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"Il faut que nos doctrines pénètrent les cerveaux, tous les cerveaux, de façon que l'universelle harmonie soit, non seulement le résultat, mais la cause de la finale évolution."

Jean Grave.

"Toutes les lois sont oppressives et criminelles. Elles ne protègent que les riches et les heureux."

Octave Mirbeau

Les Mystiques de l'Anarchie

Par Alexandre Bérard, député de l'Ain

Extrait d'un texte publié par la Revue des Revues en 1894.

Il y a treize ans, l'anarchie s'était révélée à Lyon par l'épouvantable attentat du Théâtre Bellecour, par l'explosion du bureau de recrutement, suivi d'un procès, qui amena une cinquantaine de présences sur les bancs de la police correctionnelle. Cyvoct condamné par la cour d'assises du Rhône, l'anarchie sommeilla plus de onze ans quand tout à coup, elle éclata bruyamment de nouveau dans l'enceinte du Palais-Bourbon avec la bombe de Vaillant.

L'anarchie n'est point une bande de malfaiteurs organisée: c'est l'état d'âme moderne de tous ceux qui, dotés d'un esprit mal équilibré, guidés par l'envie, n'ont au cœur que la haine jalouse d'une société, dans laquelle leur orgueil croit ne pas avoir la place qu'ils méritent.

Toutes les crises politiques et sociales ont pour résultat immédiat et direct de développer la folie dans les cerveaux déséquilibrés et l'esprit d'imitation est tellement inné dans l'homme que chaque genre de crimes trouve immédiatement de nombreux adeptes. L'anarchie et les crimes anarchistes ne pouvaient manquer à une loi commune (1).

Du moment que Vaillant avait jeté une bombe dans l'enceinte du Palais-Bourbon, il était certain qu'il aurait des imitateurs, de même que, il y a quinze ans, quand Billoir eut découpé une femme en morceaux, la justice eut successivement à sévir contre une série de crimes analogues. Après Vaillant, c'est Émile Henry qui a lancé ses engins meurtriers contre d'inoffensifs consommateurs dans la salle du café Terminus à Paris; c'est un malfaiteur inconnu, qui, en de savantes et monstrueuses combinaisons, la même nuit, a disposé, dans deux coins différents de la capitale, rue Saint-Jacques et rue Saint Martin, des boîtes chargées à mitrailles destinées à frapper le commissaire de police et les agents qui viendraient constater le prétendu suicide d'un nommé Rebaudy et qui n'ont causé la mort que d'une pauvre logeuse. Après Vaillant, après Émile Henry, après le faux Rebaudy, c'est Pauwels, qui place une bombe dans le parvis de l'église de la Madeleine et qui, victime de son propre forfait, tombe horriblement mutilé par son engin meurtrier, c'est Caserio et l'attentat de Lyon.

Et, durant l'année 1884, l'imitation a gagné la province, où des bombes plus ou moins sérieuses, reconnues pour aussi inoffensives que bruyantes, ont été déposées par des criminels inconnus, à Lyon, où l'une faisait explosion et l'autre était découverte dans la même soirée du 21 février 1894, dans des maisons borgnes ou misérables, dans lesquelles les anarchistes ne paraissaient avoir absolument rien à faire; à Clermont-Ferrand, où le 26 février une bombe a été placée sur la fenêtre du bureau de police de la préfecture; à Villefranche-de-Rouergue où, à la même époque, un engin chargé de dynamite faisait sauter la guérite du gardien de nuit d'une mine; à Béthune, où on trouvait une bombe qui, si elle eût éclaté, eût causé de sérieux dégâts; à Vienne, le 9 mars, à Dijon, le 4 mars, à Bourges, le 18 mars, des engins plus ou moins sérieux étaient également trouvés sur la voie publique; à Bourgoin, le 21 mars, dans une église une bombe éclatait. Même à l'étranger, en Hongrie, à Turin, à Rome, — où devant le palais législatif de Montecitorio, le 8 mars, une bombe formidable vint frapper de trop nombreuses victimes; à Lucques, au théâtre, le 20 mars, et ailleurs, les bandits de l'anarchie ont eu des imitateurs.

Puis se multiplièrent les plaisanteries de mauvais goût, sur lesquelles il est plus qu'inutile d'insister: le 20 février 1894, par exemple, où à Béziers deux jeunes apprentis ferblantiers déposèrent contre une maison un engin en forme de bombe pour en effrayer les habitants.

