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"L'anarchie n'est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris dans son acception "absence de gouvernement", de "société sans chefs", est d'origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon."

D'ailleurs qu'importent les mots ? Il y eut des "acrates" avant les anarchistes, et les acrates n'avaient pas encore imaginé leur nom de formation savante que d'innombrables générations s'étaient succédées. De tout temps il y eu des hommes libres, des contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée."

Elisée Reclus

Elisée Reclus

Élisée Reclus, savant et homme libre

Par Gérard Da Silva

Il naît à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde). Son père, pasteur calviniste, était professeur au collège de la même ville. Dès sa jeunesse girondine, Élisée Reclus (de même que son frère Élie) lit Owen, Saint-Simon, Proudhon. La famille n'est pas riche et Élisée accepte un poste de maître répétiteur à Neuwied au collège protestant des frères Moraves (issus de l'enseignement de J. Hus, fondés en 1470 comme "Union des Frères", ces derniers prônent la mise des biens en commun et le refus de la hiérarchie officielle). Puis il se rend à Berlin pour suivre l'enseignement du géographe Ritter. II sait déjà qu'il ne sera pas pasteur. Lors du coup d'État bonapartiste de 1851, Élisée et son frère Élie, qui sont à Orthez, organisent la résistance républicaine, tentant de prendre l'Hôtel de Ville. Ils sont contraints à la fuite et se retrouvent à Londres. Fin 1852, il prend place comme cuisinier sur un voilier pour se rendre à la Nouvelle-Orléans. L'esclavage le révolte et le fait qu'il soit légitimé par les religieux lui fait rompre à jamais avec la religion. II part pour une petite ville de la Sierra Nevada, séjour dont il tirera un livre, dont la version définitive est de 1881 (réédité en 1992 par les éditions Zulma). II revient à Paris et est engagé par Hachette, en 1858, pour écrire des guides (Guides Joanne). II adhère, en 1862, à la Société de Géographie de Paris.

Portrait d'Elisée Reclus

Chez Hetzel, il publie pour les enfants: Histoire d'un ruisseau et Histoire d'une montagne (ces deux titres ont été réédités par Actes Sud). En 1869, il publie son premier grand livre: La Terre, description des phénomènes de la vie du globe. Depuis les années 1850, les frères Reclus sont anarchistes et athées. Lorsqu'Élisée se marie en 1858, dans sa ville natale, c'est à la condition que le mariage soit civil. En 1864, les frères Redus rencontrent Bakounine. Avec lui ils adhèrent à la Ligue de la paix et de la liberté. Minoritaires, ils quittent la Ligue et adhèrent à l'Association Internationale des Travailleurs.

Une pensée de géographe et d'anarchiste

Durant la Commune de Paris, les trois frères Reclus (avec le plus jeune, Paul) font partie du Bataillon 119 de la Garde Nationale. Lors d'un affrontement avec les Versaillais, Élisée est fait prisonnier dès début avril. II est emprisonné au fort de Quelern. Des membres de la Société de Géographie interviennent en sa faveur mais souhaitent qu'il fasse "amende honorable"» pour un tel moment d'égarement ! II refuse ce marchandage. Son procès a lieu le 15 novembre 1871. II est condamné à la déportation. Après une campagne internationale, la déportation est commuée en dix ans de bannissement. Reclus se rend en Suisse et fait partie de la Fédération jurassienne, suspendue de l'AIT en 1872 après l'exclusion de Bakounine. II rédige sa Nouvelle géographie universelle. Il rencontre Kropotkine, Cafiero, Guillaume. II se consacre à son maître ouvrage: L'homme et la Terre. II y écrit, synthèse de sa pensée de géographe et d'anarchiste:

"la lutte des classes, la recherche de l'équilibre et la décision souveraine de l'individu, tels sont les trois ordres de faits qui nous révèle l'étude de la géographie humain".

Au moment de l'amnistie pour les communards, en 1879, les frères Redus, refusent car cette amnistie est conditionnelle. Il écrit à la Chambre des députés en ce sens. Il voyage: Égypte, Algérie, Tunisie, États-Unis, Canada.

II revient à Paris seulement en 1890. Son dernier grand voyage le conduit au Brésil, en Argentine, Uruguay et Chili. Il ne trouve pas en France le poste d'enseignant que sa notoriété internationale mérite. II est appelé à enseigner à l'Université Libre de Bruxelles. Mais le conseil directeur de l'Université l'en empêche. II finit par enseigner à l'Université Nouvelle, créée en 1894. Reclus meurt en Belgique, le 4 juillet 1905. II demande le convoi des pauvres et la fosse commune.

