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"La Révolution ne peut pas être restreinte à un seul pays: elle est obligée, sous peine de mort, d'entraîner dans son mouvement, sinon l'univers tout entier, du moins une partie considérable des pays civilisés. En effet, aucun pays ne peut, aujourd'hui, se suffire à lui-même; les relations internationales sont une nécessité de la production et de la consommation, et elles ne sauraient être interrompues."

James Guillaume

James Guillaume

James Guillaume est né le 16 février 1844, à Londres. Son père, Suisse de Neufchâtel, s’était fait naturaliser anglais; sa mère était française. Sa famille paternelle habitait Fleurier, dans le Val-De-Travers. Son grand-père y avait fondé vers 1815 une maison d’horlogerie avec une succursale à Londres. Il était républicain, et il avait dû se réfugier un an ou deux dans le canton de Vaud à la suite des émeutes de 1831. Le père de James Guillaume vint à Londres à vingt ans, bon horloger déjà, pour remplacer son oncle à la direction de la succursale. Ce n’était pas un homme ordinaire, et la civilisation l’intéressait davantage que le commerce des montres. Il ne se contenta pas d’apprendre, à ses heures de loisirs, et l’allemand et l’espagnol, mais il étudia aussi les sciences naturelles, qui l’intéressèrent particulièrement, et la philosophie. Il se maria en 1843, avec une jeune fille très cultivée, qui était d’une famille de musiciens.

Portrait de James Guillaume

En 1848, la République ayant été proclamée à Neufchâtel, le père de James Guillaume, ardent républicain lui aussi, revint au pays. Il fut bientôt nommé juge, puis préfet du Val-De-Travers, et à partir de ce moment ne s’occupa plus que des affaires publiques. Elu conseiller d’Etat en 1853, il fut réélu constamment pendant trente-cinq ans.

James Guillaume avait donc quatre ans lorsqu’il arriva en Suisse. Il entra au collège latin à neuf ans et demi; à seize ans, il passa dans les auditoires, qu’on appelle aujourd’hui l’Académie, et il y resta jusqu’en 1862. Elève assez indiscipliné, il avait souvent maille à partir avec les autorités scolaires, qui étaient royalistes et religieuses. Mais, s’il était mal noté pendant l’année à cause de ses allures indépendantes, il se rattrapait aux examens, où il était toujours le premier. Ce qui importe dans sa vie d’écolier, ce n’est pas ce qu’il a fait en classe-il n’écoutait pas ses maîtres, il n’avait aucune confiance en eux-, c’est ce qu’il a voulu apprendre seul et ce qui fermentait dans sa tête. Il lut toute la bibliothèque de son père, se passionnant pour l’Antiquité, pour la Révolution française, pour la philosophie et particulièrement pour Spinoza, pour la poésie depuis Homère et Shakespeare jusqu’à Goethe et à Byron, pour Rabelais enfin, Molière et Voltaire.

Les sciences naturelles, astronomie, géologie, entomologie, l’occupaient aussi beaucoup. Il se sentait poète et musicien: il a écrit des milliers de vers lyriques, composé des drames et des romans, entrepris un opéra et un oratorio. La politique ne l’intéressait pas moins. La lutte entre républicains et royalistes était acharnée à Neufchâtel. Dés ce temps, l’histoire de la Révolution fascinait Guillaume, et ses héros étaient les montagnards: Marat, autre Neuchâtelois, Robespierre, Saint-Just.

Guillaume se rendit à Zurich en septembre 1862: il devait étudier la philosophie, compléter sa culture, et se préparer au professorat des langues anciennes. Il entra au Laboratoire philologique et pédagogique dirigé par Köchly- Köchly et l’esthéticien Vischer ont été les seuls de ses professeurs que le jeune anti-autoritaire ait pris au sérieux, et encore ! Guillaume appris à Zurich à connaître le génie allemand, dans ses poètes et ses philosophes. Il s’y imprégna aussi des lettres grecques. C’est à Zurich qu’il commença de traduire Les Gens DE Sedwyla, de Gottfried Keller, romancier suisse, mais excellent écrivain allemand. Guillaume fut le premier qui mit Keller en français, son ouvrage parut en 1864. Le socialisme n’existait guère pour lui encore. Un camarade un peu plus jeune lui ayant confié une admiration enthousiaste pour Proudhon, Guillaume répondit que Proudhon était un sophiste.

