île Nou.

Signalons encore la présence du citoyen Deneuvillers, ancien proscrit de 1871, correspondant de l’Intransigeant à Bruxelles; du citoyen Théleni, représentant du Radical des Alpes: Bariol, délégué du cercle des Droits de l’homme (Vaucluse); P. Arnal, délégué de l’Association fraternelle des républicaine des Basses-Alpes, de Vaucluse et du Var; beaucoup d’autres citoyens, délégués de groupes de province et de Paris, dont nous regrettons de ne pouvoir donner les noms.

Au milieu de ce cortège d’anciens combattants de 1871 et d’hommes éprouvés, se trouvait mêlée l’ardente jeunesse des groupes révolutionnaires récemment créés. Ceux-là, parmi lesquels une centaine d’anarchistes, ont déployé, sitôt que le cortège s’est mis en marche, trois drapeaux rouges dont l’un portait cette inscription: La sentinelle révolutionnaire du XVIII° arrondissement.

Derrière, et tenant toute la largeur de la chaussée, venait une foule immense apportant à Louise Michel, dans cette circonstance douloureuse, le tribut de son respect et de sa reconnaissance.

SUR LE PARCOURS

Depuis l’enterrement de Blanqui, cet imposant spectacle d’une démonstration populaire ne s’était pas renouvelé, grandiose et majestueux comme il l’était hier.

Ls cortège s’est dirigé vers le cimetière de Levallois-Perret par les boulevards Ornano, Ney, Bessières, Berthier et la porte de Courcelles.

Les talus des remparts étaient garnis de nombreux spectateurs qui s’étageaient sur les déclivités. Du côté opposé, les murailles, les toits, les fenêtres étaient également remplis de curieux.

De toutes les rues qui débouchent sur la route stratégique, une nouvelle foule d’ouvriers, de malheureux, se rangeaient respectueusement sur le passage du cortège ou venaient le grossir.

La police ne se montrait pas, aussi le calme n’avait-il pas cessé da régner et aucun tumulte ne s’était produit. Un simple service d’ordre était fait par deux gardiens sous la conduite d’un sous-brigadier.

Cependant, des mesures extraordinaires avaient été prises pour lancer, au besoin, sur les manifestants, la meute armée: la garde républicaine se trouvait rue Ordener, et sur tout le parcours on avait placé, dans l’intérieur des postes-casernes, des gardiens de la paix. Dans la cour de la caserne de la Pépinière, place Saint-Augustin, était rangé un bataillon d’infanterie, sac au dos, prêt à marcher.

A la porte Ornano, le cortège pouvait être évalué à plus de douze mille personnes.

De temps en tempe un cri puissant de "Vive la Commune !" ou de "Vive la Révolution sociale !" sortait de cette immense foule.

Arrivé près du pont du chemin de fer de l’Ouest, deux cuirassiers porteurs de dépêches se sont montrés. Comme ce va-et-vient d’estafettes officielles n’est jamais de bon augure, les cris de Vive la Révolution ont redoublé. Les deux cavaliers se sont empressés de se retirer sitôt leur besogne accomplie.

Au boulevard Berthier, devant le bastion 49, se trouvaient rangés une vingtaine d’agents de police commandés par l’officier de paix du XVII° arrondissement, Florentin, le même qui vient d’être médaillé pour avoir couvert de sa protection le mouchard provocateur Pottery.

Le sieur Florentin s’était sans doute promis de faire merveille et de gagner de nouveaux galons et de nouvelles médailles.

Au moment, en effet, où le char passe devant le poste, le Florentin, suivi de ses hommes, intercepte le boulevard et intime l’ordre de faire disparaître les drapeaux rouges.

D’immenses cris de "Vive la Révolution ! Vive la Commune !" lui répondent, et les manifestants, faisant bonne garde autour des drapeaux, semblent défier le sauveur de mouchards.