S'il a écrit nombre d'articles politiques, Reclus est l'auteur d'un seul livre où il défend son idéal: "L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique", publié en 1897 (réédité au Québec, par les éditions Lux). En fait la suspicion a toujours existé avec lui. Ainsi Hachette son éditeur, veut bien publier "L'Homme et la Terre"; à la condition que toute considération politique en soit bannie. Face au refus de Reclus, l'éditeur rompt avec le géographe. Le livre sera publié après la mort de Reclus par la Librairie Universelle de Paris (publication chez Fayard, sous la direction de B. Giblin). Tandis que Redus était rejeté par l'Université, son rival conservateur (limitant la géographie aux paysages et genres de vie), Vidal de la Blache, était nommé à la Sorbonne. Puis l'oubli l'emporta, l'auteur ne pouvant être retenu ni par les émules de Vidal de la Blache, ni par les géographes "marxistes» d'après la Seconde Guerre mondiale. A partir des années 80, la reconnaissance vint avec la revue Hérodote et le géographe Y Lacoste, comme avec R. Brunet. II est reconnu comme le défricheur, le pionnier faisant la synthèse de la géographie physique et de la géographie sociale. II est l'anarchiste déterminé et le libre penseur qui, dans l'article "L'anarchie et l'église", écrivait, en pleine actualité: "Par un phénomène qui peut sembler contradictoire, l'armée cléricale acquiert une puissance numérique d'autant plus grande que les croyances s'affaiblissent; ceci s'explique par le fait que les forces ennemies se recrutent dans les camps les plus divers, pour se constituer en un seul groupe; l'Église rallie à sa suite tous les complices naturels dont elle a fait des esclaves dressés pour le commandement, nous voulons dire les rois, les militaires,les fonctionnaires de toutes espèces, les voltairiens repentis, et jusqu'aux pères de famille qui désirent élever leurs enfants dans la politesse, la générosité, l'instruction et la grâce, tout en les préservant avec une extrême prudence de tout ce qui pourrait être assimilé à une pensée".

Gérard Da Silva

In "La raison", N° 497 de janvier 2005

Elisée Reclus, géographe et anarchiste

Par Philippe Pelletier

Un symbole...

[...]Ce renouveau participe du nouvel essor des idées libertaires. Kropotkine, qui se retrouve bien sur associé à Reclus, son compagnon d'anarchie et de géographie, fait également l'objet de récents travaux, en particulier aux Etats-Unis (Bob Galois, Myrna M. Breitbart, etc.). A une époque d'intense bouleversement social et culturel, une partie du monde des idées cherche à dépasser le caractère desséchant et simplificateur de théories qui se veulent progressistes comme le marxisme, mais qui ont perdu leur aura par leurs applications tragiques, et totalitaires, et constate non sans surprise que sur des questions fondamentales comme les rapports de l'homme avec son environnement et la société des hommes ont apporté des propositions profondes dans une perspective constamment radicale: anarchiste. Mais cela ne va pas sans de graves confusions: on apprend par exemple que Kropotkine aurait été tenant de l'Etat minimum [1] ce qui est le comble pour un anarchiste ! Il est toujours tentant d'utiliser des idées exprimées dans le passé pour conforter celles qui sont aujourd'hui à la recherche de support et de les raccrocher à des lunes qui n'en sont pas pour autant toutes nouvelles. Il faut au contraire les analyser sans complaisance et sans fard. On peut ainsi confronter celles de Reclus aux derniers apports de la connaissance.

Reclus et le déterminisme

Reclus recueille aisément l'unanimité sur l'ampleur de son oeuvre: quantité considérable d'écrits, d'informations apportées pour l'époque, de travail accompli dans des conditions matérielles souvent délicates. Sur sa qualité, et outre son style littéraire également reconnu, un noyau dur se dégage qui est loin d'avoir pris des rides. Reclus a d'abord apporté un certain nombre d'outils à la géographie. D'après Anuchin, c'est lui qui a créé le terme d'"environnement géographique" et, d'après Dunbar, celui de "géographie sociale". Mais Reclus n'a pas, cherché ainsi à réaliser un découpage de sa discipline. Il s'agissait d'introduire clairement dans le domaine de la "géographicité", comme le souligne fort justement Y. Lacoste, l'ensemble des questions (économiques, politiques, écologiques, etc.) qui en étaient jusque-là plus ou moins écartées, et ce dans une perspective d'inter relations soulignant la problématique nature/société. Ce qui nous parait évident aujourd'hui (comme l'influence des poli tiques étatiques sur l'aménagement du territoire par exemple) était loin de l'être encore à cette époque; et Reclus d'évoquer sans détour les colonisations, les impérialismes, les guerres.

