"Aussi longtemps que l'homme ne pensera pas par lui-même et ne prendra pas les responsabilités lui incombant, il n'y aura pas de libération totale de la personne humaine."
Buenaventura Durruti
"Il est possible que nous perdions notre prochaine bataille au sens bourgeois du terme. Mais perdre une bataille ne doit jamais affecter un révolutionnaire parce qu'il se doit de savoir que l'arme sur laquelle il compte est toujours la lutte pour la cause en laquelle il croit. Pour un révolutionnaire, l'action permanente est le moteur social de l'histoire; c'est pourquoi le simple fait d'entamer un combat est déjà une victoire."
Buenaventura Durruti.
Se référant aux questions sociales et politiques actuelles, Federico Garcia Lorca a dit en une occasion qu'il n'y comprenait pas grand chose, mais qu'il était et serait toujours avec le peuple.
Il était l'ami des personnes les plus représentatives de la République, écrivains, professeurs, intellectuels, ils l'incorporèrent à l'oeuvre des "Missions Pédagogiques": le poète fonda et dirigea le Théâtre d'Etudiants "La Barraca", qui fit connaître Cervantes, Lope de Vega, Calderon... dans les lieux jusqu'alors les plus isolés, les plus abandonnés du pays.
L'inspiration essentielle de Garcia Lorca réside dans un sens exceptionnel de l'âme populaire et son plus haut talent en un art non moins extraordinaire pour transformer cette inspiration en une poésie pure qui occupe déjà un rang éminent dans notre littérature nationale, et qui s'est déjà rendue fameuse dans l'ambiance internationale de la langue espagnole.
Voilà pourquoi Garcia Lorca était arrivé à être considéré comme le grand poète de la nation.
Telle était sa signification, connue mais non comprise par ceux qui l'ont fusillé; la cause non anecdotique de sa mort.
La République n'a pas besoin de revendiquer le grand poète mais elle a cru de son devoir de lui rendre hommage en cette Exposition des Arts et Techniques dans la Vie Moderne.
Un hommage d'admiration au créateur de formes enracinées pour toujours dans la mémoire et les sentiments de tous, un hommage douloureux et plein d'affection à celui qui fut l'ami de nous tous.
La voix du peuple invoque spontanément la nuit, la lune, la mer. Le peuple éternel vit dans la familiarité des éléments éternels: c'est à eux qu'il songe dès qu'il veut chanter, c'est à eux qu'il compare la force et la durée de ses amours. La voix de Federico Garcia Lorca, dès son éveil, se fit voix du peuple. Tout de suite elle eut cette fraicheur violente et miraculeuse. Tout de suite elle emporta dans son orbe la nuit la lune et la mer. Ce que les balles fascistes ont frappé dans cette gorge et dans ce coeur est autre chose que la simple vie d'un ennemi: c'était une des sources mêmes, une des jaillissantes fontaines de l'émotion universelle.
Par Garcia Lorca, l'Espagne se faisait univers, comme elle se fait univers par le geste de ses danseuses gitanes et le chant de ses chanteurs populaires et par le génie de son peuple éternel, une des races les plus profondes et les plus nobles du monde. Toucher à Garcia Lorca, rompre cet hymne vivant, cette jeunesse et cet enivrement de rossignol, ce fut une offense atroce à tout ce qui, dans ce coin de terre, est nature, floraison et beauté. Ce fut injurier la vigne et l'olivier, l'oeillet et le jasmin, frapper à mort la nuit, la lune, la mer, jeter le plus insolent défi à ces passions que le peuple porte en lui et qui lui paraissent à ce point sacrées qu'il ne peut les égaler qu'aux éléments éternels. Il ne peut plus y avoir de poésie au monde tant que ce cadavre de poète n'aura pas été vengé.
Jean Cassou
"Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu'il n'en faut !"