Le citoyen Rochefort s’avance alors vers l’officier de paix, en lui disant:

Votre attitude constitue une véritable provocation; tout s’est passé jusqu’ici dans l’ordre le plus parfait; votre intervention est absolument déplacée.

J’ai reçu de M. Caubet l’ordre formel d’empêcher la circulation du drapeau rouge, répond Florentin, visiblement intimidé.

Ces drapeaux rouges dont vous parlez, répond Rochefort, sont des bannières de sociétés qui ont parfaitement le droit de choisir la couleur qui leur convient. Il y en avait aussi, des bannières rouges, derrière le cercueil de Gambetta, et personne n’osa s’opposer à ce qu’elles fussent déployées.

Ces paroles et l’attitude énergique des citoyens présents firent réfléchir le nommé Florentin, qui se radoucit instantanément cet prit lui-même, avec ses vingt-cinq hommes, la tête du cortège en avant du corbillard.

Mais quand la police n’est pas féroce, elle essaye d’être perfide; c’est ce qui est arrivé hier encore.

A la porte d’Asnières, sitôt que le char eut franchi la grille de l’octroi, les agents qui avaient prémédité leur coup, voulurent refermer vivement les portes pour couper le cortège et empêcher cette exhibition des drapeaux rouges qu’ils avaient tant à cœur.

Ils comptaient sans la résolution des révolutionnaires; les portes cédèrent sous la pression du peuple. Quelques voitures même, rentrant à Paris, durent à cette circonstance de n’être pas visitées.

Un dernier incident: pendant que le cortège longeait la ligne du chemin de fer de ceinture, un train passa; tous les voyageurs étaient aux portières, et reconnaissant le convoi de la mère de Louise Michel, un grand nombre d’entre eux se mirent à agiter leurs chapeaux et leurs mouchoirs.

C’est ainsi qu’on arriva à Levallois-Perret.

AU CIMETIÈRE

La petite ville de Levallois-Perret était toute révolutionnée. Depuis longtemps on n’y avait vu autant de monde. Beaucoup de voitures stationnaient aux abords du cimetière. Tous les habitants étaient sur pied et formaient la haie sur le chemin où devait passer le cortège.

Le petit cimetière avait fait sa toilette. Les portes étaient grandes ouvertes, et déjà beaucoup de citoyens, plus pressés que les autres, prenaient leur place autour de l’endroit choisi pour l’inhumation.

C’est la tombe de Ferré assassiné à Satorv par les Versaillais. Il y est enterré avec sa sœur, Marie Ferré, qui fut l’amie intime, la compagne dévouée de Louise Michel.

Le monument est modeste, entouré d’une grille et couvert d’une large dalle. Une pierre debout porte les noms du martyr et de sa sœur.

La cloche sonne, annonçant l’arrivée du cortège funèbre. En un clin d’œil, la foule a envahi ce champ des morts... C’est avec une peine extrême que les porteurs parviennent avec le corps jusqu’à la tombe, et ce n’est qu’en faisant passer de main en main les couronnes qu’on peut les transporter du char au cercueil. Les drapeaux rouges sont déployés, les tombes disparaissent sous le flot vivant qui s’étage du sol jusqu’au sommet des monuments funèbres. Le spectacle est saisissant de grandeur et de majesté.

LES DISCOURS

Après un moment d’attente plein de silence et de recueillement, notre collaborateur, ERNEST ROCHE, prend le premier la parole.

Voici le résumé de son discours, fréquemment interrompu par les approbations de la foule:

"Qui sommes-nous, ici, autour de ce cercueil d’une femme simple et bonne, qui ne songea jamais à la célébrité ?

"Pourquoi, en cette circonstance, cette confusion des nuances républicaines et socialistes les plus diverses ?

"Quel sentiment nous anime tous ? quelle attraction nous amène ? quelle communion des cœurs nous donne à chacun devant cette morte le même respect et la même indignation ?

"Laissez-moi vous le dire.

"Il est un drapeau sacré entre tous, celui que les peuples n’arborent qu’à certaines époques solennelles, drapeau qui électrise plus que les étoffes éclatantes: c’est le drapeau de nos martyrs, de nos héros.

