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"La misère fut la cause première des richesses. Ce fut elle qui créa le premier capitaliste. Car avant d'accumuler la «plus-value», dont on aime tant à causer, encore fallait-il qu'il y ait des misérables qui consentissent à vendre leur force de travail pour ne pas mourir de faim. C'est la misère qui a fait les riches"

Pierre Kropotkine

"La loi votée par les élus du peuple sera traitée par eux de sacrée. On l'éludera, on la violera si elle gêne, mais on fera des discours enflammés sur son caractère divin"

Pierre Kropotkine

La conquête du pain

Pierre Kropotkine

(Suite...] Table des chapitres :

Le travail agréable

La libre entente

Objections

Le salariat collectiviste

Consommation et production

Division du travail

La décentralisation des industries

L'agriculture

La conquête du pain (suite)

Le travail agréable

I

Lorsque les socialistes affirment qu'une société, affranchie du Capital, saurait rendre le travail agréable et supprimerait toute corvée répugnante et malsaine, on leur rit au nez. Et cependant, aujourd'hui même on peut voir des Progrès frappants accomplis dans cette voie ; et partout où ces progrès se sont produits, les patrons n'ont qu'à se féliciter de l'économie de force obtenue de cette façon.

Il est évident que l'usine pourrait être rendue aussi saine et aussi agréable qu'un laboratoire scientifique. Et il est non moins évident qu'il y aurait tout avantage à le faire. Dans une usine spacieuse et bien aérée, le travail est meilleur ; on y applique aisément les petites améliorations dont chacune représente une économie de temps et de main-d'œuvre. Et si la plupart des usines restent les lieux infects et malsains que nous connaissons, c'est parce que le travailleur ne compte pour rien dans l'organisation des fabriques, et parce que le gaspillage le plus absurde des forces humaines en est le trait distinctif.

Cependant on trouve déjà, par-ci par-là, à l'état d'exceptions très rares, quelques usines si bien aménagées que ce serait un vrai plaisir d'y travailler, - si le labeur ne devait pas durer plus de quatre ou cinq heures par jour, bien entendu, et si chacun avait la facilité de le varier selon ses goûts.

Voici une fabrique - consacrée malheureusement aux engins de guerre - qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de l'organisation sanitaire et intelligente. Elle occupe vingt hectares de terrain, dont quinze sont couverts de vitrages. Le pavé en briques réfractaires est aussi propre que celui d'une maisonnette de mineur, et la toiture en verre est soigneusement nettoyée par une escouade d'ouvriers qui ne font pas autre chose. On y forge des lingots d'acier pesant jusqu'à vingt tonnes, et lorsqu'on se tient à trente pas d'un immense fourneau dont les flammes ont une température de plus d'un millier de degrés, on n'en devine la présence que lorsque l'immense gueule du fourneau laisse échapper un monstre d'acier. Et ce monstre est manœuvré par trois ou quatre travailleurs seulement, qui ouvrent, tantôt ici, tantôt là, un robinet faisant mouvoir d'immenses grues par la pression de l'eau dans les tubes.

On entre, préparé à entendre le bruit assourdissant des coups de pilon, et l'on découvre qu'il n'y a pas de pilons du tout : les immenses canons de cent tonnes et les axes des vapeurs transatlantiques sont forgés à la pression hydraulique, et l'ouvrier se borne à faire tourner un robinet pour comprimer l'acier qu'on presse, au lieu de le forger, ce qui donne un métal beaucoup plus homogène, sans cassures, des pièces de n'importe quelle épaisseur.

On s'attend à un grincement infernal et l'on voit des machines qui découpent des blocs d'acier de dix mètres de longueur, sans plus de bruit qu'il n'en faut pour couper un fromage. Et quand nous exprimions notre admiration à l'ingénieur qui nous accompagnait, il répondait :

"Mais c'est une simple question d'économie ! Cette machine qui rabote l'acier nous sert déjà depuis quarante-deux ans. Elle n'aurait pas servi dix ans, si ses parties, mal ajustées ou trop faibles, se heurtaient, grinçaient et criaient à chaque coup de rabot !

