"Aucun enfant ne franchit le seuil d'une école sans exposer au risque de se perdre; je veux dire de perdre cette vie exubérante, avide de connaissances et d'émerveillements, qu'il serait si exaltant de nourrir, au lieu de la stériliser et de la désespérer sous l'ennuyeux travail du savoir abstrait. Quel terrible constat que ces regards brillants soudain ternis!"
Raoul Vaneigem
"L'école a été, avec la famille, l'usine, la caserne et accessoirement l'hôpital et la prison le passage inéluctable où la société marchande infléchissait à son profit la destinée des êtres que l'on dit humains. Le gouvernement qu'elle exerçait sur des natures encore éprises des libertés de l'enfance, l'apparentait, en effet, à ces lieux propres à l'épanouissement et au bonheur que furent - et que demeurent à des degrés divers - l'enclos familial, l'atelier ou le bureau, l'institution militaire, la clinique, les maisons d'arrêt..."
Raoul Vaneigem
Né en 1934 à Lessines, (Hainaut, Belgique), Raoul Vaneigem est le fils unique d'un cheminot socialiste anti-clérical. Il fréquente les Faucons rouges, une organisation de jeunesse libertaire. Diplômé de philologie romane à l'Université Libre de Bruxelles il est professeur d'école normale dans la région de Bruxelles. En 1961 il adhère à l'Internationale situationniste. En 1964 il est suspendu de l'Ecole normale pour avoir eu une aventure avec une de ses élèves, ce qui lui permet d'être nommé professeur de morale dans un lycée..., à la suite de quoi il démissionne, reste en ménage, a quatre enfants, et tire le diable par la queue. En 1967 il publie Le Traité du savoir vivre à l'usage des jeunes générations, en même temps que Guy Debord "La Société du spectacle", et un autre situ, Mustapha Khayati "De la misère en milieu étudiant". Ce dernier ouvrage sert de bible au, notamment, Mouvement des enragés, avec Daniel Cohn-Bendit, à Nanterre, c'est le début des "évènements".
Avec les situationnistes il participe activement à mai 68 à Paris, mais, en désaccord avec Guy Debord, démissionne de l'organisation en 1970.
Raoul Vaneigem pose dans son ouvrage fondamental "Traité de savoir-vivre..." (1967) quelques-uns des grands principes du mouvement situationniste: Refus radical de la société de consommation, dénonciation radicale de ses contraintes sociales, de sa tendance à l'uniformisation, combat écologique radical de libération de l'humain. Dans son ouvrage "Le livre des plaisirs" (1979) il invite les vivants à la jouissance radicale, sans contrepartie, pour en finir une fois pour toute avec une civilisation marchande, qui, selon lui, est en voie d'effondrement...
Le médiatique José Bové est un de ses disciples.
Denis Touret
source: Site de Denis Touret
Paru dans Libération en 1996
Fils unique d’un cheminot socialiste et anticlérical, Raoul Vaneigem a grandi dans la Belgique ouvrière d’après-guerre. Quand il croisait un curé, il imitait le cri du corbeau et se rendait chaque semaine aux rendez-vous des Faucons rouges, une organisation de jeunesse socialiste d’inspiration libertaire. De la guerre, il garde peu de souvenirs: surtout les exécutions de collabos à la Libération, et les récits a posteriori de son père, résistant actif qui faisait sauter avec ses camarades les wagons de marchandises, pour empêcher qu’ils servent aux déportations.
Après le lycée, Raoul Vaneigem fréquente l’Université Libre de Bruxelles où il fait des études de philologie romane. Ce champion du vieux français se retrouve professeur d’école normale dans la région de Bruxelles. Le communisme l’intéresse mais la lecture de Staline l’en détourne. Il se serait bien laissé séduire par le trotskisme s’il n’avait lu des documents sur l’écrasement des mutins de Cronstadt par Trotski. En 1960, il envoie des essais poétiques à Henri Lefèvre, philosophe alors influent, qui les transmet à un certain Guy Debord, agitateur lettriste qui vient de fonder l’Internationale situationniste. Les deux hommes se rencontrent: le contact est immédiat et réciproque.
