Get Firefox ;

xhtml ; css2 ; aaa ; ccc ;

"La misère fut la cause première des richesses. Ce fut elle qui créa le premier capitaliste. Car avant d'accumuler la «plus-value», dont on aime tant à causer, encore fallait-il qu'il y ait des misérables qui consentissent à vendre leur force de travail pour ne pas mourir de faim. C'est la misère qui a fait les riches"

Pierre Kropotkine

"La loi votée par les élus du peuple sera traitée par eux de sacrée. On l'éludera, on la violera si elle gêne, mais on fera des discours enflammés sur son caractère divin"

Pierre Kropotkine

La conquête du pain

Pierre Kropotkine

Table des chapitres :

Nos richesses

L'aisance pour tous

Le communisme anarchiste

L'expropriation

Les denrées

Le logement

Le vêtement

Les voies et moyens

Les besoins de luxe

La conquête du pain

Nos richesses

I

L'humanité a fait un bout de chemin depuis ces âges reculés durant lesquels l'homme, façonnant en silex des outils rudimentaires, vivait des hasards de la chasse et ne laissait pour tout héritage à ses enfants qu'un abri sous les rochers, que de pauvres ustensiles en pierre, - et la Nature, immense, incomprise, terrible, avec laquelle ils devaient entrer en lutte pour maintenir leur chétive existence.

Pendant cette période troublée qui a duré des milliers et des milliers d'années, le genre humain a cependant accumulé des trésors inouïs. Il a défriché le sol, desséché les marais, percé les forêts, tracé des routes ; bâti, inventé, observé, raisonné ; créé un outillage compliqué, arraché ses secrets à la Nature, dompté la vapeur ; si bien qu'à sa naissance l'enfant de l'homme civilisé trouve aujourd'hui à son service tout un capital immense, accumulé par ceux qui l'ont précédé. Et ce capital lui permet maintenant d'obtenir, rien que par son travail, combiné avec celui des autres, des richesses dépassant les rêves des Orientaux dans leurs contes des Mille et une Nuits.

Le sol est, en partie, défriché, prêt à recevoir le labour intelligent et les semences choisies, à se parer de luxuriantes récoltes - plus qu'il n'en faut pour satisfaire tous les besoins de l'humanité. Les moyens de culture sont connus.

Sur le sol vierge des prairies de l'Amérique, cent hommes aidés de machines puissantes produisent en quelques mois le blé nécessaire pour la vie de dix mille personnes pendant toute une année. Là où l'homme veut doubler, tripler, centupler son rapport il fait le sol, donne à chaque plante les soins qui lui conviennent et obtient des récoltes prodigieuses. Et tandis que le chasseur devait s'emparer autrefois de cent kilomètres carrés pour y trouver la nourriture de sa famille, le civilisé fait croître, avec infiniment moins de peine et plus de sûreté, tout ce qu'il lui faut pour faire vivre les siens sur une dix millième partie de cet espace.

Le climat n'est plus un obstacle. Quand le soleil manque, l'homme le remplace par la chaleur artificielle, en attendant qu'il fasse aussi la lumière pour activer la végétation. Avec du verre et des conduits d'eau chaude, il récolte sur un espace donné dix fois plus de produits qu'il n'en obtenait auparavant.

Les prodiges accomplis dans l'industrie sont encore plus frappants. Avec ces êtres intelligents, les machines modernes, - fruit de trois ou quatre générations d'inventeurs, la plupart inconnus, - cent hommes fabriquent de quoi vêtir dix mille hommes pendant deux ans. Dans les mines de charbon bien organisées, cent hommes extraient chaque année de quoi chauffé dix mille familles sous un ciel rigoureux. Et l'on a vu dernièrement toute une cité merveilleuse surgir en quelques mois au Champ de Mars, sans qu'il y ait eu la moindre interruption dans les travaux réguliers de la nation française.

Et si, dans l'industrie comme dans l'agriculture, comme dans l'ensemble de notre organisation sociale, le labeur de nos ancêtres ne profite surtout qu'au très petit nombre, - il n'en est pas moins certain que l'humanité pourrait déjà se donner une existence de richesse et de luxe, rien qu'avec les serviteurs de fer et d'acier qu'elle possède.

Oui certes, nous sommes riches, infiniment plus que nous ne le pensons. Riches par ce que nous possédons déjà ; encore plus riches par ce que nous pouvons produire avec l'outillage actuel. Infiniment plus riches par ce que nous pourrions obtenir de notre sol, de nos manufactures, de notre science et de notre savoir technique, s'ils étaient appliqués à procurer le bien-être de tous.

II

Nous sommes riches dans les sociétés civilisées. Pourquoi donc autour de nous cette misère ? Pourquoi ce travail pénible, abrutissant des masses ? Pourquoi cette insécurité du lendemain, même pour le travailleur le mieux rétribué, au milieu des richesses héritées du passé et malgré les moyens puissants de production qui donneraient l'aisance à tous, en retour de quelques heures de travail journalier ?

Les socialistes l'ont dit et redit à satiété. Chaque jour ils le répètent, le démontrent par des arguments empruntés à toutes les sciences. Parce que tout ce qui est nécessaire à la production le sol, les mines, les machines, les voies de communication, la nourriture ; l'abri, l'éducation, le savoir - tout a été accaparé par quelques-uns dans le cours de cette longue histoire de pillage, d'exodes, de guerres, d'ignorance et d'oppression, que l'humanité a vécue avant d'avoir appris à dompter les forces de la Nature.

Parce que, se prévalant de prétendus droits acquis dans le passé, ils s'approprient aujourd'hui les deux tiers des produits du labeur humain qu'ils livrent au gaspillage le plus insensé, le plus scandaleux ; parce que, ayant réduit les masses à n'avoir point devant elles de quoi vivre un mois ou même huit jours, ils ne permettent à l'homme de travailler que s'il consent à leur laisser prélever la part du lion ; parce qu'ils l'empêchent de produire ce dont il a besoin et le forcent à produire, non pas ce qui serait nécessaire aux autres, mais ce qui promet les plus grands bénéfices à l'accapareur.

Tout le socialisme est là !

Voici, en effet, un pays civilisé. Les forêts qui le couvraient autrefois ont été éclaircies, les marais asséchés, le climat assaini : il a été rendu habitable.

Le sol qui ne portait jadis que des herbes grossières, fournit aujourd'hui de riches moissons. Les rochers qui surplombent les vallées du midi sont taillés en terrasses où grimpent les vignes au fruit doré. Des plantes sauvages qui ne donnaient jadis qu'un fruit âpre, - une racine immangeable, - ont été transformées par des cultures successives en légumes succulents, en arbres chargés de fruits exquis. Des milliers de routes pavées et ferrées sillonnent la terre, percent les montagnes ; la locomotive siffle dans les gorges sauvages des Alpes, du Caucase, de l'Himalaya. Les rivières ont été rendues navigables ; les côtes, sondées et soigneusement relevées, sont d'accès facile ; des ports artificiels, péniblement creusés et protégés contre les fureurs de l'Océan, donnent refuge aux navires. Les roches sont percées de puits profonds ; des labyrinthes de galeries souterraines s'étendent là où il y a du charbon à extraire, du minerai à recueillir. Sur tous les points où des routes s'entrecroisent, des cités ont surgi, elles ont grandi, et dans leurs enceintes se trouvent tous les trésors de l'industrie, de l'art, de la science.

Des générations entières, nées et mortes dans la misère, opprimées et maltraitées par leurs maîtres, exténuées de labeur, ont légué cet immense héritage au XIXe siècle.

Pendant des milliers d'années, des millions d'hommes ont travaillé à éclaircir les futaies, à assécher les marais, à frayer les routes, à endiguer les rivières. Chaque hectare du sol que nous labourons en Europe a été arrosé des sueurs de plusieurs races ; chaque route a toute une histoire de corvées, de travail surhumain, de souffrances du peuple. Chaque lieue de chemin de fer, chaque mètre de tunnel ont reçu leur part de sang humain.

Les puits des mines portent encore, toutes fraîches, les entailles faites dans le roc par le bras du piocheur. D'un poteau à l'autre les galeries souterraines pourraient être marquées d'un tombeau de mineur, enlevé dans la force de l'âge par le grisou, l'éboulement ou l'inondation, et l'on sait ce que chacun de ces tombeaux a coûté de pleurs, de privations, de misères sans nom, à la famille qui vivait du maigre salaire de l'homme enterré sous les décombres.

Les cités, reliées entre elles par des ceintures de fer et des lignes de navigation, sont des organismes qui ont vécu des siècles. Creusez-en le sol, et vous y trouverez les assises superposées de rues, de maisons, de théâtres, d'arènes, de bâtiments publics. Approfondissez-en l'histoire, et vous verrez comment la civilisation de la ville, son industrie, son génie, ont lentement grandi et mûri par le concours de tous ses habitants, avant d'être devenus ce qu'ils sont aujourd'hui

Et maintenant encore, la valeur de chaque maison, de chaque usine, de chaque fabrique, de chaque magasin, n'est faite que du labeur accumulé des millions de travailleurs ensevelis sous terre ; elle ne se maintient que par l'effort des légions d'hommes qui habitent ce point du globe. Chacun des atomes de ce que nous appelons la richesse des nations, n'acquiert sa valeur que par le fait d'être une partie de cet immense tout. Que seraient un dock de Londres ou un grand magasin de Paris s'ils ne se trouvaient situés dans ces grands centres du commerce international ? Que seraient nos mines, nos fabriques, nos chantiers et nos voies ferrées, sans les amas de marchandises transportées chaque jour par mer et par terre ?

Des millions d'êtres humains ont travaillé à créer cette civilisation dont nous nous glorifions aujourd'hui. D'autres millions, disséminés dans tous les coins du globe, travaillent à la maintenir. Sans eux, il n'en resterait que décombres dans cinquante ans.

Il n'y a pas jusqu'à la pensée, jusqu'à l'invention, qui ne soient des faits collectifs, nés du passé et du présent. Des milliers d'inventeurs, connus ou inconnus, morts dans la misère, ont préparé l'invention de chacune de ces machines dans lesquelles l'homme admire son génie. Des milliers d'écrivains, de poètes, de savants, ont travaillé à élaborer le savoir, à dissiper l'erreur, à créer cette atmosphère de pensée scientifique, sans laquelle aucune des merveilles de notre siècle n'eût pu faire son apparition. Mais ces milliers de philosophes, de poètes, de savants et d'inventeurs n'avaient-ils pas été suscités eux aussi par le labeur des siècles passés ? N'ont-ils pas été, leur vie durant, nourris et supportés, au physique comme au moral, par des légions de travailleurs et d'artisans de toute sorte ? N'ont-ils pas puisé leur force d'impulsion dans ce qui les entourait ?

Le génie d'un Séguin, d'un Mayer et d'un Grove ont certainement fait plus pour lancer l'industrie en des voies nouvelles que tous les capitalistes du monde. Mais ces génies eux-mêmes sont les enfants de l'industrie aussi bien que de la science. Car il a fallu que des milliers de machines à vapeur transformassent d'année en année, sous les yeux de tous, la chaleur en force dynamique, et cette force en son, en lumière et en électricité, avant que ces intelligences géniales vinssent proclamer l'origine mécanique et l'unité des forces physiques. Et si nous, enfants du XIXe siècle, avons enfin compris cette idée, si nous avons su l'appliquer, c'est encore parce que nous y étions préparés par l'expérience de tous les jours. Les penseurs du siècle passé l'avaient aussi entrevue et énoncée : mais elle resta incomprise, parce que le XVIIIe siècle n'avait pas grandi, comme nous, à côté de la machine à vapeur.

Que l'on songe seulement aux décades qui se seraient écoulées encore dans l'ignorance de cette loi qui nous a permis de révolutionner l'industrie moderne, si Watt n'avait pas trouvé à Soho des travailleurs habiles pour construire, en métal, ses devis théoriques, en perfectionner toutes les parties et rendre enfin la vapeur, emprisonnée dans un mécanisme complet, plus docile que le cheval, plus maniable que l'eau ; la faire en un mot l'âme de l'industrie moderne.

Chaque machine a la même histoire : longue histoire de nuits blanches et de misère, de désillusions et de joies, d'améliorations partielles trouvées par plusieurs générations d'ouvriers inconnus qui venaient ajouter à l'invention primitive ces petits riens sans lesquels l'idée la plus féconde reste stérile. Plus que cela, chaque invention nouvelle est une synthèse - résultat de mille inventions précédentes dans le champ immense de la mécanique et de l'industrie.

Science et industrie, savoir et application, découverte et réalisation pratique menant à de nouvelles découvertes, travail cérébral et travail manuel, - pensée et oeuvre des bras - tout se tient. Chaque découverte, chaque progrès, chaque augmentation de la richesse de l'humanité a son origine dans l'ensemble du travail manuel et cérébral du passé et du présent.

Alors, de quel droit quiconque pourrait-il s'approprier la moindre parcelle de cet immense tout, et dire : ceci est à moi, non à vous ?

III

Mais il arriva, pendant la série des âges traversés par l'humanité, que tout ce qui permet à l'homme de produire et d'accroître sa force de production fût accaparé par quelques-uns. Un jour nous raconterons peut-être comment cela s'est passé. Pour le moment il nous suffit de constater le fait et d'en analyser les conséquences.

Aujourd'hui, le sol qui tire sa valeur précisément des besoins d'une population toujours croissante, appartient aux minorités qui peuvent empêcher, et empêchent, le peuple de le cultiver, ou ne lui permettent pas de le cultiver selon les besoins modernes. Les mines qui représentent le labeur de plusieurs générations, et qui ne dérivent leur valeur que des besoins de l'industrie et de la densité de la population, appartiennent encore à quelques-uns ; et ces quelques-uns limitent l'extraction du charbon ou la prohibent totalement, s'ils trouvent un placement plus avantageux pour leurs capitaux. La machine aussi est encore la propriété de quelques-uns seulement, et lors même que telle machine représente incontestablement les perfectionnements apportés à l'engin primitif par trois générations de travailleurs, elle n'en appartient pas moins à quelques patrons ; et si les petits-fils de ce même inventeur qui construisit, il y a cent ans, la première machine à dentelles se présentaient aujourd'hui dans une manufacture de Bâle ou de Nottingham et réclamaient leur droit, on leur crierait : "Allez-vous-en ! Cette machine n'est pas à vous !" et on les fusillerait s'ils voulaient en prendre possession.

Les chemins de fer, qui ne seraient que ferraille inutile sans la population si dense de l'Europe, sans son industrie, son commerce et ses échanges, appartiennent à quelques actionnaires, ignorant peut-être où se trouvent les routes qui leur donnent des revenus supérieurs à ceux d'un roi du Moyen Age. Et si les enfants de ceux qui mouraient par milliers en creusant les tranchées et les tunnels se rassemblaient un jour et venaient, foule en guenilles et affamée, réclamer du pain aux actionnaires, ils rencontreraient les baïonnettes et la mitraille pour les disperser et sauvegarder les "droits acquis".

En vertu de cette organisation monstrueuse, le fils du travailleur, lorsqu'il entre dans la vie, ne trouve ni un champ qu'il puisse cultiver, ni une machine qu'il puisse conduire, ni une mine qu'il ose creuser sans céder une bonne part de ce qu'il produira à un maître. Il doit vendre sa force de travail pour une pitance maigre et incertaine. Son père et son grand-père ont travaillé à drainer ce champ, à bâtir cette usine, à perfectionner les machines ; ils ont travaillé dans la pleine mesure de leurs forces - et qui donc peut donner plus que cela ? - Mais il est, lui, venu au monde plus pauvre que le dernier des sauvages. S'il obtient la permission de s'appliquer à la culture d'un champ, c'est à condition de céder le quart du produit à son maître et un autre quart au gouvernement et aux intermédiaires. Et cet impôt, prélevé sur lui par l'Etat, le capitaliste, le seigneur et l'entremetteur, grandira toujours et rarement lui laissera même la faculté d'améliorer ses cultures. S'il s'adonne à l'industrie, on lui permettra de travailler, - pas toujours d'ailleurs - mais à condition de ne recevoir qu'un tiers ou la moitié du produit, le restant devant aller à celui que la loi reconnaît comme le propriétaire de la machine.

Nous crions contre le baron féodal qui ne permettait pas au cultivateur de toucher à là terre, à moins de lui abandonner le quart de sa moisson. Nous appelons cela l'époque barbare. Mais, si les formes ont changé, les relations sont restées les mêmes. Et le travailleur accepte, sous le nom de contrat libre, des obligations féodales ; car nulle part il ne trouverait de meilleures conditions. Le tout étant devenu la propriété d'un maître, il doit céder ou mourir de faim !

Il résulte de cet état des choses que toute notre production se dirige à contre-sens. L'entreprise ne s’émeut guère des besoins de la société : son unique but est d'augmenter les bénéfices de l'entrepreneur. De là, les fluctuations continuelles de l'industrie, les crises à l'état chronique, - chacune d'elles jetant sur le pavé des travailleurs par centaines de mille.

Les ouvriers ne pouvant acheter avec leurs salaires les richesses qu'ils ont produites, l'industrie cherche des marchés au dehors, parmi les accapareurs des autres nations. En Orient, en Afrique, n'importe où, Egypte, Tonkin, Congo, l'européen, dans ces conditions, doit accroître le nombre de ses serfs. Mais partout il trouve des concurrents, toutes les nations évoluant dans le même sens. Et les guerres, - la guerre en permanence, - doivent éclater pour le droit de primer sur les marchés. Guerres pour les possessions en Orient ; guerres pour l'empire des mers ; guerres pour imposer des taxes d'entrée et dicter des conditions à ses voisins ; guerres contre ceux qui se révoltent ! Le bruit du canon ne cesse pas en Europe, des générations entières sont massacrées, les Etats européens dépensent en armements le tiers de leurs budgets, - et l'on sait ce que sont les impôts et ce qu'ils coûtent au pauvre.

L'éducation reste le privilège des minorités infimes. Car, peut-on parler d'éducation quand l'enfant de l'ouvrier est forcé à treize ans de descendre dans la mine, ou d'aider son père à la ferme ! Peut-on parler d'études à l'ouvrier qui rentre le soir, brisé par une journée d'un travail forcé, presque toujours abrutissant ! Les sociétés se divisent en deux camps hostiles, et dans ces conditions la liberté devient un vain mot. Tandis que le radical demande une plus grande extension des libertés politiques, il s'aperçoit bientôt que le souffle de liberté mène rapidement au soulèvement des prolétaires ; et alors il tourne, change d'opinion et revient aux lois exceptionnelles et au gouvernement du sabre.

Un vaste ensemble de tribunaux, de juges et de bourreaux, de gendarmes et de geôliers, est nécessaire pour maintenir les privilèges, et cet ensemble devient lui-même l'origine de tout un système de délations, de tromperies, de menaces et de corruption.

En outre, ce système arrête le développement des sentiments sociables. Chacun comprend que sans droiture, sans respect de soi-même, sans sympathie et sans support mutuels, l'espèce doit dépérir, comme dépérissent les quelques espèces animales vivant de brigandage et de servage. Mais cela ne ferait pas le compte des classes dirigeantes, et elles inventent toute une science, absolument fausse pour prouver le contraire.

On a dit de belles choses sur la nécessité de partager ce que l'on possède avec ceux qui n'ont rien. Mais quiconque s'avise de mettre ce principe en pratique est aussitôt averti que tous ces grands sentiments sont bons dans les livres de poésie - non dans la vie. "Mentir, c'est s'avilir, se rabaisser", disons-nous, et toute l'existence civilisée devient un immense mensonge. Et nous nous habituons, nous accoutumons nos enfants, à vivre avec une moralité à deux faces, en hypocrites ! Et le cerveau ne s'y prêtant pas de bonne grâce, nous le façonnons au sophisme. Hypocrisie et sophisme deviennent la seconde nature de l'homme civilisé.

Mais une société ne peut pas vivre ainsi ; il lui faut revenir à la vérité, ou disparaître.

Ainsi le simple fait de l'accaparement étend ses conséquences sur l'ensemble de la vie sociale. Sous peine de périr, les sociétés humaines sont forcées de revenir aux principes fondamentaux : les moyens de production étant l’œuvre collective de l'humanité, ils font retour à la collectivité humaine. L'appropriation personnelle n'en est ni juste, ni utile. Tout est à tous, puisque tous en ont besoin, puisque tous ont travaillé dans la mesure de leurs forces et qu'il est matériellement impossible de déterminer la part qui pourrait appartenir à chacun dans la production actuelle des richesses.

Tout est à tous ! Voici un immense outillage que le XIXe siècle a créé ; voici des millions d'esclaves en fer que nous appelons machines et qui rabotent et scient, tissent et filent pour nous, qui décomposent et recomposent la matière première, et font les merveilles de notre époque. Personne n'a le droit de s'emparer d'une seule de ces machines et de dire "elle est à moi ; pour en user vous me paierez un tribut sur chacun de vos produits" ; - pas plus que le seigneur du Moyen Age n'avait le droit de dire au cultivateur : "Cette colline, ce pré sont à moi et vous me paierez un tribut sur chaque gerbe de blé que vous récolterez, sur chaque meule de foin que vous entasserez."

Tout est à tous ! Et pourvu que l'homme et la femme apportent leur quote-part de travail, ils ont droit à leur quote-part de tout ce qui sera produit par tout le monde. Et cette part leur donnera déjà l'aisance.

Assez de ces formules ambiguës telles que le "droit au travail", ou "à chacun le produit intégral de son travail". Ce que nous proclamons, c'est LE DROIT A L'AISANCE - L'AISANCE POUR TOUS.

L'aisance pour tous

I

L'aisance pour tous n'est pas un rêve. Elle est possible, réalisable, depuis ce que nos ancêtres ont fait pour féconder notre force de travail.

Nous savons, en effet, que les producteurs, qui composent à peine le tiers des habitants dans les pays civilisés, produisent déjà suffisamment pour amener un certain bien-être au foyer de chaque famille. Nous savons en outre que si tous ceux qui gaspillent aujourd'hui les fruits du travail d'autrui étaient forcés d'occuper leurs loisirs à des travaux utiles, notre richesse grandirait en proportion multiple du nombre de bras producteurs. Et nous savons enfin que contrairement à la théorie du pontife de la science bourgeoise, - Malthus, - l'homme accroît sa force de production bien plus rapidement qu'il ne se multiplie lui-même. Plus les hommes sont serrés sur un territoire, plus rapide est le progrès de leurs forces productrices.

En effet, tandis que la population de l'Angleterre n'a augmenté depuis 1844 que de 62 %, sa force de production a grandi, au bas mot, dans une proportion double, - soit de 130 %. En France, où la population a moins augmenté, l'accroissement est cependant très rapide. Malgré la crise où se débat l'agriculture, malgré l'ingérence de l'Etat, l'impôt du sang, la banque, la finance et l'industrie, la production du froment a quadruplé, et la production industrielle a plus que décuplé dans le courant des quatre-vingts dernières années. Aux Etats-Unis, le progrès est encore plus frappant : malgré l'immigration, ou plutôt précisément à cause de ce surplus de travailleurs d'Europe, les Etats-Unis ont décuplé leur production.

Mais ces chiffres ne donnent qu'une idée bien faible de ce que notre production pourrait être dans de meilleures conditions. Aujourd'hui, à mesure que se développe la capacité de produire, le nombre des oisifs et des intermédiaires augmente dans une proportion effroyable. Tout au rebours de ce qui se disait autrefois entre socialistes, que le Capital arriverait bientôt à se concentrer en un si petit nombre de mains qu'il n'y aurait qu’à exproprier quelques millionnaires pour rentrer en possession des richesses communes, le nombre de ceux qui vivent aux dépens du travail d'autrui est toujours plus considérable.

En France, il n'y a pas dix producteurs directs sur trente habitants. Toute la richesse agricole du pays est l’œuvre de moins de 7 millions d'hommes, et dans les deux grandes industries, - des mines et des tissus, - on compte moins de 2 millions et demi d'ouvriers. - A combien se chiffrent les exploiteurs du travail ? En Angleterre (sans l'Ecosse et l'Irlande), 1.030.000 ouvriers, hommes, femmes et enfants, fabriquent tous les tissus ; un peu plus d'un demi-million exploitent les mines, moins d'un demi-million travaillent la terre, et les statisticiens doivent exagérer les chiffres pour établir un maximum de 8 millions de producteurs sur 26 millions d'habitants. En réalité, 6 à 7 millions de travailleurs au plus sont les créateurs des richesses envoyées aux quatre coins du globe. Et combien sont les rentiers ou les intermédiaires qui ajoutent les revenus prélevés sur l'univers entier à ceux qu'ils s'octroient en faisant payer au consommateur de cinq à vingt fois plus que ce qui est payé au producteur ?

Ce n'est pas tout. Ceux qui détiennent le capital réduisent constamment la production en empêchant de produire. Ne parlons pas de ces tonneaux d'huîtres jetés à la mer pour empêcher que l'huître devienne une nourriture de la plèbe et cesse d'être la friandise de la gent aisée ; ne parlons pas des mille et mille objets de luxe - étoffes, nourriture, etc., - traités de la même façon que les huîtres. Rappelons seulement la manière dont on limite la production des choses nécessaires à tout le monde. Des armées de mineurs ne demandent pas mieux que d'extraire chaque jour le charbon et de l'envoyer à ceux qui grelottent de froid. Mais très souvent un bon tiers de ces armées, deux tiers, sont empêchés de travailler plus de trois jours par semaine, les hauts prix devant être maintenus. Des milliers de tisserands ne peuvent battre les métiers, tandis que leurs femmes et leurs enfants n'ont que des loques pour se couvrir, et que les trois quarts des Européens n'ont pas un vêtement digne de ce nom.

Des centaines de hauts-fourneaux, des milliers de manufactures restent constamment inactifs, d'autres ne travaillent que la moitié du temps ; et dans chaque nation civilisée il y a en permanence une population d'environ deux millions d'individus qui ne demandent que du travail, mais auxquels ce travail est refusé.