Le philosophe basque Miguel de Unamuno était recteur de l'Université de Salamanque quand éclata la rébellion militaire en juillet 1936. D'abord favorable au mouvement phalangiste, l'opinion d'Unamuno évolua au cours des premiers mois. Il prit en horreur, selon ses propres termes, "le tour que prenait cette guerre civile, vraiment horrible, du fait d'une maladie mentale collective, une épidémie de folie, avec un fond pathologique". Le 12 octobre 1936, "Jour de la Race", une cérémonie eut lieu dans le grand amphithéâtre de l'Université de Salamanque, en zone nationaliste. Voici le récit qu'en fait l'historien Hugh Thomas dans "La Guerre d'Espagne" (Ed. R. Laffont):
Il y avait là, le Docteur Pla y Deniel, évêque de Salamanque, et le général Millan Astray, le fondateur de la Légion Etrangère, qui était à l'époque un conseiller très écouté de Franco, même si à titre non officiel. Son bandeau noir sur l'oeil, son bras unique, ses doigts mutilés, faisaient de lui un héros du moment; quant au fauteuil de la présidence, il était occupé par Unamuno, le recteur de l'Université. Cette réunion se tenait à moins d'une centaine de mètres du quartier général de Franco, installé depuis peu dans le palais épiscopal de Salamanque, sur l'invitation du prélat. La cérémonie d'ouverture fut suivie de discours (...). Au fond de l'amphithéâtre, quelqu'un lança la devise de la Légion Etrangère: Viva la Muerte ! Alors, Millan Astray cria son habituel mot d'ordre pour exciter la populace: "Espagne !". Un certain nombre de gens répondirent: "Une !". Il reprit: "Espagne !". "Grande !" fit en choeur l'assistance. Mais, quand Millan Astray poussa son dernier "Espagne !", ses gardes du corps hurlèrent "Libre !". Quelques phalangistes en chemises bleues firent le salut fasciste devant la photographie sépia de Franco, accrochée au dais au-dessus de l'estrade. Tous les yeux étaient maintenant fixés sur Unamuno, qui, ce n'était un mystère pour personne, haïssait Millan Astray, et qui se leva pour prononcer le discours de clôture. Il déclara: "Vous attendez tous ce que je vais dire. Vous me connaissez et savez que je ne peux garder le silence. Il y a des circonstances où se taire, c'est mentir. Car le silence peut être interprété comme un acquiescement. Je voudrais ajouter quelque chose au discours - si l'on peut ainsi l'appeler - du professeur Maldonado. Ne parlons pas de l'affront personnel que m'a fait sa violente vitupération contre les Basques et les Catalans. Je suis moi-même né à Bilbao. L'évêque (Unamuno désigna le prélat tremblant assis près de lui), que cela lui plaise ou non, est un catalan de Barcelone."
"Je viens d'entendre un cri nécrophile et insensé: Vive la Mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l'irritation de ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire en ma qualité d'expert, que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant. Le général Millan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantes l'était aussi. Malheureusement, il y a aujourd'hui en Espagne, beaucoup trop d'infirmes. Et il y en aura bientôt encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide. Je souffre à la pensée que le général Millan Astray pourrait établir les bases d'une psychologie de masse. Un infirme qui n'a pas la grandeur spirituelle d'un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu'il peut faire subir autour de lui." A ces mots Millan Astray n'y tint plus. "Mort aux intellectuels, s'écria-t-il, viva la muerte !". Une clameur l'assura du soutien des phalangistes (...). "A bas les intellectuels hypocrites ! Traîtres !" s'exclama José Maria Perman (...). Unamuno poursuivit: "Cette université est le temple de l'intelligence. Et je suis son grand prêtre. C'est vous qui profanez cette enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous possédez plus de force brutale qu'il n'en faut. Mais vous ne convaincrez pas. Car, pour convaincre, il faudrait que vous ayez des arguments. Or, pour cela, il vous faudrait avoir ce qui vous manque: la Raison et le Droit avec vous. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l'Espagne. J'ai terminé." Il y eut un long silence. Autour de la tribune, des légionnaires menaçants commencèrent à se resserrer autour de Millan Astray. Son garde du corps braqua son fusil-mitrailleur sur Unamuno. C'est alors que la femme de Franco, Dona Carmen, vint au-devant d'Unamuno et de Millan Astray, et pria le recteur de lui donner le bras, ce qu'il fit, et ensemble, ils se retirèrent discrètement. Ce devait cependant être l'ultime allocution publique d'Unamuno. (...)
Le conseil de l'Université "demanda" et obtint sa révocation du rectorat. Unamuno mourut le coeur brisé, le dernier jour de 1936.
Miguel de Unamuno
Aux Brigades Internationales
Vous venez de très loin... Pourtant, cette distance
Qu’est-elle pour votre sang, qui chante sans frontières ?
Nécessaire, la mort chaque jour vous appelle
Peu importe la ville ou le champ ou la route.