"Les hauts-fourneaux ? Mais ce serait une dépense inutile que de laisser fuir la chaleur, au lieu de l'utiliser : pourquoi griller les fondeurs lorsque la chaleur perdue par rayonnement représente des tonnes de charbon ?

"Les pilons qui faisaient trembler les édifices à cinq lieues à la ronde, encore un gaspillage ! On forge mieux par la pression que par le choc, et cela coûte moins ; il y a moins de perte.

"L'espace donné à chaque établi, la clarté de l'usine, sa propreté, tout cela c'est une simple question d'économie. On travaille mieux quand on y voit clair et qu'on ne se serre pas les coudes.

"Il est vrai, ajoutait-il, que nous étions fort à l'étroit avant de venir ici. C'est que le sol coûte terriblement cher aux environs des grandes villes : les propriétaires sont si rapaces !"

Il en est de même pour les mines. Ne serait-ce que par Zola ou par les journaux, on sait ce qu'est la mine d'aujourd'hui. Or la mine de l'avenir sera bien aérée, avec une température aussi parfaitement réglée que celle d'une chambre de travail, sans chevaux condamnés à mourir sous terre ; la traction souterraine se faisant par un câble automoteur mis en mouvement à la gueule du puits ; les ventilateurs seront toujours en marche, et il n'y aura jamais d'explosions. Et cette mine n'est pas un rêve ; on en voit déjà en Angleterre : nous en avons visité une. Ici encore, cet aménagement est une simple question d'économie. La mine dont nous parlons, malgré son immense profondeur de 430 mètres, fournit mille tonnes de houille par jour avec 200 travailleurs seulement, soit, cinq tonnes par jour et par travailleur, tandis que la moyenne, pour les 2.000 puits de l'Angleterre, est à peine de 300 tonnes par an et par travailleur.

S'il le fallait, nous pourrions multiplier les exemples, démontrant que, pour l'organisation matérielle, le rêve de Fourier n'était nullement une utopie.

Mais ce sujet a déjà été traité fréquemment dans les journaux socialistes et l'opinion s'est faite. La manufacture, l'usine, la mine, peuvent être aussi saines, aussi superbes que les meilleurs laboratoires des universités modernes ; et mieux elles seront organisées sous ce rapport, plus productif sera le travail humain.

Eh bien, peut-on douter que dans une société d'égaux, où les "bras" ne seront pas forcés de se vendre à n'importe quelles conditions, le travail deviendra réellement un plaisir, un délassement ? La besogne répugnante ou malsaine devra disparaître, car il est évident que dans ces conditions elle est nuisible à la société tout entière. Des esclaves pouvaient s'y livrer ; l'homme libre créera de nouvelles conditions d'un travail agréable et infiniment plus productif. Les exceptions d'aujourd'hui seront la règle de demain.

Il en sera de même pour le travail domestique, dont la société se décharge aujourd'hui sur le souffre-douleur de l'Humanité, - la femme.

II

Une société régénérée par la Révolution saura faire disparaître l'esclavage domestique, - cette dernière forme de l'esclavage, - la plus tenace peut-être, parce qu'elle est aussi la plus ancienne. Seulement, elle ne s'y prendra ni dé la façon rêvée par les phalanstériens, ni de la manière que s'imaginaient souvent les communistes autoritaires.

Le phalanstère répugne à des millions d'être humains. L'homme le moins expansif éprouve certainement le besoin de se rencontrer avec ses semblables pour un travail commun, devenu d'autant plus attrayant que l'on se sent une part de l'immense tout. Mais, il n'en est plus ainsi aux heures de loisir réservées au repos et à l'intimité. Le phalanstère, et même le familistère, n'en tiennent pas compte ; ou bien, ils cherchent à répondre à ce besoin par des groupements factices.

Le phalanstère, qui n'est en réalité qu'un immense hôtel, peut plaire aux uns, ou même à tous dans certaines périodes de leur vie, mais la grande masse préfère la vie de famille (de famille de l'avenir, bien entendu). Elle préfère l'appartement isolé, et les Normands et l'Anglo-Saxon vont même jusqu'à préférer la maisonnette de 4, 6 ou 8 chambres, dans laquelle la famille, ou l'agglomération d'amis, peuvent vivre séparément.

