"Lecteur, rassurez-vous: je ne suis point un agent de discorde, un boute feu de sédition. J'anticipe de quelques jours sur l'histoire; j'expose une vérité dont nous tâchons en vain d'arrêter le dégagement; j'écris le préambule de notre future constitution. Ce serait le fer conjurateur de la foudre que cette définition qui vous paraît blasphématoire, la propriété, c'est le vol, si nos préoccupations nous permettaient de l'entendre; mais que d'intérêts, que de préjugés s'y opposent!"
Pierre Joseph Proudhon
Père de l’autogestion, Père de l’anarchisme, Père du socialisme français, Père de la dialectique moderne, Père du fédéralisme intégral...
Pierre-Joseph Proudhon est né le 15 janvier 1809 à Besançon. Son père est ouvrier tonnelier et sa mère cuisinière.
Gràce à une bourse il fait des études secondaires jusqu'à l'âge de 17 ans mais doit quitter le collège royal de Besançon pour devenir ouvrier typographe. Autodidacte il passe en 1838 le baccalauréat et obtient une bourse pour suivre les cours du Collège de France et de l'Ecole des Arts et Métiers.
En 1839 il publie sont premier ouvrage: De la Célébration du dimanche. Sa bourse est supprimée en 1841 après la publication en 1840 de son deuxième ouvrage qui fait scandale: Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement. Après la publication en 1841 de l'Avertissement aux propriétaires (Fédération anarchiste - Groupe Fresnes - Antony, 1979) il est traduit devant la Cour d'Assises du Doubs qui l'acquitte.
Il devient alors, gràce à des amis de collège, fondé de pouvoir dans une entreprise de transports de Lyon et le restera cinq ans. Pendant cette période il rencontre à Paris Karl Marx qui voudrait faire de lui, sous sa direction, le représentant d'un organisme de propagande internationale. La rupture entre les deux hommes a lieu en mai 1845. Proudhon publie à cette époque La Création de l'Ordre dans l'Humanité (1843) et Système des Contradictions économiques, la Philosophie de la misère (1846) ( Marx fait alors la critique de l'ouvrage dans Misère de la Philosophie (1847).
En 1847 Proudhon vient s'installer à Paris où il essaie de vivre en faisant du journalisme. Il est élu député d'extrême- gauche en 1848 et doit faire face à l'hostilité de la quasi totalité de l'Assemblée nationale. Celle-ci lui inflige un blâme motivé par ses déclarations révolutionnaires par 691 voix sur 693 votants.
En 1849 il est condamné à trois ans de prison pour avoir dans son journal "La voix du Peuple" violemment attaqué Louis Napoléon Bonaparte. En prison de juin 1849 à juin 1852 il écrit l'Idée générale de la Révolution au XIXème siècle (1851) ( Fédération anarchiste - Groupe Fresnes - Antony, 1979) et La Philosophie du Progrès (1853).
Après la publication en 1858 de son ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise (quatre volumes, Fayard, Paris, 1989, 1990) il est de nouveau condamné à la prison et doit s'exiler en Belgique, où il écrit La Guerre et la Paix (1861). Il est amnistié en 1862.
Avant de mourir d'épuisement en janvier 1865 Proudhon écrit encore trois ouvrages, Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la Révolution (1863), De la Capacité politique des Classes ouvrières (1865) ( Ed. du Trident, Paris, 1989), La Théorie de la Propriété (posthume 1866).
Au total les oeuvres de Proudhon comprennent plus de quarante volumes représentant près de cinquante tomes. Elles ont été rééditées entre 1923 et 1959 par les Editions Marcel Rivière à Paris (diffusion Sirey) et reproduites en fac-similé par les éditions Slatkine en 15 volumes et 19 tomes en 1982.
Claude Faber. «L'anarchie»
Claude Faber, journaliste-écrivain, est l’un des membres fondateurs du Tactikollectif, association d’actions politiques et culturelles. Il est l’auteur d’un ouvrage sur Armand Gatti (la poésie de l’étoile) de recueils de poésie et consacre plusieurs travaux d’écriture à l’anarchie.