"Le cadavre de Lucrèce renversa les Tarquins et fonda la République romaine; les cadavres des hommes obscurs, foudroyés le 23 février par les soldats de Louis-Philippe, provoquèrent l’écroulement de son trône; le cadavre de Victor Noir causa l’ébranlement de l’Empire et précipita sa chute.

"Le cadavre de la pauvre mère de Louise Michel est notre trait d’union, car il fait naître en la conscience de chacun de nous le même sentiment d’horreur pour les criminels qui l’ont assassinée.

"Ah ! ne vous retranchez pas derrière l’âge de votre victime, Basiles ! Ce ne peut être un argument pour atténuer l’odieux de votre forfait.

"Certes, ce n’est pas elle, nous le savons bien, que vous préméditiez d’attendre. Pas plus que l’Empire n’avait de haine particulière contre Victor Noir. Que nous importe que votre férocité fauche dans nos rangs un modeste, un inconnu ou un illustre ? Ce martyre dont vous le couronnez suffit à notre colère, comme il suffit à son illustration.

"Pauvres femmes ! Ceux qui les ont connues savent combien elles étaient indispensables l’une à l’autre. La mère vivait de cette atmosphère d’amour filial dont l’entourait sa fille. En la lui enlevant, vous l’avez tuée, et cette mort entraînera peut-être une seconde victime.

"Après elle, ce sera le tour de Kropotkine, qui agonise dans les cachots; puis viendront les autres, plus obscurs mais non moins malheureux.

"Et vous ne voulez pas que nous nous emparions de ces cadavres, que nous nous rallions autour d’eux dans une même pensée de défense légitime contre ces voleurs de milliards qui ruinent notre malheureux pays en attendant qu’ils le vendent à l’enchère !

"C’est là le pacte de danger, de vengeance et de justice que nous sommes venus signer devant la tombe de Ferré, assassiné par les balles versaillaises. devant le cercueil de cette femme empoisonnée par la douleur.

"Il me reste à dire, de la part de nos amis et collaborateurs de l’Intransigeant, au nom desquels je prends la parole, de la part de ceux qui combattirent à côté de la vaillante citoyenne, qui partagèrent ces supplices de la proscription et ses joies du retour, combien nous sommes touchés de la douleur qui afflige notre amie Louise Michel, et combien nous voudrions en alléger le poids, si l’amitié et l’estime pouvaient être des compensations à une telle perte."

Le citoyen CHABERT s’exprime en ces termes:

"Ici, dit-il, il y a unanimité entre les socialistes comme au jour de la bataille où tous, les armes à la main, on descendra sur le terrain.

"Tous, nous sommes d’accord sur le but, nous ne différons que sur le choix des moyens.

"Déjà, on peut voir poindre le jour des revendications sociales, car les opportunistes bourgeois ne se contentent plus de tuer les hommes: ils tuent maintenant les femmes.

"Soyons unis et à l’avance déclarons bien que, si nous devenons les maîtres, nous ne voulons plus aucune forme de gouvernement.

"Il faut que le peuple soit enfin le maître.

"Ceux de nos élus qui chercheraient à nous tromper et à s’ériger en gouvernants, nous n’avons à les châtier que par la mort.

"La bataille qui s’engagera présage notre victoire, parce que la situation est telle que tous devront participer à l’action.

"Les opportunistes se laissent aller à la quiétude, ils comptent sur le parlementarisme; mais ce parlementarisme, nous le battons en brèche et nous sommes sur le point d’en enfoncer la porte."

Le citoyen DIGEON prend alors la parole:

"Au nom des groupes anarchistes, dit-il, nous venons glorifier l’héroïne de la manifestation des Invalides.

"Devant cette tombe, réalisons l’alliance de tous les révolutionnaires, je le veux bien, mais sur le terrain de la liberté absolue et sans arrière-pensée.