Fin 1960, début 1961, des grèves dures éclatent en Belgique. À Bruxelles, Raoul Vaneigem pourfend le syndicalisme bureaucratique, imprime des tracts, et adhère aussitôt après à l’Internationale situationniste. Le groupe qui a des ramifications notamment dans les pays anglo-saxons, organise alors des conférences internationales mouvementées qui se terminent chaque fois par des exclusions, dans la tradition typiquement surréaliste, Vaneigem et Debord se retrouvent souvent dans des bistrots de Beersel, haut lieu de la Gueuze dans la banlieue bruxelloise, discutent et écrivent. Parfois, ces séances ont lieu jusque tard dans la nuit dans les cafés du Marais ou de la Contrescarpe, à Paris. Le mouvement situ prend alors de plus en plus d’importance.
Debord écrit La Société du spectacle, Vaneigem, Le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations. Mais chacun de son côté: ils ne s’en parlent pas. Les deux livres paraissent la même année, en 1967. Raoul Vaneigem raconte que son manuscrit avait été refusé partout mais qu’au lendemain des émeutes d’Amsterdam, Raymond Queneau, qui l’avait soutenu chez Gallimard, lui demanda de renvoyer immédiatement le texte: l’éditeur avait changé d’avis. Le Traité paraît, mais ce qui a alors le plus de succès n’est ni l’ouvrage de Debord ni celui de Vaneigem mais un troisième, tout aussi prémonitoire, De la misère en milieu étudiant écrit par Khayati, situ très actif de Strasbourg: le livre va servir de détonateur, repris d’université en université. À Nanterre il va contribuer à la naissance du mouvement des enragés où brille déjà un certain Daniel Cohn-Bendit.
Raoul Vaneigem passe mai 1968 à Paris, entre la Bourse et la rue Saint-Jacques où se sont regroupés tous les situationnistes. Au moment du reflux, beaucoup se replient en Belgique. Raoul Vaneigem, à ce moment-là, n’enseigne plus. En 1964, il a été suspendu pour avoir eu une aventure avec une de ses élèves: il a beau avoir été réintégré dans un autre lycée comme... professeur de morale, le cœur n’y est plus et il vit désormais de sa collaboration à de gros projets encyclopédiques. Raoul Vaneigem, qui est le père de quatre enfants, aura souvent du mal à joindre les deux bouts, mais il tient par-dessus tout à cette liberté totale que lui donne l’écriture. À la fin de 1968, une dernière réunion situationniste se tient à Venise: les exclusions et les démissions enflent comme un chant du cygne. Deux années plus tard, Raoul Vaneigem envoie sa lettre de démission à Guy Debord. Les deux hommes ne se reverront jamais: nous savions tous les deux que c’était la règle du jeu, assure aujourd’hui Vaneigem, mais il perce comme un regret. «Jamais le désespoir d’avoir à survivre au lieu de vivre n’a atteint dans le temps et dans l’espace existentiel et planétaire une tension aussi extrême. Jamais n’a été pressentie aussi universellement l’exigence de privilégier le vivant sur le totalitarisme de l’argent et de la bureaucratie financière», note Raoul Vaneigem en ouverture de son nouveau livre, Nous qui désirons sans fin, et il termine en disant: «Nous sommes les enfants d’un monde dévasté qui s’essaient à renaître dans un monde à créer. Apprendre à devenir humain est la seule radicalité.» D’une certaine manière, c’est ce qu’il disait déjà il y a trente ans, dans le Traité. Sur un socle de critique radicale du capitalisme marchand et dans un style à la fois lyrique et aphoristique, Raoul Vaneigem réécrit ainsi le même livre, avec des adaptations aux temps qui changent, mais sans que ceux-ci ne lui infligent de démenti.
Antoine de Gaudemar, Libération, 12 novembre 1996
Note de: Malicia "Entourée d'anars dès le plus jeune âge, j'ai vite trouvé dans la bibliothèque paternelle les ouvrages de Raoul Vaneigem. Ces lectures ont profondément marqué mon esprit et sans doute ancré cet "esprit libertaire" qui anime mes actes, cette hargne à prôner l'éducation libertaire."
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