*
De ce pays, de l’autre, du grand, du petit
De celui dont on voit à peine le ton pâle sur la carte,
Avec les racines communes d’un rêve commun,
Anonymes — rien d’autre — en parlant vous êtes venus.
*
Vous ne connaissez même pas la couleur de ces murs
Que votre parole donnée, infranchissable, fortifie.
Ce sol qui vous enterre, vous le défendez, fermes,
A coups de feu avec la mort en tenue de bataille.
*
Restez: ainsi l’exigent les arbres, les plaines,
Les minuscules feux de cette clarté qui ravive
Un unanime sentiment qui agite la mer:
Frères ! Madrid à votre nom grandit et s’illumine.
*
Rafael Alberti
Généraux
Traîtres:
Regardez ma maison morte
Regardez l'Espagne blessée.
Mais de chaque maison sort un métal ardent
En guise de fleurs,
Mais de chaque blessure de l'Espagne
Sort l'Espagne,
Mais de chaque enfant mort sort un fusil avec des yeux,
Mais de chaque crime naissent des balles
Qui trouveront un jour la place
De votre coeur.
*
Pablo Neruda
Extrait de "Expliquons-nous" Espana en el corazon, 1936
On va fusiller
Un homme dont les bras sont liés..
Quatre soldats sont là
Pour tirer.
Ce sont quatre soldats
Muets,
Ils sont ligotés,
Comme l'homme ligoté qu'ils s'apprêtent
A tuer.
Peux-tu t'échapper ?
Je ne peux pas courir !
Ca y est, ils vont tirer !
Qu' allons-nous faire !
Peut-être les fusils ne sont-ils pas chargés...
De six balles de plomb féroce !
Peut-être ces soldats ne vont-ils pas tirer !
Quel monumental imbécile tu fais !
Ils ont tiré
(Comment ont-ils pu tirer ?)
Ils ont tué.
(Comment purent-ils tuer ?)
C'était quatre soldats
Muets,
Un bel officier
Leur fit signe en abaissant son sabre;
C'était quatre soldats
Liés,
Tout comme l'homme
Que tous quatre ont tué.
*
Nicolas Guillen
Ils ne passeront pas !
*
Là-bas s'en vont les miliciens
Au front ils montent avec courage
Donner leurs vies, ils vont chantant
Pour que ne triomphe Franco le félon.
Dans le ciel vont les fascistes
Leurs bombes volantes peuvent détruire
Notre belle cité capitale
Mais à Madrid ... ils ne passeront pas !
*
Ils tuent femmes, enfants et vieillards
Qui vont par les rues.
Voilà l'exploit des fascistes
Qu'il faut graver dans l'histoire.
Si le sang des héros irrigue les champs
De belles semences germeront
Le canon rugit, la terre tremble
Mais à Madrid ... ils ne passeront pas !
*
Leopoldo González
Octobre 1936, les troupes fascistes menacent Madrid. "No pasaran !", l'appel de la Pasionaria donne du courage aux défenseurs de la République.
Si la balle me frappe,
si ma vie s'en va,
Descendez-moi, silencieux
A la terre.
Laissez les mots,
Inutile de parler,
Celui qui est tombé
N'est pas un héros.
Il forge des temps
Futurs,
Il désirait la paix,
Pas la guerre.
Si la balle me frappe,
Si ma vie s'en va,
Descendez-moi, silencieux
A la terre.
*
L'Adieu - Chanson des Brigades Internationales - Musique: Bela Reinitz
Nous sommes les tristes réfugiés
Qui arrivons d'Espagne
Après avoir tant marché
Nous avons passé la frontière
A pied par la route
Avec tout notre trousseau
Couvertures, besaces et valises
Trois boîtes de conserve
Un peu de notre humour
Voilà ce que nous avons pu sauver
Après avoir tant lutté
Contre le fascisme là-bas
Et au camp d'Argelès-sur-Mer
On nous enferme sans manger
Et songer qu'il y a trois ans
L'Espagne toute entière
Etait une nation heureuse
Libre et ouvrière
La nourriture abondait
Sans parler des boissons
Du tabac et du papier
Il y avait beaucoup de distractions
Pour égayer les coeurs
Et des femmes à volonté
Aujourd'hui, même chier nous ne pouvons
Sans que s'approche un Mohamed
On nous traite comme des condamnés
Et les soldats nous disent: "Allez, allez !"
*
Chanson du camp d'Argelès sur Mer
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