"Je ne veux pas finir sans exprimer tout ce que j’ai amassé de haine contre les jouisseurs qui nous oppriment. Nous sommes les déshérités de l’ordre social; c’est pourquoi nous avons hâte de voir l’avènement de la justice."

Puis, le citoyen CHAMPY vient rendre hommage à Louise Michel, il s’associe à sa douleur: "Il faut, dit-il, que la Révolution dont elle était l’apôtre donne au peuple l’égalité, le bien-être et la satisfaction de ses droits imprescriptibles, qu’il conquiert par son travail."

Les citoyens TORTELIER, OUDIN, prennent ensuite la parole.

La foule s’est alors écoulée dans le plus grand calme: cela s’explique aisément d’ailleurs. Il n’y avait pas d’agents.

**

Merci, amis, vous tous qui étiez là.

Ainsi je vous revois, amis, je vous reverrai toujours autour de ma pauvre morte, réunis, sans distinction de groupes, dans une même douleur, dans une même espérance. C’est qu’après nous plus personne ne souffrira ainsi les mères séparées des filles pendant deux ans d’agonie.

Dans la dernière lettre qu’elle ait dictée pour moi, ma mère me disait le 27 novembre 1884 :

***

Ma chère fille.

Ne te tourmente pas, je ne vais pas plus mal; ce qui me fait de la peine est que tu t’inquiètes toujours.

Je t’envoie des soies, fais tes tapisseries; tu feras de ma part les vues de la mer dont je t’ai parlé.

Ta dernière tapisserie n’est pas aussi bien que les autres. je vois que tu t’attristes et tu as tort.

Ne fais pas de tricots pour moi, j’en ai assez; il ne me faut plus rien; on dépense déjà trop pour moi.

Surtout ne te tourmente pas; je t’embrasse de tout cœur.

***

La pauvre femme mentait en disant qu’elle n’allait pas plus mal, elle était déjà au lit et ne se releva plus.

Quant aux tapisseries dont elle me parle, les vues de la mer ne sont pas encore faites; la dernière - "qui n’était pas si bien que les autres", c’est que je la sentais mourir - représentait le grand chêne frappé au cœur, où attendait la cognée restée dans la blessure d’où coulait la sève, triste souvenir que n’en gardera que mieux celui pour qui elle fut faite, un Talleyrand-Périgord, qui tôt ou tard suivra le chemin pris par Krapotkine et les autres fils de féodaux qui se sentent dans les veines du sang de braves, car bandits c’est vrai, mais lâches non, étaient les grands fauves féodaux.

J’ai gardé les aiguilles qu’elle m’avait envoyées. Elles ne serviront plus, pourtant je lui obéirai, un jour. Je ferai de sa part les vues de la mer qu’elle a promises.

Voici la copie de plusieurs lettres; les unes au moment où, le choléra sévissant à Paris, j’avais doublement le droit d’être rapprochée de ma mère et de la ville que je n’ai jamais quittée aux jours d’épreuves; les autres, au moment où, ma mère étant à ses derniers jours, je demandais à être conduite près d’elle.

Ces copies de lettres doivent être au livre des morts; elles contenaient une double agonie, celle de ma mère et la mienne.

Ceux qui s’imaginaient que je m’occupais de questions de nourriture me croyaient bien heureuse.

J’étais bien traitée, mais quand il en aurait été autrement, est-ce que je sentais autre chose que le chagrin de ma pauvre mère ?

***

Centrale de Clermont (Oise), n° 1327.

21 novembre 1884.

Monsieur le ministre,

Je n’ai que ma mère au monde. Si je pouvais élever la voix, mes plus cruels ennemis demanderaient pour moi, vu les circonstances présentes, un transfèrement immédiat à Paris, puisque d’un instant à l’autre elle peut doublement m’être enlevée.

Je ne demande ni visites, ni lettres dans la prison où on me mettra. Je n’aurai pas d’extraction si l’on veut, mais je serai à Paris respirant le même air, et ma mère me saura là; c’est vivante et non morte qu’elle peut éprouver ce bonheur.