Des millions d'hommes seraient heureux de transformer les espaces incultes ou mal cultivés en champs couverts de riches moissons. Un an de travail intelligent leur suffirait pour quintupler le produit de terres qui ne donnent aujourd'hui que 8 hectolitres de blé à l'hectare. Mais ces hardis pionniers doivent chômer parce que ceux qui possèdent la terre, la mine, la manufacture, préfèrent engager leurs capitaux - les capitaux volés à la communauté - en emprunts turcs on égyptiens, ou en bons de mines d'or de Patagonie, qui feront travailler pour eux les fellahs égyptiens, les Italiens chassés de leur sol natal, les coulies chinois !

C'est la limitation consciente et directe de la production ; mais il y a aussi la limitation indirecte et inconsciente qui consiste à dépenser le travail humain en objets absolument inutiles ou destinés uniquement à satisfaire la sotte vanité des riches.

On ne saurait même évaluer en chiffres jusqu'à quel point la productivité est réduite indirectement, par le gaspillage des forces qui pourraient servir à produire, et surtout à préparer l'outillage nécessaire à cette production. Il suffit de citer les milliards dépensés par l'Europe en armements, sans autre but que la conquête des marchés pour imposer la loi économique aux voisins et faciliter l'exploitation à l'intérieur ; les millions payés chaque année aux fonctionnaires de tout acabit dont la mission est de maintenir le droit des minorités à gouverner la vie économique de la nation ; les millions dépensés pour les juges, les prisons, les gendarmes et tout l'attirail de ce que l'on nomme justice, tandis qu'il suffit, on le sait, d'alléger tant soit peu la misère des grandes villes, pour que la criminalité diminue dans des proportions considérables ; les millions, enfin, employés pour propager par le moyen de la presse des idées nuisibles, des nouvelles faussées dans l'intérêt de tel parti, de tel personnage politique, ou de telle compagnie d'exploiteurs.

Mais ce n'est pas encore tout. Car il se dépense encore plus de travail en pure perte : ici pour maintenir l'écurie, le chenil et la valetaille du riche, là pour répondre aux caprices des mondaines et au luxe dépravé de la haute pègre ; ailleurs pour forcer le consommateur à acheter ce dont il n'a pas besoin, ou lui imposer par la réclame un article de mauvaise qualité; ailleurs encore, pour produire des denrées absolument nuisibles, mais profitables à l'entrepreneur. Ce qui est gaspillé de cette façon suffirait pour doubler la production utile, ou pour outiller des manufactures et des usines qui bientôt inonderaient les magasins de tous les approvisionnements dont manquent les deux tiers de la nation.

Il en résulte que de ceux mêmes qui s'appliquent dans chaque nation aux travaux productifs, un bon quart est régulièrement forcé de chômer pendant trois à quatre mois chaque année, et le labeur du troisième quart, si ce n'est de la moitié, ne peut avoir d'autres résultats que l'amusement des riches ou l'exploitation du public.

Donc, si l'on prend en considération, d'une part la rapidité avec laquelle les nations civilisées augmentent leur force de production, et d'autre part les limites tracées à cette production, soit directement, soit indirectement par les conditions actuelles, on doit en conclure qu'une organisation économique tant soit peu raisonnable permettrait aux nations civilisées d'entasser en peu d'années tant de produits utiles qu'elles seraient forcées de s'écrier :

"Assez ! Assez de charbon ! Assez de pain ! Assez de vêtements ! Reposons-nous, recueillons-nous pour mieux utiliser nos forces, pour mieux employer nos loisirs !"

Non, l'aisance pour tous n'est plus un rêve. Elle pouvait l'être alors que l'homme parvenait, avec une peine immense, à recueillir huit ou dix hectolitres de blé sur l'hectare, ou à façonner de sa main l'outillage mécanique nécessaire à l'agriculture et à l'industrie. Elle n'est plus un rêve depuis que l'homme a inventé le moteur qui, avec un peu de fer et quelques kilos de charbon, lui donne la force d'un cheval docile, maniable, capable de mettre en mouvement la machine la plus compliquée.

Mais pour que l'aisance devienne une réalité, il faut que cet immense capital - cités, maisons, champs labourés, usines, voies de communication, éducation, - cesse d'être considéré comme une propriété privée dont l'accapareur dispose à sa guise.

Il faut que ce riche outillage de production, péniblement obtenu, bâti, façonné, inventé par nos ancêtres, devienne propriété commune, afin que l'esprit collectif en tire le plus grand avantage pour tous.

Il faut L'EXPROPRIATION. L'aisance pour tous comme but, l'expropriation comme moyen.

II

L'expropriation, tel est donc le problème que l'histoire a posé devant nous, hommes de la fin du XIXe siècle. Retour à la communauté de tout ce qui lui servira pour se donner le bien-être.

Mais ce problème ne saurait être résolu par la voie de la législation. Personne n'y songe. Le pauvre, comme le riche, comprennent que ni les gouvernements actuels, ni ceux qui pourraient surgir d'une révolution politique, ne seraient capables d'en trouver la solution. On sent la nécessité d'une révolution sociale, et les riches comme les pauvres ne se dissimulent pas que cette révolution est proche, qu'elle peut éclater du jour au lendemain.

L'évolution s'est accomplie dans les esprits durant le cours de ce dernier demi-siècle : mais comprimée par la minorité, c'est-à-dire par les classes possédantes, et n'ayant pu prendre corps, il faut qu'elle écarte les obstacles par la force et qu'elle se réalise violemment par la Révolution.

D'où viendra la Révolution ? Comment s'annoncera-t-elle ? Personne ne peut répondre à ces questions. C'est l'inconnu. Mais ceux qui observent et réfléchissent ne s'y trompent pas : travailleurs et exploiteurs, révolutionnaires et conservateurs, penseurs et gens pratiques, tous sentent qu'elle est à nos portes.

Eh bien ! qu'est-ce que nous ferons lorsque la révolution aura éclaté ?

Tous, nous avons tant étudié le côté dramatique des révolutions, et si peu leur oeuvre vraiment révolutionnaire, que beaucoup d'entre nous ne voient dans ces grands mouvements que la mise en scène, la lutte des premiers jours, les barricades. Mais cette lutte, cette première escarmouche, est bientôt terminée, et c'est seulement après la défaite des anciens gouvernements que commence l’œuvre réelle de la révolution.

Incapables et impuissants, attaqués de tous les côtés, ils sont vite emportés par le souffle de l’insurrection. En quelques jours la monarchie bourgeoise de 1848 n'était plus ; et lorsqu'un fiacre emmenait Louis-Philippe hors de France, Paris ne se souciait déjà plus de l'ex-roi. En quelques heures le gouvernement de Thiers disparaissait, le 18 mars 1871, et laissait Paris maître de ses destinées. Et pourtant 1848 et 1871 n'étaient que des insurrections. Devant une révolution populaire, les gouvernants s'éclipsent avec une rapidité surprenante. Ils commencent par fuir, sauf à conspirer ailleurs, essayant de se ménager un retour possible.

L'ancien gouvernement disparu, l'armée, hésitant devant le flot du soulèvement populaire, n'obéit plus à ses chefs ; ceux-ci d'ailleurs ont aussi déguerpi prudemment. Les bras croisés, la troupe laisse faire, ou, la crosse en l'air, elle se joint aux insurgés. La police, les bras ballants, ne sait plus s'il faut taper, ou crier : "Vive la Commune ! -, et les sergents de ville rentrent chez eux, - en attendant le nouveau gouvernement -. Les gros bourgeois font leurs malles et filent en lieu sûr. Le peuple reste. - Voilà comment s'annonce une révolution.

Dans plusieurs grandes villes, la Commune est proclamée. Des milliers d'hommes sont dans les rues et accourent le soir dans les clubs improvisés en se demandant : "Que faire ?", discutant avec ardeur les affaires publiques. Tout le monde s'y intéresse ; les indifférents de la veille sont, peut-être, les plus zélés. Partout beaucoup de bonne volonté, un vif désir d'assurer la victoire. Les grands dévouements se produisent. Le peuple ne demande pas mieux que de marcher de l'avant.

Tout cela c'est beau, c'est sublime. Mais ce n'est pas encore la révolution. Au contraire, c'est maintenant que va commencer la besogne du révolutionnaire.

Certainement, il y aura des vengeances assouvies. Des Watrin et des Thomas paieront leur impopularité. Mais ce ne sera qu'un accident de lutte et non pas la révolution.

Les socialistes gouvernementaux, les radicaux, les génies méconnus du journalisme, les orateurs à effet, - bourgeois et ex-travailleurs, - courront à l'Hôtel de Ville, aux ministères, prendre possession des fauteuils délaissés. Les uns se donneront du galon à coeur-joie. Ils s'admireront dans les glaces ministérielles et s'étudieront à donner des ordres avec un air de gravité à la hauteur de leur nouvelle position : il leur faut une ceinture rouge, un képi chamarré et un geste magistral pour imposer à l'ex-camarade de rédaction ou d'atelier ! Les autres s'enfouiront dans les paperasses, avec la meilleure bonne volonté d'y comprendre quelque chose. Ils rédigeront des lois, ils lanceront des décrets aux phrases sonores, que personne n'aura souci d'exécuter, - précisément parce qu'on est en révolution.

Pour se donner une autorité qu'ils n'ont pas, ils chercheront la sanction des anciennes formes de gouvernement. Ils prendront les noms de Gouvernement Provisoire, de Comité de Salut Public, de Maire, de Commandant de l'Hôtel de Ville, de Chef de la Sûreté - qu'en sais-je ! Elus ou acclamés, ils se rassembleront en parlements ou en Conseils de la Commune. Là, se rencontreront des hommes appartenant à dix, vingt écoles différentes qui ne sont pas des chapelles personnelles, comme on le dit souvent, mais qui répondent à des manières particulières de concevoir l'étendue, la portée, le devoir de la Révolution. Possibilistes, collectivistes, radicaux, jacobins, blanquistes, forcément réunis, perdant leur temps à discuter. Les honnêtes gens se confondant avec les ambitieux qui ne rêvent que domination et méprisent la foule dont ils sont sortis. Tous, arrivant avec des idées diamétralement opposées, forcés de conclure des alliances fictives pour constituer des majorités qui ne dureront qu'un jour ; se disputant, se traitant les uns les autres de réactionnaires, d'autoritaires, de coquins; incapables de s'entendre sur aucune mesure sérieuse et entraînés à discutailler sur des bêtises ; ne parvenant à mettre au jour que des proclamations ronflantes ; tous se prenant au sérieux, tandis que la vraie force du mouvement sera dans la rue.

Tout cela peut amuser ceux qui aiment le théâtre. Mais encore, ce n'est pas la révolution ; il n'y a rien de fait!

Pendant ce temps-là le peuple souffre. Les usines chôment, les ateliers sont fermés ; le commerce ne va pas. Le travailleur ne touche même plus le salaire minime qu'il avait auparavant ; le prix des denrées monte !

Avec ce dévouement héroïque qui a toujours caractérisé le peuple et qui va au sublime lors des grandes époques, il patiente. C'est lui qui s'écriait en 1848 : "Nous mettons trois mois de misère au service de la République" pendant que les - "représentants" et les messieurs du nouveau gouvernement, jusqu'au dernier argousin, touchaient régulièrement leur paie! Le peuple souffre. Avec sa confiance enfantine, avec la bonhomie de la masse qui croit en ses meneurs, il attend que là-haut, à la Chambre, à l'Hôtel de Ville, au Comité de Salut Public - on s'occupe de lui.

Mais là-haut on pense à toute sorte de choses, excepté aux souffrances de la foule. Lorsque la famine ronge la France en 1793 et compromet la révolution ; lorsque le peuple est réduit à la dernière misère, tandis que les Champs-Elysées sont sillonnés de phaétons superbes où des femmes étalent leurs parures luxueuses, Robespierre insiste aux jacobins pour faire discuter son mémoire sur la Constitution anglaise ! Lorsque le travailleur souffre en 1848 de l'arrêt général de l'industrie, le Gouvernement provisoire et la Chambre disputaillent sur les pensions militaires et le travail des prisons, sans se demander de quoi vit le peuple pendant cette époque de crise. Et si l'on doit adresser un reproche à la Commune de Paris, née sous les canons des Prussiens et ne durant que soixante-dix jours, c'est encore de ne pas avoir compris que la révolution communale ne pouvait triompher sans combattants bien nourris, et qu'avec trente sous par jour, on ne saurait à la fois se battre sur les remparts et entretenir sa famille.

Le peuple souffre, et demande : "Que faire pour sortir de l'impasse ?"

III

Eh bien ! il nous semble qu'il n'y a qu'une réponse à cette question :

- Reconnaître, et hautement proclamer que chacun, quelle que fût son étiquette dans le passé, quelles que soient sa force ou sa faiblesse, ses aptitudes ou son incapacité, possède, avant tout, le droit de vivre; et que la société se doit de partager entre tous sans exception les moyens d'existence dont elle dispose. Le reconnaître, le proclamer, et agir en conséquence !

Faire en sorte que, dès le premier jour de la Révolution, le travailleur sache qu'une ère nouvelle s'ouvre devant lui : que désormais personne ne sera forcé de coucher sous les ponts, à côté des palais de rester à jeun tant qu'il y aura de la nourriture ; de grelotter de froid auprès des magasins de fourrures. Que tout soit à tous, en réalité comme en principe, et qu'enfin dans l'histoire il se produise une révolution qui songe aux besoins du peuple avant de lui faire la leçon sur ses devoirs.

Ceci ne pourra s'accomplir par décrets, mais uniquement par la prise de possession immédiate, effective, de tout ce qui est nécessaire pour assurer la vie de tous : telle est la seule manière vraiment scientifique de procéder, la seule qui soit comprise et désirée par la masse du peuple.

Prendre possession, au nom du peuple révolté, des dépôts de blé, des magasins qui regorgent de vêtements, des maisons habitables. Ne rien gaspiller, s'organiser tout de suite pour remplir les vides, faire face à toutes les nécessités, satisfaire tous les besoins, produire, non plus pour donner des bénéfices à qui que ce soit, mais pour faire vivre et se développer la société.

Assez de ces formules ambiguës, telles que le "droit au travail", avec laquelle on a leurré le peuple en 1848, et cherche encore à le leurrer. Ayons le courage de reconnaître que l'aisance, désormais possible, doit se réaliser à tout prix.

Quand les travailleurs réclamaient en 1848 le droit au travail, on organisait des ateliers nationaux ou municipaux, et on envoyait les hommes peiner dans ces ateliers à raison de quarante sous par jour! Quand ils demandaient l'organisation du travail, on leur répondait : "Patientez, mes amis, le gouvernement va s'en occuper, et pour aujourd'hui voici quarante sous. Reposez-vous, rude travailleur, qui avez peiné toute votre vie !" Et, en attendant on pointait les canons. On levait le ban et l'arrière-ban de la troupe ; on désorganisait les travailleurs eux-mêmes par mille moyens que les bourgeois connaissent à merveille. Et un beau jour, on leur disait : "Partez pour coloniser l'Afrique, ou bien nous allons vous mitrailler !"

Tout autre sera le résultat si les travailleurs revendiquent le droit à l'aisance ! Ils proclament par cela même leur droit de s'emparer de toute la richesse sociale ; de prendre les maisons et de s'y installer, selon les besoins de chaque famille ; de saisir les vivres accumulés et d'en user de manière à connaître l'aisance après n'avoir que trop connu la faim. Ils proclament leur droit à toutes les richesses - fruit du labeur des générations passées et présentes, et ils en usent de manière à connaître ce que sont les hautes jouissances de l'art et de la science, trop longtemps accaparées par les bourgeois.

Et en affirmant leur droit à l'aisance, ils déclarent, ce qui est encore plus important, leur droit de décider eux-mêmes ce que doit être cette aisance, - ce qu'il faut produire pour l'assurer et ce qu'il faut abandonner comme sans valeur désormais.

Le droit à l'aisance c'est la possibilité de vivre comme des êtres humains et d'élever les enfants pour en faire des membres égaux d'une société supérieure à la nôtre, tandis que le "droit au travail" est le droit de rester toujours l'esclave salarié, l'homme de peine, gouverné et exploité par les bourgeois de demain. Le droit à l'aisance c'est la révolution sociale ; le droit au travail est tout au plus un bagne industriel.

Il est grand temps que le travailleur proclame son droit à l'héritage commun et qu'il en prenne possession.

Le communisme anarchiste

I

Toute société qui aura rompu avec la propriété privée sera forcée, selon nous, de s'organiser en communisme anarchiste. L'anarchie mène au communisme, et le communisme à l'anarchie, l'un et l’autre n'étant que l'expression de la tendance prédominante des sociétés modernes, la recherche de l'égalité.

Il fut un temps où une famille de paysans pouvait considérer le blé qu'elle faisait pousser et les habits de laine tissés dans la chaumière comme des produits de son propre travail. Même alors, cette manière de voir n'était pas tout à fait correcte. Il y avait des routes et des ponts faits en commun, des marais asséchés par un travail collectif et des pâturages communaux enclos de haies que tous entretenaient. Une amélioration dans les métiers à tisser, ou dans les modes de teinture des tissus, profitait à tous ; à cette époque, une famille de paysans ne pouvait vivre qu'à condition de trouver appui, en mille occasions, dans le village, la commune.

Mais aujourd'hui, dans cet état de l'industrie où tout s'entrelace et se tient, où chaque branche de la production se sert de toutes les autres, la prétentions de donner une origine individualiste aux produits est absolument insoutenable. Si les industries textiles ou la métallurgie ont atteint un étonnante perfection dans les pays civilisés, elles le doivent au développement simultané de mille autres industries, grandes et petites ; elles le doivent à l'extension du réseau ferré, à la navigation transatlantique, à l'adresse de millions de travailleurs, à un certain degré de culture générale de toute la classe ouvrière, à des travaux, enfin, exécutés de l'un à l'autre bout du monde.

Les Italiens qui mouraient du choléra en creusant le canal de Suez, ou d'ankylosite dans le tunnel du Gothard, et les Américains que les obus fauchaient dans la guerre pour l'abolition de l'esclavage, ont contribué au développement de l'industrie cotonnière en France et en Angleterre, non moins que les jeunes filles qui s'étiolent dans les manufactures de Manchester ou de Rouen, ou que l'ingénieur qui aura fait (d'après la suggestion de tel travailleur) quelque amélioration dans un métier de tissage.

Comment vouloir estimer la part qui revient à chacun, des richesses que nous contribuons tous à accumuler ?

En nous plaçant à ce point de vue général, synthétique, de la production, nous ne pouvons pas admettre avec les collectivistes, qu'une rémunération proportionnelle aux heures de travail fournies 'par chacun à la production des richesses puisse être un idéal, ou même un pas en avant vers cet idéal. Sans discuter ici si réellement la valeur d'échange des marchandises est mesurée dans la société actuelle par la quantité de travail nécessaire pour les produire (ainsi que l'ont affirmé Smith et Ricardo, dont Marx a repris la tradition), il nous suffira de dire, quitte à y revenir plus tard, que l'idéal collectiviste nous paraît irréalisable dans une société qui considérerait les instruments de production comme un patrimoine commun. Basée sur ce principe, elle se verrait forcée d'abandonner sur-le-champ toute forme de salariat.

Nous sommes persuadés que l'individualisme mitigé du système collectiviste ne pourrait exister à côté du communisme partiel de la possession par tous du sol et des instruments de travail. Une nouvelle forme de possession demande une nouvelle forme de rétribution. Une nouvelle forme de production ne pourrait maintenir l'ancienne forme de consommation, comme elle ne pourrait s'accommoder aux anciennes formes d'organisation politique.

Le salariat est né de l'appropriation personnelle du sol et des instruments de production par quelques-uns. C'était la condition nécessaire pour le développement de la production capitaliste : il mourra avec elle, lors même que l'on chercherait à le déguiser sous forme de "bons de travail". La possession commune des instruments de travail amènera nécessairement la jouissance en commun des fruits du labeur commun.

Nous maintenons, en outre, que le communisme est non seulement désirable, mais que les sociétés actuelles, fondées sur l'individualisme, sont même forcées continuellement de marcher vers le communisme.

Le développement de l'individualisme pendant les trois derniers siècles s'explique surtout par les efforts de l'homme voulant se prémunir contre les pouvoirs du capital et de l'Etat. Il a cru un moment et ceux qui formulaient pour lui sa pensée ont prêché qu'il pouvait s'affranchir entièrement de l'Etat et de la société. "Moyennant l'argent, disait-il, je peux acheter tout ce dont j'aurai besoin." Mais l'individu a fait fausse route, et l'histoire moderne le ramène à reconnaître que sans le concours de tous, il ne peut rien, même avec ses coffres-forts remplis d'or.

En effet, à côté de ce courant individualiste, nous voyons dans toute l'histoire moderne 1a tendance d'une part, à retenir ce qui reste du communisme partiel de l'antiquité, et d'autre part, à rétablir le principe communiste dans mille et mille manifestations de la vie.

Dès que les communes des Xe, XIe et XIIe siècles eurent réussi à s'émanciper du seigneur laïque ou religieux, elles donnèrent immédiatement une grande extension au travail en commun, à la consommation en commun.

La cité - non pas les particuliers, - affrétait des navires et expédiait ses caravanes pour le commerce lointain dont le bénéfice revenait à tous, non aux individus ; elle achetait aussi les provisions pour ses habitants. Les traces de ces institutions se sont maintenues jusqu'au XIX, siècle, et les peuples en conservent pieusement le souvenir dans leurs légendes.

Tout cela a disparu. Mais la commune rurale lutte encore pour maintenir les derniers vestiges de ce communisme, et elle y réussit, tant que l'Etat ne vient pas jeter son glaive pesant dans la balance.

En même temps, de nouvelles organisations basées sur le même principe : à chacun selon ses besoins, surgissent sous mille aspects divers ; car, sans une certaine dose de communisme les sociétés actuelles ne sauraient vivre. Malgré le tour étroitement égoïste donné aux esprits par la production marchande, la tendance communiste se révèle à chaque instant et pénètre dans nos relations sous toutes les formes.

Le pont, dont le passage était payé autrefois par les passants, est devenu monument public. La route pavée, que l'on payait jadis à tant la lieue, n'existe plus qu'en Orient. Les musées, les bibliothèques libres, les écoles gratuites, les repas communs des enfants; les parcs et les jardins ouverts à tous; les rues pavées et éclairées, libres à tout le monde ; l'eau envoyée à domicile avec tendance générale à ne pas tenir compte de la quantité consommée, - autant d'institutions fondées sur le principe : "Prenez ce qu'il vous faut".

Les tramways et les voies ferrées introduisent déjà le billet d'abonnement mensuel ou annuel, sans tenir compte du nombre des voyages ; et récemment, toute une nation, la Hongrie, a introduit sur son réseau de chemins de fer le billet par zones, qui permet de parcourir cinq cents ou mille kilomètres pour le même prix. Il n'y a pas loin de là au prix uniforme, comme celui du service postal. Dans toutes ces innovations et mille autres, la tendance est de ne pas mesurer la consommation. Un tel veut parcourir mille lieues et tel autre cinq cents seulement. Ce sont là des besoins personnels, et il n'y a aucune raison de faire payer l'un deux fois plus que l'autre parce qu'il est deux fois plus intense. Voilà les phénomènes qui se montrent jusque dans nos sociétés individualistes.

La tendance, si faible soit-elle encore, est en outre de placer les besoins de l'individu au-dessus de l'évaluation des services qu'il a rendus, ou qu'il rendra un jour à la société. On arrive à considérer la société comme un tout, dont chaque partie est si intimement liée aux autres, que le service rendu à tel individu est un service rendu à tous.

Quand vous allez dans une bibliothèque publique, - pas la Bibliothèque nationale de Paris, par exemple, mais disons celle de Londres ou de Berlin - le bibliothécaire ne vous demande pas quels services vous avez rendus à la société pour vous donner le bouquin, ou les cinquante bouquins que vous lui réclamez, et il vous aide au besoin si vous ne savez pas les trouver dans le catalogue. Moyennant un droit d'entrée uniforme - et très souvent c'est une contribution en travail que l'on préfère - la société scientifique ouvre ses musées, ses jardins, sa bibliothèque, ses laboratoires, ses fêtes annuelles, à chacun de ses membres, qu'il soit un Darwin ou un simple amateur.

A Pétersbourg, si vous poursuivez une invention, vous allez dans un atelier spécial où l'on vous donne une place, un établi de menuisier, un tour de mécanicien, tous les outils nécessaires, tous les instruments de précision, pourvu que vous sachiez les manier ; - et on vous laisse travailler tant que cela vous plaira. Voilà les outils, intéressez des amis à votre idée, associez-vous à d'autres camarades de divers métiers si vous ne préférez travailler seul, inventez la machine d'aviation, ou n'inventez rien - c'est votre affaire. Une idée vous entraîne, - cela suffit.

De même, les marins d'un bateau de sauvetage ne demandent pas leurs titres aux matelots d'un navire qui sombre ; ils lancent l'embarcation, risquent leur vie dans les lames furibondes, et périssent quelquefois, pour sauver des hommes qu'ils ne connaissent même pas. Et pourquoi les connaîtraient-ils ? "On a besoin de nos services ; il y a là des êtres humains -cela suffit, leur droit est établi. - Sauvons-les !"

Voilà la tendance, éminemment communiste, qui se fait jour partout, sous tous les aspects possibles, au sein même de nos sociétés qui prêchent l'individualisme.

Et que demain, une de nos grandes cités, si égoïstes en temps ordinaire, soit visitée par une calamité quelconque - celle d'un siège, par exemple cette même cité décidera que les premiers besoins à satisfaire sont ceux des enfants et des vieillards ; sans s'informer des services qu'ils ont rendus ou rendront à la société, il faut d'abord les nourrir, prendre soin des combattants, indépendamment de la bravoure ou de l'intelligence dont chacun d'eux aura fait preuve, et, par milliers, femmes et hommes rivaliseront d'abnégation pour soigner les blessés.

