"Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l'universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution."
Jean Grave.
"Toutes les lois sont oppressives et criminelles. Elles ne protègent que les riches et les heureux."
Octave Mirbeau
par Jean Grave
Mais ceci c'est lorsque les situations sont trop tendues, c'est lorsque l'état des esprits trop en avance sur l'état social existant, exige une solution immédiate.
Mais en temps plus calme, l'action anarchiste n'implique pas, forcément, la violence armée; la résistance au milieu peut s'opérer sans entraîner effusion de sang, les individus, comme les groupes peuvent résister à l'autorité sans amener mort d'homme.
Il peut même y avoir une «propagande par le fait» qui, sans comporter ni bombe ni torche peut être tout aussi efficace pour la destruction du vieux monde que l'acte de violence le plus fécond en résultats. C'est la propagande qui consiste à payer d'exemple.
Combien souvent, à chaque instant de notre vie journalière, se présentent d'occasions d'agir efficacement contre l'arbitraire, en nous habituant à nous passer les institutions existantes, accoutumant, par notre exemple, ceux qui nous entourent à en faire autant, et amenant ainsi peu à peu à ce qu'elles tombent en désuétude.
Si l'on commençait par se révolter contre les petits abus de l'autorité, ce serait du chemin fait pour attaquer de plus grands.
Tous les jours on lit dans les journaux, le récit de quelques actes de brutalité commis par agents de l'autorité en présence d'une foule qui, le plus souvent, les a laissé faire, sans même protester, ou s'est bornée à murmurer de loin.
Tantôt c'est un passant, un pauvre revendeur que les agents brutalisent; tantôt, une femme insultée par les agents de mœurs.
Dans le domaine économique, c'est la même chose: tantôt un propriétaire féroce qui jette sur le pavé, lui volant ses quelques meubles, si elle en a une famille tombée dans la misère, tantôt un patron qui abuse de l'autorité que lui donne son argent.
Les gens ne trouvent rien de mieux que d'aller raconter leur infortune au journal qu'ils ont l'habitude de lire.
Ils rédigent une protestation «virulente», où, en termes «indignés», ils «flétrissent» comme il convient, la conduite des séides de l'autorité, ou de ces «vautours rapaces, dont un coffre-fort tient la place du cœur.» On s'y épuise en menaces vaines et impuissantes. On les savoure lorsque le journal vous les apporte toutes fraîches imprimées, et tout est dit. Les policiers, les exploiteurs continuent leurs prouesses et leurs vilenies, se moquant des criailleries de la presse et des récriminations de leurs victimes.
Si à chaque fois que les agents brutalisent quelqu'un, la foule leur arrachait leurs victimes des mains.
Si, à chaque fois qu'un propriétaire, dans des conditions plus ou moins dramatiques, pèse de tout le poids de son capital sur la détresse de quelqu'un, les locataires d'une même maison se solidarisaient pour défendre la victime, et la réintégrer en son domicile, au lieu de se contenter de la plaindre stérilement ?
Si, à chaque injustice qui se commet à l'atelier, au lieu de le traiter d'exploiteur dans la feuille locale, tous les ouvriers se levaient comme un seul homme pour résister à l'arbitraire du patron, et se solidariser avec la victime ?
Si les gens s'habituaient à agir ainsi, croit-on que cela ne serait pas mieux que les protestations les plus corsées, croit-on que le public ne serait pas amené à réfléchir, et, peu à peu, amené à agir de même ?
***
Certes, la plupart de ces actes peuvent, pour le moment, paraître un rêve. Cela demande une union et une solidarité des exploités qui n'existe pas.
Eh bien, il s'agit de créer cette union et cette solidarité, en habituant d'abord les gens à se familiariser avec cette idée d'action et d'initiative individuelle, en leur démontrant que les protestations après coup, les récriminations à distance n'ont jamais rien réparé, rien empêché, et ne dénotent qu'un abaissement de caractère, u manque de virilité dans les foules.
On grogne, mais on subit. Et nos maîtres le savent. Que l'on s'habitue à moins grogner, à résister davantage, on ne tardera pas à en éprouver les bons effets.
Lorsqu'on se sera bien mis dans la tête qu'un homme en uniforme n'en vaut pas deux, qu'un homme même lorsqu'il a de l'argent ne vaut que par son caractère, on se sentira plus fort en face d'eux.
Oh ! surtout, si les gens pouvaient de rendre dans les tribunaux, voir les choses avec des yeux désabusés, comprendre comme il est de piètre pacotille ce prestige dont ils essaient de s'entourer; comme elle est fausse et ridicule cette mise en scène théâtrale dont ils s'affublent, en voyant les culottes claires dépasser les robes, leur indifférence et leur inattention, alors qu'il s'agit de discuter de la vie et de la liberté d'un homme; les marivaudages entre l'avocat et l'avocat général, alors que ceux-ci font assaut d'éloquence et de bel esprit semblant ignorer que c'est sur de la souffrance humaine qu'ils opèrent, comme on aurait vite fait de mépriser ces gens-là, comme disparaîtrait la crainte de leurs soi-disant flétrissures, comme leur arrogance tomberait vite devant la poussée des consciences indignées.
***
Impossible d'énumérer ici tous les actes de notre existence que nous pourrions modifier graduellement, en dépit des lois, et amener insensiblement les gens à imiter, la société à accepter. Ils ne peuvent me venir tous à l'idée; ce sont les circonstances qui les feront sortir et aux individus à savoir s'en inspirer.
Il y a des cas où d'aucuns peuvent carrément se mettre en lutte avec les préjugés, avec la loi, sans en ressentir grand dommage, où d'autres risqueraient leur gagne-pain, le repas et le bien-être des leurs.
