"Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l'universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution."
Jean Grave.
"Toutes les lois sont oppressives et criminelles. Elles ne protègent que les riches et les heureux."
Octave Mirbeau
Moins un gouvernnement est capable de résoudre les problèmes sociaux, plus il a besoin de trouver des boucs émmissaires (les pauvres, les juifs, les étrangers,...), plus il fait voter des lois pour criminaliser l'opposition sociale.
En France à la fin du XIXè siècle, le pouvoir vit dans la peur d'une nouvelle "Commune". Très présent dans les organisations syndicales (CGT et Bourses du travail) anarchistes et révolutionnaires sont au cœur des luttes sociales.
Le congrès anarchiste de Londres préconise la "propagande par le fait". Les premières actions des camarades vont faire entrer le mouvement anarchiste dans un cycle maintenant bien connu:
Le pouvoir afin d'effrayer la petite bourgeoisie et une partie du peuple n'a alors de cesse de "criminaliser" les militant-e-s qui le combattent : entre 1892 et 1894, l'assemblée vote les lois anti-anarchistes ou lois scélérates.
En 1893 - 1894, crier "Vive Ravachol" ; "Vive Vaillant" ou plus simplement "Vive l'anarchie" est donc passible purement et simplement d'un à cinq ans de prison ! Pour éviter que les procès ne servent de tribune aux accusés, la reproduction des débats dans la presse est interdite ! Toute propagande anarchiste était assimilée à du terrorisme (y compris par la diffusion de chansons).
Dans le même temps, la photographie s'est industrialisée.
Sous l'impulsion d'Alphonse Bertillon, la police constitue un fichier spécifique dédié aux anarchistes. Il sera dupliqué en plusieurs exemplaires afin que chaque grandes villes en possède un.
Entre 1893 et 1894, plusieurs centaines de camarades anarchistes seront ainsi photographiés et fichés.
Des connus: S. Faure, E. Pouget, M. Luce, Malatesta, Ravachol, Jean Grave,... mais surtout des hommes et des femmes aujourd'hui inconnu-e-s: français-es-; Italien-e-s, Belges, Espagnol-e-s,...
par Françoise Travelet
L'anarchiste n'a rien à voir avec le truand, il s'inscrit en dehors de la société sur laquelle vit le voyou; peu lui importe que l'argent change de poche et le pouvoir de camp, puisque précisément le culte de l'argent et le pouvoir lui font horreur. Le meurtre également, comme toute autre atteinte à la liberté et au respect de l'individu. Le projet anarchiste suppose la destruction des valeurs bourgeoises et la redistribution équitable des richesses. Pas l'institution du racket ni du hold-up.
Pourtant le banditisme interpelle l'anarchie à différents degrés. Dans la mythologie cacophonique des exécutions et des martyrs: Cartouche, Mandrin, Ravachol, Emile Henry, Bonnot, Emile Buisson, pêle-mêle la légende, l'allure, la pègre... mais aussi une formulation de la révolte, voire même une théorisation de l'anarchie. La frontière entre banditisme de droit commun et projet révolutionnaire ne se situe-t-elle que dans la revendication exprimée d'une appartenance anarchiste ?
La société trouve son avantage à l'amalgame: les camarades arrêtés sous l'inculpation dassociation de malfaiteurs, et la bande à Baader occultée par les marxistes comme par la droite sous l'étiquette de "criminels de droit commun "...
Beaucoup de points d'interrogation pour l'anarchiste qui se rappelle ses guillotinés et ses bagnards, mais aussi ses déchirements entre 1892 et 1913, de la "Terreur noire" aux "Bandits tragiques".
les anarchistes peuvent-ils s'exprimer dans le banditisme ? Leurs actes seront-ils alors révolutionnaires ? Le banditisme traditionnel contient-il un projet, constitue-t-il une lutte sociale ? Peut-il être un allié de la révolution ?
L'illégalisme est inscrit dans l'anarchie depuis sa naissance. La propriété, c'est le vol de Proudhon ne pouvait qu'amener la notion de "reprise individuelle" comme une légitime défense, le vol étant une récupération opérée par les volés sur les voleurs de la bourgeoisie. Et la violence est la seule réponse à la violence de la société.
Historiquement, la violence anarchiste -ce que la société appelle son banditisme- est née dans les années 1880 lorsque les anarchistes se posèrent le problème de leur action en termes soudain différents; la "propagande par le fait" succédait à la propagation des idées par la seule parole.
"Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (...) Tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité", écrivait Kropotkine dans son article l'Action paru dans le Révolté du 25 décembre 1880. Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, lançait de fait un appel au terrorisme individuel et de nombreux journaux anarchistes donnaient alors des recettes de bombes - peu mises en pratique dans l'immédiat du moins. En attendant la vague d'attentats des années 1892-94 (Ravachol, Vaillant et Henry), la propagande par le fait trouva sa sublimation dans la reprise individuelle.
Françoise Travelet
Jean Grave
Ayant repoussé l'action légale et parlementaire, il nous faut arriver maintenant à parler de la violence; car, nombre de gens, lorsqu'ils ont parlé bombes et propagande par le fait, s'imaginent avoir défini l'anarchie, et sont tout étonnés lorsqu'on leur démontre que l'anarchie ne s'arrête pas là, qu'elle a des conceptions plus hautes.