La tendance existe. Elle s'accentue dès que les besoins les plus impérieux de chacun sont satisfaits, à mesure que la force productrice de l'humanité augmente ; elle s'accentue encore plus chaque fois qu'une grande idée vient prendre la place des préoccupations mesquines de notre vie quotidienne.

Comment donc douter que, le jour où les instruments de production seraient remis à tous, où l'on ferait la besogne en commun, et le travail, recouvrant cette fois la place d'honneur dans la société, produirait bien plus qu'il ne faut pour tous - comment douter qu'alors, cette tendance (déjà si puissante) n'élargisse sa sphère d'action jusqu'à devenir le principe même de la vie sociale ?

D'après ces indices, et réfléchissant, en outre, au côté pratique de l'expropriation dont nous allons parler dans les chapitres suivants, nous sommes d'avis que notre première obligation, quand la révolution aura brisé la force qui maintient le système actuel, sera de réaliser immédiatement le communisme.

Mais notre communisme n'est ni celui des phalanstériens, ni celui des théoriciens autoritaires allemands. C'est le communisme anarchiste, le communisme sans gouvernement, - celui des hommes libres. C'est la synthèse des deux buts poursuivis par l'humanité à travers les âges - la liberté économique et la liberté politique.

II

En prenant "l'anarchie" pour idéal d'organisation politique, nous ne faisons encore que formuler une autre tendance prononcée de l'humanité. Chaque fois que la marche du développement des sociétés européennes l'a permis, elles secouaient le joug de l'autorité et ébauchaient un système basé sur les principes de la liberté individuelle. Et nous voyons dans 1'liistoire que les périodes durant lesquelles les gouvernements furent ébranlés, à la suite de révoltes partielles ou générales, ont été des époques de progrès soudain sur le terrain économique et intellectuel.

Tantôt c'est l'affranchissement des communes, dont les monuments - fruit du travail libre d'associations libres - n'ont jamais été surpassés depuis ; tantôt c'est le soulèvement des paysans qui fit la Réforme et mit en péril la Papauté ; tantôt c'est la société, libre un moment, que créèrent de l'autre côté de l'Atlantique les mécontents venus de la vieille Europe.

Et si nous observons le développement présent des nations civilisées, nous y voyons, à ne pas s'y méprendre, un mouvement de plus en plus accusé pour limiter la sphère d'action du gouvernement et laisser toujours plus de liberté à l'individu. C'est l'évolution actuelle, gênée, il est vrai, par le fatras d'institutions et de préjugés hérités du passé ; comme toutes les évolutions, elle n'attend que la révolution pour renverser les vieilles masures qui lui font obstacle, pour prendre un libre essor dans la société régénérée.

Après avoir tenté longtemps vainement de résoudre ce problème insoluble : celui de se donner un Gouvernement, "qui puisse contraindre l'individu à l'obéissance, sans toutefois cesser d'obéir lui-même à la société", l'humanité s'essaye à se délivrer de toute espèce de gouvernement et à satisfaire ses besoins (l'organisation par la libre entente entre individus et groupes poursuivant le même but. L'indépendance de chaque minime unité territoriale devient un besoin pressant ; le commun accord remplace la loi, et, pardessus les frontières, règle les intérêts particuliers en vue d'un but général.

Tout ce qui fut jadis considéré comme fonction du gouvernement lui est disputé aujourd'hui : on s'arrange plus facilement et mieux sans son intervention. En étudiant les progrès faits dans cette direction, nous sommes amenés à conclure que l'humanité tend à réduire à zéro l'action des gouvernements, c'est-à-dire à abolir l'Etat, cette personnification de l'injustice, de l'oppression et du monopole.

Nous pouvons déjà entrevoir un monde où l'individu, cessant d'être lié par des lois, n'aura que des habitudes sociales - résultat du besoin éprouvé par chacun d'entre nous, de chercher l'appui, la coopération, la sympathie de ses voisins.

Certainement, l'idée d'une société sans Etat suscitera, pour le moins, autant d'objections que l'économie politique d'une société sans capital privé. Tous, nous avons été nourris de préjugés sur les fonctions providentielles de l'Etat. Toute notre éducation, depuis l'enseignement des traditions romaines jusqu'au code de Byzance que l'on étudie sous le nom de droit romain, et les sciences diverses professées dans les universités, nous habituent à croire au gouvernement et aux vertus de l'Etat-Providence.

Des systèmes de philosophie ont été élaborés et enseignés pour maintenir ce préjugé. Des théories de la loi sont rédigées dans le même but. Toute la politique est basée sur ce principe ; et chaque politicien, quelle que soit sa nuance, vient toujours dire au peuple : "Donnez-moi le pouvoir, je veux, je peux vous affranchir des misères qui pèsent sur vous !"

Du berceau au tombeau tous nos agissements sont dirigés par ce principe. Ouvrez n'importe quel livre de sociologie, de jurisprudence, vous y trouverez toujours le gouvernement, son organisation, ses actes, prenant une place si grande que nous nous habituons à croire qu'il n'y a rien en dehors du gouvernement et des hommes d'Etat.

La même leçon est répétée sur. tous les tons par la presse. Des colonnes entières sont consacrées aux débats des parlements, aux intrigues des politiciens ; c'est à peine si la vie quotidienne, immense, d'une nation s'y fait jour dans quelques lignes traitant un sujet économique, à propos d'une loi, ou, dans les faits divers, par l'intermédiaire de la police. Et quand vous lisez ces journaux, vous ne pensez guère au nombre incalculable d'êtres - toute l'humanité, pour ainsi dire - qui grandissent et qui meurent, qui connaissent les douleurs, qui travaillent et consomment, pensent et créent, par-delà ces quelques personnages encombrante que l'on a magnifiés jusqu'à leur faire cacher l'humanité, de leurs ombres, grossies par notre ignorance.

Et cependant, dès qu'on passe de la matière imprimée à la vie même, dès qu'on jette un coup d’œil sur la société, on est frappé de la part infinitésimale qu'y joue le gouvernement. Balzac avait déjà remarqué combien de millions de paysans restent leur vie entière sans rien connaître de l'Etat, sauf les lourds impôts qu'ils sont forcés de lui payer. Chaque jour des millions de transactions sont faites sans l'intervention du gouvernement, et les plus grosses d’entre elles - celles du commerce et de la Bourse sont traitées de telle façon que le gouvernement ne pourrait même pas être invoqué si l'une des parties contractantes avait l'intention de ne pas tenir son engagement. Parlez à un homme qui connaît le commerce, et il vous dira que les échanges opérés chaque jour entre les commerçants seraient d'une impossibilité absolue s'ils n'étaient basés sur la confiance mutuelle. L'habitude de tenir parole, le désir de ne pas perdre son crédit suffisent amplement pour maintenir cette honnêteté relative, - l'honnêteté commerciale. Celui-là même qui n'éprouve pas le moindre remords à empoisonner sa clientèle par des drogues infectes, couvertes d'étiquettes pompeuses, tient à honneur de garder ses engagements. Or, si cette moralité relative a pu se développer jusque dans les conditions actuelles, alors que l'enrichissement est le seul mobile et le seul objectif, - pouvons-nous douter qu'elle ne progresse rapidement dès que l'appropriation des fruits du labeur d'autrui ne sera plus la base même de la société?

Un autre trait frappant, qui caractérise surtout notre génération, parle encore mieux en faveur de nos idées. C'est l'accroissement continuel du champ des entreprises dues à l'initiative privée et le développement prodigieux des groupements libres de tout genre. Nous en parlerons plus longuement dans les chapitres consacrés à la Libre Entente. Qu’il nous suffise de dire ici que ces faits sont nombreux et si habituels, qu'ils forment l'essence de la seconde moitié de ce siècle, alors même que les écrivains en socialisme et en politique les ignorent, préférant nous entretenir toujours des fonctions du gouvernement. Ces organisations libres, variées à l'infini, sont un produit si naturel ; elles croissent si rapidement et elles se groupent avec tant de facilité ; elles sont un résultat si nécessaire de l'accroissement continuel des besoins de l'homme civilisé, et enfin elles remplacent si avantageusement l'immixtion gouvernementale, que nous devons reconnaître en elles un facteur de plus en plus important dans la vie des sociétés.

Si elles ne s'étendent pas encore à l'ensemble des manifestations de la vie, c'est qu'elles rencontrent un obstacle insurmontable dans la misère du travailleur, dans les castes de la société actuelle, dans l'appropriation privée du capital, dans l'Etat. Abolissez ces obstacles et vous les verrez couvrir l'immense domaine de l'activité des hommes civilisés.

L'histoire des cinquante dernières années a fourni la preuve vivante de l'impuissance du gouvernement représentatif à s'acquitter des fonctions dont on a voulu l'affubler. On citera un jour le XIX' siècle comme la date de l'avortement du parlementarisme.

Mais cette impuissance devient si évidente pour tous, les fautes du parlementarisme et les vices fondamentaux du principe représentatif sont si frappants, que les quelques penseurs qui en ont fait la critique (J.-S- Mill, Leverdays) n'ont eu qu'à traduire le mécontentement populaire. En effet, ne conçoit-on pas qu'il est absurde de nommer quelques hommes et de leur dire Faites-nous des lois sur toutes les manifestations de notre vie, lors même que chacun de vous les ignore ? On commence à comprendre que gouvernement des majorités veut dire abandon de toutes les affaires du pays à ceux qui font les majorités, c'est-à-dire, aux "crapauds du marais", à la Chambre et dans les comices : à ceux en un mot qui n'ont pas d'opinion. L'humanité cherche, et elle trouve déjà de nouvelles issues.

L'Union postale internationale, les unions de chemins de fer, les sociétés savantes nous donnent l'exemple de solutions trouvées par la libre entente, au lieu et place de la loi.

Aujourd'hui, lorsque des groupes disséminés aux quatre coins du globe veulent arriver à s'organiser pour un but quelconque, ils ne nomment plus un parlement international de députés bons à tout faire, auxquels on dit : "Votez-nous des lois, nous obéirons". Quand on ne peut pas s'entendre directement ou par correspondance, on envoie des délégués connaissant la question spéciale à traiter et on leur dit : "Tâchez de vous accorder sur telle question et alors revenez, - non pas avec une loi dans votre poche, mais avec une proposition d'entente que nous accepterons ou n'accepterons pas."

C'est ainsi qu'agissent les grandes compagnies industrielles, les sociétés savantes, les associations de toute sorte qui couvrent déjà l'Europe et les Etats-Unis. Et c'est ainsi que devra agir une société affranchie. Pour faire l'expropriation, il lui sera absolument impossible de s'organiser sur le principe de la représentation parlementaire. Une société fondée sur le servage pouvait s'arranger de la monarchie absolue : une société basée sur le salariat et l'exploitation des masses par les détenteurs du capital s'accommodait du parlementarisme. Mais une société libre, rentrant en possession de l'héritage commun, devra chercher dans le libre groupement et la libre fédération des groupes une organisation nouvelle, qui convienne à la phase économique nouvelle de l'histoire.

A chaque phase économique répond sa phase politique, et il sera impossible de toucher à la propriété sans trouver du même coup un nouveau mode de vie politique.

L'expropriation

I

On raconte qu'en 1848, Rothschild, se voyant menacé dans sa fortune par la Révolution, inventa la farce suivante : - "je veux bien admettre, disait-il, que ma fortune soit acquise aux dépens des autres. Mais, partagée entre tant de millions d’Européens, elle ne ferait qu'un seul écu par personne. Eh bien ! je m'engage à restituer à chacun son écu, s'il me le demande."

Cela dit et dûment publié, notre millionnaire se promenait tranquillement dans les rues de Francfort. Trois ou quatre passants lui demandèrent leur écu, il les déboursa avec un sourire sardonique, et le tour fut joué. La famille du millionnaire est encore en possession de ses trésors.

C'est à peu près de la même façon que raisonnent les fortes têtes de la bourgeoisie, lorsqu'elles nous disent : "Ah, l'expropriation ? J'y suis; vous prenez à tous leurs paletots, vous les mettez dans le tas, et chacun va en prendre un, quitte à se battre pour le meilleur !"

C'est une plaisanterie de mauvais goût. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas de mettre les paletots dans le tas pour les distribué ensuite, et encore ceux qui grelottent v trouveraient-ils quelque avantage. Ce n’est pas non plus de partager les écus de Rothschild. C'est de nous organiser en sorte que chaque être humain venant au monde soit assuré, d'abord, d'apprendre un travail productif et d'en acquérir 1'habitude ; et ensuite de pouvoir faire ce travail sans en demander la permission au propriétaire et au patron et sans payer aux accapareurs de la terre et des machines la part du lion sur tout ce qu'il produira.

Quant aux richesses de toute nature détenues par les Rothschild on les Vanderbilt, elles nous serviront à mieux organiser notre production en commun.

Le jour où le travailleur des champs pourra labourer la terre sans payer la moitié de ce qu'il produit le jour où les machines nécessaires pour préparer le sol aux grandes récoltes seront, en profusion, à la libre disposition des cultivateurs ; le jour où l'ouvrier de l'usine produira pour la communauté et non pour le monopole, les travailleurs n'iront plus en guenilles ; et il n'y aura plus de Rothschild ni d'autres exploiteurs.

Personne n'aura plus besoin de vendre sa force de travail pour un salaire ne représentant qu’une partie de ce qu'il a produit.

- "Soit, nous dit-on. Mais il vous viendra des Rothschild dit dehors. Pourrez-vous empêcher qu'un individu ayant amassé des millions cri Chine vienne s'établir chez vous ? Qu'il s'y entoure de serviteurs et de travailleurs salariés, qu'il les exploite et qu'il s'enrichisse à leurs dépens ?"

- "Vous ne pouvez pas faire la Révolution sur toute la terre à la fois. Ou bien, allez-vous établir des douanes à vos frontières pour fouiller les arrivants et saisir l'or qu'ils apporteront ? - Des gendarmes anarchistes tirant sur les passants, voilà qui sera joli à voir !"

Eh bien, au fond de ce raisonnement il y a une grosse erreur. C'est qu'on ne s'est jamais demandé d'où viennent les fortunes des riches. Un peu de réflexion suffirait pour montrer que l'origine de ces fortunes est la misère des pauvres.

Là où il n'y aura pas de misérables, il n'y aura plus de riches pour les exploiter.

Voyez un peu le Moyen Age, où les grandes fortunes commencent à surgir.

Un baron féodal a fait main basse sur une fertile vallée. Mais tant que cette campagne n'est pas peuplée, notre baron n'est pas riche du tout. Sa terre ne lui rapporte rien : autant vaudrait posséder des biens dans la lune. Que va faire notre baron pour s'enrichir ? Il cherchera des paysans

Cependant, si chaque agriculteur avait un lopin de terre libre de toute redevance ; s'il avait, en outre, les outils et le bétail nécessaires pour le labour, qui donc irait défricher les terres du baron ? Chacun resterait chez soi. Mais il y a des populations entières de misérables. Les uns ont été ruinés par les guerres, les sécheresses, les pestes ; ils n'ont ni cheval, ni charrue. (Le fer était coûteux au Moyen Age, plus coûteux encore le cheval de labour.)

Tous les misérables cherchent de meilleures conditions. ils voient un jour sur la route, sur la limite des terres de notre baron, un poteau indiquant par certains signes compréhensibles, que le laboureur qui viendra s'installer sur ces terres recevra avec le sol des instruments et des matériaux pour bâtir sa chaumière, ensemencer son champ, sans payer de redevances pendant un certain nombre d'années. Ce nombre d'années est marqué par autant de croix sur le poteau-frontière, et le paysan comprend ce que signifient ces croix.

Alors, les misérables affluent sur les terres du baron. Ils tracent des routes, dessèchent les marais, créent des villages. Dans neuf ans le baron leur imposera un bail, il prélèvera des redevances cinq ans plus tard, qu'il doublera ensuite et le laboureur acceptera ces nouvelles conditions, parce que, autre part, il n'en trouverait pas de meilleures. Et peu à peu, avec l'aide de la loi faite par les maîtres, la misère du paysan devient la source de la richesse du seigneur, et non seulement du seigneur, mais de toute une nuée d'usuriers qui s'abattent sur les villages et se multiplient d'autant plus que le paysan s'appauvrit davantage.

Cela se passait ainsi au Moyen Age. Et aujourd'hui, n'est-ce pas toujours la même chose ? S'il y avait des terres libres que le paysan pût cultiver à son gré, irait-il payer mille francs l'hectare à Monsieur le Vicomte, qui veut bien lui en vendre un lopin ? Irait-il payer un bail onéreux, qui lui prend le tiers de ce qu'il produit ? Irait-il se faire métayer pour donner la moitié de sa moisson au propriétaire ?

Mais il n'a rien ; donc, il acceptera toutes les conditions, pourvu qu'il puisse vivre en cultivant le sol et il enrichira le seigneur.

En plein XIXè siècle, comme au Moyen Age, c'est encore la pauvreté du paysan qui fait la richesse des propriétaires fonciers.

II

Le propriétaire du sol s'enrichit de la misère des paysans. Il en est de même pour l'entrepreneur industriel.

Voilà un bourgeois qui, d'une manière ou d'une autre, se trouve posséder un magot de cinq cent mille francs. Il peut certainement dépenser son argent à raison de cinquante mille francs par an, - très peu de chose, au fond, avec le luxe fantaisiste, insensé, que nous voyons de nos jours. Mais alors, il n'aura plus rien au bout de dix ans. Aussi, en homme pratique, préfère-t-il garder sa fortune intacte et se faire de plus un joli petit revenu annuel.

C'est très simple dans notre société, précisément parce que nos villes et nos villages grouillent de travailleurs qui n'ont pas de quoi vivre un mois, ni même une quinzaine. Notre bourgeois monte une usine : les banquiers s'empressent de lui prêter encore cinq cent mille francs, surtout s'il a la réputation d'être adroit; et, avec son million, il pourra faire travailler cinq cents ouvriers.

S'il n'y avait dans les environs que des hommes et des femmes dont l'existence fût garantie, qui donc irait travailler chez notre bourgeois ? Personne ne consentirait à lui fabriquer pour un salaire de trois francs par jour, des marchandises de la valeur de cinq ou même de dix francs.

Malheureusement, - nous ne le savons que trop, les quartiers pauvres de la ville et les villages voisins sont remplis de gens dont les enfants dansent devant le buffet vide. Aussi, l'usine n'est pas encore achevée que les travailleurs accourent pour s'embaucher. Il n'en faut que cent, et il en est déjà venu mille. Et dès que l'usine marchera, le patron - s'il n'est pas le dernier des imbéciles - encaissera net, sur chaque paire (le bras travaillant chez lui, un millier de francs par an.

Notre patron se fera ainsi un joli revenu. Et s'il a choisi une branche d'industrie lucrative, s'il est habile, il agrandira peu à peu son usine et augmentera ses rentes en doublant le nombre des hommes qu'il exploite.

Alors il deviendra un notable dans son pays. Il pourra payer des déjeuners à d'autres notables, aux conseillers, à monsieur le député. Il pourra marier sa fortune à une autre fortune et, plus tard, placer avantageusement ses enfants, puis obtenir quelque concession de l'Etat. On lui demandera une fourniture pour l'armée, ou pour la préfecture ; et il arrondira toujours son magot, jusqu'à ce qu'une guerre, même un simple bruit de guerre, ou une spéculation et la Bourse lui permette de faire un gros coup.

Les neuf dixièmes des fortunes colossales des Etats-Unis (Henry Georges l'a bien raconté dans ses Problèmes Sociaux) sont dus à quelque grande coquinerie faite avec le concours de l'Etat. En Europe, les neuf dixièmes des fortunes dans nos monarchies et nos républiques ont la même origine il n'y a pas deux façons de devenir millionnaire.

Toute la science des Richesses est là trouver des va-nu-pieds, les payer trois francs et leur en faire produire dix. Amasser ainsi une fortune. L'accroître ensuite par quelque grand coup avec le secours de l'Etat !

Faut-il encore parler des petites fortunes attribuées par les économistes à l'épargne, tandis que l'épargne, par elle-même, ne "rapporte" rien, tant que les sous "épargnés" ne sont pas employés à exploiter les meurt-de-faim.

Voici un cordonnier. Admettons que son travail soit bien payé, qu'il ait une bonne clientèle et qu'à force de privations il soit parvenu à mettre de côté deux francs par jour, cinquante francs par mois !

Admettons que notre cordonnier ne soit jamais malade ; qu'il mange à sa faim, malgré sa rage pour l'épargne qu'il ne se marie pas, ou qu'il n'ait pas d'enfants qu'il ne mourra pas de phtisie ; admettons tout ce que vous voudrez !

Eh bien, à l'âge de cinquante ans il n'aura pas mis de côté quinze mille francs ; et il n'aura pas de quoi vivre pendant sa vieillesse, lorsqu'il sera incapable de travailler. Certes, ce n'est pas ainsi que s'amassent les fortunes.

Mais voici un autre cordonnier. Dès qu'il aura mis quelques sous de côté, il les portera soigneusement à la caisse d'épargne, et celle-ci les prêtera au bourgeois qui est en train de monter une exploitation de va-nu-pieds. Puis, il prendra un apprenti, l'enfant d'un misérable qui s'estimera heureux si, au bout de cinq ans, son fils apprend le métier et parvient à gagner sa vie.

L'apprenti "rapportera" à notre cordonnier, et, si celui-ci a de la clientèle, il s'empressera de prendre un second ' puis un troisième élève. Plus tard, il aura deux ou trois ouvriers, - des misérables, heureux de toucher trois francs par jour pour un travail qui en vaut six. Et si notre cordonnier "a la chance" c'est-à-dire, s'il est assez malin, ses ouvriers et ses apprentis lui rapporteront une vingtaine de francs par jour en plus de son propre travail. il pourra agrandir son entreprise, il s'enrichira peu à peu et n'aura pas besoin de se Priver du strict nécessaire. Il laissera à son fils un petit magot.

Voilà ce qu'on appelle "faire de l'épargne, avoir des habitudes de sobriété". Au fond, c'est tout bonnement exploiter des meurt-de-faim.

Le commerce semble faire exception à la règle. "Tel homme, nous dira-t-on, achète du thé en Chine, l'importe en France et réalise un bénéfice de trente pour cent sur son argent. Il n'a exploité personne."

Et cependant, le cas est analogue. Si notre homme avait transporté le thé sur son dos, à la bonne heure ! jadis, aux origines du Moyen Age, c'est précisément de cette manière qu'on faisait le commerce. Aussi ne parvenait-on jamais aux étourdissantes fortunes de nos jours : à peine si le marchand d'alors mettait de côté quelques écus après un voyage pénible et dangereux. C'était moins la soif du gain que le goût des voyages et des aventures qui le poussait à faire le commerce.

Aujourd'hui, la méthode est plus simple. Le marchand qui possède un capital n'a pas besoin de bouger de son comptoir pour s'enrichir. Il télégraphie à un commissionnaire l'ordre d'acheter cent tonnes de thé ; il affrète un navire ; et en quelques semaines, en trois mois, si c'est un voilier, - le navire lui aura porté sa cargaison. Il ne court même pas les risques de la traversée, puisque son thé et son navire sont assurés. Et s'il a dépensé cent mille francs, il en touchera cent trente, - à moins qu'il n'ait voulu spéculer sur quelque marchandise nouvelle, auquel cas il risque, soit de doubler sa fortune, soit de la perdre entièrement.

Mais comment a-t-il pu trouver des hommes qui se sont décidés à faire la traversée, aller en Chine et en revenir, travailler dur, supporter des fatigues, risquer leur vie pour un maigre salaire ? Comment a-t-il pu trouver dans les docks des chargeurs et des déchargeurs, qu'il payait juste de quoi ne pas les laisser mourir de faim pendant qu'ils travaillaient ? Comment ? - Parce qu'ils sont misérables ! Allez dans un port de mer, visitez les cafés sur la plage, observez ces hommes qui viennent se faire embaucher, se battant aux portes des docks qu'ils assiègent dès l'aube pour être admis à travailler sur les navires. Voyez ces marins, heureux d'être engagés pour un voyage lointain, après des semaines et des mois d'attente ; toute leur vie ils ont passé de navire en navire et 1 ils en monteront encore d'autres, jusqu'à ce qu'ils périssent un jour dans les flots.

Entrez dans leurs chaumières, considérez ces femmes et ces enfants en haillons, qui vivent on ne sait comment en attendant le retour du père - et vous aurez aussi la réponse.

Multipliez les exemples, choisissez-les où bon vous semblera ; méditez sur l'origine de toutes les fortunes, grandes ou petites, qu'elles viennent du commerce, de la banque, de l'industrie ou du sol. Partout vous constaterez que la richesse des uns est faite de la misère des autres. Une société anarchiste n'a pas à craindre le Rothschild inconnu qui viendrait tout à coup s'établir dans son sein. Si chaque membre de la communauté sait qu'après quelques heures de travail productif, il aura droit à tous les plaisirs que procure la civilisation, aux jouissances profondes que la Science et l'Art donnent à qui les cultive, il n'ira pas vendre sa force de travail pour une maigre pitance ; personne ne s'offrira pour enrichir le Rothschild en question. Ses écus seront des pièces de métal, utiles pour divers usages, mais incapables de faire des petits.

En répondant à l'objection précédente, nous avons en même temps déterminé les limites de l'expropriation.

L'expropriation doit porter sur tout ce qui permet à qui que ce soit - banquier, industriel, on cultivateur - de s'approprier le travail d'autrui. La formule est simple et compréhensible.

Nous ne voulons pas dépouiller chacun de son paletot ; mais nous voulons rendre aux travailleurs tout ce qui permet à n'importe qui de les exploiter : et nous ferons tous nos efforts pour que, personne ne manquant de rien, il n'y ait pas un seul homme qui, soit forcé de vendre ses bras pour exister, lui et ses enfants.