C'est affaire de morale individuelle. C'est à chacun de savoir discerner ce qu'il peut, ce qu'il doit faire. On trouve toujours lorsqu'on est convaincu de la nécessité d'échapper au milieu ambiant.
Mais ce qu'il y a de certain, c'est que, si les gens s'habitueraient à modeler leurs actes sur ce qu'ils pensent, à ne plus subir ce qu'ils méprisent, à ne plus craindre ce qui n'a de force que par leur obéissance, à vouloir réaliser sérieusement ce qui est juste, ce serait la révolution en marche. Car si l'avachissement est contagieux, le courage ne l'est pas moins.
Oh, c'est évident, ce n'est pas du jour au lendemain que semblable ligne de conduite s'introduira dans les mœurs.
Pour que les individus en arrivant à être choqués de la contradiction de leurs actes avec leur façon de penser, il leur faut acquérir un cerveau mieux équilibré, une énergie morale peu commune. C'est à acquérir cela que doit viser la propagande faite, chaque pas de fait, facilitant le suivant.
La force ne peut être efficace qu'à condition d'être guidée par une volonté ferme, résolue, consciente, sachant ce qu'elle veut et où elle va. Cela est si vrai que, tant que les individus ne sauront pas faire respecter leur évolution eux-mêmes, ils en seront toujours à attendre leur émancipation d'hommes ou d'événements providentiels.
C'est cette «propagande par le fait» que les anarchistes doivent savoir employer, qui est de tous les jours, et peut être acceptée par ceux qu'effraie la violence, beaucoup de ses actes ne comportant aucun caractère de violence.
Savoir se moquer des sarcasmes aussi bien que des menaces. Profiter de toutes les circonstances de la vie pour accorder ses actes avec sa façon de débarrasser d'un préjugé aujourd'hui, s'abstenant demain d'une pratique absurde imposée par la loi ou l'opinion publique, lutter toujours et sans cesse, selon ses forces, contre l'arbitraire du pouvoir, l'intolérance des individus, voilà de quoi exercer la volonté et l'énergie de chacun.
Et, sûrement, les résultats qui en découleront, se traduiront par la mise en pratique de quelques-uns des points de notre idéal que repoussent les ignorants, sous prétexte de leur «impraticabilité».
Jean Grave
Le texte entier est donné en lecture: Buts et moyens
par Nicolas Phébus
L'anarchisme, d'abord théorisé par Pierre Joseph Proudhon dans la France des années 1840, c'était, par le biais de l'action de Bakounine, "greffé sur un mouvement de masses, de caractère prolétarien, apolitique et internationaliste: la "Première Internationale"". La "Première Internationale" était un mouvement à la fois de caractère syndical et révolutionnaire. Seulement, après l'expulsion de Bakounine et Guillaume en 1872, et le déménagement de son conseil général aux États-Unis, l'organisation périclita avant de disparaître. L'anarchisme de son côté, tout en gardant une implantation populaire dans de nombreux pays latin (dont surtout l'Espagne et l'Amérique latine), eu tendance à s'isoler du peuple.
En 1876, le congrès international de Berne lança le slogan de la "propagande par le fait". Cette nouvelle stratégie consistait en une série de coup de main, de tentatives insurrectionnelles et d'attentats sensés électriser les peuples et montrer la voie vers le communisme libertaire.
"Une première leçon des choses en fut administré par Cafiero et Malatesta. Le 5 avril 1877, sous leur direction, une trentaine de militants armés surgirent dans les montagnes de la province italienne de Bénévent, brûlèrent les archives communales d'un petit village, distribuèrent aux miséreux le contenu de la caisse du percepteur, tentèrent d'appliquer un "communisme libertaire" en miniature". Les paysans les ont observé mais pas suivi, les anarchistes furent finalement capturé après une fusillade. L'épopée de la propagande par le fait était lancé.
"Trois ans plus tard, le 25 décembre 1880, Kropotkine clama dans son journal, le Révolté: "La révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (...), tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité." De la "propagande par le fait" aux attentats individuels, il n'y eut plus qu'un pas. Il fut vite franchi." Ce sont ensuite succédé une longue série d'attentats. Depuis ce temps-là colle à l'anarchiste l'image d'un lanceur de bombe. Pourtant, dès le tournant du siècle, les anarchistes ont largement abandonné le terrorisme pour se tourner vers l'action syndicaliste révolutionnaire.
Aujourd'hui, et ce depuis longtemps et sauf en de très rares occasions, les anarchistes ne sont plus partisans de la terreur individuelle. Ils et elles croient toujours dans leur majorité, comme le dit Malatesta, que "la violence n'est justifiable que quand elle est nécessaire pour se défendre soi-même, ou défendre les autres contre la violence" et ajoutent souvent que "l'opprimé est toujours en état de légitime défense et il a toujours pleinement le droit de se révolter sans attendre qu'on lui tire effectivement dessus". Mais si les anarchistes défendent l'utilisation de la violence, il s'agit d'une violence de masse, populaire et révolutionnaire, et non plus de la violence individuelle, ou de petits groupes, toujours avant-gardiste dans le pire sens du mot, de la propagande par le fait.
Reste qu'il y a eu des anarchistes terroristes, le nier, s'en cacher ou les excommunier ne sert à rien (et est très peu anarchiste). La propagande par le fait fait partie de l'histoire internationale de l'anarchisme, qu'on le veuille ou non, autant s'y faire. Autant savoir aussi quelles étaient les idées des terroristes anarchistes, quel était l'idéal qui les poussaient à tuer.
Nicolas Phébus; Groupe Emile Henry; Québec, mars 1998
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