D'une déontologie scientifique exemplaire, il rejette tous les préjugés; Kropotkine rappelle

"son Profond respect pour les nationalités, souches ou tribus, civilisées ou non. Non seulement son oeuvre est libre de toute vanité nationale absurde ou de préjugé national ou racial, mais il a réussi en outre à montrer [ ... ] ce que tous les hommes ont en commun, ce qui les unit et non pas ce qui les divise."

La problématique nature/société reste, elle, toujours autant discutée. En quoi l'homme est-il influencé ou modifié par son environnement physique ? Quelle est la part des comportements acquis (par l'éducation, l'entourage, etc.) et des comportements innés ?

Sur ces questions, les débats ne sont pas prêts de s'arrêter et, comme l'a souligné le sociologue Georges Gurvitch dans toute son oeuvre, ils posent bien en dernière instance le problème de la liberté. En géographie, et pour résumer, ils gravitent autour du " déterminisme ". Celui-ci a pu aboutir à des conclusions aussi partielles que fausses sur le lien entre la répartition de la population et la fréquence des points d'eau ou entre l'état des civilisations et la nature de leur climat (les Noirs sont paresseux au travail parce qu'il fait trop chaud dans leurs pays, c'est bien connu).

Sur le déterminisme, Reclus a une position très ferme: il s'opposé d'abord à ceux qui privilégient un seul facteur dans l'explication d'un fait:

"c'est par un effort d'abstraction pure que l'on s'ingénie à présenter ce trait particulier comme s'il existait distinctement et que l'on cherche à l'isoler de tous les autres pour en étudier l'influence [..]. Le milieu est toujours infiniment complexe" (L'Homme et la Terre, TA, p. 108).

Pour Reclus, l'homme est une partie de ce milieu et de sa dimension physique la Nature ("l'homme est la nature prenant conscience d'elle-même "); comme Kropotkine, il le souligne constamment dans ses écrits, et en cela bien dans la lignée du naturalisme ambiant de l'époque. Oui, l'homme est suffisamment puissant pour dominer la nature. Mais il ne peut en oublier les lois, sinon à ses dépens. Dans sa conclusion de L'Homme et la Terre, Reclus persifle ainsi l'idéologie du surhomme, ces "aristocrates de la pensée" ou de la richesse.

Ce n'est pas une surprise: les anarchistes, écologistes avant l'heure, reconnaissent les lois naturelles comme les seules contre lesquelles l'homme ne peut rien, sauf la mort, et les placent en-deçà des lois que les hommes peuvent se donner librement eux-mêmes (Bakounine, l'éternel révolté, que Reclus rencontre au sein de la 1ère Internationale, déclare: aucune rébellion contre la Nature n'est possible). Cela signifie-t-il pour autant que l'homme, individu et société, reste soumis aux éléments physiques ? Non ! car, pour Reclus, la variation de ces éléments dans l'espace et dans le temps (terminologie de "milieu-espace" et de "milieu-temps") et la modification constante de nos perceptions (Reclus évoque la "valeur relative de toute chose ") empêchent toute hiérarchie méthodique des causalités. Et il le terme de" dynamique" pour définir le mode d'inter-relations, notion qui sera reprise par ses successeurs comme son neveu Paul ou l'anarchiste japonais lshikawa Sanshiro et qui rappelle celle de "cinétique" employée par Kropotkine.

Partout, l'homme peut s'adapter aux conditions naturelles, donc les modifier, s'il en a les moyens. Reclus le montre à l'aide de multiples exemples et de cartes, sans se contenter de diatribes contre l'Etat ou la bourgeoisie et sans s'abriter derrière des concepts ad-hoc comme le font les marxistes avec le "mode de production" ou le "matérialisme historique". Il cherche à établir toutes les connexions et à démonter les processus pour cerner la complexité du réel. Ce qui sous-tend la position de Reclus est, il ne faut pas l'ignorer, cette option lucide, inébranlable, farouche et tripale: la liberté, ce sentiment que tout est, tout reste, tout doit être possible.