Enfin surgirent les fous que le bruit des exploits de Vaillant et d'Émile Henry détermina à fabriquer des bombes ou prétendues bombes, comme à d'autres époques l'éclat de certains crimes porta leurs pareils à s'accuser de ces crimes, comme en 1870 et 1871 les affres douloureuses de l'année terrible excitèrent leurs semblables à se déclarer les inventeurs, pour détruire les ennemis allemands, de machines, qui n'étaient infernales que dans leur esprit. Un jour, le 26 février 1894, dans la rue Saint-Denis, à Paris, c'était un original qui, ayant la manie dangereuse de collectionner des cartouches et des boîtes de fulminate, faisait faire explosion à une blague à tabac transformée en bombe; un autre jour, c'était un fou qui, rue Oberkampf, déposait contre une maison, comme pour la faire sauter, un engin suspect, qui n'était autre qu'une bombe contenant simplement un mouvement d'horlogerie(2)

Ce n'est point seulement par cette école d'imitation, laquelle est propre à tous les genres de crimes, que les anarchistes dynamitisants se rapprochent de tous les criminels de droit commun; ils s'en approchent par leur nature tout entière: les caractères des criminels ordinaires, de tous les criminels, ils les ont tous et tous au suprême degré.

De même que, pour les anarchistes, tout crime de droit commun, tout attentat d'un prolétaire sur la personne ou sur les biens d'un bourgeois est un acte méritant et saint de l'anarchie, tous les anarchistes opérant peuvent être assimilés purement et simplement aux voleurs et aux assassins ordinaires(3). Entre eux nulle différence.

En février 1883, M. le procureur général Fabreguettes, requérant, devant la Cour d'appel de Lyon, contre une trentaine d'anarchistes poursuivis pour infraction à la loi sur les associations, s'écriait: «L'anarchie, c'est le vol; vous êtes une association de malfaiteurs.»

Il aurait pu ajouter: «L'anarchie, c'est l'assassinat.»

Sans parler de la plupart des héros de la secte, les Ravachol, les Vaillant par exemple, qui, avant de commettre l'attentat anarchiste proprement dit, avaient été condamnés pour d'autres délits de droit commun n'ayant aucun caractère ni social, ni politique; sans parle d'Ortiz, le complice présumé d'Émile Henry dans le crime de la rue des Bons-Enfants, arrêté avec d'autres anarchistes comme cambrioleur, tous n'étant recherchés par la police que pour vols qualifiés, les uns et les autres — tous sans exception — ils présentent les caractères communs et distinctifs des gens que les magistrats ont l'habitude de poursuivre pour protéger les biens, la vie, la sécurité des citoyens.

Le premier trait qui se retrouve toujours, sans exception, chez tous les criminels de droit commun, c'est l'orgueil. Dans les préaux de la Nouvelle-Calédonie, ceux qui ont pu étudier forçats et détenus sont unanimes pour déclarer que règnent souverainement dans leur esprit une forfanterie sans bornes, une puérile et immense vantardise, un amour fou de la gloriole. Cette vanité les suit même — pour ceux que n'abrutit pas la terreur de la guillotine — jusqu'au moment suprême: ils posent jusqu'à l'instant où le bourreau les couche sur la planche fatale.

Cyvoct, Ravachol, Vaillant, Émile Henry en ont été la preuve vivante. Ravachol se croyait un régénérateur de la société et il posait encore sur la place de Montbrison sous la main du bourreau; Vaillant avait eu soin de se faire photographier la veille du jour où il devait commettre son attentat au Palais-Bourbon afin de conserver ses traits précieux à la postérité, et, une fois arrêté, sa principale préoccupation était de savoir quel retentissement avait eu son crime: rendre son nom célèbre par un acte éclatant, tel avait été son seul, son unique mobile. Ainsi que je l'ai écrit ailleurs(4), Vaillant, en jetant sa bombe dans l'hémicycle du Palais-Bourbon, n'a fait qu'imiter, à vingt-six siècles d'intervalle, Erostrate incendiant le temple de Diane à Ephèse; seulement, la science ayant marché, alors qu'Erostrate ne pouvait se servir que de la torche primitive, Vaillant pouvait faire usage de la poudre verte. Vaillant avait voulu surpasser Ravachol, Émile Henry a voulu surpasse Vaillant: il a pris soin de le déclarer, disant qu'il avait voulu commettre un crime plus terrifiant et ajoutant: «Vaillant n'est qu'un enfant; s'il eût voulu faire les choses sérieusement, il aurait dû mettre dans son engin des balles et non des clous inoffensifs.» La presse anglaise, qui, grâce à l'hospitalité quelque peu... critiquable de la Grande-Bretagne, a pu étudier les anarchistes à visage découvert, sans que les hôtes de la trop hospitalière cité de Londres prissent le moindre soin de se cacher, a fait la même remarque. Au lendemain de l'explosion de Greenwich, on pourrait lire dans le Daily Telegraph:

Tout semble indiquer que Bourdin méditait un exploit qui l'eût rendu plus illustre que Ravachol, Vaillant et Henry; autrement comment expliquer la conduite d'un artisan qui pouvait vivre heureux, dans sa sphère, du produit de son travail ?

La vanité et le désir de notoriété, voilà ce qui pousse les anarchistes.

Contrairement aux nihilistes, qui obéissent à des ordres supérieurs, les anarchistes ne se réunissent que pour boire à la réussite de leur propagande. Chacun d'eux conçoit un plan qu'il ne communique à personne et qui a pour but de rejeter dans l'ombre les exploits de ses prédécesseurs.

Il n'y a pas jusqu'aux antécédents que, en remontant dans le passé, on trouve chez la plupart des criminels, qu'on ne découvre dans les anarchistes. Émile Henry, par exemple, qui comme Ravachol, Vaillant et les autres, est de la catégorie de ceux que les criminalistes appellent du nom générique de régicides, de la catégorie de ceux qui s'en prennent aux pouvoirs établis, quelle que soit leur forme, aux monarques, à Louis XV, à Napoléon III, au tsar, à l'empereur d'Allemagne, à la Société. Émile Henry est le petit-neveu d'un nommé Joseph Henry qui, le 29 juillet 1816, aux Tuileries, tira deux coups de pistolet sur le roi Louis-Philippe et pour cela fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Mais naturellement, comme les héros de l'anarchie ont les yeux tournés vers les spéculations de l'esprit, vers les fantaisies de l'imagination, ils ne sauraient échapper à ce caractère de vague sentimentalité, de puérile rêverie, que l'on retrouve tout à la fois chez les peuples primitifs et chez les criminels, vague sentimentalité qui est chez ceux-ci comme le dernier lien les rattachant au bien et chez ceux-là comme le premier éveil de la noblesse de l'âme. Les criminels de tous genres, les anarchistes surtout, rêvent facilement aux étoiles. Il y a tantôt onze ans, alors qu'elle était en pleine vogue, un affreux assassin, Gamahut, allait chantant le long des chemins la chanson des Blés d'or, qui, précisément à cause de sa poésie banale et enfantine, a fait fortune dans les milieux les plus immondes de la société. Vaillant, lui aussi, composait des vers où il mêlait l'anarchie et les étoiles, et tous les journaux ont publié une poésie d'Émile Henry, datée de 1892, dans laquelle il disait entre autres fadaises:

Je vois autour de moi les anges

Et les déesses de l'amour

Accourir tous et, tour à tour,

Venir me chanter ses louanges.

Mais tous ils murmurent: «Espère»

Et moi qui sais qu'ils sont trompeurs,

Je sens raviver mes douleurs

Car ils se rient de ma misère.

Je ne puis avoir d'espérance.

Après ces vers je me tairai;

Mais toujours je vous aimerai

Et je bénirai ma souffrance.

Je souffrirai silencieux

Et vous serez toujours ma dame,

Le bel idéal de mon âme

Rêvant d'amour sous les grands cieux.

Et Léauthier, ce malheureux qui, dans un restaurant de Paris, a frappé un inconnu, choisissant un homme décoré, et choisissant cette victime uniquement parce qu'elle était décorée, dans sa défense écrite devant le jury de la Seine, développait aussi avec un certain sentiment de vague poésie les folles rêveries qui l'avaient conduit à lanarchie et à l'assassinat:

Par une belle journée du mois d'octobre, dit-il, Paris était en fête. On n'entendait partout que le bruit des fanfares et des musiques. Sur le boulevard s'élevaient des arcs de triomphe enguirlandés de fleurs et décorés de couleurs multicolores. Le soir, des feux d'artifice, des illuminations fabuleuses, tout brillait à l éclat et à la magnificence. Des banquets, des festins somptueux, des distractions, des agréments à grand gallas (sic), des orgies épouvantables, l'or du pauvre monde gagné au prix de tant d'efforts était dépensé, gaspillé, jeté à profusion par les forbans du gouvernement..