Recevez l’assurance de mon respect,

LOUISE MICHEL.

Centrale de Clermont (Oise), n° 1327.

Dimanche, 15 novembre 84

(personnelle)

Monsieur le président de la République,

Voici la vérité; s’il n’est pas un cœur d’homme pour le comprendre, qu’elle soit mon témoin.

Depuis dix-huit mois je n’ai pas lu une ligne de journal; mais, à travers le mur de ronde qui noue sépare de la promenade, il m’est parvenu un lambeau de phrase: le choléra est à Paris; il y a déjà longtemps de cela, toutes les dénégations n’y feront rien pour moi.

Puisque pas un ne se souvient quo j’y ai ma place en cette circonstance, fût-ce dans un cachot sous terre, c’est à vous que je dis : Si on me traite en criminelle d’État, qu’on se souvienne que je viens loyalement me remettre moi-même aux mains des juges, et qu’on agisse de même à mon égard.

Louise MICHEL.

***

Autres fragments de lettres dans lesquelles je demandais à être conduite près de ma mère.

***

Je serai aussi loyale en offrant en échange d’une extraction ou d’un séjour dans une autre prison, que ce soit à Paris près de ma mère, de partir pour la Nouvelle-Calédonie quand elle n’y sera plus; j’y ai déjà été utile et je puis l’être encore en fondant des écoles au milieu des tribus.

***

Le commencement me manque; cela était sans doute adressé au ministre de l’intérieur.

Autre fragment encore:

***

Je n’ai point eu de réponse et n’en aurai probablement jamais. Qui sait pourtant si dans le temps où nous vivons un de vos petits-fils, dans la même situation, ne regrettera pas que vous ne m’ayez pas répondu.

Du reste, ce n’est pas une question politique, mais la question de toutes les mères, car je ne serai malheureusement pas la dernière prisonnière.

Louise MICHEL.

***

Que ces épaves disent un peu de ce que j’ai souffert.

Pendant longtemps je n’eus pas de réponse; enfin je fus transférée à Saint-Lazare. Si on m’y avait amenée plus tôt, ma mère, avec sa puissante nature qui tout de suite reprenait vie à chaque visite, ne serait pas morte.

Pourtant on a bien agi avec moi, car j’ai pu rester près d’elle jusqu’à la fin, et l’ayant moi-même couchée comme elle aimait à l’être, j’ai quitté pour toujours la maison.

Elle ne souffrait plus. Que justice soit rendue tout le monde, surtout aux petits.

Les agents, au lieu de me tourmenter, nous ont aidés à transporter ma mère sans secousse d’un lit à l’autre chaque fois qu’elle le désirait.

Elle les a remerciés et je m’en souviens.

Ils ne sont pas de ceux qui s’occupent des politiques et je crois qu’ils n’ont pas été non plus de ceux qui assommèrent le peuple le 24 mai de cette année au Père-Lachaise. Et puis, qui donc, si ce n’est l’horrible engrenage des vieilles lois, répond des états offerts aux enfants du peuple ? Ils ne viennent pas au monde avec du pain sur leur berceau.

Que le gouvernement qui a bien agi envers moi, en me laissant près de ma mère mourante, ne salisse pas cette générosité d’une grâce après sa mort.

Qu’ai-je fait plus que les autres, pour qu’on remue toujours cette question ?

Une grâce ! A l’anniversairedece 14 Juillet où, il y a deux ans, on m’emmena de Paris où elle me crut pendant un an !

Qu’ai-je fait à ceux qui me croient capable de la recevoir ?

C’est si peu de chose qu’une femme qu’ennemis comme amis sont toujours heureux de lui faire un sort avilissant, même quand ils savent aussi bien les uns que les autres qu’elle ne faiblira pas.

En Russie, en Allemagne où on lutte avec les vieux grands fauves, la lutte est plus terrible et partant plus propre; on dédaigne de salir les révolutionnaires. La corde et le billot sont là, je préfère cela.

