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"Que l'anarchie, l'organisation libre sans domination de la majorité sur la minorité, et vice versa, soit qualifiée, par ceux qui ne sont pas anarchistes, d'utopie irréalisable ou seulement réalisable dans un très lointain avenir, cela se comprend;"

...

"mais il est inconcevable que ceux qui professent des idées anarchistes et voudraient réaliser l'anarchie, ou tout au moins s'en approcher sérieusement aujourd'hui plutôt que demain, que ceux-là même renient les principes fondamentaux de l'anarchisme dans l'organisation même par laquelle ils se proposent de combattre pour son triomphe."

Errico Malatesta.

La terreur révolutionnaire

Errico Malatesta

Il y a un problème général de tactique révolutionnaire qu'il convient toujours de discuter et de rediscuter, parce que de sa solution peut dépendre le sort de la révolution qui viendra.

Je n'entends pas parler de la manière dont peut être combattue et abattue la tyrannie qui, aujourd'hui, opprime tel peuple en particulier. Notre rôle est de faire simplement oeuvre de clarification des idées et de préparation morale en vue d'un avenir prochain où lointain, parce qu'il ne nous est pas possible de faire autrement. Et, du reste, nous croirions arrivé le moment d'une action effective... que nous en parlerions moins encore.

Je m'occuperai donc seulement et hypothétiquement du lendemain d'une insurrection triomphante et des méthodes de violence que certains voudraient adopter pour "faire justice", et que d'autres croient nécessaires pour défendre la révolution contre les embûches de ses ennemis.

Mettons de côté "la justice", concept trop relatif qui a toujours servi de prétexte à toutes les oppressions et à toutes les injustices, et qui souvent, ne signifie pas autre chose que la vengeance. La haine et le désir de vengeance sont des sentiments irréfrénables, que l'oppression, naturellement, réveille et alimente; mais s'ils peuvent représenter une force utile pour secouer le joug, ils sont par la suite une force négative quand on tente de substituer à l'oppression, non une oppression nouvelle, mais la liberté et la fraternité entre les hommes. Pour ces raisons, nous devons nous efforcer de susciter ces sentiments supérieurs qui puisent leur énergie dans le fervent amour du bien, tout en nous gardant cependant de briser cette impétuosité, issue de facteurs bons et mauvais, qui est nécessaire à la victoire. Mieux vaut que la masse agisse suivant son inspiration, que, sous prétexte de la mieux diriger, de lui mettre un frein qui se traduirait par une nouvelle tyrannie, mais souvenons-nous toujours que nous, anarchistes, nous ne pouvons être ni des vengeurs, ni des justiciers. Nous voulons être des libérateurs et nous devons agir comme tels, par les moyens de la prédication et de l'exemple.

Cela dit, occupons-nous ici de la question la plus importante: la défense de la révolution.

Il y en a encore qui sont fascinés par l'idée de la terreur. A ceux-là, il semble que la guillotine, les fusillades, les massacres, les déportations, les galères (potence et galères, me disait récemment un communiste des plus notoires) soient les armes puissantes et indispensables de la révolution, et ils trouvent que si tant de révolutions ont été écrasées et n'ont pas donné le résultat qu'on en attendait, ce fut à cause de la bonté, de la faiblesse des révolutionnaires qui n'ont pas persécuté, réprimé, massacré à suffisance.

C'est là un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires, préjugé qui trouve son origine dans la rhétorique et dans les falsifications historiques des apologistes de la grande révolution française, et qui s'est trouvé renforcé dans ces dernières années par la propagande des bolchevistes. Mais la vérité est précisément l'opposé: la terreur a toujours été un instrument de tyrannie. En France, elle a servi la tyrannie de Robespierre. Elle a aplani les voies à Napoléon et à la réaction qui suivit. En Russie, elle a persécuté et tué des anarchistes, des socialistes, a massacré des ouvriers et des paysans rebelles, et a arrêté, en somme, l'élan d'une révolution qui pouvait cependant ouvrir à la civilisation une ère nouvelle.