Et moi pendant ce temps-là dans ma pauvre mansarde je restais sans dîner.

***

Des milliers de malheureux couchent sous la sombre étoile, quand tant d'appartements à Paris sont à louer et ne demandent qu'à l'être.

***

Sachez que je tremblerai devant un lézard.(!) et je ne tremblerai pas devant les hommes; que je pleurerai devant un enfant et que je sourirai sous votre guillotine.

Mais si les anarchistes sont des poètes — même des poètes orgueilleux et très orgueilleux, — ils sont avant tout des mystiques, des religieux. C'est là le trait dominant de leur caractère.

Aussi, il faut que les journaux catholiques et conservateurs soient singulièrement aveuglés par leur passion politique pour accuser la République, les écoles sans Dieu des forfaits de l'anarchie. Certes, il ne s'agit point — nous ne voulons pas imiter nos adversaires — de rendre la religion responsable des crimes des Cyvoct et des autres; mais, il faut bien le dire, Cyvoct, Ravachol, Vaillant sont les produits directs de l'enseignement congréganiste, de l'enseignement religieux: Ravachol et Vaillant ont été élevés dans des écoles congréganistes; six mois avant de mettre sa bombe au Théâtre-Bellecour, Cyvoct était l'hôte assidu d'un cercle catholique de la ville de Lyon. C'est l'enseignement mystique qui aux uns et aux autres a donné la tournure d'esprit que la société a eu douloureusement à regretter en pleurant les victimes faites par leur fanatisme; c'est dans cet enseignement religieux et mystique qu'ils ont puisé l'idée de faire le bonheur des masses en tuant un certain nombre de leurs semblables: c'est la vieille et antique tendance des inquisiteurs du moyen âge que, eux les anarchistes, ces primates, ils appliquent au XIXe siècle: Cyvoct, Vaillant, Émile Henry ont quelque chose, ont beaucoup des saint Dominique et des Torquemada.

Si Émile Henry n'est pas le produit direct d'une éducation religieuse, il n'en est pas moins un être absolument imbu d'idées surnaturelles, superstitieuses et mystiques. Sa mère, en effet, parlant aux reporters des journaux parisiens qui l'interrogeaient, donnait en ces termes la caractéristique de l'état d'âme de son fils:

Depuis deux ou trois ans, disait-elle, il se livrait à des pratiques superstitieuses qui nous faisaient peur à sa tante et à moi. Il était spirite. Il se plongeait à certains moments dans des méditations profondes d'où mes plaintes ne pouvaient le tirer. Un soir que sa tante lui avait fait un lit sur un canapé dans sa chambre, il sortit de sa poche un portrait de saint Louis, qu'il voulut clouer au mur.

- Que veux-tu faire de ça ? lui dit sa tante.

- Saint Louis est mon bon guide, répondit Henry. Quand j'ai une résolution à prendre, quand j'ai une tristesse à calmer, j'évoque le souvenir du saint roi, et j'agis selon ses commandements.

***

Depuis ce temps le caractère d'Émile Henry s'est modifié. Il passait à Paris toutes ses soirées dans des réunions publiques ou avec des gens qui se livraient au spiritisme.

Ce n'est certes point l'âme du roi saint Louis qui a inspiré à son dévot la pensée de jeter une bombe à l'hôtel Terminus, mais c'est bien ce mysticisme, cette sorte de folie de l'âme, qui a armé le bras criminel d'Henry.

Ce bourgeois déclassé, ce raté orgueilleux, qui ne veut ni se repentir, ni demander grâce, qui espère que son châtiment rendra «un service immense» à sa cause, ce «cynique orgueilleux» sur le banc des assises, selon le mot du magistrat qui dirigeait les débats, Émile Henry veut partout se donner l'attitude d'un martyr et d'un martyr dont la mort révolutionnera le monde.

Émile Henry est bien un mystique lui aussi par ses origines, par ses rêves, par le vague de ses aspirations, par la façon même dont il a envisagé la mort.