Avec raison, G.S. Dunbar rappelle que Reclus déclarait: "je suis géographe, mais avant tout je suis anarchiste" et commente:

"De même que sa géographie était nécessaire à son anarchisme, de même son anarchisme enrichit sa géographie. On ne peut pas comprendre Reclus si l'on regarde l'un sans l'autre".

L'orientation libertaire de Reclus, loin de prêter aux manipulations idéologico-scientifiques, est bien la garante d'une indépendance, d'un jugement critique et d'une honnêteté indispensable à toute recherche sincère. Et elle va beaucoup plus loin que le "possibilisme" classique développé par certains géographes contre le courant déterministe car elle n'ignore pas l'existence de lois géographiques.

Affiche éditée par les Jeunesses Libertaires Ibériques en 1936

Les "trois lois" de Reclus:

La lutte des classes, la recherche de l'équilibre et la décision souveraine de l'individu, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l'étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu'on puisse leur donner le nom de lois, écrit Reclus dans sa préface de L'Homme et la Terre. Ces lois sont bien comprises comme des principes généraux qui ne se confondent pas avec de simples mécanismes impitoyables; par sa prudence stylistique, Reclus s'attache à le souligner. Ces trois lois constituent un immense apport de la part de Reclus et la géographie est loin d'en avoir exploré toutes les incidences. Prises une par une, elles traduisent les avancées d'alors dans les sciences sociales de l'époque et les propres préoccupations de Reclus. A cet égard, il convient de rectifier l'interprétation de Y. Lacoste qui attribue une dimension "marxienne" à Reclus pour sa référence à la "lutte des classes". Il ne faut pas oublier que ce fut Proudhon qui inventa et théorisa le concept de "lutte des classes" et si celui-i fut repris et approfondi par les marxistes au demeurant sous des aspects parfois bien confus (que l'on songe aux différences qui séparent Lénine de Bernstein ou Jaurès de Guesde à ce sujet), sur ses implications révolutionnaires, Proudhon et Reclus pour ne citer qu'eux parmi les anarchistes s'opposèrent bel et bien à Marx et aux marxistes. Ou alors, à ce compte-là, tout est "marxien" !

La "recherche de l'équilibre" consacre les découvertes en biologie (Darwin) et en sociologie (Le Play avant Durkheim), soutenues par le mutualisme de Kropotkine. La "décision souveraine de l'individu" a une tonalité indéniablement et magnifiquement anarchiste, mais elle n'en est pas moins scientifique. Elle est évidente en histoire (le destin et les individualités qui pèsent sur celle-ci) malgré les protestations marxistes (cf. Plekhanov taxant Reclus d'individualiste idéaliste) et malgré la réalité marxiste elle-même (le pouvoir de Marx dans la I ère Internationale, le pouvoir de Lénine, de Staline, de Mao, de Pol Pot, etc.); mais il a fallu attendre les récentes découvertes contemporaines pour en confirmer la validité cohérente d'élan vital par une mise en évidence de l'importance de l'aléatoire, du spontané et du temporel dans la nature: théorie des bifurcations et des catastrophes (René Thom) et théorie des structures dissipatives du physicien Ilya Prigogine qui insiste sur la formation d'ordre à partir du désordre ou de la rupture d'ordre, par exemple (ce qui ne manque pas d'évoquer à nouveau les intuitions de Bakounine: la joie de la destruction est en même temps une joie constructrice ou encore: plus la visualisation du futur est conforme au nécessaire développement du monde social actuel, plus les effets de l'action destructrice sont salutaires et utiles ").

Ces trois lois et sa "pulsion libertaire" placent Reclus contre tous les déterminismes systématiques et généralisés qui attribueraient au bout du compte toute cause et l'origine de toute chose ou être à un principe supérieur unique, conception typiquement religieuse, métaphysique, et autoritaire (que ce soit Dieu ou le Capital)... encore in-démontrée. Elles révèlent cette tension de toujours entre l'homme et la nature, c'est-à-dire la liberté, la seule option qui distingue complètement l'homme de l'animal (et qui culmine dans ce choix rendant impuissantes toutes les autorités: le suicide).

Cette tension n'est en aucun cas résolue par une synthèse artificielle. Elle ne peut et ne doit pas se fondre dans un principe unique nouveau. C'est tout ce qui sépare les dialecticiens hégéliens, marxistes ou non, avec leur thèse/antithèse/synthèse, des libertaires. Proudhon, en développant sa dialectique sérielle, a parfaitement souligné l'importance des contradictions dans le mouvement historique (réaction/révolution, autorité/liberté) et de l'"équilibre dynamique entre des forces éternellement opposées".