Au printemps de 1864, Guillaume fut obligé de retourner à Neuchâtel. Il du renoncer, plein de regrets, à un voyage d’études qu’il avait compté faire à Paris. Il passa en fin d’année l’examen du professorat des écoles industrielles et reçut un poste au Collège de Locle. (…) Réfléchissez qu’il n’est pas encore socialiste, et qu’il n’a vécu jusqu’ici que d’étude et parmi les livres. Le voilà transplanté au milieu du peuple ouvrier. Il regarde, son cœur s’émeut, sa raison s’irrite. Il avait la passion du vrai, elle anime en lui la passion du juste. La vanité des connaissances classiques le frappe, il hausse les épaules en songeant à ses anciens plans d’avenir. Poète il renonce à chanter, il écoute les cris de la poésie vivante. Historien, il se demande si la Révolution est achevée, ou même si elle a commencé. Pour que sa vie encore vaille d’être vécue, il veut la consacrer à l’instruction populaire du peuple: et pour commencer, il organise des cours du soir pour les apprentis. Il continue à lire toutes sortes d’auteurs: Feuerbach, Darwin, Fourier, Louis Blanc, Proudhon. Et, peu à peu, des conceptions nouvelles s’élaborent dans sa tête. Savant et philosophe, il n’avait pu concevoir l’égalité précédemment qu’à la façon de Robespierre et de Louis Blanc: l’homme ayant une âme, l’égalité de toutes les âmes allait de soi. Mais comment concilier l’égalité avec le darwinisme, avec la descendance animale, avec la lutte pour la vie ? Et la morale, que devenait-elle sans le libre arbitre ? Ces questions le tourmentèrent longtemps: lorsque la négation du libre arbitre métaphysique se fut imposée enfin à lui, il se trouva tranquille et sur un terrain solide.

Pourtant sa pensée manque de centre: et le socialisme ne s’est pas encore précisé au cœur du professeur et du métaphysicien. Le mouvement coopératif français touche la Suisse: Et voilà qui doit aviver l’intérêt des cours du soir. En 1865, une section de l’Internationale est établie à La Chaux-de-Fonds: un peuple qui s’aide mérite donc qu’on l’aide. Restait à le rencontrer tout vif, dévouement et patience, sacrifice de la vie et de la mort: ce fut l’image que Guillaume admira et chérit en Constant Meuron, le vétéran des émeutes neuchâteloises, le révolutionnaire et le républicain qui n’avait jamais rien su que la Révolution et la république.

Dés lors, Guillaume est formé: il veut agir, il sait pourquoi agir. Comment, il hésite encore. Il songe à se faire instituteur dans un village, pour être plus prés du peuple; puis à se faire typographe, ainsi que Constant Meuron s’était fait guillocheur. On le dissuada de l’un et de l’autre, en lui démontrant que s’il se déclassait, il perdrait presque toute l’influence utile qu’il pourrait exercer.

A l’automne de 1866, Constant Meuron et James Guillaume fondèrent la section de l’Internationale du Locle, et Guillaume se rendit au congrès de Genève.

Jusque là, il s’était consacré à l’éducation générale des ouvriers, le plus souvent par des conférences d’histoire(qui ont été imprimées depuis), mais aussi par des essais d’organisation coopérative de crédit et de consommation. Il participait activement d’ailleurs au mouvement politique et parlementaire, mais il en vint bientôt, ainsi que la plupart des Internationaux du Jura, à la conviction que la classe ouvrière n’avait rien à y gagner. Le congrès de l’Internationale à Lausanne, le congrès de la Ligue de la paix et de la liberté à Genève, tenu en 1867, modifièrent profondément la pensée de James Guillaume: c’est là en effet qu’il prit contact avec des révolutionnaires de toute l’Europe, et que la foi lui vint à la Révolution sociale universelle.

Il était à ce moment de son développement quand il fit, en 1969, la connaissance de Bakounine, lors de la fondation de la Fédération romande. Leurs vues étaient tout à fait analogues: le rêve d’une société sans Etat, où il n’y aurait plus ni gouvernement ni constitution, où tous les hommes seraient libres et égaux, s’était formé en Guillaume, par développement intérieur et par expérience extérieure, avant qu’il ne rencontrât Bakounine. Et pour chacun d’eux cependant se fut une grande chose que de découvrir l’autre.

«Je dois à Bakounine- écrit Guillaume-, au point de vue moral, ceci: auparavant j’étais stoïcien, préoccupé du développement moral de ma personnalité, m’efforçant de conformer ma vie à un idéal; sous l’influence de Bakounine, je renonçai à cette préoccupation personnelle, individuelle, et je conçus qu’il valait mieux remplacer l’effort vers la perfection morale par une chose plus humaine, plus sociale: Renonciation à l’action purement individuelle et résolution de me consacrer à l’action collective, en cherchant la base et la garantie de la moralité dans la conscience collective d’hommes étroitement unis pour travailler à une œuvre commune de propagande et de révolution.»