Voilà comment nous entendons l'expropriation et notre devoir pendant la Révolution, dont nous espérons l'arrivée, - non dans deux cents ans d'ici, mais dans un avenir prochain.

III

L'idée anarchiste en général et celle d'expropriation en particulier trouvent beaucoup plus de sympathies. qu'on ne le pense, parmi les hommes indépendants de caractère et ceux pour lesquels l'oisiveté n'est pas l'idéal suprême. "Cependant -, nous disent souvent nos amis, "gardez-vous d'aller trop loin ! Puisque l'humanité ne se modifie pas en un jour, ne marchez pas trop vite dans vos projets d'expropriation et d'anarchie ! Vous risqueriez de ne rien faire de durable."

Eh bien, ce que nous craignons, en fait d'expropriation, ce n'est nullement d'aller trop loin. Nous craignons, au contraire, que l'expropriation se fasse sur une échelle trop petite pour être durable que

l'élan révolutionnaire s'arrête à mi-chemin qu'il s'épuise en demi-mesures qui ne sauraient contenter personne et qui, tout en produisant un bouleversement formidable dans la société et un arrêt de ses fonctions, ne seraient cependant pas viables, sèmeraient le mécontentement général et amèneraient fatalement le triomphe de la réaction.

Il y a, en effet, dans nos sociétés, des rapports établis qu'il est matériellement impossible de modifier si on y touche seulement en partie. Les divers rouages de notre organisation économique sont si intimement liés entre eux qu'on n'en peut modifier un seul sans les modifier dans leur ensemble ; on s'en apercevra dès qu'on voudra exproprier quoi que ce soit.

Supposons, en effet, que dans une région quelconque il se fasse une expropriation limitée : qu'on se borne, par exemple, à exproprier les grands seigneurs fonciers, sans toucher aux usines, comme le demandait naguère Henry Georges ; que dans telle ville on exproprie les maisons, sans mettre en commun les denrées ; ou que dans telle région industrielle on exproprie les usines sans toucher aux grandes propriétés foncières :

Le résultat sera toujours le même. Bouleversement immense de la vie économique, sans les moyens de réorganiser cette vie économique sur des bases nouvelles. Arrêt de l'industrie et de l'échange, sans le retour aux principes de justice ; impossibilité pour la société de reconstituer un tout harmonique.

Si l'agriculteur s'affranchit du grand propriétaire foncier, sans que l'industrie s'affranchisse du capitaliste industriel, du commerçant et du banquier - il n'y aura rien de fait. Le cultivateur souffre aujourd'hui, non seulement d'avoir à payer des rentes au propriétaire du sol, mais il pâtit de l'ensemble des conditions actuelles : il pâtit de l'impôt prélevé sur lui par l'industriel, qui lui fait payer trois francs une bêche ne valant - comparée au travail de l'agriculteur - que quinze sous ; des taxes prélevées par l'Etat, qui ne peut exister sans une formidable hiérarchie de fonctionnaires ; des frais d'entretien de l'armée que maintient l'Etat, parce que les industriels de toutes les nations sont en lutte perpétuelle pour les marchés, et que chaque jour, la guerre peut éclater à la suite d'une querelle survenue pour l'exploitation de telle partie de l'Asie ou de l'Afrique. L'agriculteur souffre de la dépopulation des campagnes, dont la jeunesse est entraînée vers les manufactures des grandes villes, soit par l'appât de salaires plus élevés, payés temporairement par les producteurs des objets de luxe, soit par les agréments d'une vie plus mouvementée ; il souffre encore de la protection artificielle de l'industrie, de l'exploitation marchande des pays voisins, de l'agiotage, de la difficulté d'améliorer le sol et de perfectionner l'outillage, etc. Bref, l'agriculture souffre, non seulement de la rente, mais de l'ensemble des conditions de nos sociétés basées sur l'exploitation ; et lors même que l'expropriation permettrait à tous de cultiver la terre et de la faire valoir sans payer de rentes à personne, l'agriculture, - lors même qu'elle aurait un moment de bien-être, ce qui n'est pas encore prouvé, retomberait bientôt dans le marasme où elle se trouve aujourd'hui. Tout serait à recommencer, avec de nouvelles difficultés en plus.

De même pour l'industrie. Remettez demain les usines aux travailleurs, faites ce que l'on a fait pour un certain nombre de paysans qu'on a rendus propriétaires du sol. Supprimez le patron, mais laissez la terre au seigneur, l'argent au banquier, la Bourse au commerçant ; conservez dans la société cette masse d'oisifs qui vivent du travail de l'ouvrier, maintenez les mille intermédiaires, l'Etat avec ses fonctionnaires innombrables, - et l’industrie ne marchera pas. Ne trouvant pas d'acheteurs dans la masse des paysans restés pauvres ; ne possédant pas la matière première et ne pouvant exporter ses produits, en partie à cause de l'arrêt du commerce et surtout par l'effet de la décentralisation des industries, elle ne pourra que végéter, en abandonnant les ouvriers sur le pavé, et ces bataillons d'affamés seront prêts à se soumettre au premier intrigant venu, ou même à retourner vers l'ancien régime, pourvu qu'il leur garantisse la main d’œuvre.

Ou bien, enfin, expropriez les seigneurs de la terre et rendez l'usine aux travailleurs, mais sans toucher à (:es nuées d'intermédiaires qui spéculent aujourd’hui sur les farines et les blés, sur la viande et les épices dans les grands centres, en même temps qu'ils écoulent les produits de nos manufactures. Eh bien, lorsque l'échange s'arrêtera et que les produits ne circuleront plus ; lorsque Paris manquera de pain et que Lyon ne trouvera pas d'acheteurs pour ses soies, la réaction reviendra terrible, marchant sur les cadavres, promenant la mitrailleuse dans les villes et les campagnes, faisant des orgies d'exécutions et de déportations, comme elle l'a fait en 1815, en 1848 et en 1871.

Tout se tient dans nos sociétés, et il est impossible de réformer quoi que ce soit sans ébranler l'ensemble.

Du jour où l'on frappera la propriété privée sous une de ses formes, - foncière ou industrielle, - on sera forcé de la frapper sous toutes les autres. Le succès même de la Révolution l'imposera.

D'ailleurs, le voudrait-on, on ne pourrait pas se borner à une expropriation partielle. Une fois que le principe de la Sainte Propriété sera ébranlé, les théoriciens n'empêcheront pas qu'elle soit détruite, ici par les serfs de la glèbe, et là par les serfs de l'industrie.

Si une grande ville - Paris, par exemple, - met seulement la main sur les maisons ou sur les usines, elle sera amenée par la force même des choses à ne plus reconnaître aux banquiers le droit de prélever sur la Commune cinquante millions d'impôts sous forme d'intérêts pour des prêts antérieurs. Elle sera obligée de se mettre en rapport avec des cultivateurs, et forcément elle les poussera à s'affranchir des possesseurs du sol. Pour pouvoir manger et produire, il lui faudra exproprier les chemins de fer ; enfin, pour éviter le gaspillage des denrées, pour ne pas rester, comme la Commune de 1793, à la merci des accapareurs de blé, elle remettra aux citoyens mêmes le soin d'approvisionner leurs magasins de denrées et de répartir les produits.

Cependant quelques socialistes ont encore cherché à établir une distinction. - "Qu'on exproprie le sol, le sous-sol, l'usine, la manufacture, - nous le voulons bien", disaient-ils. "Ce sont des instruments : de production, et il serait juste d'y voir une propriété publique. Mais il y a, outre cela, les objets de consommation  : la nourriture, le vêtement, l'habitation, qui doivent rester propriété privée."

Le bons sens populaire a eu raison de cette distinction subtile. En effet, nous ne sommes pas des sauvages pour vivre dans la forêt sous un abri de branches. Il faut une chambre, une maison, un lit, nu poêle à l'Européen qui travaille.

Le lit, la chambre, la maison sont des lieux de fainéantise pour celui qui ne produit rien. Mais pour le travailleur, une chambre chauffée et éclairée est aussi bien un instrument de production que la machine ou l'outil. C'est le lieu de restauration de ses muscles et de ses nerfs, qui s'useront demain en travail. Le repos du producteur, c'est la mise en train de la machine.

C'est encore plus évident pour la nourriture. Les prétendus économistes dont nous parlons ne se sont jamais avisés de dire que le charbon brûlé dans une machine ne doive pas être rangé parmi les objets aussi nécessaires à la production que la matière première. Comment se fait-il donc que la nourriture, sans laquelle la machine humaine ne saurait dépenser le moindre effort, puisse être exclue des objets indispensables au producteur ? Serait-ce un reste de métaphysique religieuse ?

Le repas copieux et raffiné du riche est bien une consommation de luxe. Mais le repas du producteur est un des objets nécessaires à la production, au même titre que le charbon brûlé par la machine à vapeur.

Même chose pour le vêtement. Car si les économistes qui font cette distinction entre les objets de production et ceux de consommation portaient le costume des sauvages de la Nouvelle-Guinée, - nous comprendrions ces réserves. Mais des gens qui ne sauraient écrire une ligne sans avoir une chemise sur le dos, sont mal placés pour faire une si grande distinction entre leur chemise et leur plume. Et si les robes pimpantes de leurs dames sont bien des objets de luxe, cependant il y a une certaine quantité de toile, de cotonnade et de laine dont le producteur ne peut se passer pour produire. La blouse et les souliers, sans lesquels un travailleur serait gêné de se rendre à son travail ; la veste qu'il endossera, la journée finie ; sa casquette, lui sont aussi nécessaires que le marteau et l'enclume.

Qu'on le veuille, ou qu'on ne le veuille pas, c'est ainsi que le peuple entend la révolution. Dès qu'il aura balayé les gouvernements, il cherchera avant tout à s'assurer un logement salubre, une nourriture suffisante et le vêtement, sans payer tribut.

Et le peuple aura raison. Sa manière d'agir sera infiniment plus conforme à la "science" que celle des économistes qui font tant de distinctions entre l'instrument de production et les articles de consommation. Il comprendra que c'est précisément par là que la révolution doit commencer, et il jettera les fondements de la seule science économique qui puisse réclamer le titre de science et qu'on pourrait qualifier : étude des besoins de l'humanité et des moyens économiques de les satisfaire.

Les denrées

I

Si la prochaine révolution doit être une révolution sociale, elle se distinguera des soulèvements précédents, non seulement par son but, mais aussi par ses procédés. Un but nouveau demande des procédés nouveaux.

Les trois grands mouvements populaires que nous avons vus en France depuis un siècle diffèrent entre eux sous bien des rapports. Et cependant ils ont tous un trait commun.

Le peuple se bat pour renverser l'ancien régime ; il verse son sang précieux. Puis, après avoir donné le coup de collier, il rentre dans l'ombre. Un gouvernement composé d'hommes plus ou moins honnêtes se constitue, et c'est lui qui se charge d'organiser : - la République en 1793 ; le travail en 1848 ; la Commune libre en 1871.

Imbu des idées jacobines, ce gouvernement se préoccupe avant tout des questions politiques : réorganisation de la machine du pouvoir, épuration de l'administration, séparation de l'Eglise et de l'Etat, libertés civiques, et ainsi de suite.

Il est vrai que les clubs ouvriers surveillent les nouveaux gouvernants. Souvent, ils imposent leurs idées. Mais, même dans ces clubs, que les orateurs soient des bourgeois ou des travailleurs, c'est toujours l'idée bourgeoise qui domine. On parle beaucoup de questions politiques - on oublie la question du pain.

De grandes idées furent émises à ces époques, - des idées qui ont remué le monde ; des paroles furent prononcées qui font encore battre nos coeurs, à un siècle de distance.

Mais le pain manquait dans les faubourgs.

Dès que la révolution éclatait, le travail chômait inévitablement. La circulation des produits s'arrêtait, les capitaux se cachaient. Le patron n'avait rien à craindre à ces époques : il vivait de ses rentes, s'il ne spéculait pas sur la. misère ; mais le salarié se voyait réduit à vivoter du jour au lendemain. La disette s'annonçait.

La misère faisait son apparition - une misère comme on n'en avait guère vu sous l'ancien régime.

- "Ce sont les Girondins qui nous affament", se disait-on dans les faubourgs en 1793. Et on guillotinait les Girondins ; on donnait pleins pouvoirs à la Montagne, à la Commune de Paris. La Commune, en effet, songeait au pain. Elle déployait des efforts héroïques pour nourrir Paris. A Lyon, Fouché et Collot d'Herbois créaient les greniers d'abondance ; mais pour les remplir on ne disposait que de sommes infimes. Les municipalités se démenaient pour avoir du blé ; on pendait les boulangers qui accaparaient les farines - et le pain manquait toujours.

Alors, on s'en prenait aux conspirateurs royalistes. On en guillotinait, douze, quinze par jour, - des servantes avec des duchesses, surtout des servantes, puisque les duchesses étaient à Coblentz. Mais on aurait guillotiné cent ducs et vicomtes par vingt-quatre heures, que rien n'aurait changé.

La misère allait croissant. Puisqu'il fallait toujours toucher un salaire pour vivre, et que le salaire ne venait pas, - que pouvaient faire mille cadavres de plus ou de moins ?

Alors le peuple commençait de se lasser. - "Elle va bien, votre Révolution !" soufflait le réactionnaire aux oreilles du travailleur. "Jamais vous n'avez été aussi misérable !" Et peu à peu, le riche se rassurait ; il sortait de sa cachette, il narguait les va-nu-pieds par son luxe pompeux, il s'affublait en muscadin, et il disait aux travailleurs : "Voyons, assez de bêtises ! Qu'est-ce que vous avez gagné à la Révolution ? Il est bien temps d'en finir !"

Et le coeur serré, à bout de patience, le révolutionnaire en arrivait à se dire : "Perdue encore une fois, la Révolution !" Il rentrait dans son taudis et il laissait faire.

Alors la réaction s'affichait, hautaine. Elle accomplissait son coup d'Etat. La Révolution morte, il ne lui restait plus qu'à piétiner le cadavre.

Et on le piétinait ! On versait des flots de sang ; la terreur blanche abattait les têtes, peuplait les prisons, pendant que les orgies de la haute pègre reprenaient leur train.

Voilà l'image de toutes nos révolutions. En 1848, le travailleur parisien mettait "trois mois de misère" au service de la République, et au bout de trois mois, n'en pouvant plus, il faisait son dernier effort désespéré, - effort noyé dans les massacres.

Et en 1871 la Commune se mourait faute de combattants. Elle n'avait pas oublié de décréter la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais elle n'avait songé que trop tard à assurer le pain à tous. Et on a vu à Paris la haute gomme narguer les fédérés en leur disant : "Allez donc, imbéciles, vous faire tuer pour trente sous, pendant que nous allons faire ripaille dans tel restaurant à la mode !" On comprit la faute aux derniers jours ; on fit la soupe communale ; mais c'était trop tard : les Versaillais étaient déjà sur les remparts !

- "Du pain, il faut du Pain à la Révolution !"

Que d'autres s'occupent de lancer des circulaires en périodes éclatantes ! Que d'autres se donnent du galon tant que leurs épaules en pourront porter ! Que d'autres, enfin, déblatèrent sur les libertés politiques !...

Notre tâche, à nous, sera de faire en sorte que dès les premiers jours de la Révolution, et tant qu'elle durera, il n'y ait pas un seul homme sur le territoire insurgé qui manque de pain, pas une seule femme qui soit forcée de faire queue devant la boulangerie pour rapporter la boule de son qu'on voudra bien lui jeter en aumône, pas un seul enfant qui manque du nécessaire pour sa faible constitution.

L'idée bourgeoise a été de pérorer sur les grands principes, ou plutôt sur les grands mensonges. L'idée populaire sera d'assurer du pain à tous. Et, pendant que bourgeois et travailleurs embourgeoisés joueront les grands hommes dans les parlotes ; pendant que les gens pratiques discuteront à perte de vue sur les formes de gouvernement, nous, "les utopistes", nous devrons songer au pain quotidien.

Nous avons l'audace d'affirmer que chacun doit et peut manger à sa faim, que c'est par le pain pour tous que la Révolution vaincra.

II

Nous sommes des utopistes, - c'est connu. Si utopistes, en effet, que nous poussons notre utopie jusqu'à croire que la Révolution devra et pourra garantir à tous le logement, le vêtement et le pain, - ce qui déplaît énormément aux bourgeois rouges et bleus, - car ils savent parfaitement qu'un peuple qui mangerait à sa faim serait très difficile à maîtriser.

Eh bien ! Nous n'en sortons pas : il faut assurer le pain au peuple révolté, et il faut que la question du pain les prime toutes. Si elle est résolue dans l'intérêt du peuple, la révolution sera en bonne voie ; car pour résoudre la question des denrées il faut accepter un principe d'égalité qui s'imposera à l'exclusion de toutes les autres solutions.

Il est certain que la prochaine révolution, - pareille en cela à celle de 1848, - éclatera au milieu d'une formidable crise industrielle. Depuis une douzaine d'années nous sommes déjà en pleine effervescence, et la situation ne peut que s'aggraver. Tout y contribue : la concurrence des nations jeunes qui entrent en lice pour la conquête des vieux marchés, les guerres, les impôts toujours croissants, les dettes des Etats, l'insécurité du lendemain, les grandes entreprises lointaines.

Des millions de travailleurs en Europe manquent d'ouvrage en ce moment. Ce sera pire encore, lorsque la révolution aura éclaté et qu'elle se sera propagée comme le feu mis à une traînée de poudre. Le nombre d'ouvriers sans travail doublera dès que les barricades se seront dressées en Europe ou aux Etats-Unis. - Que va-t-on faire pour assurer le pain à ces multitudes?

Nous ne savons pas trop si les gens qui se disent pratiques se sont jamais posé cette question dans toute sa crudité. Mais, ce que nous savons, c'est qu'ils veulent maintenir le salariat ; attendons-nous donc à voir préconiser les "ateliers nationaux" et les "travaux publics" pour donner du pain aux désoeuvrés.

Puisqu'on ouvrait des ateliers nationaux en 1789 et en 1793 ; puisqu'on eut recours au même moyen en 1848 ; puisque Napoléon III réussit, pendant dix-huit années, à contenir le prolétariat parisien en lui donnant des travaux -qui valent aujourd'hui à Paris sa dette de deux mille millions et son impôt municipal de 90 francs par tête ; puisque cet excellent moyen de "mater la bête" s'appliquait à Rome, et même en Egypte, il y a quatre mille ans; puisqu'enfin, despotes, rois et empereurs ont toujours su jeter un morceau de pain au peuple pour avoir le temps de ramasser le fouet, - il est naturel que les gens "pratiques" préconisent cette méthode de perpétuer le salariat. A quoi bon se creuser la tête quand on dispose de la méthode essayée par les Pharaons d'Egypte !

Eh bien ! Si la Révolution avait le malheur de s'engager dans cette voie, elle serait perdue.

En 1848, lorsqu'on ouvrait les ateliers nationaux, le 27 février, les ouvriers sans travail n'étaient que huit mille à Paris. Quinze jours plus tard, ils étaient déjà 49.000. Ils allaient être bientôt cent mille, sans compter ceux qui accouraient des provinces.

Mais à cette époque, l'industrie et le commerce n'occupaient pas en France la moitié des bras qu'ils occupent aujourd'hui. Et l'on sait qu'en révolution ce qui souffre le plus, ce sont les échanges, c'est l'industrie. Que l'on pense seulement au nombre d'ouvriers qui travaillent, directement ou indirectement pour l'exportation ; au nombre de bras employés dans les industries de luxe qui ont pour clientèle la minorité bourgeoise !

La révolution en Europe, c'est l'arrêt immédiat de la moitié, au moins, des usines et des manufactures. Ce sont des millions de travailleurs avec leurs familles jetés sur le pavé.

Et c'est à cette situation vraiment terrible que l'on chercherait à parer au moyen d'ateliers nationaux, c'est-à-dire, de nouvelles industries créées sur-le-champ pour occuper des désoeuvrés !

Il est évident, comme l'avait déjà dit Proudhon, que la moindre atteinte à la propriété apportera la désorganisation complète de tout le régime basé sur l'entreprise privée et le salariat. La société elle-même sera forcée de prendre en mains la production dans son ensemble et de la réorganiser selon les besoins de l'ensemble de la population Mais comme cette réorganisation n'est pas possible en un jour ni en un mois ; comme elle demandera une certaine période d'adaptation, pendant laquelle des millions d'hommes seront privés de moyens d'existence, - que fera-t-on ?

Dans ces conditions il n'y a qu'une seule solution vraiment pratique. C'est de reconnaître l'immensité de la tâche qui s'impose et, au lieu de chercher à replâtrer une situation que l'on aura soi-même rendue impossible, - procéder à la réorganisation de la production selon les principes nouveaux.

Il faudra donc, selon nous, pour agir pratiquement, que le peuple prenne immédiatement possession de toutes les denrées qui se trouvent dans les communes insurgées ; les inventorie et fasse en sorte que, sans rien gaspiller, tous profitent des ressources accumulées, pour traverser la période de crise. Et pendant ce temps-là s'entendre avec les ouvriers de fabriques, en leur offrant les matières premières dont ils manquent et leur garantissant l'existence pendant quelques mois afin qu'ils produisent ce qu'il faut au cultivateur. N'oublions pas que si la France tisse des soies pour les banquiers allemands et les impératrices de Russie et des îles Sandwich, et que si Paris fait des merveilles de bimbeloterie pour les richards du monde entier, les deux tiers des paysans français n'ont pas de lampes convenables pour s'éclairer, ni l'outillage mécanique nécessaire aujourd'hui à l'agriculture.

Et enfin - faire valoir les terres improductives qui ne manquent pas, et améliorer celles qui ne produisent encore ni le quart ni même le dixième de ce qu'elles produiront quand elles seront soumises à la culture intensive, maraîchère et jardinière.

C'est la seule solution pratique que nous soyons capables d'entrevoir, et, qu'on la veuille ou non, elle s'imposera par la force des choses.

III

Le trait prédominant, distinctif, du système capitaliste actuel, c'est le salariat.

Un homme, ou un groupe d'hommes, possédant le capital nécessaire, montent une entreprise industrielle ; ils se chargent d'alimenter la manufacture ou l'usine de matière première, d'organiser la production, de vendre les produits manufacturés, de payer aux ouvriers un salaire fixe ; et enfin ils empochent la plus-value ou les bénéfices, sous prétexte de se dédommager de la gérance, du risque qu'ils ont encouru, des fluctuations de prix que la marchandise subit sur le marché.

Voilà en peu de mots tout le système du salariat.

Pour sauver ce système, les détenteurs actuels du capital seraient prêts à faire certaines concessions : partager, par exemple, une partie des bénéfices avec les travailleurs, ou bien, établir une échelle des salaires qui oblige à les élever dès que le grain s'élève : - bref, ils consentiraient à certains sacrifices, pourvu qu'on leur laissât toujours le droit de gérer l'industrie et d'en prélever les bénéfices.

Le collectivisme, comme on le sait, apporte à ce régime des modifications importantes, mais n'en maintient pas moins le salariat. Seulement l'Etat, c’est-à-dire, le gouvernement représentatif, national ou communal, se substitue au patron. Ce sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués, leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont eux aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt de tous la plus-value de la production. En outre, on établit dans ce système une distinction très subtile, mais grosse de conséquences, entre le travail du manoeuvre et celui de l'homme qui a fait un apprentissage préalable : le travail du manoeuvre n'est aux yeux du collectiviste qu'un travail simple ; tandis que l'artisan, l'ingénieur, le savant, etc. font ce que Marx appelle un travail composé et ont droit à un salaire plus élevé. Mais manoeuvres et ingénieurs, tisserands et savants sont salariés de l'Etat, - "tous fonctionnaires", disait-on dernièrement pour dorer la pilule.

Eh bien, le plus grand service que la prochaine Révolution pourra rendre à l'humanité sera de créer une situation dans laquelle tout système de salariat deviendra impossible, inapplicable, et où s'imposera comme seule solution acceptable, le Communisme, négation du salariat.

Car en admettant que la modification collectiviste soit possible, si elle se fait graduellement pendant une période de prospérité et de tranquillité (nous en doutons fort, pour notre compte, même dans ces conditions), - elle sera rendue impossible en période révolutionnaire, parce que le besoin de nourrir des millions d'êtres surgira au lendemain de la première prise d'armes. Une révolution politique peut se faire sans que l'industrie soit bouleversée ; mais une révolution dans laquelle le peuple mettra la main sur la propriété amènera inévitablement un arrêt subit des échanges et de la production. Les millions de l'Etat ne suffiraient pas à salarier les millions de désoeuvrés.

Nous ne saurions trop insister sur ce point ; la réorganisation de l'industrie sur de nouvelles bases (et nous montrerons bientôt l'immensité de ce problème), ne se fera pas en quelques jours, et le prolétaire ne pourra pas mettre des années de misère au service des théoriciens du salariat. Pour traverser la période de gêne, il réclamera ce qu'il a toujours réclamé en pareille occurrence : la mise des denrées en commun, - le rationnement.

On aura beau prêcher la patience, le peuple ne patientera plus ; et si toutes les denrées ne sont mises en commun, il pillera les boulangeries.

Si la poussée du peuple n'est pas suffisamment forte, on le fusillera. Pour que le collectivisme puisse expérimenter, il lui faut l'ordre avant tout, la discipline, l'obéissance. Et comme les capitalistes s'apercevront bientôt que faire fusiller le peuple par ceux qui s'appellent révolutionnaires est le meilleur moyen de le dégoûter de la révolution, ils prêteront certainement leur appui aux défenseurs de "l'ordre", même collectivistes. Ils y verront un moyen de les écraser plus tard à leur tour.

Si "l'ordre est rétabli" de cette façon, les conséquences sont aisées à prévoir. On ne se bornera pas à fusiller les "pillards". Il faudra rechercher les "auteurs de désordre", rétablir les tribunaux, la guillotine, et les révolutionnaires les plus ardents monteront sur l'échafaud. Ce sera un renouvellement de 1793.