Le phalanstère a parfois sa raison d'être - il deviendrait haïssable s'il était la règle générale. L'isolement, alternant avec les heures passées en société, est la règle de la nature humaine. C'est pourquoi, une des plus grandes tortures de la prison est l'impossibilité de s'isoler, de même que l'isolement cellulaire devient torture à son tour, quand il n'alterne pas avec les heures de vie sociale.

Quant aux considérations d'économie que l'on fait valoir quelquefois en faveur du phalanstère, c'est de l'économie d'épicier. La grande économie, la seule raisonnable, c'est de rendre la vie agréable pour tous, parce que l'homme content de sa vie produit infiniment plus que celui qui maudit son entourage (1).

D'autres socialistes répudient le phalanstère. Mais quand on leur demande comment pourrait s'organiser le travail domestique, ils répondent : chacun fera "son propre travail". "Ma femme s'acquitte bien de celui de la maison : les bourgeoises en feront autant." Et si c'est un bourgeois socialisant qui parle, il jette à sa femme avec un sourire gracieux : "N'est-ce pas, chérie, que tu te passerais bien de servante dans une société socialiste ? Tu ferais, n'est-ce pas, comme la femme de notre vaillant ami Paul, ou celle de jean, le menuisier, que tu connais ?"

A quoi la femme répond, avec un sourire aigre-doux, par un "Mais oui, chéri" tout en se disant à part soi, que, heureusement, cela ne viendra pas de sitôt.

Servante, ou épouse, c'est encore et toujours sur la femme que l'homme compte pour se décharger des travaux du ménage.

Mais la femme aussi réclame - enfin - sa part dans l'émancipation de l'humanité. Elle ne veut plus être la bête de somme de la maison. C'est déjà assez qu'elle doive donner tant d'années de sa vie à élever ses enfants. Elle ne veut plus être la cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage ! Et les Américaines, prenant les devants dans cette œuvre de revendication, c'est une plainte générale aux Etats-Unis sur le manque de femmes se complaisant aux travaux domestiques. Madame préfère l'art, la politique, la littérature, ou le salon de jeu ; l'ouvrière en fait autant, et on ne trouve plus de servantes. Elles sont rares, aux Etats-Unis, les filles et les femmes qui consentent à accepter l'esclavage du tablier.

Et la solution vient, dictée par la vie elle-même, évidemment très simple. C'est la machine qui se charge pour les trois quarts des soins du ménage.

Vous cirez vos souliers et vous savez combien ce travail est ridicule. Frotter vingt ou trente fois un soulier avec une brosse, que peut-il y avoir de plus stupide ? Il faut qu'un dixième de la population européenne se vende, en échange d'un grabat et d'une nourriture insuffisante, pour faire ce service abrutissant ; il faut que la femme se considère elle-même, comme une esclave, pour que pareille opération continue à se faire chaque matin par des douzaines de millions de bras.

Cependant, les coiffeurs ont déjà des machines pour brosser les crânes lisses et les chevelures crépues ; n'était-il pas bien simple d'appliquer le même principe à l'autre extrémité ? - C'est ce que l'on a fait. - Aujourd'hui la machine à cirer les souliers devient d'usage général dans les grands hôtels américains et européens. Elle se répand aussi en dehors des hôtels. Dans les grandes écoles d'Angleterre, divisées en sections différentes, tenant chacune en pension de, 50 à 200 écoliers, on a trouvé plus simple d'avoir un seul établissement qui, chaque matin, brosse à la machine les mille paires de souliers ; cela dispense d'entretenir une centaine de servantes préposées spécialement à cette opération stupide. L'établissement prend le soir les souliers et les rend le matin à domicile, cirés à la machine.

Laver la vaisselle ! Où trouverait-on une ménagère qui n'ait pas ce travail en horreur ? Travail long et sale à la fois, et qui se fait encore le plus souvent à la main, uniquement parce que le travail de l'esclave domestique ne compte pas.