Et le compagnon Meunier, anarchiste condamné le 27 mai 1894, par la cour d'assises de Maine-et-Loire, n'avait-il pas la même origine ? Il a, lui aussi, commencé par le couvent pour aboutir à l'anarchie, en passant par tous les délits de droit commun. Il avait d'abord été oblat à la trappe de Bellefontaine, près de Cholet, puis frère de Saint-Gabriel à Saint-Laurent-sur-Sèvres, avant d'échouer pour abus de confiance sur les bancs des assises — sur ces mêmes bancs où, en mai 1894, l'avaient reconduit ses actes de propagande anarchiste, en société d'autres compagnons, repris de justice comme lui. — Mystique et bandit de droit commun, Meunier a été l'un des propagateurs les plus ardents de l'idée anarchiste.

Et Caserio Santo, le misérable dont le forfait exécrable a si lourdement pesé sur les destinées de notre patrie ? C'est bien un mystique, un religieux celui-là, un mystique orgueilleux, croyant comme Henry à l'importance de son apostolat, à l'œuvre fécondante de son martyre !

Lui aussi, il est le mystique et l'orgueilleux, ce petit paysan italien ignorant, que guide seule une immense vanité.

Lui aussi il a été bercé au milieu de la fumée de l'encens, bercé des fêtes quelque peu enfantines de la religion tapageuse du midi. Écoutez son frère disant de lui:

Santo, quand il était enfant, était joli comme un petit amour, tellement qu'il était choisi dans les processions pour représenter saint Jean, et le jour de la fête du saint, on le promenait à moitié nu, couvert seulement d'une peau de chèvre.

Plus tard, il fréquentait les sacristies et servait la messe; il était de caractère très doux.

Il a commis son crime après avoir écrit à sa mère une lettre où, tout comme l'apôtre, il montre son absolu dédain de la famille, de ce que tous les fanatiques religieux appellent les «faiblesses humaines», de ce que tous les gens de froide raison tiennent pour les sentiments les plus nobles de l'âme:

Non, non, écrivait-il, il ne faut pas penser aux larmes de la mère; il faut penser à son propre devoir et lutter contre la société actuelle, pour détruire ces insectes nuisibles qui sont les exploiteurs. Pour moi, je crierai toujours: Guerre, guerre aux exploiteurs !

Mystique comme tous ses congénères, il est orgueilleux comme eux, orgueilleux d'un immense orgueil, vaniteux d'une immense vanité. Pour en juger, lisez ce portrait qu'a tracé de lui, dans un journal lyonnais, un écrivain qui l'a vu aux assises du Rhône:

Caserio paraît plus jeune que son âge. On lui donnerait tout au plus dix-huit ans. Mais si son visage imberbe a conservé quelque chose du gamin, le corps s'est normalement développé. Les bras, comme chez la plupart des criminels, sont d'une longueur peu commune et les mains sont également disproportionnées.

Au moral, Caserio nous apparaît comme une sorte d'illuminé qui, s'il a conscience de l'attentat dont il s'est rendu coupable, lui attribue une portée qui nous échappe.

Celui qu'il a tué incarnait dans son idée la plus haute expression de la bourgeoisie et il s'en fait gloire.

La caractéristique de sa mentalité est du reste une vanité énorme. Il faut voir avec quelle complaisance il pose pour la galerie, avec quelle fierté non déguisée il raconte en un charabia franco-italien les détails de la préparation du crime et de son accomplissement. Nulle fanfaronnade cependant. Bien qu'on le voie à plusieurs reprises sourire, il n'est pas l'homme qui ricane avec les magistrats et les jurés. Non, il se place en héros d'une idée.

S'il a tué un président de la République, c'est pour devenir, lui aussi, un homme célèbre, pour se poser sur un piédestal et s'offrir en spectacle à la curiosité des badauds.

- Je l'ai toujours vu orgueilleux, c'est ce qui l'a conduit au crime, a dit très justement de Caserio le vicaire de Motta-Visconti.

Ce mot résume admirablement l'état d'âme qui a armé le bras du criminel.

Et Bouthècle enfin, le dernier de cette triste série, venu longtemps après les autres, comme une de ces fusées oubliées qui partent quand le feu artifice est éteint, n'est-ce pas un mystique comme les autres ? Comme les autres, comme Henry, c'est un raté: il a fait des études secondaires, mais a échoué en tout dans la vie; c'est l'orgueil, c'est la rage de ne pouvoir arriver qui l'animent; comme les autres, il est d'une famille très religieuse, ayant des parents ecclésiastiques; comme Cyvoct, il a été mystique ardent, il a été pieux avant d'être anarchiste.