N'oublions pas comment la réaction triompha au siècle passé. On guillotina d'abord les Hébertistes, les enragés, -ceux que Mignet, sous le souvenir tout frais des luttes, appelait encore les "anarchistes". Les Dantoniens ne tardèrent pas à les suivre : et lorsque les Robespierristes eurent guillotiné ces révolutionnaires, ce fut leur tour d'aller à l'échafaud, - sur quoi, le peuple dégoûté, voyant la révolution perdue, laissa faire les réacteurs.

Si "l'ordre est rétabli", disons-nous, les collectivistes guillotineront les anarchistes ; les possibilistes guillotineront les collectivistes, et enfin ils seront guillotinés eux-mêmes par les réactionnaires. La révolution sera à recommencer.

Mais tout porte à croire que la poussée du peuple sera assez forte, et que lorsque la Révolution se fera, l'idée du Communisme anarchiste aura gagné du terrain. Ce n'est pas une idée inventée, c'est le peuple lui-même qui nous la souffle, et le nombre des communistes augmentera à mesure que deviendra plus évidente l'impossibilité de toute autre solution.

Et si la poussée est assez forte, les affaires prendront une tout autre tournure. Au lieu de piller quelques boulangeries, quitte à jeûner le lendemain, le peuple des cités insurgées prendra possession des greniers à blé, des abattoirs, des magasins de comestibles, - bref, de toutes les denrées disponibles.

Des citoyens, des citoyennes de bonne volonté, s'appliqueront sur-le-champ à inventorier ce qui se trouvera dans chaque magasin, dans chaque grenier d'abondance. En vingt-quatre heures la Commune révoltée saura ce que Paris ne sait pas encore aujourd'hui, malgré ses Comités de statistique, et ce qu'il n'a jamais su pendant le siège, - combien de provisions il renferme. En deux fois vingt-quatre heures on aura déjà tiré à des millions d'exemplaires des tableaux exacts de toutes les denrées, des endroits où elles se trouvent emmagasinées, des moyens de distribution.

Dans chaque pâté de maisons, dans chaque rue et chaque quartier, se seront organisés des groupes de volontaires - les Volontaires des Denrées - qui sauront s'entendre et se tenir au courant de leurs travaux. Que les baïonnettes jacobines ne viennent pas s'interposer ; que les théoriciens soi-disant scientifiques ne viennent rien brouiller, ou plutôt, qu'ils brouillent tant qu'ils voudront, pourvu qu'ils n'aient pas le droit de commander ! Et, avec cet admirable esprit d'organisation spontanée que le peuple, et surtout la nation française, possède à un si haut degré dans toutes ses couches sociales, et qu'on lui permet si rarement d'exercer, il surgira, même dans une cité aussi vaste que Paris, même en pleine effervescence révolutionnaire, - un immense service librement constitué, pour fournir à chacun les denrées indispensables.

Que le peuple ait seulement les coudées franches, et en huit jours le service des denrées se fera avec une régularité admirable. Il ne faut jamais avoir vu le peuple laborieux à l'oeuvre ; il faut avoir eu, toute sa vie, le nez dans les paperasses, pour en douter. Parlez de l'esprit organisateur du Grand Méconnu, le Peuple, à ceux qui l'ont vu à Paris aux journées des barricades, ou à Londres lors de la dernière grande grève qui avait à nourrir un demi-million d'affamés, ils vous diront de combien il est supérieur aux ronds-de-cuir des bureaux !

D'ailleurs, dût-on subir pendant quinze jours, un mois, un certain désordre partiel et relatif, - peu importe ! Pour les masses ce sera toujours mieux que ce qu'il y a aujourd'hui ; et puis, en Révolution on dîne en riant, ou plutôt en discutant, d'un saucisson et de pain sec, sans murmurer ! En tout cas, ce qui surgirait spontanément, sous la pression des besoins immédiats, serait infiniment préférable à tout ce que l'on pourrait inventer entre quatre murs, au milieu des bouquins, ou dans les bureaux de l'Hôtel de Ville.

IV

Le peuple des grandes cités sera ainsi amené, par la force même des choses, à s'emparer de toutes les denrées, en procédant du simple au composé, pour satisfaire les besoins de tous les habitants. Plus tôt ce sera fait, mieux ce sera : autant de misère épargnée, autant de luttes intestines évitées.

Mais sur quelles bases pourrait-on s'organiser pour la jouissance des denrées en commun ? Voilà la question qui surgit naturellement.

Eh bien, il n'y a pas deux manières différentes de le faire équitablement. Il n'y en a qu'une, une seule qui réponde aux sentiments de justice, et qui soit réellement pratique. C'est le système adopté déjà par les communes agraires en Europe.

Prenez une commune de paysans, n'importe où - même en France, où les jacobins ont cependant tout fait pour détruire les usages communaux. Si la commune possède un bois, par exemple, - eh bien, tant que le petit bois ne manque pas, chacun a droit d'en prendre tant qu'il veut, sans autre contrôle que l'opinion publique de ses voisins. Quant au gros bois, dont on n'a jamais assez, on a recours au rationnement.

Il en est de même pour les prés communaux. Tant qu'il y en a assez pour la commune, personne ne contrôle ce que les vaches de chaque ménage ont mangé, ni le nombre de vaches dans les prés. On n'a recours au partage - ou au rationnement - que lorsque les prés sont insuffisants. Toute la Suisse et beaucoup de communes en France, en Allemagne, partout où il y a des prés communaux, pratiquent ce système.

Et si vous allez dans les pays de l'Europe orientale, où le gros bois se trouve à discrétion et où le sol ne manque pas, vous voyez les paysans couper les arbres dans les forêts selon leurs besoins, cultiver autant de sol qu'il leur est nécessaire, sans penser à rationner le gros bois ni à diviser la terre en parcelles. Cependant le gros bois sera rationné, et la terre partagée selon les besoins de chaque ménage, dès que l'un et l'autre manqueront, comme c'est déjà le cas pour la Russie.

En un mot : - prise au tas de ce qu'on possède en abondance ! Rationnement de ce qui doit être mesuré, partagé ! Sur les 350 millions d'hommes qui habitent l'Europe, deux cents millions suivent encore ces pratiques, tout à fait naturelles.

Chose à remarquer. Le même système prévaut aussi dans les grandes villes, pour une denrée, au moins, qui s'y trouve en abondance, l'eau livrée à domicile.

Tant que les pompes suffisent à alimenter les maisons, sans qu'on ait à craindre le manque d'eau, il ne vient à l'idée d'aucune compagnie de réglementer l'emploi que l'on fait de l'eau dans chaque ménage. Prenez-en ce qu'il vous plaira ! Et si l'on craint que l'eau manque à Paris pendant les grandes chaleurs, les Compagnies savent fort bien qu'il suffit d'un simple avertissement, de quatre lignes mises dans les journaux, pour que les Parisiens réduisent leur consommation d'eau et ne la gaspillent pas trop.

Mais si l'eau venait décidément à manquer, que ferait-on ? On aurait recours au rationnement ! Et cette mesure est si naturelle, si bien dans les esprits, que nous voyons Paris, en 1871, réclamer à deux reprises le rationnement des denrées pendant les deux sièges qu'il a soutenus.

Faut-il entrer dans les détails, dresser des tableaux sur la manière dont le rationnement pourrait fonctionner ? Prouver qu'il serait juste, infiniment plus juste que tout ce qui existe aujourd'hui ? Avec ces tableaux et ces détails nous ne parviendrions pas à persuader ceux des bourgeois - et, hélas, ceux des travailleurs embourgeoisés - qui considèrent le peuple comme une agglomération de sauvages se mangeant le nez dès que le gouvernement ne fonctionne plus. Mais il faut n'avoir jamais vu le peuple délibérer, pour douter une seule minute que, s'il était maître de faire le rationnement, il ne le fît selon les plus purs sentiments de justice et d'équité.

Allez dire, dans une réunion populaire, que les perdreaux doivent être réservés aux fainéants délicats de l'aristocratie, et le pain noir aux malades des hôpitaux, vous serez hué.

Mais dites dans cette même réunion, prêchez aux coins des carrefours, que la nourriture la plus délicate doit être réservée aux faibles, aux malades d'abord. Dites que s'il y avait dix perdreaux dans tout Paris, et une seule caisse de Malaga, ils devraient être portés dans les chambres des convalescents ; dites cela...

Dites que l'enfant vient de suite après le malade. A lui le lait des vaches et des chèvres, s'il n'y en a pas assez pour tous ! A l'enfant et au vieillard la dernière bouchée de viande et à l'homme robuste le pain sec, si l'on est réduit à cette extrémité.

Dites en un mot que si telle denrée ne se trouve pas en quantités suffisantes, et s'il faut la rationner, c'est à ceux qui en ont le plus besoin qu'on réservera les dernières rations ; dites cela et vous verrez si l'assentiment unanime ne vous sera pas acquis.

Ce que le repu ne comprend pas, le peuple le comprend ; il l'a toujours compris. Mais ce repu même, s'il est jeté dans la rue, au contact de la masse, il le comprendra aussi.

Les théoriciens, - pour qui l'uniforme et la gamelle du soldat sont le dernier mot de la civilisation, - demanderont sans doute qu'on introduise tout de suite la cuisine nationale et la soupe aux lentilles. Ils invoqueront les avantages qu'il y aurait à économiser le combustible et les denrées, en établissant d'immenses cuisines, où tout le monde viendrait prendre sa ration de bouillon, de pain, de légumes.

Nous ne contestons pas ces avantages. Nous savons, fort bien ce que l'humanité a réalisé d'économies sur le combustible et sur le travail, en renonçant d'abord au moulin à bras et puis au four où chacun faisait son pain. Nous comprenons qu'il serait plus économique de cuire le bouillon pour cent familles à la fois, au lieu d'allumer cent fourneaux séparés. Nous savons aussi qu'il y a mille façons de préparer les pommes de terre, mais que, cuites dans une seule marmite pour cent familles, elles n'en seraient pas plus mauvaises.

Nous comprenons enfin que la variété de la cuisine consistant surtout dans le caractère individuel de l'assaisonnement par chaque ménagère, la cuisson en commun d'un quintal de pommes de terre n'empêcherait pas les ménagères de les assaisonner chacune à sa façon. Et nous savons qu'avec du bouillon gras on peut faire cent soupes différentes pour satisfaire cent goûts différents.

Nous savons tout cela, et cependant nous affirmons que personne n'a le droit de forcer la ménagère à prendre au magasin communal ses pommes de terre toutes cuites, si elle préfère les cuire elle-même dans sa marmite, sur son feu. Et surtout nous voulons que chacun puisse consommer sa nourriture comme il l'entend, dans le sein de sa famille, ou avec ses amis, ou même au restaurant s'il le préfère.

Certainement de grandes cuisines surgiront au lieu et place des restaurants où l'on empoisonne le monde aujourd'hui. La Parisienne est déjà accoutumée à prendre du bouillon chez le boucher pour en faire une soupe à son goût, et la ménagère de Londres sait qu'elle peut faire rôtir sa viande et même son pie aux pommes ou à la rhubarbe chez le boulanger, moyennant quelques sous, économisant ainsi son temps et son charbon. Et lorsque la cuisine commune - le four banal de l'avenir - ne sera plus un lieu de fraude, de falsification et d'empoisonnement, l'habitude viendra de s'adresser à ce four pour avoir les parties fondamentales du repas toutes prêtes, - quitte à leur donner la dernière touche chacun selon son goût.

Mais, en faire une loi, s'imposer le devoir de prendre sa nourriture toute cuite, - ce serait aussi répugnant à l'homme du dix-neuvième siècle que les idées de couvent ou de caserne, idées malsaines nées dans des cerveaux pervertis par le commandement, ou déformés par une éducation religieuse.

Qui aura droit aux denrées de la Commune ? Ce sera certainement la première question que l'on se posera. Chaque cité répondra elle-même, et nous sommes persuadés que les réponses seront toutes dictées par le sentiment de justice. Tant que les travaux ne sont pas organisés, tant qu'on est en période d'effervescence et qu'il est impossible de distinguer entre le fainéant paresseux et le désoeuvré involontaire, les denrées disponibles doivent être pour tous, sans aucune exception. Ceux qui auront résisté l'arme au bras à la victoire populaire, ou conspiré contre elle s'empresseront eux-mêmes de libérer de leur présence le territoire insurgé. Mais il nous semble que le peuple, toujours ennemi des représailles et magnanime, partagera le pain avec tous ceux qui seront restés dans son sein, qu'ils soient expropriateurs ou expropriés. En s'inspirant de cette idée, la Révolution n'aura rien perdu ; et lorsque le travail aura repris, on verra les combattants de la veille se rencontrer dans le même atelier. Dans une société où le travail sera libre, il n'y aura pas à craindre les fainéants.

- "Mais les vivres manqueront au bout d'un mois", nous crient déjà les critiques.

Tant mieux ! répondons-nous, cela prouvera que pour la première fois de sa vie le prolétaire aura mangé à sa faim. Quant aux moyens de remplacer ce qui aura été consommé, - c'est précisément cette question que nous allons aborder.

V

Par quels moyens, en effet, une cité, en pleine révolution sociale, pourrait-elle pourvoir à son alimentation ?

Nous allons répondre à cette question ; mais il est évident que les procédés auxquels on aura recours dépendront du caractère de la révolution dans les provinces, ainsi que chez les nations voisines. Si toute la nation, ou encore mieux toute l'Europe, pouvait en une seule fois faire la révolution sociale et se lancer en plein communisme, on agirait en conséquence. Mais si quelques communes seulement en Europe font l'essai du communisme, il faudra choisir d'autres procédés. Telle situation, tels moyens.

Nous voilà donc amenés, avant d'aller plus loin, à jeter un coup d'oeil sur l'Europe et, sans prétendre prophétiser, nous devons voir quelle serait la marche de la Révolution, au moins dans ses traits essentiels.

Certainement, il est très désirable que toute l'Europe se soulève à la fois, que partout on exproprie, et que partout on s'inspire des principes communistes. Un pareil soulèvement faciliterait singulièrement la tâche de notre siècle.

Mais tout porte à croire qu'il n'en sera pas ainsi. Que la révolution embrase l'Europe, - nous n'en doutons pas. Si l'une des quatre grandes capitales du continent - Paris, Vienne, Bruxelles, ou Berlin - se soulève et renverse son gouvernement, il est presque certain que les trois autres en feront autant à quelques semaines de distance. Il est aussi fort probable que dans les péninsules, et même à Londres et à Pétersbourg, la révolution ne se fera pas attendre. Mais le caractère qu'elle prendra sera-t-il partout le même ? - Il est permis d'en douter.

Plus que probablement il y aura partout des actes d'expropriation accomplis sur une plus ou moins vaste échelle, et ces actes pratiqués par une des grandes nations européennes exerceront leur influence sur toutes les autres. Mais les débuts de la révolution offriront de grandes différences locales, et son développement ne sera pas toujours identique dans les divers pays. En 1789-1793, les paysans français mirent quatre années à abolir définitivement le rachat des droits féodaux, et les bourgeois à renverser la royauté. Ne l'oublions pas, et attendons-nous à voir la révolution mettre un certain temps à se développer. Soyons prêts à ne pas la voir marcher partout du même pas.

Quant à prendre chez toutes les nations européennes un caractère franchement socialiste, surtout dès le début, c'est encore douteux. Rappelons-nous que l'Allemagne est encore en plein empire unitaire, et que ses partis avancés rêvent la république jacobine de 1848 et "l’organisation du travail" de Louis Blanc ; tandis que le peuple français veut tout au moins la Commune libre, si ce n'est la Commune communiste.

Que l'Allemagne aille plus loin que la France, lors de la prochaine révolution, tout porte à le croire. La France, en faisant sa révolution bourgeoise, au XVIIIe siècle, est allée plus loin que l'Angleterre au XVIIe ; en même temps que le pouvoir royal, elle abolit le pouvoir de l'aristocratie foncière, qui est encore une force puissante chez les Anglais. Mais si l'Allemagne va plus loin et fait mieux que la France de 1848, certainement l'idée qui inspirera les débuts de sa révolution sera celle de 1848, comme l'idée qui inspirera la révolution en Russie sera celle de 1789, modifiée jusqu'à un certain point par le mouvement intellectuel de notre siècle.

Sans attacher, d'ailleurs, à ces prévisions plus d'importance qu'elles ne méritent, nous pouvons en conclure ceci : la Révolution prendra un caractère différent chez les diverses nations de l'Europe ; le niveau atteint par rapport à la socialisation des produits ne sera pas le même.

S'ensuit-il que les nations plus avancées doivent mesurer leur pas sur les nations en retard, comme on l'a dit quelquefois ? Attendre que la révolution communiste ait mûri chez toutes les nations civilisées ? - Evidemment non ! Le voudrait-on, d'ailleurs, ce serait impossible : l'histoire n'attend pas les retardataires.

D'autre part, nous ne croyons pas que dans un seul et même pays la révolution se fasse avec l'ensemble que rêvent quelques socialistes. Il est fort probable que si l'une des cinq ou six grandes villes de France - Paris, Lyon, Marseille, Lille, Saint Etienne, Bordeaux - proclame la Commune, les autres suivront son exemple, et que plusieurs villes moins populeuses en feront autant. Probablement aussi plusieurs bassins miniers, ainsi que certains centres industriels, ne tarderont pas à licencier leurs patrons et à se constituer en groupements libres.

Mais beaucoup de campagnes n'en sont pas encore là : à côté des communes insurgées, elles resteront dans l'expectative et continueront à vivre sous le régime individualiste. Ne voyant l'huissier ni le percepteur venir réclamer les impôts, les paysans ne seront pas hostiles aux insurgés ; tout en profitant de la situation, ils attendront pour régler leurs comptes avec les exploiteurs locaux. Mais, avec cet esprit pratique qui caractérisa toujours les soulèvements agraires (souvenons-nous du labour passionné de 1792) ils s'acharneront à cultiver la terre qu'ils aimeront d'autant plus qu'elle sera dégrevée d'impôts et d'hypothèques.

Quant à l'extérieur, ce sera partout la révolution. Mais la révolution sous des aspects variés. Unitaire ici, là fédéraliste, partout socialiste plus ou moins. Rien d'uniforme.

VI

Mais revenons à notre cité révoltée, et voyons dans quelles conditions elle devra pourvoir à son entretien.

Où prendre les denrées nécessaires, si la nation entière n'a pas encore accepté le communisme ? Telle est la question qui se pose.

Prenons une grande ville française, la capitale, si l'on veut. Paris consomme chaque année des millions de quintaux de céréales, 350.000 boeufs et vaches, 200.000 veaux, 300.000 porcs, et plus de deux millions de moutons, sans compter les animaux abattus. Il faut encore à ce Paris quelque chose comme huit millions de kilos de beurre et 172 millions d'oeufs, et tout le reste dans les mêmes proportions.

Les farines et les céréales arrivent des Etats-Unis, de Russie, de Hongrie, d'Italie, d'Egypte, des Indes. Le bétail est amené d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, - voire même de Roumanie et de Russie. Quant à l'épicerie, il n'y a pas un pays au monde qui ne soit mis à contribution.

Voyons d'abord comment on pourrait s'arranger pour ravitailler Paris, ou toute autre grande cité, des produits qui se cultivent dans les campagnes françaises, et que les agriculteurs ne demandent pas mieux que de livrer à la consommation.

Pour les autoritaires, la question n'offre aucune difficulté. Ils introduiraient d'abord un gouvernement fortement centralisé, armé de tous les organes de coercition : police, armée, guillotine. Ce gouvernement ferait faire la statistique de tout ce qui se récolte en France ; il diviserait le pays en un certain nombre d'arrondissements d'alimentation, et il ordonnerait que telle denrée, en telle quantité, soit transportée en tel endroit, livrée tel jour, à telle station, reçue tel jour par tel fonctionnaire, emmagasinée dans tel magasin, et ainsi de suite.

Eh bien, nous affirmons en pleine conviction que non seulement une pareille solution ne serait pas désirable ; mais qu'en outre elle ne pourrait jamais être mise en pratique. Elle est pure utopie.

On peut rêver un pareil état de choses, plume en main ; mais en pratique, cela devient matériellement impossible ; il faudrait compter sans l'esprit d'indépendance de l'humanité. Ce serait l'insurrection générale : trois ou quatre Vendées au lieu d'une, la guerre des villages contre les villes, la France entière insurgée contre la cité qui oserait imposer ce régime.

Assez d'utopies jacobines ! Voyons si on ne peut pas s'organiser autrement.

En 1793, la campagne affama les grandes villes et tua la Révolution. Il est prouvé cependant que la production des céréales en France n'avait pas diminué en 1792-93 ; tout porte même à croire qu'elle avait augmenté. Mais, après avoir pris possession d'une bonne partie des terres seigneuriales, après avoir récolté sur ces terres, les bourgeois campagnards ne voulurent pas vendre leur blé pour des assignats. Ils le gardaient, en attendant la hausse des prix ou la monnaie d'or. Et ni les mesures les plus rigoureuses des Conventionnels pour forcer les accapareurs à vendre le blé, ni les exécutions n'eurent raison de la grève. On sait cependant, que les commissaires de la Convention ne se gênaient pas pour guillotiner les accapareurs, ni le peuple pour les accrocher aux lanternes ; et cependant le blé restait dans les magasins, et le peuple des villes souffrait de la famine.

Mais qu'offrait-on aux cultivateurs des campagnes en échange de leurs rudes travaux ?

- Des assignats ! Des chiffons de papier dont la valeur tombait tous les jours ; des billets portant cinq cents livres en caractères imprimés, mais sans valeur réelle. Pour un billet de mille livres on ne pouvait plus acheter une paire de bottes ; et le paysan - cela se comprend - ne tenait nullement à échanger une année de labeur contre un morceau de papier qui ne lui aurait même pas permis d'acheter une blouse.

Et tant qu'on offrira au cultivateur du sol un morceau de papier sans valeur, - qu'il s'appelle assignat ou "bon de travail", - il en sera de même. Les denrées resteront à la campagne : la ville ne les aura pas, dût-on recourir de nouveau à la guillotine et aux noyades.

Ce qu'il faut offrir au paysan, ce n'est pas du papier, mais la marchandise dont il a besoin immédiatement. C'est la machine dont il se prive maintenant, à contre-coeur ; c'est le vêtement, un vêtement, qui le garantisse des intempéries. C'est la lampe et le pétrole qui remplace son lumignon ; la bêche, le râteau, la charrue. C'est enfin tout ce que le paysan se refuse aujourd'hui, - non pas qu'il n'en sente le besoin, - mais parce que dans son existence de privations et de labeur exténuant, mille objets utiles lui sont inaccessibles à cause de leur prix.

Que la ville s'applique sur-le-champ à produire ces choses qui manquent au paysan, au lieu de façonner des colifichets pour l'ornement des bourgeoises. Que les machines à coudre de Paris confectionnent des vêtements de travail et du dimanche pour la campagne, au lieu de faire des trousseaux de noce, que l'usine fabrique des machines agricoles, des bêches et des râteaux, au lieu d'attendre que les Anglais nous en envoient en échange de notre vin !

Que la ville expédie aux villages, non des commissaires, ceints d'écharpes rouges ou multicolores, signifiant au paysan le décret de porter ses denrées à tel endroit ; mais qu'elle les fasse visiter par des amis, des frères disant : "Apportez-nous vos produits - et prenez dans nos magasins toutes les choses manufacturées qui vous plairont". Et alors les denrées afflueront de toutes parts. Le paysan gardera ce qu'il lui faut pour vivre, mais il enverra le reste aux travailleurs des villes, dans lesquels - pour la première fois dans le cours de l'histoire - il verra des frères et non des exploiteurs.

On nous dira, peut-être, que cela demande une transformation complète de l'industrie ? - Certainement, oui, pour certaines branches. Mais il y en a mille autres qui pourront se modifier rapidement, de manière à fournir aux paysans le vêtement, la montre, l'ameublement, les ustensiles et les machines simples que la ville lui fait payer si cher en ce moment. Tisserands, tailleurs, fabricants de chaussures, quincailliers, ébénistes et tant d'autres ne trouveront aucune difficulté à laisser la production de luxe pour le travail d'utilité. Il faut seulement que l'on se pénètre bien de la nécessité de cette transformation, qu'on la considère comme un acte de justice et de progrès, qu'on ne se leurre plus de ce rêve si cher aux théoriciens - que la révolution doit se borner à une prise de possession de la plus-value, et que la production et le commerce peuvent rester ce qu'ils sont de nos jours.

Là est, selon nous, toute la question. Offrir au cultivateur en échange de ses produits, non pas des bouts de papier, quelle qu'en soit l'inscription, mais les objets mêmes de consommation dont le cultivateur a besoin. Si cela se fait, les denrées afflueront vers les cités. Si cela n'est pas fait, nous aurons la disette dans les villes et toutes ses conséquences, la réaction et l'écrasement.

VII

Toutes les grandes villes, nous l'avons dit, achètent leur blé, leurs farines, leur viande, non seulement dans les départements, mais encore à l'extérieur. L’étranger envoie à Paris les épices, le poisson et les comestibles de luxe, des quantités considérables de blé et de viande.

Mais, en Révolution, il ne faudra plus compter sur l'étranger ou y compter le moins possible. Si le blé russe, le riz d'Italie ou des Indes et les vins d'Espagne et de Hongrie affluent aujourd'hui sur les marchés de l'Europe occidentale, ce n'est pas que les pays expéditeurs en possèdent trop, ou que ces produits y poussent d'eux-mêmes, comme le pissenlit dans les prés. En Russie, par exemple, le paysan travaille jusqu'à seize heures par jour, et jeûne de trois à six mois chaque année afin d'exporter le blé avec lequel il paie le seigneur et l'Etat. Aujourd'hui, la police se montre dans les villages russes dès que la récolte est faite et vend la dernière vache, le dernier cheval de l'agriculteur, pour arriérés d'impôts et de rentes aux seigneurs, quand le paysan ne s'exécute pas de bonne grâce en vendant le blé aux exportateurs. Si bien qu'il garde seulement pour neuf mois de blé et vend le reste, afin que sa vache ne soit pas vendue quinze francs. Pour vivre jusqu'à la récolte prochaine, trois mois quand l'année a été bonne, six quand elle a été mauvaise, il mêle de l'écorce de bouleau ou de la graine d'arroche à sa farine, tandis que l'on savoure à Londres les biscuits faits avec son froment.