Ceux qui croient à l'efficacité révolutionnaire, libératrice, de la répression et de la férocité ont la même mentalité arriérée que les juristes qui croient qu'on peut éviter le délit et moraliser le monde par le moyen des peines sévères.

La terreur, comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses, et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement a ce que, aujourd'hui, j'appellerai "normalisation", c'est-à-dire, à la légalisation et à la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le parti vainqueur, on arrive toujours à la constitution d'un gouvernement fort, lequel assure, aux uns, la paix aux dépens de la liberté, et aux autres la domination sans trop de périls.

Je sais bien que les anarchistes terroristes (si peu nombreux qu'ils soient) dénoncent toute terreur organisée, faite par ordre d'un gouvernement, par des agents payés, et voudraient que ce fût la masse qui, directement, mît à mort ses ennemis. Mais ceci ne ferait qu'aggraver la situation. La terreur peut plaire aux fanatiques mais elle convient surtout aux vrais méchants, avides d'argent et de sang. Inutile d'idéaliser la masse et de se la figurer composée uniquement d'hommes simples, qui peuvent évidemment commettre des excès, mais sont toujours animés de bonnes intentions. Les flics et les fascistes servent les bourgeois, mais sortent de la masse !

En Italie, le fascisme a accueilli beaucoup de criminels et ainsi a, jusqu'à un certain point, purifié préventivement l'ambiance dans laquelle agira la révolution. Mais il ne faut pas croire que tous les Dumini et tous les Cesarino Rossi sont fascistes. Il y en a parmi eux qui, pour une raison quelconque, n'ont pas voulu ou n'ont pas pu devenir fascistes, mais ils sont disposés à faire, au nom de la "révolution", ce que les fascistes font au nom de la "patrie". Et, d'autre part, comme les coupe-jarrets de tous les régimes ont toujours été prêts à se mettre au service des nouveaux régimes et à en devenir les plus zélés instruments, ainsi les fascistes d'aujourd'hui seront prêts demain à se déclarer anarchistes ou communistes ou ce qu'on voudra, simplement pour continuer à faire les dominateurs et à satisfaire leurs instincts mauvais. S'ils ne le peuvent dans leur pays, parce que connus et compromis, ils s'en iront ailleurs et chercheront les occasions de se montrer plus violents, plus "énergiques" que les autres, traitant de modérés, de lâches, de pompiers, de contre-révolutionnaires, ceux qui conçoivent la révolution comme une grande oeuvre de bonté et d'amour.

Certainement, la révolution a à se défendre et à se développer avec une logique inexorable, mais on ne doit, et on ne peut la défendre avec des moyens qui sont en contradiction avec ses fins.

Le grand moyen de défense de la révolution reste toujours d'enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d'armer tout le monde (jusqu'à ce qu'on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d'intéresser à la victoire toute la grande masse de la population.

Si, pour vaincre, on devait élever des potences sur les places publiques, je préférerais être battu.

Errico Malatesta

(Pensiero e Volontà, 1-10-1924; n° 19)

Le texte qui suit: "L'Agitazione", du 14 mars 1897, est faussement datée de Londres

Majorités et minorités

Très chers compagnons,

Je me réjouis de la publication prochaine du journal L'Agitazione et je vous souhaite de tout coeur le succès le plus complet. Votre journal paraît à un moment où la nécessité s'en fait beaucoup sentir, et j'espère qu'il pourra être un organe sérieux de discussion et de propagande, et un moyen efficace pour rassembler et resserrer les rangs dispersés de notre parti.

Vous pouvez compter sur mon concours dans toute la mesure où mes forces, malheureusement faibles, me le permettront.

Pour cette fois, ne serait-ce que pour inaugurer ma future collaboration, je vous écrirai à propos de quelques points qui me concernent personnellement d'une certaine façon, mais qui ne sont pas sans importance par rapport à la propagande générale.