Né en 1809 à Besançon, Proudhon connaît une jeunesse pauvre et souvent misérable. A l'âge de dix-huit ans il se place comme prote dans sa ville natale; mais le chômage lui fait perdre peu de temps après cette place grâce à laquelle il faisait vivre sa famille. Après avoir passé à l'âge de vingt-neuf ans le baccalauréat, il postule auprès de l'académie de Besançon la pension Suard. Il l'obtient et part en 1838 pour Paris.
C'est avec l'ardeur d'un néophyte qu'il se jette dans les études de tout genre. Mais c'est surtout l'économie politique qui retient son intérêt. Après avoir publié dès 1839 un mémoire intitulé De l'Utilité de la célébration du dimanche, sujet qui avait été mis au concours par l"académie de Besançon, il fait paraître en 1840 une brochure qui va le faire connaître du grand public: elle porte le titre significatif: Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement, et donne la réponse non moins significative: La Propriété, c'est le vol. Cette phrase qui est bien moins explosive quand on la replace dans son contexte, lui assure la célébrité en même temps qu'elle le classe définitivement parmi les ennemis de la Société. Qu'il le veuille ou non, Proudhon sera désormais prisonnier de cette formule.
Copropriétaire d'une petite imprimerie, Proudhon se voit de nouveau en butte à des soucis pécuniaires lorsque la vente de celle-ci se solde par un déficit de 7000 francs. Il est contraint d'accepter en 1843 un poste de commis à Lyon chez un ami d'enfance. La même année paraît son premier grand ouvrage De la création de l'ordre dans l'humanité. Comme les affaires de sa maison l'appellent souvent à Paris, Proudhon peut continuer d'y maintenir des contacts intellectuels. C'est en 1844 qu'il y fait la connaissance de réfugiés allemands, en particulier de Karl Marx. En 1846, il publie un nouvel ouvrage en deux volumes intitulé Systèmes des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. On connaît la critique de Karl MARX dont le titre spirituel Misère de la Philosophie ne suffit pas pour en excuser la méchanceté.
En 1846, Proudhon se fixe de nouveau à Paris. Il y assiste à la Révolution de 48 dont les idées directrices ne concordent guère avec les siennes. Toutefois, le 4 juin 1848, il est élu député par soixante-dix-sept mille voix. C'est à la suite d'un discours prononcé à l'Assemblée nationale dans lequel il exalte le peuple victime de la bourgeoisie, qu'il soulève l'indignation générale: Proudhon sera dorénavant "L'Homme Terreur". A la suite de ses attaques contre le Prince-Président, il est condamné en 1849 à trois ans de prison et 3.000 francs d'amende. Il s'enfuit en Belgique, mais revient bientôt en France poussé par le désir de se marier. C'est en effet dans la prison de Sainte-Pélagie où il est écroué, qu'il épouse Euphrasie Piégard, ouvrière modeste mais femme combien dévoué qui procurera au rude lutteur les joies profondes d'une vie familiale dont le célèbre tableau de Gustave Courbet: Proudhon et ses filles donne le témoignage le plus touchant. C'est en prison également que Proudhon rédige ses Confessions d'un révolutionnaire, chef-d'oeuvre littéraire s'il faut en croire le jugement de Sainte-Beuve.
Libéré en 1852, Proudhon s'adresse au Prince-Président par La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat et lui demande de réaliser ses idées sociales. En 1858, à la suite des attaques dont il avait été l'objet de la part de l'archevêque de Besançon, Proudhon s'en prend à l'Eglise dans l'ouvrage De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. Trois ans de prison et 4.000 francs d'amende sanctionnent cet "ouvrage à la religion et à la morale". Proudhon se réfugie de nouveau à Bruxelles où il reste jusqu'en 1862. Amnistié par une décision impériale, il rentre à Paris où, épuisé prématurément par un labeur acharné dont les derniers produits furent La Guerre et la Paix (1861), Du Principe fédératif et de l'unité en Italie (1863), il meurt en 1864.
Source: l'Anarchisme par Henri Arvon (collection Que sais-je?)