Mais dès que la révolution viendra, le cultivateur russe gardera le pain pour lui et ses enfants. Les paysans italiens et hongrois feront de même ; espérons aussi que l'Hindou profitera de ces bons exemples, ainsi que les travailleurs des Bonanza-farms en Amérique, à moins que ces domaines ne soient déjà désorganisés par la crise. Il ne faudra donc plus compter sur les apports de blé et de maïs venant de l'extérieur.

Toute notre civilisation bourgeoise étant basée sur l'exploitation des races inférieures et des pays arriérés en industrie, le premier bienfait de la révolution sera déjà de menacer cette "civilisation" en permettant aux races dites inférieures de s'émanciper. Mais cet immense bienfait se traduira par une diminution certaine et considérable des apports de denrées affluant vers les grandes villes de l'Occident.

Pour l'intérieur il est plus difficile de prévoir la marche des affaires.

D'une part le cultivateur profitera certainement de la Révolution pour redresser son dos courbé sur le sol. Au lieu de quatorze à seize heures qu'il travaille aujourd'hui, il aura raison de n'en travailler que la moitié, ce qui pourra avoir pour conséquence l'abaissement de la production des denrées principales, blé et viande.

Mais, d'autre part, il y aura augmentation de la production, dès que le cultivateur ne sera plus forcé de travailler pour nourrir les oisifs. De nouveaux espaces de terrain seront défrichés ; des machines plus parfaites seront mises en train. - "jamais labour ne fut si vigoureux que celui de 1792", lorsque le paysan eut repris aux seigneurs la terre qu'il convoitait depuis si longtemps, - nous dit Michelet, en parlant de la Grande Révolution.

Sous peu, la culture intensive deviendra accessible à chaque cultivateur, lorsque la machine perfectionnée et les engrais chimiques et autres seront mis à la portée de la communauté. Mais tout porte à croire qu'aux débuts il pourra y avoir diminution dans la production agricole en France, aussi bien qu'ailleurs.

Le plus sage, en tout cas, serait de tabler sur une diminution des apports, aussi bien de l'intérieur que de l'étranger.

Comment suppléer à ce vide ?

Parbleu ! Se mettre soi-même à le remplir. Inutile de chercher midi à quatorze heures, quand la solution est simple.

Il faut que les grandes villes cultivent la terre, aussi bien que le font les campagnes. Il faut revenir à ce que la biologie appellerait "l'intégration des fonctions". Après avoir divisé le travail, il faut "intégrer" c'est la marche suivie dans toute la Nature.

D'ailleurs, - philosophie à part - on y sera amené de par la force des choses. Que Paris s'aperçoive qu'au bout de huit mois il va se trouver à court de blé, - et Paris le cultivera.

La terre ? Elle ne manque pas. C'est surtout autour des grandes villes, - de Paris surtout - que se groupent les parcs et les pelouses des seigneurs, ces millions d'hectares qui n'attendent que le labeur intelligent du cultivateur pour entourer Paris de plaines autrement fertiles, autrement productives que les steppes couvertes d'humus, mais desséchées par le soleil, du midi de la Russie.

Les bras ? Mais à quoi voulez-vous que les deux millions de Parisiens et de Parisiennes s'appliquent quand ils n'auront plus à habiller et à amuser les princes russes, les boyards roumains et les dames de la finance de Berlin ?

Disposant de tout le machinisme du siècle ; disposant de l'intelligence et du savoir technique du travailleur fait à l'usage de l'outil perfectionné ; ayant à leur service les inventeurs, les chimistes et les botanistes, les professeurs du jardin des Plantes, les maraîchers de Gennevilliers, ainsi que l'outillage nécessaire pour multiplier les machines et en essayer de nouvelles ; ayant enfin l'esprit organisateur du peuple de Paris, sa gaieté de coeur, son entrain, - l'agriculture de la Commune anarchiste de Paris sera tout autre que celle des piocheurs de l'Ardenne.

La vapeur, l'électricité, la chaleur du soleil et la force du vent seraient bientôt mises en réquisition. La piocheuse et l'épierreuse à vapeur auraient vite fait le gros travail de préparation, et la terre, attendrie et enrichie, n'attendrait que les soins intelligents de l'homme, et surtout de la femme, pour se couvrir de plantes bien soignées se renouvelant trois, quatre fois par année.

Apprenant l'horticulture avec les hommes du métier ; essayant sur des coins réservés mille moyens divers de culture ; rivalisant entre eux pour atteindre les meilleures récoltes ; retrouvant dans l'exercice physique, sans exténuation, ni surtravail, les forces qui leur manquent si souvent dans les grandes villes - hommes, femmes et enfants seraient heureux de s'appliquer à ce labeur des champs qui cessera d'être un travail de forçat et deviendra un plaisir, une fête, un renouveau de l'être humain.

- "Il n'y a pas de terres infertiles ! La terre vaut ce que vaut l'homme !", voilà le dernier mot de l'agriculture moderne. La terre donne ce qu'on lui demande : il s'agit seulement de le lui demander intelligemment.

Un territoire, fût-il aussi petit que les deux départements de la Seine et de Seine-et-Oise, et eût-il à nourrir une grande ville comme Paris, suffirait pratiquement pour combler les vides que la Révolution pourrait faire autour de lui.

La combinaison de l'agriculture avec l'industrie, l'homme agriculteur et industriel en même temps, c'est à quoi nous amènera nécessairement la Commune communiste, si elle se lance franchement dans la voie de l'expropriation.

Qu'elle aborde seulement cet avenir : ce n'est pas par la famine qu'elle périra ! Le danger n'est pas là : il est dans la couardise d'esprit, dans les préjugés, dans les demi-mesures.

Le danger est là où le voyait Danton, lorsqu'il criait à la France : "De l'audace, de l'audace et encore de l'audace !" surtout de l'audace intellectuelle, que ne manquera pas de suivre aussitôt l'audace de la volonté.

Le logement

I

Ceux qui suivent avec attention le mouvement des esprits chez les travailleurs ont dû remarquer qu'insensiblement l'accord s'établit sur une importante question, celle du logement. Il y a un fait certain : dans les grandes villes de France, et dans beaucoup de petites, les travailleurs arrivent peu à peu à la conclusion que les maisons habitées ne sont nullement la propriété de ceux que l'Etat reconnaît comme leurs propriétaires.

C'est une évolution qui s'accomplit dans les esprits, et on ne fera plus croire au peuple que le droit de propriété sur les maisons soit juste.

La maison n'a pas été bâtie par le propriétaire ; elle a été construite, décorée, tapissée par des centaines de travailleurs que la faim a poussé dans les chantiers, que le besoin de vivre a réduit à accepter un salaire rogné.

L'argent dépensé par le prétendu propriétaire n'était pas un produit de son propre travail. Il l'avait accumulé, comme toutes les richesses, en payant aux travailleurs les deux tiers, ou la moitié seulement, de ce qui leur était dû.

Enfin - et c'est surtout ici que l'énormité saute aux yeux - la maison doit sa valeur actuelle au profit que le propriétaire pourra en tirer. Or, ce, profit sera dû à cette circonstance que la maison est bâtie dans une ville pavée, éclairée au gaz, en communication régulière avec d'autres villes, et réunissant dans son sein des établissements d'industrie, de commerce, de science, d'art ; que cette ville est ornée de ponts, de quais, de monuments d'architecture, offrant à l'habitant mille conforts et mille agréments inconnus au village ; que vingt, trente générations ont travaillé à la rendre habitable, à l'assainir et l'embellir.

La valeur d'une maison dans certains quartiers de Paris est d'un million, non pas qu'elle contienne pour un million de travail dans ses murs ; mais parce qu'elle est à Paris ; parce que, depuis des siècles, les ouvriers, les artistes, les penseurs, les savants et les littérateurs ont contribué à faire de Paris ce qu'il est aujourd'hui : un centre industriel, commercial,. politique, artistique et scientifique ; parce qu'il a un passé ; parce que ses rues sont connues, grâce à la littérature, en province comme à l'étranger ; parce qu'il est un produit du travail de dix-huit siècles, d'une cinquantaine de générations de toute la nation française.

Qui donc a le droit de s'approprier la plus intime partie de ce terrain ou le dernier des bâtiments, sans commettre une criante injustice ? Qui donc a le droit de vendre à qui que ce soit la moindre parcelle du patrimoine commun ?

Là-dessus, disons-nous, l'accord s'établit entre travailleurs. L'idée du logement gratuit s'est bien manifestée pendant le siège de Paris, lorsqu'on demandait la remise pure et simple des termes réclamés par les propriétaires. Elle s'est manifestée encore pendant la Commune de 1871, lorsque le Paris ouvrier attendait du Conseil de la Commune une décision virile sur l'abolition des loyers. Ce sera encore la première préoccupation du pauvre quand la Révolution aura éclaté.

En révolution ou non, il faut au travailleur un abri, un logement. Mais, si mauvais, si insalubre qu'il soit, il y a toujours un propriétaire qui peut vous en expulser. Il est vrai qu'en révolution le propriétaire ne trouvera pas d'huissier ou d'argousins pour jeter vos hardes dans la rue. Mais, qui sait si demain le nouveau gouvernement, tout révolutionnaire qu'il se prétende, ne reconstituera pas la force et ne lancera pas contre vous la meute policière ! On a bien vu la Commune proclamant la remise des termes dus jusqu'au 11, avril, - mais jusqu'au 1er avril seulement ! (1). Après quoi il aurait fallu payer, lors même que Paris était sens dessus dessous, que l'industrie chômait, et que le révolutionnaire n'avait pour toute ressource que ses trente sous !

Il faut cependant que le travailleur sache qu'en ne payant pas le propriétaire, il ne profite pas seulement d'une désorganisation du pouvoir. Il faut qu'il sache que la gratuité du logement est reconnue en principe et sanctionnée, pour ainsi dire, par l'assentiment populaire ; que le logement gratuit est un droit, proclamé hautement par le peuple.

Eh bien, allons-nous attendre que cette mesure, répondant si bien au sentiment de justice de tout honnête homme, soit prise par les socialistes qui se trouveraient mêlés aux bourgeois dans un gouvernement provisoire ? Nous attendrions longtemps, - jusqu'au retour de la réaction !

Voilà pourquoi, en refusant écharpe et képi - signes de commandement et d'asservissement, - en restant peuple parmi le peuple, les révolutionnaires sincères travailleront avec le peuple à ce que l'expropriation des maisons devienne un fait accompli. Ils travailleront à créer un courant d'idées dans cette direction ; ils travailleront à mettre ces idées en pratique, et quand elles seront mûries, le peuple procédera à l'expropriation des maisons, sans prêter l'oreille aux théories, qu'on ne manquera pas de lui lancer dans les jambes, sur les dédommagements à payer aux propriétaires, et autres billevesées.

Le jour où l'expropriation des maisons sera faite, l'exploité, le travailleur auront compris que des temps nouveaux sont arrivés, qu'ils ne resteront plus l'échine courbée devant les riches et les puissants, que l'Egalité s'est affirmée au grand jour, que la Révolution est un fait accompli et non un coup de théâtre comme on n'en a déjà vu que trop.

II

Si l'idée de l'expropriation devient populaire, la mise en exécution ne se heurtera nullement aux obstacles insurmontables dont on aime à nous menacer.

Certainement, les messieurs galonnés qui auront occupé les fauteuils vacants des ministères et de l'Hôtel de Ville ne manqueront pas d'accumuler les obstacles. Ils parleront d'accorder des indemnités aux propriétaires, de dresser des statistiques, d'élaborer de longs rapports, - si longs qu'ils pourraient durer jusqu'au moment où le peuple, écrasé par la misère du chômage ne voyant rien venir et perdant sa foi dans la Révolution, laisserait le champ libre aux réactionnaires, et finiraient par rendre l'expropriation bureaucratique odieuse à tout le monde.

En cela, il y a, en effet, un écueil sur lequel tout pourrait sombrer. Mais si le peuple ne se rend pas aux faux raisonnements dont on cherchera à l'éblouir ; s'il comprend qu'une vie nouvelle demande des procédés nouveaux, et s'il prend lui-même la besogne entre ses mains, - alors l'expropriation pourra se faire sans grandes difficultés.

- "Mais comment ? Comment pourrait-elle se faire ?" nous demandera-t-on. - Nous allons le dire, mais avec une réserve. Il nous répugne de tracer dans leurs moindres détails des plans d'expropriation. Nous savons d'avance que tout ce qu'un homme, ou un groupe, peuvent suggérer aujourd'hui sera dépassé par la vie humaine. Celle-ci, nous l'avons dit, fera mieux, et plus simplement que tout ce que l'on pourrait lui dicter d'avance.

Aussi, en esquissant la méthode suivant laquelle l'expropriation et la répartition des richesses expropriées pourraient se faire sans l'intervention du gouvernement, nous ne voulons que répondre à ceux qui déclarent la chose impossible. Mais nous tenons à rappeler que, d'aucune façon, nous ne prétendons préconiser telle ou telle manière de s'organiser. Ce qui nous importe, c'est de démontrer seulement que l'expropriation peut se faire par l'initiative populaire, et ne peut pas se faire autrement.

Il est à prévoir que dès les premiers actes d'expropriation, il surgira dans le quartier, la rue, le pâté de maisons, des groupes de citoyens de bonne volonté qui viendront offrir leurs services pour s'enquérir du nombre des appartements vides, des appartements encombrés par des familles nombreuses, des logements insalubres et des maisons qui, trop spacieuses pour leurs occupants, pourraient être occupées par ceux qui manquent d'air dans leurs bicoques. En quelques jours ces volontaires dresseront pour la rue, le quartier, des listes complètes de tous les appartements, salubres et insalubres, étroits et spacieux, des logements infects et des demeures somptueuses.

Librement ils se communiqueront leurs listes, et en peu de jours ils auront des statistiques complètes. La statistique mensongère peut se fabriquer dans des bureaux ; la statistique vraie, exacte, ne peut venir que de l'individu ; qu'en remontant du simple au composé.

Alors, sans rien attendre de personne, ces citoyens iront probablement trouver leurs camarades qui habitent des taudis et leur diront tout simplement "Cette fois-ci, camarades, c'est la révolution tout de bon. Venez ce soir à tel endroit. Tout le quartier y sera, on se répartira les appartements. Si vous ne tenez pas à votre masure, vous choisirez un des appartements de cinq pièces qui sont disponibles. Et lorsque vous aurez emménagé, ce sera affaire faite. Le peuple armé parlera à celui qui voudra venir vous en déloger !"

- "Mais tout le monde voudra avoir un appartement de vingt pièces !" - nous dira-t-on.

Eh bien non, ce n'est pas vrai ! Jamais le peuple n'a demandé à avoir la lune dans un seau. Au contraire, chaque fois que nous voyons des égaux ayant à réparer une injustice, nous sommes frappés du bon sens et du sentiment de justice dont la masse est animée. A-t-on jamais vu réclamer l'impossible ? A-t-on jamais vu le peuple de Paris se battre lorsqu'il allait chercher sa ration de pain ou de bois pendant les deux sièges ? - On faisait queue avec une résignation que les correspondants des journaux étrangers ne cessaient d'admirer ; et cependant on savait bien que les derniers venus passeraient la journée sans pain ni feu.

Certainement, il y a assez d'instincts égoïstes dans les individus isolés de nos sociétés. Nous le savons fort bien. Mais nous savons aussi que le meilleur moyen de réveiller et de nourrir ces instincts serait de confier la question des logements à un bureau quelconque. Alors, en effet, toutes les mauvaises passions se feraient jour. Ce serait à qui aurait une main puissante dans le bureau. La moindre inégalité ferait pousser des hauts cris ; le moindre avantage donné à quelqu'un ferait crier aux pots-de-vin, - et pour cause !

Mais lorsque le peuple lui-même, réuni par rues, par quartiers, par arrondissements, se chargera de faire emménager les habitants des taudis dans les appartements trop spacieux des bourgeois, les menus inconvénients, les petites inégalités seront prises bien légèrement. On a rarement fait appel aux bons instincts des masses. On l'a fait cependant quelquefois pendant les révolutions, lorsqu'il s'agissait de sauver la barque qui sombrait, - et jamais on ne s'y est trompé. L'homme de peine répondait toujours à l'appel par les grands dévouements.

Il en sera de même lors de la prochaine révolution.

Malgré tout, il y aura probablement des injustices. On ne saurait les éviter. Il y a des individus dans nos sociétés qu'aucun grand événement ne fera sortir de l'ornière égoïste. Mais la question n'est pas de savoir s'il y aura des injustices ou s'il n'y en aura pas. Il s'agit de savoir comment on pourra en limiter le nombre.

Eh bien, toute l'histoire, toute l'expérience de l'humanité, aussi bien que la psychologie des sociétés sont là pour dire que le moyen le plus équitable est de remettre la chose aux intéressés. Seuls, ils pourront, d'ailleurs, prendre en considération et régler les mille détails qui échappent nécessairement à toute répartition bureaucratique.

III

D'ailleurs, il ne s'agirait nullement de faire une répartition absolument égale des logements, mais les inconvénients que certains ménages auraient encore à subir seraient aisément réparés dans une société en voie d'expropriation.

Pourvu que les maçons, les tailleurs de pierre, - ceux du "bâtiment" en un mot, - sachent qu'ils ont leur existence assurée, ils ne demanderont pas mieux que de reprendre pour quelques heures par jour le travail auquel ils sont accoutumés. Ils aménageront autrement les grands appartements qui nécessitaient tout un état-major de servantes. Et en quelques mois des maisons, autrement salubres que celles de nos jours, auront surgi. Et à ceux qui ne se seront pas suffisamment bien installés, la Commune anarchiste pourra dire :

"Patientez, camarades ! Des palais salubres, confortables et beaux, supérieurs à tout ce que bâtissaient les capitalistes, vont s'élever sur le sol de la cité libre. Ils seront à ceux qui en ont le plus besoin. La Commune anarchiste ne bâtit pas en vue des revenus. Les monuments qu'elle érige pour ses citoyens, produit de l'esprit collectif, serviront de modèle à l'humanité entière, - ils seront à vous !"

Si le peuple révolté exproprie les maisons et proclame la gratuité du logement, la mise en commun des habitations et le droit de chaque famille à un logement salubre, la Révolution aura pris dès le début un caractère communiste et se sera lancée dans une voie dont on ne pourra la faire sortir de sitôt. Elle aura porté un coup mortel à la propriété individuelle.

L'expropriation des maisons porte ainsi en germe toute la révolution sociale. De la manière dont elle se fera, dépendra le caractère des événements. Ou bien nous ouvrirons une route, large, grande, au communisme anarchiste, ou bien nous resterons à patauger dans la boue de l'individualisme autoritaire.

Il est facile de prévoir les mille objections qu'on va nous faire, les unes d'ordre théorique, les autres toutes pratiques.

Puisqu'il s'agira de maintenir à tout prix l'iniquité, c'est certainement au nom de la justice qu'on parlera : - "N'est-ce pas infâme, s'écriera-t-on, que les Parisiens s'emparent pour eux des belles maisons et laissent les chaumières aux paysans ?" Mais ne nous y trompons pas. Ces partisans enragés de la justice oublient, par un tour d'esprit qui leur est propre, la criante inégalité dont ils se font les défenseurs.

Ils oublient qu'à Paris même le travailleur suffoque dans un taudis, - lui, sa femme et ses enfants, - tandis que de sa fenêtre il voit le palais du riche. Ils oublient que des générations entières périssent dans les quartiers encombrés, faute d'air et de soleil, et que réparer cette injustice devrait être le premier devoir de la Révolution.

Ne nous attardons pas à ces réclamations intéressées. Nous savons que l'inégalité, qui réellement existera encore entre Paris et le village, est de celles qui se diminueront chaque jour ; le village ne manquera pas de se donner des logements plus salubres que ceux d'aujourd'hui, lorsque le paysan aura cessé d'être la bête de somme du fermier, du fabricant, de l'usurier et de l'Etat. Pour éviter une injustice temporaire et réparable, faut-il maintenir l'injustice qui existe depuis des siècles ?

Les objections soi-disant pratiques ne sont pas fortes, non plus.

"Voilà, nous dira-t-on, un pauvre diable. A force de privations, il est parvenu à s'acheter une maison assez grande pour y loger sa famille. Il y est si heureux ; allez-vous aussi le jeter dans la rue ?"

- Certainement non ! Si sa maison suffit à peine à loger sa famille, - qu'il l'habite, parbleu ! Qu'il cultive le jardin sous ses fenêtres ! Nos gars, au besoin, iront même lui donner un coup de main. Mais s'il a dans sa maison un appartement qu'il loue à un autre, le peuple ira trouver cet autre et lui dira : "Vous savez, camarade, que vous ne devez plus rien au vieux ? Restez dans votre appartement et ne payez plus rien : point d'huissier à craindre désormais, c'est la Sociale !"

Et si le propriétaire occupe à lui seul vingt chambres, et que dans le quartier il y ait une mère avec cinq enfants logés dans une seule chambre, eh bien, le peuple ira voir si sur vingt chambres il n'y en a pas qui, après quelques réparations, pourraient faire un bon petit logement à la mère aux cinq enfants. Ne sera-ce pas plus juste que de laisser la mère et les cinq gosses dans le taudis, et le monsieur à l'engrais dans le château ? D'ailleurs le monsieur s'y fera bien vite ; lorsqu'il n'aura plus de servantes pour ranger ses vingt chambres, sa bourgeoise sera enchantée de se débarrasser de la moitié de son appartement.

- "Mais ce sera un bouleversement complet", vont s'écrier les défenseurs de l'ordre. "Des déménagements à n'en plus finir ! Autant vaudrait jeter tout le monde dans la rue et tirer les appartements au sort !" - Eh bien, nous sommes persuadés que si aucune espèce de gouvernement ne s'en mêle, et que si toute la transformation reste confiée aux mains des groupes surgis spontanément pour cette besogne, les déménagements seront moins nombreux que ceux qui se font dans l'espace d'une seule année par suite de la rapacité des propriétaires.

Il y a, d'abord, dans toutes les villes considérables un si grand nombre d'appartements inoccupés, qu'ils suffiraient presque à loger la plupart des habitants des taudis. Quant aux palais et aux appartements somptueux, beaucoup de familles ouvrières n'en voudraient même pas : on ne peut s'en servir s'ils ne sont entretenus par une nombreuse valetaille. Aussi, leurs occupants se verraient-ils bientôt forcés de chercher des habitations moins luxueuses, où mesdames les banquières feraient elles-mêmes la cuisine. Et peu à peu, sans, qu'il y ait à accompagner le banquier, sous escorte de piques, dans une mansarde, et l'habitant de la mansarde dans le palais du banquier, la population se répartira à l'amiable dans les logements existants, en faisant le moins de remue-ménage possible. Ne voit-on pas les communes agraires se distribuer les champs, en dérangeant si peu les possesseurs de parcelles, qu'il reste seulement à constater le bon sens et la sagacité des procédés auxquels la Commune a recours. La Commune russe, - ceci établi par des volumes d'enquêtes, - fait moins de déménagements, d'un champ à un autre, que la propriété individuelle avec ses procès plaidés devant les tribunaux. Et on veut nous faire croire que les habitants d'une grande ville européenne seraient plus bêtes ou moins organisateurs que des paysans russes ou hindous !

D'ailleurs, toute révolution implique un certain bouleversement de la vie quotidienne, et ceux qui espèrent traverser une grande crise sans que leur bourgeoise soit jamais dérangée de son pot-au-feu, risquent d'être désappointés. On peut changer de gouvernement sans que le bon bourgeois manque jamais l'heure de son dîner ; mais on ne répare pas ainsi les crimes d'une société envers ses nourriciers.

Il y aura un bouleversement, c'est certain. Seulement, il faut que ce bouleversement ne soit pas en pure perte, il faut qu'il soit réduit au minimum. Et c'est encore - ne nous lassons pas de le répéter - s'adressant aux intéressés, et non pas à des bureaux, que l'on obtiendra la moindre somme d'inconvénients pour tout le monde.

Le peuple commet bévue sur bévue quand il a à choisir dans les urnes entre les infatués qui briguent l'honneur de le représenter et se chargent de tout faire, de tout savoir, de tout organiser. Mais quand il lui faut organiser ce qu'il connaît, ce qui le touche directement, il fait mieux que tous les bureaux possibles. Ne l'a-t-on pas vu lors de la Commune ? Et lors de la dernière grève de Londres ? Ne le voit-on pas tous les jours dans chaque commune agraire ?

Notes :

(1) Décret du 30 mars ; par ce décret remise était faite des termes d'octobre 1870, de janvier et d'avril 1871.

Le vêtement

Si les maisons sont considérées comme patrimoine commun de la cité, et si l'on procède au rationnement des denrées, on sera forcé de faire un pas de plus. On sera amené nécessairement à considérer la question du vêtement ; et la seule solution possible sera encore de s'emparer, au nom du peuple, de tous les magasins d'habits et d'en ouvrir les portes à tous, afin que chacun puisse y prendre ce dont il a besoin. La mise en commun des vêtements, et le droit pour chacun de puiser ce qu'il lui faut dans les magasins communaux, ou de le demander aux ateliers de confection, cette solution s'imposera dès que le principe communiste aura été appliqué aux maisons et aux denrées.