La dynamique reclusienne de "Progrès et de régrès" se situe dans cette perspective. Personnellement, je pense que la croyance de Reclus dans le progrès n'est pas exempte d'optimisme téléologique, et c'est là la principale critique de fond que je ferais à Reclus comme à Kropotkine (et en, dehors des aspects nécessairement vieillis de leurs travaux). Cette croyance, Parfaitement conforme au climat scientiste de l'époque, s'est traduite par un évolutionnisme un peu trop strict (que la menace atomique relativise complètement) et confiant, surtout chez Kropotkine, moins chez Reclus comme on peut le constater dans sa conclusion de L'Homme et la Terre:

"Là est le côté très douloureux de notre demi-civilisation si vantée, demi-civilisation puisqu'elle ne profite point à tous".

Il faut préciser que l'optimisme qui caractérise les deux géographes anarchistes n'a rien à voir avec la générosité "naïve" de Rousseau, contrairement à ce qu'affirme malheureusement B. Giblin à propos de Reclus (et à la suite de bien des universitaires qui s'expriment sur l'anarchisme, cf. Andew Hacker dans EncYcloPedia of the Social Sciences par exemple.): pour les anarchistes, l'homme ne naît ni bon ni mauvais; il naît avec des potentialités que l'environnement (social et physique) développe dans tel ou tel sens. Il s'agissait plutôt d'une confiance dans l'homme et en particulier dans son action révolutionnaire, à l'aube des révolutions russes et chinoises, confiance que même le pessimiste B. Russel partagea un temps (The road of freedom).

La redécouverte de Reclus ne doit pas être une mode, laquelle est par essence passagère. Elle ne peut être qu'inséparable d'un mouvement profond, non seulement intellectuel mais politique, culturel, économique et social. Reclus le souligne lui-même à propos de l'urbanisme, qui est devenu aujourd'hui l'un des piliers de la réflexion géographique et de l'action socio-politique: "Les édiles d'une cité fussent-ils sans exception des hommes d'un goût parfait, chaque restauration ou reconstruction d'édifice se fît-elle d'une manière irréprochable, toutes nos villes n'en offriraient pas moins le pénible et fatal contraste du luxe et de la misère, conséquence nécessaire de l'inégalité, de l'hostilité qui séparent en deux le corps social ". C'est le ba-ba de l'anarchisme, anti-électoraliste ! Et, on l'a vu, la référence commune et constante à un certain nombre de notions (dynamique, antagonismes, individualités, etc.) font de l'anarchisme un corpus théorique soudé (mais non fermé), appuyé scientifiquement; mais il n'est pas que cela. La vie de Reclus, où sa pensée fut inséparable d'une action militante, le prouve. Et si certains géographes affectent d'attribuer l'oubli de Reclus par l'école géographique française à l'éloignement que par son exil, ne faut-il pas rappeler que cet exil a eu justement pour cause des options politiques: Reclus communard exclu et propagandiste anarchiste ?

Notes: 1 E. Relph, Rational landscape and Humanistic Geography, 1981

L'œuvre

Elle est immense (traduite en anglais, espagnol…en braille), solitaire, prémonitoire, injustement et volontairement oubliée. Son grand récit anarchiste est écrit à une époque qui est celle de l'apogée du mythe du progrès. Le protagoniste historique est l'humanité dans la nature dans un processus libérateur de réalisation de soi.

Son est style imagé, chaleureux, poétique…et de son temps, celui de Jules Verne, d'Hector Malo, de Bruno. Ses métaphores, ses descriptions précises l'ont fait taxer de tenant d'une géographie purement descriptive, le premier lui faisant ce reproche étant Jean Brunhnes.

Elisée Reclus est un auteur prolixe, qui utilise des supports multiples: guides du voyageur (Hachette), articles et ouvrages scientifiques(Revue des deux mondes-Bulletin de la Société de géographie de Paris), propagande libertaire (L'idée libre-Le libertaire), fascicules de vulgarisation (bibliothèque d'éducation et de vulgarisation-Hetzel). Il vise des publics variés, allant des scientifiques au grand public.

Au total, il a écrit entre 25.000 et 35.000 pages, et 267 articles, Signalons aussi l'importance de la correspondance encore à exploiter, et sans doute très révélatrice

de Georges Roques et Sylvain Allemand

In: Les grandes figures de la géographie: Elisée reclus, géographe proscrit et savant: Un héritage encore virtuel


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