En Amérique, on a mieux trouvé. Il y a déjà un certain nombre de villes dans lesquelles l'eau chaude est envoyée à domicile, tout comme l'eau froide chez nous. Dans ces conditions, le problème était d'une grande simplicité, et une femme, Mme Cockrane, l'a résolu. Sa machine lave vingt douzaines d'assiettes ou de plats, les essuie et les sèche en moins de trois minutes. Une usine de l'Illinois fabrique ces machines, qui se vendent à un prix accessible aux ménages moyens. Et quant aux petits ménages, ils enverront leur vaisselle à l'établissement tout comme leurs souliers. Il est même probable que les deux fonctions, cirage et lavage, - seront faites par la même entreprise.

Nettoyer les couteaux ; s'écorcher la peau et se tordre les mains en lavant le linge pour en exprimer l'eau ; balayer les planchers ou brosser les tapis en soulevant des nuages de poussière, qu'il faut déloger ensuite à grand'peine des endroits où elle va se poser, tout cela se fait encore parce que la femme est toujours esclave ; mais cela commence à disparaître, toutes ces fonctions se faisant infiniment mieux à la machine ; et les machines de toute sorte s'introduiront dans le ménage, lorsque la distribution de la force à domicile permettra de les mettre toutes en mouvement, sans dépenser le moindre effort musculaire.

Les machines coûtent fort peu, et si nous les payons encore très cher, c'est parce qu'elles ne sont pas d'usage général, et surtout parce qu'une taxe exorbitante, de 75 %, est tout d'abord prélevée par les messieurs qui ont spéculé sur le sol, la matière première, la fabrication, la vente, la patente, l'impôt, et ainsi de suite, et qui, tous, tiennent à rouler en calèche.

Mais la petite machine à domicile n'est pas le dernier mot pour l'affranchissement du travail domestique. Le ménage sort de son isolement actuel ; il s'associe à d'autres ménages pour faire en commun ce qui se fait aujourd'hui séparément.

En effet, l'avenir n'est pas d'avoir une machine à brosser, une autre à laver les assiettes, une troisième à laver le linge, et ainsi de suite, pour chaque ménage. L'avenir est au calorifère commun qui envoie la chaleur dans chaque chambre de tout un quartier et dispense d'allumer les feux. Cela se fait déjà dans quelques villes américaines. Un grand foyer envoie de l'eau chaude dans toutes les maisons, dans toutes les chambres. L'eau circule dans des tuyaux, et, pour régler la température il n'y a qu'à tourner un robinet. Et si vous tenez à avoir en outre un feu qui flambe dans telle chambre, on peut allumer le gaz spécial de chauffage envoyé d'un réservoir central. Tout cet immense service de nettoyage des cheminées et de maintien des feux, - la femme sait ce qu'il absorbe de temps, - est en train de disparaître.

La bougie, la lampe, et même le gaz, ont fait leur temps. Il y a des cités entières où il suffit de presser un bouton pour que la lumière en jaillisse et, somme toute, c'est une simple affaire d'économie - et de savoir - que de se donner le luxe de la lampe électrique.

Enfin, il est déjà question, toujours en Amérique, de former des sociétés pour supprimer la presque totalité du travail domestique, il suffirait de créer des services de ménage pour chaque pâté de maisons. Un char viendrait prendre à domicile les paniers de souliers à cirer, de vaisselle à nettoyer, de linge à laver, de petites choses à ravauder (si cela en vaut la peine), les tapis à brosser, et le lendemain matin il rapporterait fait, et bien fait, l'ouvrage que vous lui auriez confié. - Quelques heures plus tard, votre café chaud et vos œufs cuits à point, paraîtront sur votre table.

En effet, entre midi et deux heures, il y a certainement plus de 20 millions d'Américains et autant d'Anglais qui tous mangent un rôti de bœuf ou de mouton, du porc bouilli, des pommes de terre cuites et le légume de la saison. Et c'est, au bas mot, huit millions de feux brûlant pendant deux ou trois heures pour rôtir cette viande et cuire ces légumes ; huit millions de femmes passant leur temps à préparer ce repas qui ne consiste peut-être pas en plus de dix plats différents.