Evidemment, nous n'aurons pas besoin, pour cela, de dépouiller tous les citoyens de leurs paletots, de mettre tous les habits en tas pour les tirer au sort, ainsi que le prétendent nos critiques, aussi spirituels qu'ingénieux. Chacun n'aura qu'à garder son paletot, - s'il en a un ; et il est même fort probable que s'il en a dix, personne ne prétendra les lui enlever. On préférera l'habit neuf à celui que le bourgeois aura déjà promené sur ses épaules, et il y aura assez de vêtements neufs pour ne pas réquisitionner les vieilles garde-robes.

Si nous faisions la statistique des vêtements accumulés dans les magasins des grandes cités, nous verrions probablement qu'à Paris, Lyon, Bordeaux et Marseille, il s'en trouve assez pour que la Commune puisse offrir un vêtement à chaque citoyen et à chaque citoyenne. D'ailleurs, si tout le monde n'en trouvait pas à son goût, les ateliers communaux auraient bientôt comblé les lacunes. On sait avec quelle rapidité travaillent aujourd'hui nos ateliers de confection, pourvus de machines perfectionnées et organisées pour la production sur une vaste échelle.

- "Mais tout le monde voudra avoir une pelisse en zibeline, et chaque femme demandera une robe de velours !" s'écrient déjà nos adversaires.

Franchement, nous ne le croyons pas. Tout le monde ne préfère pas le velours, et tout le monde ne rêve pas une pelisse en zibeline. Si aujourd'hui même on proposait aux Parisiennes de choisir chacune sa robe, il y en aurait qui préféreraient une robe simple à toutes les parures fantaisistes de nos mondaines.

Les goûts varient avec les époques, et celui qui prendra le dessus au moment de la révolution sera certainement un goût de simplicité. La société, comme l'individu, a ses heures de lâcheté ; mais elle a aussi ses minutes d'héroïsme. Si misérable qu'elle soit lorsqu'elle s'embourbe, comme maintenant, dans la poursuite des intérêts mesquins et bêtement personnels, elle change d'aspect aux grandes époques. Elle a ses moments de noblesse, d'entraînement. Les hommes de coeur acquièrent l'ascendant qui est dévolu aujourd'hui aux faiseurs. Les dévouements se font jour, les grands exemples sont imités ; il n'y a pas jusqu'aux égoïstes qui ne se sentent honteux de rester en arrière et, bon gré, mal gré, ne s'empressent de faire chorus avec les généreux et les vaillants.

La grande révolution de 1793 abonde en exemples de ce genre. Et c'est pendant ces crises de renouveau moral, - aussi naturel chez les sociétés que chez les individus, - que l'on voit ces élans sublimes qui permettent à l'humanité de faire un pas en avant.

Nous ne voulons pas exagérer le rôle probable de ces belles passions, et ce n'est pas sur elles que nous tablons notre idéal de société. Mais nous n'exagérons rien si nous admettons qu'elles nous aideront à traverser les premiers moments, les plus difficiles. Nous ne pouvons pas compter sur la continuité de ces dévouements dans la vie quotidienne ; mais nous pouvons les attendre aux débuts, - et c'est tout ce qu'il faut. - C'est précisément lorsqu'il faudra déblayer le terrain, nettoyer le fumier accumulé par des siècles d'oppression et d'esclavage, que la société anarchiste aura besoin de ces élans de fraternité. Plus tard, elle pourra vivre sans faire appel au sacrifice, puisqu'elle aura éliminé l'oppression et créé, par cela même, une société nouvelle ouverte à tous les sentiments de solidarité.

D'ailleurs, si la révolution se fait dans l'esprit dont, nous parlons, la libre initiative des individus trouvera un vaste champ d'action pour éviter les tiraillements de la part des égoïstes. Des groupes pourront surgir dans chaque rue, dans chaque quartier et se charger de pourvoir au vêtement. Ils feront l'inventaire de ce que possède la cité révoltée et connaîtront, à peu de chose près, de quelles ressources en ce genre elle dispose. Et il est fort probable que, pour le vêtement les citoyens de la cité adopteront le même principe que pour les denrées : - "Prise au tas pour ce qui se trouve en abondance ; rationnement pour ce qui se trouve en quantité limitée".

Ne pouvant offrir à chaque citoyen une pelisse en zibeline et à chaque citoyenne une robe de velours, la société distinguera probablement entre le superflu et le nécessaire. Et - provisoirement, du moins - elle rangera la robe de velours et la zibeline parmi les superflus, quitte à voir peut-être par la suite si ce qui est objet superflu aujourd'hui ne peut pas devenir commun demain. Tout en garantissant le nécessaire à chaque habitant de la cité anarchiste, on pourra laisser à l'activité privée le soin de procurer aux faibles et aux malades ce qui sera provisoirement considéré comme objet de luxe ; de pourvoir les moins robustes de ce qui n'entre pas dans la consommation journalière de tous.

- "Mais c'est le nivellement ! L'habit gris de moine", nous dira-t-on. "C'est la disparition de tous les objets d'art, de tout ce qui embellit la vie !"

- Certainement, non ! Et, nous basant toujours sur ce qui existe déjà, - nous allons montrer tout à l'heure comment une société anarchiste pourrait satisfaire aux goûts les plus artistiques de ses citoyens sans pour cela leur allouer des fortunes de millionnaires.

Les voies et moyens

I

Qu'une société, cité ou territoire, assure à tous ses habitants le nécessaire (et nous allons voir comment la conception du nécessaire pourra s'élargir jusqu'au luxe), elle sera forcément amenée à s'emparer de tout ce qui est indispensable pour produire, c'est-à-dire du sol, des machines, des usines, des moyens de transport, etc. Elle ne manquera pas d'exproprier les détenteurs actuels du capital pour le rendre à la communauté.

En effet, ce que l'on reproche à l'organisation bourgeoise, ce n'est pas seulement que le capitaliste accapare une grande partie des bénéfices de chaque entreprise industrielle et commerciale, lui permettant de vivre sans travailler ; le grief principal, comme nous l'avons déjà remarqué, est que toute la production a pris une direction absolument fausse, puisqu'elle ne se fait pas en vue d'assurer le bien-être à tous : là est sa condamnation.

Et qui plus est, il est impossible que la production marchande se fasse pour tous. Le vouloir, serait demander au capitaliste de sortir de ses attributions et de remplir une fonction qu'il ne peut pas remplir sans cesser d'être ce qu'il est, entrepreneur privé, poursuivant son enrichissement. L'organisation capitaliste, basée sur l'intérêt personnel de chaque entrepreneur, pris séparément, a donné à la société tout ce qu'on pouvait en espérer : elle a accru la force productive du travailleur. Profitant de la révolution opérée dans l'industrie par la vapeur, le développement soudain de la chimie et de la mécanique et les inventions du siècle, le capitaliste s'est appliqué, dans son propre intérêt, à accroître le rendement du travail humain, et il y a réussi dans une très grande mesure. Mais lui donner une autre mission serait tout à fait déraisonnable. Vouloir, par exemple, qu'il utilise ce rendement supérieur du travail dans l'intérêt de toute la société, serait lui demander de la philanthropie, de la charité, et une entreprise capitaliste ne peut pas être fondée sur la charité.

C'est à la société maintenant de généraliser cette productivité supérieure, limitée aujourd'hui à certaines industries, et de l'appliquer dans l'intérêt de tous. Mais il est évident que pour garantir à tous le bien-être, la société doit reprendre possession de tous les moyens de production.

Les économistes nous rappelleront sans doute, - ils aiment à le rappeler - le bien-être relatif d'une certaine catégorie d'ouvriers jeunes, robustes, habiles dans certaines branches spéciales de l'industrie. C'est, toujours cette minorité que l'on nous désigne avec orgueil. Mais ce bien-être même - apanage de quelques-uns - leur est-il assuré ? Demain, l'incurie, l'imprévoyance ou l'avidité de leurs maîtres jetteront peut-être ces privilégiés sur le pavé, et ils paieront alors par des mois et des années de gêne ou de misère la période d'aisance dont ils avaient joui. Que d'industries majeures (étoffes, fer, sucre, etc.), sans parler des industries éphémères, n'avons-nous pas vu chômer et languir, tour à tour, soit à la suite de spéculations, soit en conséquence des déplacements naturels du travail, soit enfin par l'effet de la concurrence, suscitée par les capitalistes mêmes ! Toutes les industries principales du tissage et de la mécanique ont passé récemment par cette crise : que dire alors de celles dont le caractère distinctif est la périodicité du chômage !

Que dire encore du prix auquel s'achète le bien-être relatif de quelques catégories d'ouvriers ? Car c'est bien par la ruine de l'agriculture, par l'exploitation éhontée du paysan et par la misère des masses qu'il est obtenu. En regard de cette faible minorité de travailleurs jouissant d'une certaine aisance, combien de millions d'êtres humains vivent au jour le jour, sans salaire assuré, prêts à se porter où on les demandera ; combien de paysans travailleront quatorze heures par jour pour une médiocre pitance ! Le capital dépeuple la campagne, exploite les colonies et les pays dont l'industrie est peu développée ; il condamne l'immense majorité des ouvriers à rester sans éducation technique, médiocres dans leur métier même. L'état florissant d'une industrie s'achète constamment par la ruine de dix autres.

Et ce n'est pas un accident : c'est une nécessité du régime capitaliste. Pour être à même de rétribuer quelques catégories d'ouvriers, il faut aujourd'hui que le paysan soit la bête de somme de la société ; il faut que la campagne soit désertée pour la ville ; il faut que les petits métiers s'agglomèrent dans les faubourgs infects des grandes cités, et fabriquent presque pour rien les mille objets de peu de valeur qui mettent les produits de la grande manufacture à la portée des acheteurs au salaire médiocre pour, que le mauvais drap puisse s'écouler en habillant des travailleurs pauvrement payés, il faut que le tailleur se contente d'un salaire de meurt-de-faim ! Il faut que les pays arriérés de l'Orient soient exploités par ceux de l'Occident pour que, dans quelques industries privilégiées, le travailleur ait, sous le régime capitaliste, une espèce d'aisance limitée.

Le mal de l'organisation actuelle n'est donc pas dans ce que la "plus-value" de la production passe au capitaliste, - ainsi que l'avaient dit Rodbertus et Marx, - rétrécissant ainsi la conception socialiste et les vues d'ensemble sur le régime du capital. - La plus-value elle-même n'est qu'une conséquence de causes plus profondes. Le mal est dans ce qu'il peut y avoir une "plus-value" quelconque, au lieu d'un simple surplus non consommé par chaque génération ; car pour qu'il y ait "plus-value", il faut que des hommes, des femmes et des enfants, soient obligés par la faim de vendre leurs forces de travail pour une partie minime de ce que ces forces produisent et, surtout, de ce qu'elles sont capables de produire.

Mais ce mal durera tant que ce qui est nécessaire à la production sera la propriété de quelques-uns seulement. Tant que l'homme sera forcé de payer un tribut au détenteur pour avoir le droit de cultiver le sol ou de mettre une machine en mouvement, et que le propriétaire sera libre de produire ce qui lui promet les plus grands bénéfices plutôt que la plus grande somme des objets nécessaires à l'existence, le bien-être ne pourra être assuré que temporairement au très petit nombre, et sera acheté chaque fois par la misère d'une partie de la société. Il ne suffit pas, en effet, de distribuer à parts égales les bénéfices qu'une industrie parvient à réaliser, si l'on doit en même temps exploiter d'autres milliers d'ouvriers. Il s'agit de produire, avec la moindre perte possible de forces humaines, la plus grande somme possible des produits les plus nécessaires au bien-être de tous.

Cette vue d'ensemble ne saurait être du ressort d'un propriétaire privé. Et c'est pourquoi la société tout entière, la prenant pour idéal, sera forcée d'exproprier tout ce qui sert à procurer l'aisance en produisant les richesses. Il faudra qu'elle s'empare du sol, des usines, des mines, des moyens de communication, etc., et que, en outre, elle étudie ce qu'il faut produire dans l'intérêt de tous, ainsi que les voies et moyens de production.

II

- Combien d'heures de travail par jour l'homme devra-t-il fournir pour assurer à sa famille une riche nourriture, une maison confortable et les vêtements nécessaires ? Cette question a souvent préoccupé les socialistes, et ils admettent généralement qu'il suffirait de quatre ou cinq heures par jour, - à condition, bien entendu, que tout le monde travaillât. - A la fin du siècle passé, Benjamin Franklin s'arrêtait à la limite de cinq heures ; et si les besoins de confort ont augmenté depuis, la force de production a augmenté aussi, beaucoup plus rapidement.

Dans un autre chapitre, en parlant de l'agriculture, nous verrons tout ce que la terre peut donner à l'homme qui la cultive raisonnablement, au lieu de jeter la semence au hasard sur un sol mal labouré, ainsi que cela se pratique aujourd'hui. Dans les grandes fermes de l'Ouest américain, qui couvrent des dizaines de lieues carrées, mais dont le terrain est beaucoup plus pauvre que le sol amendé des pays civilisés, on n'obtient que 12 à 18 hectolitres à l'hectare, c'est-à-dire, la moitié du rendement des fermes de l'Europe et des Etats de l'Est américain. Et cependant, grâce aux machines qui permettent à deux hommes de labourer en un jour deux hectares et demi, cent hommes en un an produisent tout ce qu'il faut pour livrer à domicile le pain de dix mille personnes pendant toute une année.

Il suffirait ainsi à un homme de travailler dans les mêmes conditions pendant trente heures, soit six demi-journées de cinq heures chacune, pour avoir du pain toute l'année, - et trente demi-journées pour, l'assurer à une famille de cinq personnes.

Et nous prouverons aussi, par des données prises dans la pratique actuelle, que si l'on avait recours à la culture intensive, moins de soixante demi-journées de travail pourraient assurer à toute la famille le pain, la viande, les légumes et même les fruits de luxe.

D'autre part, en étudiant les prix auxquels reviennent aujourd'hui les maisons ouvrières, bâties dans les grandes villes, on peut s'assurer que, pour avoir dans une grande ville anglaise une maisonnette séparée, comme on en bâtit pour les ouvriers, il suffirait de 1.400 à 1.800 journées de travail de cinq heures. Et comme une maison de ce genre dure cinquante années, au moins, il en résulte que 28 à 36 demi-journées par an procurent à la famille un logement salubre, assez élégant, et pourvu de tout le confort nécessaire, tandis qu'en louant le même logement chez un patron l'ouvrier le paie de 75 à 100 journées de travail par année.

Remarquons que ces chiffres représentent le maximum de ce que coûte aujourd'hui le logement en Angleterre, étant donnée l'organisation vicieuse de nos sociétés. En Belgique, on a bâti des cités ouvrières à bien meilleur compte. Tout considéré, on peut affirmer que dans une société bien organisée, une trentaine ou une quarantaine de demi-journées de travail par an suffisent pour garantir un logement tout à fait confortable.

Reste le vêtement. Ici le calcul est presque impossible, parce que les bénéfices réalisés sur les prix de vente par une nuée d'intermédiaires échappent à l'appréciation. Ainsi, prenez le drap, par exemple, et additionnez tous les prélèvements faits par le propriétaire du pré, le possesseur de moutons, le marchand de laine et tous leurs intermédiaires, jusqu'aux compagnies de chemins de fer, aux filateurs et aux tisseurs, marchands de confection, vendeurs et commissionnaires, et vous vous ferez une idée de ce qui se paie pour chaque vêtement à toute une nuée de bourgeois. C'est pourquoi il est absolument impossible de dire combien de journées de travail représente un pardessus que vous payez cent francs dans un grand magasin de Paris.

Ce qui est certain, c'est qu'avec les machines actuelles, on parvient à fabriquer des quantités vraiment incroyables d'étoffes.

Quelques exemples suffiront. Ainsi aux Etats-Unis, dans 751 manufactures de coton (filage et tissage), 175.000 ouvriers et ouvrières produisent 1 milliard 939 millions 400.000 mètres de cotonnades, plus une très grande quantité de filés. Les cotonnades seules donneraient une moyenne dépassant 11.000 mètres en 300 journées de travail, de neuf heures et demie chacune, soit 40 mètres de cotonnades en dix heures. En admettant qu'une famille emploie 200 mètres par année, ce qui serait beaucoup, cela équivaudrait à cinquante heures de travail ; soit, dix demi-journées de cinq heures chacune. Et on aurait les filés en plus, - c'est-à-dire, du fil à coudre et du fil pour tramer le drap et fabriquer des étoffes de laine mélangées de coton.

Quant aux résultats obtenus par le tissage seul, la statistique officielle des Etats-Unis nous apprend que si, en 1870, un ouvrier travaillant 13 à 14 heures par jour, faisait 9.500 mètres de cotonnade blanche par an, il en tissait, treize ans plus tard (1886), 27.000 mètres en ne travaillant que 55 heures par semaine. Même dans les cotonnades imprimées on obtenait, tissage et impression compris, 29.150 mètres pour 2.669 heures de travail par an ; soit, à peu près 11 mètres à l'heure. Ainsi, pour avoir ses 200 mètres de cotons blancs et imprimés, il suffirait de travailler moins de vingt heures par an.

Il est bon de faire remarquer que la matière première arrive dans ces manufactures à peu près telle qu'elle vient des champs, et que la série des transformations subies par la pièce avant de se changer en étoffe se trouve achevée dans le laps de ces vingt heures. Mais pour acheter ces 200 mètres dans le commerce, un ouvrier bien rétribué devrait fournir ait bas mot, 10 à 15 journées de travail de dix heures chacune, soit 100 à 150 heures. Et quant au paysan anglais, il lui faudrait peiner un mois, ou un peu plus, pour se procurer ce luxe.

On voit déjà par cet exemple qu'avec cinquante demi-journées de travail par an on pourrait, dans une société bien organisée, se vêtir mieux que les petits bourgeois ne s'habillent aujourd'hui.

Mais, avec tout cela, il ne nous a fallu que soixante demi-journées de cinq heures de travail pour nous procurer les produits de la terre, quarante pour l'habitation et cinquante pour le vêtement, ce qui ne fait encore que la moitié de l'année, puisque, en déduisant les fêtes, l'année représente trois cents journées de travail.

Restent encore cent cinquante demi-journées ouvrables dont on pourrait se servir pour les autres nécessités de la vie : vin, sucre, café ou thé, meubles, transports, etc., etc.

Il est évident que ces calculs sont approximatifs, mais ils peuvent être aussi confirmés d'une autre manière. Lorsque nous comptons, dans les nations policées, ceux qui ne produisent rien, ceux qui travaillent dans des industries nuisibles, condamnées à disparaître, ceux enfin qui se placent en intermédiaires inutiles, nous constatons que dans chaque nation le nombre de producteurs proprement dits pourrait être doublé. Et si, au lieu de chaque dix personnes, vingt étaient occupées à la production du nécessaire, et si la société se souciait davantage d'économiser les forces humaines, ces vingt personnes n'auraient à travailler que cinq heures par jour, sans que rien diminuât de la production. Et il suffirait de réduire le gaspillage des forces humaines au service des familles riches, ou de cette administration, qui compte un fonctionnaire sur dix habitants, et d'utiliser ces forces à augmenter la productivité de la nation, pour borner à quatre et même à trois les heures de travail, à condition, il est vrai, de se contenter de la production actuelle.

Voilà pourquoi, en nous appuyant sur les considérations que nous venons d'étudier ensemble, nous pouvons poser la conclusion suivante :

Supposez une société, comprenant plusieurs millions d'habitants engagés dans l'agriculture et une grande variété d'industries, Paris, par exemple, avec le département de Seine-et-Oise. Supposez que dans cette société, tous les enfants apprennent à travailler de leurs bras aussi bien que de leurs cerveaux. Admettez enfin que tous les adultes, sauf les femmes occupées à l'éducation des enfants, s'engagent à travailler cinq heures par jour de l'âge de vingt ou vingt-deux ans à celui de quarante-cinq ou cinquante, et qu'ils s'emploient à des occupations au choix, en n'importe quelle branche des travaux humains considérés comme nécessaires. Une pareille société pourrait en retour, garantir le bien-être à tous ses membres, - c'est-à-dire, une aisance autrement réelle que celle dont jouit aujourd'hui la bourgeoisie. - Et chaque travailleur de cette société disposerait en outre d'au moins cinq heures par jour qu'il pourrait consacrer à la science, à l'art, et aux besoins individuels qui ne rentreraient pas dans la catégorie du nécessaire, sauf à introduire plus tard dans cette catégorie, lorsque la productivité de l'homme augmenterait, tout ce qui est encore aujourd'hui considéré comme luxueux ou inaccessible.

Les besoins de luxe

I

L'homme n'est cependant pas un être qui puisse vivre exclusivement pour manger, boire et se procurer un gîte. Dès qu'il aura satisfait aux exigences matérielles, les besoins auxquels on pourrait attribuer un caractère artistique se produiront d'autant plus ardents. Autant d'individus, autant de désirs ; et plus la société est civilisée, plus l'individualité est développée, plus ces désirs sont variés.

Aujourd'hui même on voit des hommes et des femmes se refuser le nécessaire pour acquérir telle bagatelle, pour se ménager tel plaisir, telle jouissance intellectuelle ou matérielle. Un chrétien, un ascète, peuvent réprouver ces désirs de luxe ; mais en réalité ce sont précisément ces bagatelles qui rompent la monotonie de l'existence, qui la rendent agréable.

La vie vaudrait-elle la peine d'être vécue avec tous ses chagrins inévitables, si jamais, en dehors du travail quotidien, l'homme ne pouvait se procurer un seul plaisir selon ses goûts individuels ?

Si nous voulons la révolution sociale, c'est certainement, en premier lieu, pour assurer le pain à tous ; pour métamorphoser cette société exécrable, où nous voyons chaque jour des travailleurs robustes marcher les bras ballants faute d'avoir trouvé un patron qui veuille bien les exploiter ; des femmes et des enfants rôder la nuit sans abri ; des familles entières réduites au pain sec ; des enfants, des hommes et des femmes mourir faute de soins, sinon de nourriture. C'est pour mettre fin à ces iniquités que nous nous révoltons.

Mais nous attendons autre chose de la Révolution. Nous voyons que le travailleur, forcé de lutter péniblement pour vivre, est réduit à ne jamais connaître ces hautes jouissances - les plus hautes qui soient accessibles à l'homme - de la science et, surtout, de la découverte scientifique, de l'art et surtout de la création artistique. C'est pour assurer à tout le monde ces joies, réservées aujourd'hui au petit nombre, c'est pour lui laisser le loisir, la possibilité de développer ses capacités intellectuelles, que la Révolution doit garantir à chacun le pain quotidien. Le loisir, - après le pain, - voilà le but suprême.

Certainement, aujourd'hui, lorsque des êtres humains, par centaines de mille, manquent de pain, de charbon, de vêtement et d'abri, le luxe est un crime : pour le satisfaire il faut que l'enfant du travailleur manque de pain ! Mais dans une société où tous mangeront à leur faim, les besoins de ce que nous appelons luxe aujourd'hui ne seront que plus vifs. Et, comme tous les hommes ne peuvent pas et ne doivent pas se ressembler (la variété des goûts et des besoins, est la principale garantie du progrès de l'humanité), il y aura toujours, et il est désirable qu'il y ait toujours, des hommes et des femmes dont les besoins seront au-dessus de la moyenne dans une direction quelconque.

Tout le monde ne peut pas avoir besoin d'un télescope ; car, lors même que l'instruction serait générale, il y a des personnes qui préfèrent les études microscopiques à celles du ciel étoilé. Il y en a qui aiment les statues, et d'autres les toiles des maîtres ; tel individu n'a d'autre ambition que celle de posséder un excellent piano, tandis que l'autre se contente d'une guimbarde. Le paysan décore sa chambre avec une image d'Épinal, et si son goût se développait, il voudrait avoir une belle gravure. Aujourd'hui, celui qui a des besoins artistiques ne peut les satisfaire, à moins de se trouver héritier d'une grande fortune ; mais en "travaillant ferme" et en s'appropriant un capital intellectuel qui lui permettra de prendre une profession libérale, toujours a-t-il l'espoir de satisfaire un jour plus ou moins ses goûts. Aussi reproche-t-on d'ordinaire à nos sociétés communistes idéales d'avoir pour unique objectif la vie matérielle de chaque individu : "Vous aurez peut-être le pain pour tous -, nous dit-on, mais vous n'aurez pas dans vos magasins communaux de belles peintures, des instruments d'optique, des meubles de luxe, des parures, - bref, ces mille choses qui servent à satisfaire la variété infinie des goûts humains. - Et vous supprimez, par cela même, toute possibilité de se procurer quoi que ce soit en dehors du pain et de la viande que la Commune peut offrir à tous, et de la toile grise dont vous allez vêtir toutes vos citoyennes."

Voilà l'objection qui se dresse devant tous les systèmes communistes - objection que les fondateurs des jeunes sociétés qui allaient s'établir dans les déserts américains, n'ont jamais su comprendre. Ils croyaient que si la communauté a pu se procurer assez de drap pour habiller tous les sociétaires, une salle de concert où les "frères" peuvent écorcher un morceau de musique, ou représenter de temps en temps une pièce de théâtre, tout est dit. Ils oubliaient que le sens artistique existe tout aussi bien chez le cultivateur que chez le bourgeois, et que si les formes du sentiment varient suivant la différence de culture, le fond en est toujours le même. Et la communauté avait beau garantir le pot-au-feu ; elle avait beau supprimer dans l'éducation tout ce qui pouvait développer l'individualité : elle avait beau imposer la Bible pour toute lecture, les goûts individuels se faisaient jour avec le mécontentement général : les petites querelles surgissaient sur la question d'acheter un piano ou des instruments de physique ; et les éléments de progrès tarissaient : la société ne pouvait vivre qu'à condition de tuer tout sentiment individuel, toute tendance artistique, tout développement.

La Commune anarchiste serait-elle entraînée dans la même voie ?