Comme vous le savez, notre ami Merlino s'égare maintenant dans la vaine tentative de vouloir concilier l'anarchie et le parlementarisme; en voulant soutenir, dans sa lettre au Messaggero, que "le parlementarisme n'est pas destiné à disparaître entièrement et qu'il en restera toujours quelque chose, y compris dans la société que nous souhaitons", il rappelle un article que j'ai écrit et envoyé à la conférence anarchiste de Chicago en 1893, article où je soutenais que "pour certaines choses, l'avis de la majorité devra nécessairement l'emporter sur celui de la minorité".

C'est exact; et aujourd'hui, mes idées ne sont pas différentes de celles que j'exprimais dans l'article dont il s'agit. Mais en citant une phrase de moi, tronquée pour soutenir une thèse différente de celle que je soutenais, Merlino laisse dans l'ombre et dans l'ambiguïté ce que je voulais réellement dire.

A savoir ceci: il y avait à l'époque - et il y en a encore quelques-uns aujourd'hui - beaucoup d'anarchistes qui, confondant la forme et le fond et s'intéressant plus aux mots qu'aux choses, s'étaient constitué une espèce de "rituel de la vérité anarchiste" qui entravait leur action et les amenait à soutenir des choses absurdes et grotesques.

Ainsi, par exemple, partant du principe que la majorité n'a pas le droit d'imposer sa volonté à la minorité, ils en concluaient qu'on ne devait jamais rien faire qui ne soit approuvé à l'unanimité des présents. Confondant le vote politique qui sert à se donner des patrons et le vote qui est un moyen commode et rapide d'exprimer sa propre opinion, ils considéraient comme anti-anarchiste toute espèce de vote. Ou encore: on convoquait une réunion pour dénoncer une violence de la part du gouvernement ou des patrons, ou pour montrer la sympathie populaire pour tel ou tel événement; les gens venaient, écoutaient les discours des organisateurs, écoutaient ceux des contradicteurs et puis repartaient sans exprimer leur propre opinion parce que le seul moyen de l'exprimer était le vote sur les différentes motions... et que voter n'était pas anarchiste.

Un cercle voulait faire une affiche : différentes rédactions étaient proposées et les avis des membres du cercle étaient partagés à ce sujet; on discutait à n'en plus finir, mais on n'arrivait jamais à savoir quelle était l'opinion prédominante parce qu'il était interdit de voter; et donc: ou l'affiche n'était pas tirée, ou certains tiraient de leur côté celle qu'ils préféraient; le cercle se dissolvait alors qu'en fait il n'y avait aucune dissension réelle et qu'il s'agissait seulement d'une question de style. La conséquence de cette façon d'agir, qu'ils disaient être une garantie de liberté, c'était que seuls quelques-uns, les mieux dotés de qualités oratoires, faisaient et défaisaient alors que ceux qui ne savaient pas, ou n'osaient pas parler en public, et qui sont toujours la grande majorité, ne comptaient pas du tout. Et puis l'autre conséquence, plus grave et vraiment mortelle pour le mouvement anarchiste, c'était que les anarchistes ne se croyaient pas liés par la solidarité ouvrière et qu'ils allaient travailler en pleine grève, parce que la grève avait été votée à la majorité alors qu'ils s'y opposaient. Et ils allaient même jusqu'à ne pas oser traiter de crapules de soi-disant anarchistes qui demandaient de l'argent aux patrons, et en recevaient, pour combattre une grève au nom de l'anarchie -je pourrais citer des noms, s'il le faut.

C'est contre ces aberrations et d'autres semblables que s'élevait l'article que j'ai envoyé à Chicago.