Paysan de souche et ouvrier de condition, manuel d’origine et intellectuel d’accession, praticien par profession et théoricien par vocation, pragmatique par tempérament et moraliste par caractère, économiste et sociologue par observation, politique et éducateur par induction, Proudhon apparaît comme un microcosme du peuple français. Sa naissance et sa vie revêtent par elles-mêmes une double et même signification historique: l’avènement du prolétaire à l’intelligence de sa condition et de son émancipation, l’émergence de la société industrielle dans sa dimension planétaire.
Dans une œuvre géniale, au foisonnement déconcertant, mais d’une cohérence interne rigoureuse, tous les sujets et les problèmes de l’humanité sont abordés avec un sens surprenant de la projection et de la prospective:
"Je sais ce que c’est que la misère, écrit Proudhon. J’y ai vécu. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir."
Une telle vie aurait pu faire un aigri. Une formidable santé physique et morale, une prodigieuse intelligence, un tempérament résolument pragmatique en firent un réaliste. Proudhon décide de consacrer sa vie "à l’émancipation de ses frères et compagnons" (lettre à l’académie de Besançon), et, face au monde établi, il se dresse comme "un aventurier de la pensée et de la science".
Science et liberté, socialisme scientifique et socialisme libéral, libéral car scientifique, et pluraliste parce que libéral: telle est l’originalité de la pensée de Proudhon, par rapport aux socialistes utopiques de son siècle et aux conséquences dogmatiques de la pensée scientifique de Marx.
"La souveraineté de la volonté cède devant la souveraineté de la raison, et finira par s’anéantir dans un socialisme scientifique." "La liberté est anarchie parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté mais seulement l’autorité de la loi [...]. La substitution de la loi scientifique à la volonté [...] est, après la propriété, l’élément le plus puissant de l’histoire."
Proudhon écrit ces lignes en 1840 (Premier Mémoire sur la propriété).
Ce socialisme scientifique se fonde sur "une science de la société méthodiquement découverte et rigoureusement appliquée". "La société produit les lois et les matériaux de son expérience." Aussi la science sociale et le socialisme scientifique sont-ils, corrélativement, auto découverte et auto-application par la société réelle des lois inhérentes à son développement. "La science sociale est l’accord de la raison et de la pratique sociale" (Contradictions économiques, 1846); leur séparation est donc la cause de toutes les utopies et de toutes les aliénations:
"Je proteste contre la société actuelle et je cherche la science. À ce double titre je suis socialiste (Voix du peuple, 4 déc. 1848)"
La même logique qui transforme le socialisme critique en socialisme scientifique conduit celui-ci à être un socialisme libéral. Pour éliminer l’arbitraire capitaliste, le socialisme tend à une collectivisation sociale.
Parallèlement, pour supprimer l’arbitraire étatique, il amène une libéralisation sociale. C’est à la société tout entière s’autogérant et s’auto-administrant qu’il appartient de préparer et d’instaurer cette "révolution permanente" (Toast à la révolution), cet évolutionnisme révolutionnaire, et d’inférer du pluralisme organique social un pluralisme organisateur.
La clé de la pensée proudhonienne ne réside pas dans un apriorisme intellectuel, un dogme métaphysique, mais dans une théorisation fondée sur l’observation scientifique: le pluralisme. En effet, "le monde moral (social) et le monde physique reposent sur une pluralité d’éléments; et c’est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie, le mouvement de l’univers" la possibilité de la liberté pour l’homme et la société.
"Le problème consiste non à trouver leur fusion, ce qui serait la mort, mais leur équilibre sans cesse instable, variable comme le développement des sociétés (Théorie de la propriété, 1865)."
L’antagonisme autonomiste et l’équilibration solidariste sont "la condition même de l’existence": sans opposition, pas de vie, pas de liberté; sans composition, pas de survie, pas d’ordre. Le pluralisme est donc l’axiome de l’univers; l’antagonisme et l’équilibration, sa loi et sa contre-loi (La Guerre et la paix, 1861). Le monde, la société sont pluralistes. Leur unité est une unité d’opposition-composition, une union d’éléments diversifiés, autonomes et solidaires, en conflit et en concours.
De ce pluralisme physique et sociologique effectif, Proudhon induit un pluralisme social efficient.
Extrait de l'Encyclopédie Universalis
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