Les anarchistes, disons-nous, sont fatalement religieux et leur état d'esprit à eux, à tous les agents de la propagande par le fait, il est bien celui de tous les féroces propagateurs des doctrines religieuses, des Arabes promenant le feu et le glaive sur toutes les côtes méditerranéennes, de Charlemagne égorgeant les Saxons pour les convertir à la foi du Christ, des moines des siècles passés élevant les innombrables et monstrueux bûchers de l'inquisition! Cela est si vrai que les théoriciens eux-mêmes du parti, les philosophes de la secte, ceux-là même qui sont incapables de commettre un assassinat anarchique de leurs propres mains, sont imprégnés de cette idée qu'il faut sacrifier quelques hommes, très nombreux même, pour la réalisation du bonheur humanitaire rêvé par leur imagination. C'est ainsi que nous trouvons, dans le compte rendu des assises de la Seine, de février 1894, lesquelles condamnaient un théoricien de l'anarchie nommé Jean Grave, les notes suivantes: Jean Grave avait, dans ses écrits, incité les conscrits à déserter ou à «crever la peau à leurs supérieurs» — les anarchistes ont au suprême degré la haine de l'armée et de la patrie; — d'autre part, il avait écrit ces lignes:

La lutte devra s'attacher tout principalement à détruire les institutions, flamber les actes de propriété, plan de cadastre, procédure des notaires et avoués, renversement des bornes de partage, prise de possession au nom de tous, mise à la disposition de la masse des consommations.

***

Supposons un de ces patrons exécuté au coin d'une borne, avec un écriteau expliquant qu'il a été tué comme exploiteur, ou bien son usine incendiée pour les mêmes motifs; là, pas moyen de se tromper sur les raisons qui auraient fait agir les auteurs de ces actes et nous pouvons être certains qu'ils seraient applaudis de tout travailleur; voilà l'acte raisonné, ce qui prouve qu'ils doivent toujours découler d'un principe directeur.

Ce sont les pures théories de l'anarchie. Eh bien ! de cet homme émettant des théories aussi monstrueuses, les témoins disaient que c'était un convaincu, un apôtre, un mystique. Le premier témoin — il est vrai que c'est aussi un anarchiste, mais c'est un homme de vaste intelligence, universellement estimé, incapable de parler contre sa pensée, — M. Élisée Reclus s'exprimait ainsi sur Jean Grave:

C'est une âme d'élite; quoique son instruction primaire n'ait pas été complète, il a suivi les études qu'il voulait faire sans défaillance et est devenu un homme remarquable. Quant à sa valeur morale, elle est supérieure, à raison de la sincérité profonde de ses convictions, et je puis le dire, c'est un des rares hommes qui n'ont jamais menti.

Le second témoin, journaliste du boulevard parisien, sans aucune relation avec l'anarchie, M. Octave Mirbeau, en parlait ainsi:

C'est la première fois que je vois M. Grave. Je n'ai eu avec lui que des rapports épistolaires, mais j'ai remarqué en lui une telle élévation d'idées que j'ai conçu pour lui beaucoup de sympathie et d'estime. Je suis d'ailleurs en communauté d'idées presque complète avec lui. Je le considère comme un apôtre et un logicien tout à fait supérieur. Il pousse la logique jusqu'au bout, et c'est pourquoi il arrive à des conclusions... extrêmes.

Et, sur une demande de M. l'avocat général Bulot, M. Mirbeau précisait les théories de Jean Grave en disant que, selon lui, «il n'y avait pas grand mal à ce que l'orage abatte quelques chênes voraces s'il vivifie les humbles plantes.»

C'est l'idée même de l'anarchie, confuse dans la plupart des esprits peu instruits des disciples de la secte, c'est l'idée-mère exprimée par un homme sachant écrire. N'est-ce pas la même qui a guidé le bras le tous les bourreaux religieux de l'Inquisition ? N'est-ce pas celle qui a allumé tous les bûchers d'Espagne du XV° au XIX° siècle, ceux de France aux époques des derniers Valois et des Bourbons ? N'est-ce pas celle qui a armé le bras des assassins de la Saint-Barthélemy ? Cyvoct, Émile Henry, Vaillant, ce sont les descendants directs des effroyables tourmenteurs de l'Espagne et de Rome !