"Cinquante feux", écrivait l'autre jour une Américaine, "là où un seul suffirait !" Mangez à votre table, en famille avec vos enfants, si vous voulez ; mais, de grâce, pourquoi ces cinquante femmes perdant leurs matinées à faire quelques tasses de café et à préparer ce déjeuner si simple ! Pourquoi cinquante feux lorsque deux personnes et un seul feu suffiraient à cuire tous ces morceaux de viande et tous ces légumes ? Choisissez vous-même votre rôti de bœuf ou de mouton, si vous êtes gourmet. Assaisonnez vos légumes à votre goût si vous préférez telle ou telle sauce ! Mais n'ayez qu'une cuisine aussi spacieuse et un seul fourneau aussi bien aménagé que vous l'entendrez.

Pourquoi le travail de la femme n'a-t-il jamais compté pour rien, pourquoi dans chaque famille la mère, souvent trois ou quatre servantes, sont-elles tenues de donner tout leur temps aux affaires de cuisine ? Parce que ceux-mêmes qui veulent l'affranchissement du genre humain n'ont pas compris la femme dans leur rêve d'émancipation et considèrent comme indigne de leur haute dignité masculine de penser "à ces affaires de cuisine", dont ils se sont déchargés sur les épaules du grand souffre-douleur - la femme.

Emanciper la femme, ce n'est pas lui ouvrir les portes de l'université, du barreau et du parlement. C'est toujours sur une autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. Emanciper la femme, c'est la libérer du travail abrutissant de la cuisine et du lavoir ; c'est s'organiser de manière à lui permettre de nourrir et d'élever ses enfants, si bon lui semble, tout en conservant assez de loisir pour prendre sa part de vie sociale.

Cela se fera, nous l'avons dit, cela commence déjà à se faire. Sachons qu'une révolution qui s'enivrerait des plus belles paroles de Liberté, d'Egalité et de Solidarité, tout en maintenant l'esclavage du foyer, ne serait pas la révolution. La moitié de l'humanité, subissant l'esclavage du foyer de cuisine, aurait encore à se révolter contre l'autre moitié.

(1) Il paraît que les communistes de la Jeune Icarie ont compris l'importance du libre choix dans les rapports quotidiens en dehors du travail. L'idéal des communistes religieux a toujours été le repas commun ; c'est par le repas commun que les chrétiens de la première époque manifestaient leur adhésion au christianisme. La communion en est encore le dernier vestige. Les Jeunes Icariens ont rompu avec cette tradition religieuse. Ils dînent dans un salon commun, mais à de petites tables séparées, auxquelles on se place selon les attractions du moment. Les communistes d'Anama ont chacun leur maison et mangent chez eux, tout en prenant leurs provisions à volonté dans les magasins de la Commune.

La libre entente

I

Habitués que nous sommes, par des préjugés héréditaires, une éducation et une instruction absolument fausses, à ne voir partout que gouvernement, législation et magistrature, nous en arrivons à croire que les hommes s'entre-déchireraient comme des fauves le jour où le policier ne tiendrait pas l'œil ouvert sur nous, que ce serait le chaos si l'autorité sombrait dans quelque cataclysme. Et nous passons, sans nous en apercevoir, à côté de mille et mille groupements humains qui se font librement, sans aucune intervention de la loi, et qui parviennent à réaliser des choses infiniment supérieures à celles qui s'accomplissent sous la tutelle gouvernementale.

Ouvrez un journal quotidien. Ses pages sont entièrement consacrées aux actes des gouvernements, aux tripotages politiques. A le lire, un Chinois croirait qu'en Europe rien ne se fait sans l'ordre de quelque maître. Trouvez-y quoi que ce soit sur les institutions qui naissent, croissent, et se développent sans prescriptions ministérielles ! Rien ou presque rien ! S'il y a même une rubrique de "Faits divers", c'est parce qu'ils se rattachent à la police. Un drame de famille, un acte de révolte ne seront mentionnés que si les sergents de ville se sont montrés.

Trois cent cinquante millions d'Européens s'aiment ou se haïssent, travaillent, ou vivent de leurs rentes, souffrent ou jouissent. Mais, leur vie, leurs actes (à part la littérature, le théâtre et le sport), tout reste ignoré des journaux si les gouvernements ne sont intervenus d'une manière ou d'une autre.