On sait qu’il s’y est mis. De 1866 à 1878, Guillaume ne vécut que pour l’Internationale. Il se maria en 1868 avec Elise Golay. Donnons un souvenir respectueux à la vaillante jeune fille, qui mit sa main dans celle de l’agitateur et du persécuté. Dés 1869, en effet, Guillaume dut renoncer à son professorat de Locle, étant entré en conflit avec les autorités pédagogiques à cause de son activité révolutionnaire. Il devint typographe et le resta jusqu’en 1872. Conter sa vie entre 1866 et 1878 serait conter l’histoire de l’Internationale: c’est pourquoi ses souvenirs en ont composé une. Il fut l’un des orateurs les plus zélés de cette gauche, constituée au congrès de Bâle, et qui se défit avec la séparation des autoritaires et des anti-autoritaires au fameux congrès de La Haye. Pour le développement des idées de Guillaume, ses capacités personnelles, intellectuelles et morales, mises à part, on ne saurait attacher trop d’importance au bonheur qu’il a eu de vivre et d’agir avec une classe ouvrière d’une extraordinaire activité spirituelle. Il est difficile de distinguer ce que Guillaume a donné à ses camarades, et ce qu’il a reçu d’eux. Les militants jurassiens de cette époque s’étaient vraiment confondus en une vaste communauté spirituelle: on y sentait en commun, on y pensait en commun, on y agissait en commun. Point de meneurs, point de menés: rien que des hommes à l’initiative plus ou moins décidée, aux dons naturels plus ou moins riches. Mais où commence le travail de l’un, où celui de l’autre, voilà ce qu’on se donnerait en vain la peine de chercher.

Guillaume devint donc l’émanation intellectuelle d’une collectivité. (…) C’est là, dans le Jura, que les horlogers et Guillaume ensemble produisirent les idées qu’une génération nouvelle devait retrouver et rebaptiser sous le nom de syndicalisme révolutionnaire.

On pouvait déjà, dés 1870, voir s’opposer clairement dans la Suisse occidentale les deux tendances qu’on appelle aujourd’hui sociale-démocratique et syndicaliste révolutionnaire. En 1870, au Congrès de la Fédération romande, à La Chaux-de-Fonds, eut lieu la première scission: là s’accomplit en petit ce qui devait s’accomplir en grand en 1872. Guillaume rédigeait alors l’organe des «collectivistes» (syndicalistes révolutionnaires), La Solidarité, qui dura jusqu’après la Commune et la crise qui s’ensuivit parmi les Jurassiens. Plus tard, il fut rédacteur du Bulletin, qui remplaça cette Solidarité.

La Commune massacrée, le combat des autoritaires et des anti-autoritaires devint dans l’Internationale plus aigu que jamais, Marx attaque les anti-autoritaires et tout spécialement les Jurassiens, à la conférence de Londres. La conséquence fut qu’une entente plus étroite rapprocha tous les éléments anti-autoritaires, et que les hostilités s’exaspérèrent. On sait que Bakounine et Guillaume furent exclus de l’Internationale au congrès de La Haye, en 1872, Marx et ses compagnons ayant cru se débarrasser ainsi de l’esprit des anti-autoritaires. Ce n’est pas ici le lieu de parler des moyens auxquels Marx recourut pour parvenir à ses fins: qu’on en lise le détail dans L’Internationale de Guillaume.

Dés avant La Haye, Guillaume s’était toujours tenu aux premiers rangs, mais, après le Congrès, il devient tout à fait impossible de se représenter le développement ultérieur de l’Internationale sans lui.

L’opposition contre Marx était très hétérogène: et pour la concentrer et la maintenir, un esprit compréhensif, capable d’apprécier beaucoup d’individualités diverses, était nécessaire, qui lui rendit possible un travail commun. Tel est le rôle que Guillaume a compris et rempli d’une façon merveilleuse. Ce qu’il y a de plus rare parmi les hommes, d’une part qu’ils aient par eux-mêmes des idées claires et fermes, d’autre part qu’ils sachent entrer dans les idées d’hommes différents d’eux-mêmes et les estimer à leur valeur, voilà ce qui caractérisait Guillaume, et voilà pourquoi il a tant agi sans les combats spirituels de l’Internationale. On sent en effet dans tout ce qu’il dit et dans tout ce qu’il écrit une personnalité morale éminente, également libre et du fanatisme et de l’électisme.

James Guillaume mourut le 20 novembre 1916, et fut inhumé à Paris, au cimetière du Montparnasse.

Fritz Brupbacher,

Militant socialiste libertaire et antimilitariste suisse, ami de James Guillaume

Naissance de l'extrême gauche

"L'extrême-gauche est un terme générique qui englobe divers courants du Mouvement ouvrier, anarchistes, anarcho-syndicalistes ou socialistes de gauche, variant au gré des époques historiques. [...]

La tradition de l'extrême-gauche remonte au Socialisme libertaire et à l'Anarchisme de la Fédération jurassienne, membre de la Ière Interationale. Il existe une filiation entre James Guillaume, animateur de cette dernière, le médecin du peuple zurichois Fritz Brupbacher, et l'anarcho-syndicalisme suisse romand. Après 1900, un courant d'extrême-gauche fortement imprégné d'anarchisme, influencé par le mouvement syndicaliste révolutionnaire français, se manifesta en effet au sein de la Fédération des unions ouvrières de la Suisse romande; s'il disparut avant 1914, ses idées perdurèrent grâce au Réveil, publication anarchiste éditée par Louis Bertoni, et à son cercle de militants."

Dictionnaire historique de la Suisse


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