C'est l'éternel besoin d'apaiser leurs souffrances qui, dans la triste réalité des misères humaines, pousse les malheureux aux plus folles et aux plus mystiques théories, les déchaînant parfois dans les sinistres et sanglantes fureurs du fanatisme: et il en a été ainsi dans tous les temps, aux jours sombres du moyen âge comme en notre siècle névrosé. C'est dans les mêmes esprits déséquilibrés seuls ou bien dans ceux qui sont hallucinés par la souffrance, et physique et morale, que germe le mysticisme qui, demain, sera le fanatisme. Dans les dernières pages de son beau roman sur Lourdes, M. Zola montre quel lien étroit unit ces deux choses, l'anarchie et le mysticisme religieux, celle-là fille de celui-ci, et son héros, un prêtre désabusé, son esprit passant de l'un à l'autre, entraîné par la force des choses, par une suite naturelle d'idées, «sans transition apparente, sur le fond trouble de ses pensées».

Notes:
(1) Il faut rendre à chacun ce qui lui est dû: or, il est bien certain que si l'anarchie a pris le développement qu'elle a pris, on le doit à une certaine presse boulevardière, aux névrosés et aux sceptiques de la capitale, qui ont vu dans la nouvelle école une nouveauté curieuse et dans ses théories des piments pour leurs sens blasés. Ce n'est point, en effet, parmi les miséreux que l'anarchie a fait le plus d'adeptes, mais bien parmi les déclassés qui errent, sans métier déterminé; ce n'est point parmi les travailleurs en blouse qu'elle recruté ses soldats, mais parmi les ratés aux redingotes râpées; Émile Henry, Vaillant étaient de cette catégorie. Que voulez-vous ? des publicistes comme M. Laurent Tailhade célébraient la beauté du geste et des duchesses étaient pleines de sympathie pour les compagnons de la dynamite ?
(2) Nous signalerons encore la bombe qui, à Liège (Belgique), le 3 mai 1894, a causé d'importants dégâts, celle placée, à la même époque, contre une maison de l'avenue Kléber à Paris, les cartouches qui, à la même époque, firent explosion à Bêthune (Pas-de-Calais), une autre bombe au Dorat (Haute-Vienne).
Et parmi les plaisanteries ou les fantaisies aux conséquences plus ou moins sérieuses, nous rappellerons une bombe placée, au printemps de 1894, boulevard Ney à Paris, une placée dans le jardin du juge de paix d'Argenteuil.
La contagion fut telle au printemps de 1894 que l'on vit des enfants jouer malheureusement à l'explosion; au Mas Rillet (Ain) par exemple, où des gamins jouaient ainsi avec de la poudre prise je ne sais où, l'un d'eux eu la main emportée.
La contagion fut telle que la dynamite devint même un nouvel engin le suicide: c'est ainsi qu'en juin, à Vaulx (Rhône), un malheureux terrassier se suicidait en plaçant sur son ventre une cartouche de dynamite et en la faisant partir.
Et les escrocs qui usèrent de ce procédé, tels que ce nommé Delchogme qui cherchait le mai 1894, à Aniche (Nord), à incendier avec des bombes la maison de son voisin et la sienne pour se faire payer une prime d'assurance et qui fut condamné pour cela par la Cour d'assises du Nord !
Et les gens trop zélés ou affolés qui ont vu partout des complots ayant pour but de lancer des bombes, complots imaginaires dont la prétendue découverte n'avait d'autre résultat que d'effrayer l'opinion publique, tel le fantaisiste complot de Marseille au mois de septembre. Et toutes les dénonciations calomniatrices faites contre de très braves gens à la suite du vote de la loi de juillet 1894 sur les menées anarchistes.
La dynamite, en 1894, a joué le grand rôle autant dans l'ordre social que dans l'ordre criminel, autant dans la fantaisie que dans la réalité.
(3) Devant l'éclat des crimes anarchistes, devant le tapage qu'ils faisaient, tous les criminels de droit commun, tous ceux qui, parmi eux, étaient des malfaiteurs d'habitude, comprenant que l'épouvantable doctrine était une sorte de justification théorique de leurs forfaits, tous peu à peu ils se sont naturellement déclaré anarchistes.
Il était tout naturel que l'anarchie recrutât de pareils adeptes, l'anarchie n'étant qu'un manteau fait pour couvrir les haillons de tous les crimes de droit commun.
(4) Voir Revue des Revues, n° du 15 février 1894, p. 276 et suiv., le Crime anarchiste.

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