Combien d'autres, encore, qui nous disent:
«Vous avez, certes, des conceptions très belles; c'est un idéal magnifique à donner à l'humanité; mais ce qui nous fâche, c'est que vous fassiez toujours appel à la révolution. La violence, vous devriez le savoir, n'a jamais rien produit, n'a jamais rien su établir. Pourquoi ne pas y renoncer ? Pourquoi, au lieu d'en appeler à la force brutale, ne pas vous en rapporter à la persuasion ?»
D'autres, encore, nous disent:
«Vous voulez la liberté, comment pouvez-vous en appeler à la violence qui est essentiellement autoritaire ?»
A ces derniers, il est facile de répondre. La violence est autoritaire lorsqu'on emploie à forcer les gens à faire ce qui leur répugne. Mais si je l'emploie à me débarrasser des entraves que l'on veut me mettre, il me semble que je fais là, acte de liberté par excellence.
Quant aux autres, ce qui a contribué à leur ancrer cette idée dans le cerveau, c'est que nombre d'anarchistes, impatients de voir réaliser leur idéal de bonheur, désireux d'en avancer la réalisation qui leur paraît toujours trop éloignée, et croyant aller plus vite en prêchant la révolution, en ont fait le but unique de leurs efforts.
Et puis, il faut bien l'avouer, dans certains journaux aussi, quelques individus, plus exubérants qu'équilibrés, ont pu donner cette idée de l'anarchie par leurs appels à la violence sans rime ni raison.
Mais si l'anarchie ne repousse pas la violence, lorsqu'elle lui est démontrée être indispensable pour son affranchissement, elle n'en fait pas un système. C'est pour elle un moyen, discutable, comme toute chose, mais qui, en somme n'est qu'un point accessoire de l'anarchie et doit disparaître, les obstacles supprimés, n'infirmant en rien aucune des données de l'idéal lui-même.
Dans la «société mourante», dans la «société future», et dans l'«individu et la Société», j'ai essayé de démontrer l'inévitabilité de la révolution; c'est inutile d'y revenir, et ne m'occuperai donc ici que de la violence en général.
Les bombes peuvent bien, à certains moments, être un moyen de forcer l'attention de ceux qui ferment volontairement et obstinément les oreilles aux réclamations des opprimés; mais ne peuvent, en effet, changer l'état social.
A la terreur des gouvernants, répondre par la terreur des persécutés, est une preuve de décision et d'énergie; mais ne peut amener la révolution qu'à condition que cela continue jusqu'à ce que le gouvernement capitule.
Mais pour pouvoir soutenir cette lutte, il faut une révolution dans la pensée générale, il faut que l'évolution dans les esprits soit assez avancée pour que les individus sentent le besoin de rompre les lisières qui les entravent.
Prématurés, les actes de révolte ne valent que comme enseignement, amis c'est l'écrasement des révoltés.
Mais ce qui est vrai également, c'est que, de tout temps, dans tous les partis, il y a eu des gens qui plus impatients que les autres, ont brisé les vitres, essayant de passer de suite de la théorie à l'action.
A toutes les époques, il y a eu des gens qui, trop comprimés par l'état social, n'ont pas voulu s'y plier, et se sont révoltés, s'attaquant aux institutions ou aux individus qui semblaient les leur représenter.
Seulement, les meneurs de partis, tout en bénéficiant des actes accomplis, avaient soin de les répudier au nom de soi-disant principes, en ce qui pouvait les compromettre.
Les anarchistes, eux, qui tout en reconnaissant que, parfois, l'énergie individuelle peut être mal employée, si elle est mal éclairée, savent, que c'est la plus féconde cependant et que, parfois, un acte de révolte comporte un haut caractère d'enseignement. Et tout en ayant leur opinion sur un acte accompli, ils reconnaissent que celui qui agit en payant de son existence, celui-là a droit d'agir comme il l'entend.
Ce que nous savons encore, c'est que les actes de révolte ne sont que des incidents de la lutte. La société basée sur la compression, doit s'attendre aux actes d'indiscipline.
La misère et la faim qui ne font que se développer, peuvent conduire certains tempéraments à la mendicité et à l'abjection, mais au fur et à mesure que les individus prennent conscience d'eux-mêmes, se rendent compte de l'injustice de l'organisation sociale, se révoltant de moins en moins à accepter l'injustice de leur sort, ils se révolteront de plus en plus contre l'abjection imméritée que leur inflige l'arbitraire des exploiteurs.
Et, avant de crier haro ! sur ces victimes se transformant en vengeurs ou justiciers, les satisfaits de l'état social présent devraient se demander s'ils ont bien tout fait pour aider à calmer les injustices dont ils profitent ? Pour quelle part de responsabilité, leur égoïsme les fait entrer dans ce désespoir ? et si, dans la genèse de ces actes, l'oppression sociale n'y a pas une part plus grande que l'influence des idées de révolte elles-mêmes ?
L'incapacité des individus à embrasser toute la contingence de leurs actes, si elle fait l'ignorance des exploités, a fait aussi que les maîtres ne sont guère capables de prévoir toutes les conséquences de leurs actes, ayant fort à faire pour assurer leur domination dans le présent, sans trop savoir si les moyens qui l'assurent ne la démolissent pas pour l'avenir.
Dans le choix des moyens, la plupart des individus sont le plus souvent incapables de discerner les meilleurs. Ce qui leur paraît rendre les résultats les plus immédiats, les passionne au point de leur faire oublier le but principal.
Jean Grave
Le texte entier est donné en lecture: Buts et moyens
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