Une courte notice sur la vie de ma mère. Ceux qui l’ont connue savent combien elle était simple et bonne, sans manquer pour cela d’intelligence et même d’une certaine gaieté de conversation.

Ma grand’mère me parlait souvent de toutes les peines subies courageusement par ma mère. Je n’ai vu, moi, que son inépuisable dévouement et les horribles douleurs qu’elle a supportées de 1870 à 1885.

Je savais bien que je l’aimais, mais j’ignorais l’immense étendue de cette affection; c’est en brisant son existence que la mort me l’a fait sentir.

Ma grand’mère, Marguerite Michel, étant restée veuve avec six enfants, ma mère fut élevée au château de Vroncourt; elle m’a souvent raconté sa vie craintive de petite fille, transportée du nid: mais combien elle aimait ceux qui l’élevèrent avec leurs fils et leur fille !

Peut-être raconterai-je plus tard sa vie laborieuse et modeste.

Elle contribua à leur dissimuler que l’aisance n’était plus à la maison et à leur adoucir la tristesse de la mort qui frappait largement autour d’eux.

Je suis ce qu’on appelle bâtarde; mais ceux qui m’ont fait le mauvais présent de la vie étaient libres, ils s’aimaient et aucun des misérables contes faits sur ma naissance n’est vrai et ne peut atteindre ma mère. Jamais je n’ai vu de femme plus honnête.

Jamais je n’ai vu plus de réserve et de délicatesse; jamais plus grand courage; car elle ne se plaignait jamais et pourtant sa vie fut une vie de douleur.

Deux jours avant sa mort, elle me dit: "J’ai été bien malheureuse de ne plus te voir et de tant coûter aux amis." C’est la seule fois qu’elle m’a parlé d’un accent aussi triste, sa voix qui n’était plus qu’un souffle avait retrouvé un gémissement.

Nos amis ont reconnu souvent combien ma mère était spirituelle et causait bien, dans sa simplicité. Moi seule, je sais combien elle était bonne, malgré la peine qu’elle se donnait pour le cacher; elle aimait souvent à paraître brusque et en riait comme un enfant.

Des ennemis anonymes m’avaient menacée, pour troubler ses derniers instants, de faire passer sa paralysie pour une maladie contagieuse. Ils n’ont pas réussi, quoique tout soit possible sur la crédulité publique après des époques de choléra; ces vipères n’ont pu y parvenir cependant.

Ils s’en consolent en ce moment en écrivant de fausses lettres, en mon nom, à ceux qui sont assez crédules pour y croire.

J’envie le bonheur des gens qu’on pourrait ennuyer avec ces choses-là, je ne les sens plus.

Tout le venin du monde peut tomber sur moi, sans que je m’en aperçoive.

Ce sont quelques gouttes d’eau où tout l’océan a passé.

O mes mortes bien-aimées ! Par vous j’ai commencé ce livre, quand l’une de vous vivait encore; par vous je le termine, courbée sur la terre où vous dormez.

Ceux qui m’aiment et vous aimaient y ont conservé ma place.

Mortes toutes deux !

Oui, la pierre du foyer est renversée.

Seul, dans la chambre où les amis m’ont rangé le lit et les meubles de ma pauvre mère comme de son vivant, un petit oiseau s’est glissé entre les lames des jalousies: il a fait son nid sur la fenêtre.

Tant mieux ! la place en est moins délaissée.

Ses pauvres vieux meubles, qui faisaient comme partie de son vêtement, ont sur eux les battements d’ailes de ces innocentes bêtes.

Ce sont eux qui entendent sonner la vieille pendule qui a marqué sa mort.

A bientôt, ma bien-aimée !

Myriam ! Que votre nom à toutes deux termine ce livre avec le tien, Révolution !

Louise Michel


Quelques passages de ses mémoires ne sont pas publiés ici, Le texte intégral est à disposition sur Fraternité Libertaire


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