- Evidemment, non ! pourvu qu'elle comprenne et cherche à satisfaire toutes les manifestations de l'esprit humain en même temps qu'elle assure la production de tout ce qui est nécessaire à la vie matérielle.

II

Nous avouons franchement que lorsque nous songeons aux abîmes de misère et de souffrances qui nous entourent ; lorsque nous entendons les refrains déchirants d'ouvriers qui parcourent les rues en demandant du travail, - il nous répugne de discuter cette question : comment fera-t-on, dans une société où tout le monde aura mangé à sa faim, pour satisfaire telle personne désireuse de posséder une porcelaine de Sèvres ou un habit de velours ?

Pour toute réponse, nous sommes tentés de dire assurons le pain d'abord. Quant à la porcelaine et au velours, on verra plus tard !

Mais puisqu'il faut bien reconnaître qu'en dehors des aliments, l'homme a d'autres besoins ; et puisque la force de l'Anarchie est précisément dans ce qu'elle comprend toutes les facultés humaines et toutes les passions, et n'en ignore aucune, nous allons dire en peu de mots comment on pourrait s'arranger pour satisfaire aux besoins intellectuels et artistiques de l'homme.

En travaillant cinq ou quatre heures par jour jusqu'à l'âge de 45 à 50 ans, avons-nous dit, l'homme pourrait aisément produire tout ce qui est nécessaire pour garantir l'aisance à la société.

Mais la journée de l'homme habitué au travail et s'attelant à une machine n'est pas de cinq heures ; elle est de dix heures, trois cents jours par an, et toute sa vie. Ainsi est tuée la santé et s'émousse l'intelligence. Cependant quand on veut varier ses occupations, et surtout alterner le labeur manuel avec le travail intellectuel, on reste occupé volontiers, sans se fatiguer, dix et douze heures. C'est normal. L'homme qui aura fait quatre ou cinq heures de travail manuel nécessaire pour vivre, - aura encore devant lui cinq ou six heures qu'il cherchera à remplir selon ses goûts. Et ces cinq ou six heures par jour lui donneront pleine possibilité de se procurer, en s'associant à d'autres, tout ce qu'il voudra, en dehors du nécessaire assuré à tous.

Il se déchargera d'abord, soit dans les champs, soit, dans les usines, du travail qu'il devra à la société pour sa part de contribution à la production générale. Et il emploiera l'autre moitié de sa journée, de sa semaine, ou de son année, à la satisfaction de ses besoins artistiques ou scientifiques.

Mille sociétés naîtront, répondant à tous les goûts, et à toutes les fantaisies possibles.

Les uns, par exemple, pourront donner leurs heures de loisir à la littérature. Alors ils se formeront en groupes comprenant des écrivains, des compositeurs, des imprimeurs, des graveurs et des dessinateurs, tous poursuivant un but commun : la propagation des idées qui leurs sont chères.

Aujourd'hui, l'écrivain sait qu'il y a une bête de somme, l'ouvrier, auquel il peut confier, à raison de trois ou quatre francs par jour, l'impression de ses livres, mais ne se soucie guère de savoir ce qu'est une imprimerie. Si le compositeur est empoisonné par la poussière de plomb, et si l'enfant qui sert la machine meurt d'anémie, - n'y a-t-il pas d'autres misérables pour les remplacer ?

Mais, lorsqu'il n'y aura plus de meurt-de-faim prêts à vendre leurs bras pour une maigre pitance ; lorsque l'exploité d'hier aura reçu l'instruction et qu'il aura ses idées à coucher sur le papier et à communiquer aux autres, force sera aux littérateurs et aux savants de s'associer entre eux pour imprimer leur prose ou leurs vers.

Tant que l'écrivain considérera la blouse et le travail manuel comme un indice d'infériorité, il lui semblera stupéfiant de voir un auteur composer lui-même son livre en caractères de plomb. N'a-t-il pas la salle de gymnastique ou le domino pour se délasser ? Mais lorsque l'opprobre qui s'attache au travail manuel aura disparu ; lorsque tous seront forcés d'user de leurs bras, n'ayant plus sur qui s'en décharger, oh, alors les écrivains, ainsi que leurs admirateurs et admiratrices, apprendront vite l'art de manier le composteur ou l'appareil à caractères ; ils connaîtront la jouissance de venir tous ensemble - tous appréciateurs de l'œuvre qui s'imprime - la composer et la voir sortir, la tirer, belle de sa pureté virginale, d'une machine rotative. Ces superbes machines - instruments de torture pour l'enfant qui les sert aujourd'hui du matin au soir - deviendront une source de jouissances pour ceux qui les emploieront afin de donner des voix à la pensée de leur auteur favori.

La littérature y perdra-t-elle quelque chose ? Le poète sera-t-il moins poète après avoir travaillé dans les champs, ou collaboré de ses mains à multiplier son œuvre ? Le romancier perdra-t-il de sa connaissance du cœur humain après avoir coudoyé l'homme dans l'usine, dans la forêt, au tracé d'une route et dans l'atelier ? Poser ces questions, c'est y répondre.

Certains livres seront peut-être moins volumineux ; mais on imprimera moins de pages pour dire plus. Peut-être publiera-t-on moins de maculature ; mais ce qui sera imprimé sera mieux lu, mieux apprécié. Le livre s'adressera à un cercle plus vaste de lecteurs plus instruits, plus aptes à le juger.

D'ailleurs, l'art de l'imprimerie, qui a si peu progressé depuis Gutenberg, en est encore à son enfance. Il faut encore mettre deux heures à composer en lettres mobiles ce qui s'écrit en dix minutes, et on cherche des procédés plus expéditifs de multiplier la pensée. On les trouvera.

Ah, si chaque écrivain avait à prendre sa part dans l'impression de ses bouquins ! Quel progrès l'imprimerie aurait-elle déjà fait ! Nous n'en serions plus aux lettres mobiles du XVIIe siècle.

Est-ce un rêve que nous faisons ? - Certainement pas pour ceux qui ont observé et réfléchi. En ce moment même, la vie nous pousse déjà dans cette direction.

III

Est-ce rêver que de concevoir une société où tous étant devenus producteurs, tous recevant une instruction qui leur permette de cultiver les sciences ou les arts, et tous ayant le loisir de le faire, s'associent entre eux pour publier leurs travaux en apportant, leur part de travail manuel ?

En ce moment même on compte déjà par milliers et milliers les sociétés savantes, littéraires et autres. Ces sociétés sont cependant bien des groupements volontaires, entre gens s'intéressant à telle branche du savoir, associés pour publier leurs travaux. Les auteurs qui collaborent aux recueils scientifiques ne sont pas payés. Les recueils ne se vendent pas : ils s'envoient gratuitement, dans tous les coins du globe, à d'autres sociétés, qui cultivent les mêmes branches du savoir. Certains membres de la société y insèrent une note d'une page résumant telle observation ; d'autres y publient des travaux étendus, fruits de longues années d'étude ; tandis que d'autres se bornent à les consulter comme points de départ de nouvelles recherches. Ce sont bien des associations entre auteurs et lecteurs pour la production de travaux auxquels tous prennent intérêt.

Il est vrai que la société savante - tout comme le journal d'un banquier - s'adresse à l'éditeur qui embauche des ouvriers pour faire le travail de l'impression. Des gens exerçant des professions libérales méprisent le travail manuel qui, en effet, s'accomplit aujourd'hui dans des conditions absolument abrutissantes. Mais une société dispensant à chacun de ses membres l'instruction large, philosophique et scientifique, saura organiser le travail corporel de manière à en faire l'orgueil de l'humanité ; et la société savante deviendra une association de chercheurs, d'amateurs et d'ouvriers, tous connaissant un métier domestique et tous s'intéressant à la science.

Si c'est, par exemple, la géologie qui les occupe ils contribueront tous à explorer les couches terrestres ; tous apporteront leur part de recherches. Dix mille observateurs au lieu de cent feront plus en une année qu'on en fait de nos jours en vingt ans. Et lorsqu'il s'agira de publier les divers travaux, dix mille hommes et femmes, versés dans les différents métiers, seront là, pour dresser les cartes, graver les dessins, composer le texte, l'imprimer. Joyeusement, tous ensemble, ils donneront leurs loisirs, en été à l'exploration, en hiver au travail de l'atelier. Et lorsque leurs travaux auront paru, ils ne trouveront plus cent lecteurs seulement : ils en trouveront dix mille, tous intéressés à l'œuvre commune.

C'est d'ailleurs la marche du progrès qui nous indique cette voie.

Aujourd'hui même, quand l'Angleterre a voulu se donner un grand dictionnaire de sa langue, elle n'a pas attendu qu'il naquît un Littré pour consacrer sa vie à cette œuvre. Elle a fait appel aux volontaires, et mille personnes se sont offertes spontanément et gratuitement, pour fouiller les bibliothèques, et terminer en peu d'années un travail auquel la vie entière d'un homme n'aurait pas suffi. Dans toutes les branches de l'activité intelligente, le même esprit se fait jour ; et il faudrait bien peu connaître l'humanité pour ne pas deviner que l'avenir s'annonce dans ces tentatives de travail collectif, en lieu et place du travail individuel.

Pour que cette œuvre fût vraiment collective, il aurait fallu l'organiser de manière à ce que cinq mille volontaires, auteurs, imprimeurs et correcteurs eussent travaillé en commun ; mais ce pas en avant a été fait, grâce à l'initiative de la presse socialiste qui nous offre déjà des exemples de travail manuel et intellectuel combinés. Il arrive souvent de voir l'auteur d'un article l'imprimer lui-même pour les journaux de combat. L'essai est encore minime, microscopique si l'on veut : mais il montre la voie dans laquelle marchera l'avenir.

C'est la voie de la liberté. A l'avenir, lorsqu'un homme aura à dire quelque chose d'utile, une parole qui dépasse les idées de son siècle, il ne cherchera pas un éditeur qui veuille bien lui avancer le capital nécessaire. Il cherchera des collaborateurs parmi ceux qui connaîtront le métier et auront saisi la portée de l'œuvre nouvelle. Et ensemble ils publieront le livre ou le journal.

La littérature et le journalisme cesseraient alors d'être un moyen de faire fortune et de vivre aux dépens d'autrui. Y a-t-il quelqu'un qui connaisse la littérature et le journalisme et qui n'appelle de ses vœux une époque où la littérature pourra enfin s'affranchir de ceux qui la protégeaient jadis, de ce qui l'exploitent maintenant, et de la foule qui, à part de rares exceptions, la paie en raison directe de sa banalité et de la facilité avec laquelle elle s'accommode au mauvais goût du grand nombre ?

Les lettres et la science ne prendront leur vraie place dans l'œuvre du développement humain que le jour où, libres de tout servage mercenaire, elles seront exclusivement cultivées par ceux qui les aiment et pour ceux qui les aiment.

IV

La littérature, la science et l'art doivent être servis par des volontaires. C'est à cette condition seulement qu'ils parviendront à s'affranchir du joug de l'Etat, du Capital et de la médiocrité bourgeoise qui les étouffent.

Quels moyens le savant a-t-il aujourd'hui de faire les recherches qui l'intéressent ? - Demander le secours de l'Etat, qui ne peut être accordé à plus d'un aspirant sur cent et que nul n'obtiendra s'il ne s'engage ostensiblement à battre les sentiers frayés et à marcher dans les vieilles ornières ! Souvenons-nous de l'Institut de France condamnant Darwin, de l'Académie de Saint-Pétersbourg repoussant Mendéléïeff, et de la Société Royale de Londres refusant de publier, comme "peu scientifique" le mémoire de Joule qui contenait la détermination de l'équivalent mécanique de la chaleur (Nous le savons par l'illustre savant Playfair, qui l'a raconté récemment à la mort de Joule).

C'est pourquoi toutes les grandes recherches, toutes les découvertes révolutionnant la science ont été faites en dehors des Académies et des Universités, soit par des gens assez riches pour rester indépendants, comme Darwin et Lyell, soit par des hommes qui minaient leur santé en travaillant dans la gêne et trop souvent dans la misère, faute de laboratoire, perdant un temps infini et ne pouvant se procurer les instruments ou les livres nécessaires pour continuer leurs recherches, mais persévérant contre toute espérance, et souvent même mourant à la peine. Leur nom est légion.

D'ailleurs, le système de secours accordés par l'Etat est si mauvais que de tout temps la science a cherché à s'en affranchir. C'est précisément pour cela que l'Europe et l'Amérique sont couvertes de milliers de sociétés savantes, organisées et maintenues par des volontaires. Quelques-unes ont pris un développement si formidable que toutes les ressources des sociétés subventionnées et toutes les richesses des banquiers ne suffiraient pas à l'achat de leurs trésors. Aucune institution gouvernementale n'est aussi riche que la Société Zoologique de Londres, qui n'est entretenue que par des cotisations volontaires.

Elle n'achète pas les animaux qui, par milliers, peuplent ses jardins : ils lui sont envoyés par d'autres sociétés et par des collectionneurs du monde entier : un jour, c'est un éléphant, don de la société zoologique de Bombay ; un autre jour c'est un hippopotame et un rhinocéros offerts par des naturalistes égyptiens, et ces magnifiques présents se renouvellent journellement arrivant sans cesse des quatre coins du globe : oiseaux, reptiles, collections d'insectes, etc. Ces envois comprennent souvent des animaux que l'on n'achèterait pas pour tout l'or du monde : tel d'entre eux fut capturé au péril de la vie, par un voyageur qui s'y est attaché comme à un enfant, et, qui le donne à la Société parce qu'il est sûr de l'y voir bien soigné. Le prix d'entrée payé par les visiteurs, et ils sont innombrables, suffit à l'entretien de cette immense ménagerie.

Ce qui manque seulement au jardin zoologique de Londres et à d'autres sociétés du même genre, c'est que les contributions ne s'acquittent point par le travail volontaire ; c'est que les gardiens et très nombreux employés de cet immense établissement ne soient pas reconnus comme membres de la société ; c'est que d'aucuns n'aient d'autre mobile pour le devenir que pouvoir inscrire sur leurs cartes les initiales cabalistiques de F. Z. S. (membre de la Société Zoologique). En un mot ce qui fait défaut, c'est l'esprit de fraternité et de solidarité.

On peut dire pour les inventeurs en général ce que l'on a dit pour les savants. Qui ne sait au prix de quelles souffrances presque toutes les grandes inventions ont pu se faire jour ! Nuits blanches, privation de pain pour la famille, manque d'outils et de matières premières pour les expériences, c'est l'histoire de presque tous ceux qui ont doté l'industrie de ce qui fait l'orgueil, le seul juste, de notre civilisation.

Mais, que faut-il pour sortir de ces conditions que tout le monde s'accorde à trouver mauvaises ? On a essayé la patente et on en connaît les résultats. L'inventeur affamé la vend pour quelques francs, et celui qui n'a fait que prêter le capital empoche les bénéfices, souvent énormes, de l'invention. En outre, le brevet isole l'inventeur. Il l'oblige à tenir secrètes ses recherches, qui souvent n'aboutissent qu'à un tardif avortement ; tandis que la plus simple suggestion, venant d'un autre cerveau moins absorbé par l'idée fondamentale, suffit quelquefois pour féconder l'invention, et la rendre pratique. Comme toute autorité, la patente ne fait qu'enrayer les progrès de l'industrie.

Injustice criante en théorie, - la pensée ne pouvant pas être brevetée, - le brevet, comme résultat pratique, est un des grands obstacles au développement rapide de l'invention.

Ce qu'il faut pour favoriser le génie de la découverte, c'est d'abord le réveil de la pensée ; c'est l'audace de conception que toute notre éducation contribue à alanguir ; c'est le savoir répandu à pleines mains, qui centuple le nombre des chercheurs ; c'est enfin la conscience que l'humanité va faire un pas en avant, car c'est le plus souvent l'enthousiasme, ou quelquefois l'illusion du bien, qui a inspiré tous 1es grands bienfaiteurs.

La révolution sociale seule peut donner ce choc à la pensée, cette audace, ce savoir, cette conviction de travailler pour tous.

C'est alors qu'on verra de vastes usines pourvues de force motrice et d'instruments de toute sorte, d'immenses laboratoires industriels ouverts à tous les chercheurs. C'est là qu'ils viendront travailler à leur rêve après s'être acquittés de leurs devoirs envers la société ; là qu'ils passeront leurs cinq à six heures de loisir ; là qu'ils feront leurs expériences ; 1à qu'ils trouveront d'autres camarades, experts en d'autres branches de l'industrie et venant étudier aussi quelque problème difficile : ils pourront s'entraider s'éclairer mutuellement, faire jaillir enfin du choc des idées et de leur expérience la solution désirée. Et encore une fois, ce n'est pas un rêve ! Solanoï Gorodok de Pétersbourg en a déjà donné une réalisation, partielle du moins sous le rapport technique. C'est une usine admirablement outillée et ouverte à tout le monde : on y peut disposer gratuitement des instruments et de la force motrice ; le bois seul et les métaux sont comptés au prix de revient. Mais les ouvriers n'y viennent que le soir, épuisés par dix heures de travail à l'atelier. Et ils cachent soigneusement leurs inventions à tous les regards, gênés par la patente et par le Capitalisme, malédiction de la société actuelle, pierre d'achoppement dans la voie du progrès intellectuel et moral.

V

Et l'art ? De tous côtés nous arrivent des plaintes, sur la décadence de l'art. Nous sommes loin, en effet, des grands maîtres de la Renaissance. La technique de l'art a fait récemment des progrès immenses ; des milliers de gens, doués d'un certain talent, en cultivent toutes les branches, mais l'art semble fuir le monde civilisé ! La technique progresse, mais l'inspiration, hante, moins que jamais, les ateliers des artistes.

D'où viendrait-elle, en effet ? Une grande idée, seule, peut inspirer l'art. ART est dans notre idéal synonyme de création, il doit porter ses regards en avant ; mais, sauf quelques rares, très rares exceptions, l'artiste de profession reste trop ignorant, trop bourgeois, pour entrevoir les horizons nouveaux.

Cette inspiration, d'ailleurs, ne peut pas sortir des livres : elle doit être puisée dans la vie, et la société actuelle ne saurait la donner.

Les Raphaël et les Murillo peignaient à une époque où la recherche d'un idéal nouveau s'accommodait encore des vieilles traditions religieuses. Ils peignaient pour décorer les grandes églises qui, elles-mêmes, représentaient l'œuvre pieuse de plusieurs générations. La basilique, avec son aspect mystérieux, sa grandeur qui la rattachait à la vie même de la cité, pouvait inspirer le peintre. Il travaillait pour un monument populaire ; il s'adressait à une foule et en recevait en retour l'inspiration. Et il lui parlait dans le même sens que lui parlaient la nef, les piliers, les vitraux peints, les statues et les portes ornementées. Aujourd'hui, le plus grand honneur auquel le peintre aspire, c'est de voir sa toile encadrée de bois doré et accrochée dans un musée - une espèce de boutique de bric-à-brac, - où l'on verra, comme on voit au Prado, l'Ascension de Murillo à côté du Mendiant de Vélasquez et des Chiens de Philippe II. Pauvre Vélasquez et pauvre Murillo ! Pauvres statues grecques qui vivaient dans les acropoles de leurs cités et qui étouffent aujourd'hui sous les tentures de drap rouge du Louvre !

Quand un sculpteur grec ciselait son marbre, i1 cherchait à rendre l'esprit et le cœur de la cité. Toutes ses passions, toutes ses traditions de gloire devaient revivre dans l'œuvre. Mais aujourd'hui, la cité une a cessé d'exister. Plus de communions d'idées. La ville n'est qu'un ramassis occasionnel de gens qui ne se connaissent pas, qui n'ont aucun intérêt général, sauf celui de s'enrichir aux dépens les uns des autres ; la patrie n'existe pas... Quelle patrie peut avoir en commun le banquier international et le chiffonnier ?

Alors seulement que telle cité, tel territoire, telle nation, ou tel groupe de nations, auront repris leur unité dans la vie sociale, l'art pourra puiser son inspiration dans l'idée commune de la cité ou de la fédération. Alors, l'architecte concevra le monument de la cité, qui ne sera plus ni un temple ni une prison, ni une forteresse ; alors le peintre, le sculpteur, le ciseleur, l'ornemaniste, etc. sauront où placer leurs toiles, leurs statues et leurs décorations, tous empruntant leur force d'exécution à la même source vitale et tous marchant ensemble glorieusement vers l'avenir.

Mais jusqu'alors, l'art ne pourra que végéter.

Les meilleures toiles des peintres modernes sont encore celles qui rendent la nature, le village, la vallée, la mer avec ses dangers, la montagne avec ses splendeurs. Mais comment le peintre pourra-t-il rendre la poésie du travail des champs, s'il ne l'a que contemplée, imaginée, s'il ne l'a jamais goûtée lui-même ? S'il ne la connaît que comme un oiseau de passage connaît les pays au-dessus desquels il plane dans ses migrations ? Si, dans toute la vigueur de sa belle jeunesse, il n'a pas dès l'aube suivi la charrue, s'il n'a pas goûté la jouissance d'abattre les herbes d'un large coup de faux à côté de robustes faneurs, rivalisant d'énergie avec de rieuses jeunes filles emplissant les airs de leurs chansons ? L'amour de la terre et de ce qui croît sur la terre ne s'acquiert pas en faisant des études au pinceau ; il ne s'acquiert qu'à son service, et sans l'aimer, comment la peindre ? Voilà pourquoi tout ce que les meilleurs peintres ont pu reproduire, en ce sens, est encore si imparfait, très souvent faux : presque toujours du sentimentalisme. La force n'y est pas.

Il faut avoir vu en rentrant du travail le coucher du soleil. Il faut avoir été paysan avec le paysan pour en garder les splendeurs dans l'œil.

Il faut avoir été en mer avec le pêcheur, à toute heure du jour et de la nuit, avoir pêché soi-même, lutté contre les flots, bravé la tempête et ressenti, après un rude labeur, la joie de soulever un pesant filet ou la déception de rentrer à vide, pour comprendre la poésie de la pêche. Il faut avoir passé par l'usine, connu les fatigues, les souffrances et aussi les joies du travail créateur, forgé le métal aux fulgurantes lueurs du haut fourneau ; il faut avoir senti vivre la machine pour savoir ce qu'est la force de l'homme et le traduire dans une œuvre d'art. Il faut enfin se plonger dans l'existence populaire pour oser la retracer.

Les œuvres de ces artistes de l'avenir qui auront vécu de la vie du peuple, comme les grands artistes du passé, ne seront pas destinées à la vente. Elles seront partie intégrante d'un tout vivant, qui sans elles ne serait pas, comme elles ne seraient pas sans lui. C'est là qu'on viendra les contempler et que leur fière et sereine beauté produira son bienfaisant effet sur les cœurs et sur les esprits.

L'art, pour se développer, doit être relié à l'industrie par mille degrés intermédiaires, en sorte qu'ils soient pour ainsi dire confondus, comme l'ont si bien et si souvent démontré Ruskin et le grand poète socialiste Morris : tout ce qui entoure l'homme, chez lui, dans la rue, à l'intérieur et à l'extérieur des monuments publics doit être d'une pure forme artistique.

Mais cela ne pourra se réaliser que dans une société où tous jouiront de l'aisance et du loisir. Alors on verra surgir des associations d'art où chacun pourra faire preuve de ses capacités ; car l'art ne saurait se passer d'une infinité de travaux supplémentaires purement manuels et techniques. Ces associations artistiques se chargeront d'embellir les foyers de leurs membres, comme ont fait ces aimables volontaires, les jeunes, peintres d'Edimbourg, en décorant les murs et les plafonds du grand hôpital des pauvres de la cité.

Tel peintre ou tel sculpteur qui aura produit une œuvre de sentiment personnel, toute d'intimité, l'offrira à la femme qu'il aime ou à un ami. Faite avec amour, son œuvre sera-t-elle inférieure à celles qui satisfont aujourd'hui la gloriole des bourgeois et des banquiers, parce qu'elles ont coûté beaucoup d'écus ?

Il en sera de même pour toutes les jouissances que l'on cherche en dehors du nécessaire. Celui qui voudra un piano à queue entrera dans l'association des fabricants d'instruments de musique. Et en lui donnant une partie de ses demi-journées de loisir, il aura bientôt le piano de ses rêves. S'il se passionne pour les études astronomiques, il rejoindra l'association des astronomes, avec ses philosophes, ses observateurs, ses calculateurs, ses artistes en instruments astronomiques, ses savants et ses amateurs, et il aura le télescope qu'il désire en fournissant une part de travail à l'œuvre commune, car c'est le gros ouvrage surtout que demande un observatoire astronomique : travaux de maçon, de menuisier, de fondeur, de mécanicien, - le dernier fini étant donné à l'instrument de précision par l'artiste.

En un mot, les cinq à sept heures par jour dont chacun disposera, après avoir consacré quelques heures à la reproduction du nécessaire, suffiraient largement pour donner satisfaction à tous les besoins de luxe, infiniment variés. Des milliers d'associations se chargeraient d'y parer. Ce qui est maintenant le privilège d'une minorité infime serait ainsi accessible à tous. Le luxe, cessant d'être l'apparat sot et criard des bourgeois, deviendrait une satisfaction artistique.

Tous n'en seraient que plus heureux. Dans le travail collectif, accompli avec gaieté de cœur pour atteindre un but désiré, - livre, œuvre d'art ou objet de luxe, - chacun trouvera le stimulant, le délassement nécessaire pour rendre la vie agréable.

En travaillant à abolir la division entre maîtres et esclaves nous travaillons au bonheur des uns et des autres, au bonheur de l'humanité.

[...] Lire la suite

Pierre Kropotkine


Ce documents est proposé au téléchargement au format word sur: Fraternité Libertaire


Accueil  |   Remonter  |   Page précédente ;


Mentions légales |  Plan du site |  Politique d'accessibilité |  Contact

Site sous licence ccc réalisé par Web Stands conforme W3C et WAI. |  Tester :  xhtml 1.0 strict |  css2 |  aaa |