Je soutenais qu'il n'y aurait pas de vie en société possible si vraiment on ne devait jamais rien faire ensemble qui n'ait reçu l'accord unanime de tous. Que les idées, les opinions sont en perpétuelle évolution et se différencient insensiblement par degrés, alors que les réalisations pratiques changent brusquement par sauts; et que si jamais un jour tout le monde était parfaitement d'accord sur les avantages de telle ou telle chose, cela signifierait que, pour cette chose-là, il n'y aurait plus de progrès possible. Ainsi, par exemple, s'il s'agissait de faire un chemin de fer: il y aurait certainement mille opinions différentes sur le tracé de la voie, sur le matériel, sur le type de locomotive et de wagons, l'emplacement des gares, etc., et ces opinions changeraient de jour en jour, mais si on veut faire ce chemin de fer, il faut bien choisir entre les différentes opinions existantes, et on ne pourrait pas tous les jours modifier le tracé, changer les gares de place, prendre un autre type de locomotive. Et tant qu'à choisir, il vaut mieux contenter le plus grand nombre; à condition, bien sûr, de donner à la minorité toute la liberté et tous les moyens possibles de faire de la propagande pour ses idées, les expérimenter et chercher à devenir la majorité.

Il est donc raisonnable, juste et nécessaire que la minorité cède devant la majorité, pour tout ce qui n'admet pas plusieurs solutions dans le même temps; ou lorsque les différences d'opinion ne sont pas d'une importance telle qu'il vaille la peine de se diviser et que chaque fraction agisse à sa manière; ou quand le devoir de solidarité impose l'union.

Mais le fait de céder, pour la minorité, doit être l'effet de la libre volonté, déterminée par la conscience de la nécessité: ce ne doit pas être un principe, une loi, qui s'applique par conséquent dans tous les cas, même lorsque la nécessité ne s'en fait pas réellement sentir. C'est en cela que consiste la différence entre l'anarchie et toute forme de gouvernement. Toute la vie sociale est pleine de ces nécessités où on doit oublier ses propres préférences pour ne pas heurter les droits des autres. J'entre dans un café, je vois que la place que je préfère est occupée et je vais tranquillement m'asseoir ailleurs où, peut-être, il y a un courant d'air qui ne me fait pas du bien. Je vois des personnes qui parlent de façon à ce qu'on comprenne qu'elles ne veulent pas être écoutées et je m'écarte, ce qui peut-être me dérange, pour ne pas les déranger, elles. Mais cela, je le fais parce que cela m'est imposé par mon instinct d'homme social, parce que je suis habitué à vivre parmi les hommes, et par mon intérêt à ne pas me faire mal traiter ; si j'agissais autrement, ceux que je dérangerais me feraient vite comprendre, d'une façon ou d'une autre, les ennuis qu'entraîne le fait d'être un rustre. Je ne veux pas que des législateurs viennent me dire de quelle façon je doit me comporter dans un café, et je ne les crois pas capables de m'apprendre l'éducation que je n'aurais pas su apprendre de la société dans laquelle je vis.

Comment fait donc Merlino pour tirer de tout cela qu'un reste de parlementarisme devra exister jusque dans la société que nous souhaitons ?

Le parlementarisme est une forme de gouvernement dans laquelle les élus du peuple réunis en corps législatif font les lois qui leur chantent, à la majorité des voix, et les imposent au peuple avec tous les moyens coercitifs dont ils peuvent disposer.

Et c'est un reste de ces belles prérogatives que Merlino voudrait conserver, y compris en Anarchie ? Au Parlement, on parle, on discute, on délibère et cela se fera toujours, dans n'importe quelle société possible et imaginable: est-ce cela que Merlino appelle un reste de parlementarisme ?

Ce serait vraiment trop jouer sur les mots, et Merlino est capable d'employer d'autres procédés, et bien plus sérieux, dans une discussion.

Quand nous polémiquions tous les deux avec ces anarchistes qui sont opposés à tout congrès parce qu'ils y voient précisément une forme de parlementarisme, Merlino ne se souvient donc pas de ce que nous soutenions tous les deux ? A savoir que l'essence du parlementarisme est dans le fait que les parlements font les lois et les imposent; alors qu'un congrès anarchiste ne fait que discuter et proposer des résolutions qui n'ont valeur exécutoire qu'après approbation des mandants et seulement pour ceux qui les approuvent.

Ou bien est-ce que les mots auraient changé de sens, maintenant que Merlino n'a plus les mêmes idées ?

Errico Malatesta


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