Il en est de même pour l'histoire. Nous connaissons les moindres détails de la vie d'un roi ou d'un parlement ; on nous a conservé tous les discours, bons et mauvais, prononcés dans les parlottes, "qui jamais n'ont influé sur le vote d'un seul membre", comme le disait un vieux parlementaire. Les visites des rois, la bonne ou mauvaise humeur du politicien, ses calembours et ses intrigues, tout cela est soigneusement mis en réserve pour la postérité. Mais nous avons toutes les peines du monde à reconstituer la vie d'une cité du Moyen Age, à connaître le mécanisme de cet immense commerce d'échange qui se faisait entre les villes hanséatiques, ou bien à savoir comment la cité de Rouen a bâti sa cathédrale. Si quelque savant a passé sa vie à l'étudier, ses ouvrages restent inconnus et les "histoires parlementaires" c'est-à-dire fausses, puisqu'elles ne parlent que d'un seul côté de la vie des sociétés, se multiplient, se colportent, s'enseignent dans les écoles.

Et nous ne nous apercevons même pas de la besogne prodigieuse qu'accomplit chaque jour le groupement spontané des hommes, et qui constitue l'œuvre capitale de notre siècle.

C'est pourquoi nous nous proposons de relever quelques-unes de ces manifestations les plus frappantes, et de montrer que les hommes, - dès que leurs intérêts ne sont pas absolument contradictoires, - s'entendent à merveille pour l'action en commun sur des questions très complexes.

Il est de toute évidence que dans la société actuelle, basée sur la propriété individuelle, c'est-à-dire sur la spoliation et sur l'individualisme borné, partant stupide, les faits de ce genre sont nécessairement limités ; l'entente n'y est pas toujours parfaitement libre, et fonctionne souvent pour un but mesquin, sinon exécrable.

Mais, ce qui nous importe, ce n'est pas de trouver des exemples à imiter en aveugles, et que du reste la société actuelle ne saurait nous fournir. Ce qu'il nous faut, c'est montrer que, malgré l'individualisme autoritaire qui nous étouffe, il y a toujours dans l'ensemble de notre vie une part très vaste où l'on n'agit que par la libre entente ; et qu'il est beaucoup plus facile qu'on ne pense de se passer de gouvernement.

A l'appui de notre thèse, nous avons déjà cité les chemins de fer et nous allons y revenir encore.

On sait que l'Europe possède un réseau de voies ferrées de 280.000 kilomètres, et que sur ce réseau on peut circuler aujourd'hui, - du nord au sud, du couchant au levant, de Madrid à Pétersbourg et de Calais à Constantinople, - sans subir d'arrêts, sans même changer de wagon (quand on voyage en train express). Mieux que cela : un colis jeté dans une gare ira trouver le destinataire n'importe où, en Turquie ou dans l'Asie Centrale, sans autre formalité pour l'envoyeur que celle d'écrire le lieu de destination sur un chiffon de papier.

Ce résultat pouvait être obtenu de deux façons. Ou bien, un Napoléon, un Bismarck, un potentat quelconque aurait conquis l'Europe, et de Paris, de Berlin, ou de Rome, il aurait tracé sur une carte les directions des voies ferrées et réglé la marche des trains. L'idiot couronné, Nicolas Ier a rêvé d'en agir ainsi. Quand on lui présenta des projets de chemins de fer entre Moscou et Pétersbourg, il saisit une règle et traça sur la carte de la Russie une ligne droite entre ses deux capitales en disant : "Voilà le tracé." Et le chemin se fit en ligne droite, comblant des ravins profonds, élevant des ponts vertigineux qu'il fallut abandonner au bout de quelques années, coûtant deux à trois millions en moyenne par kilomètre.

Voilà l'un des moyens, mais ailleurs on s'y prit autrement. Les chemins de fer ont été construits par tronçons ; les tronçons ont été rattachés entre eux ; et puis, les cent compagnies diverses auxquelles ces tronçons appartenaient ont cherché à s'entendre pour faire concorder leurs trains à l'arrivée et au départ, pour faire rouler sur leurs rails des wagons de toute provenance sans décharger les marchandises passant d'un réseau à un autre.

Tout cela s'est fait par la libre entente, par l'échange de lettres et de propositions, par des congrès où les délégués venaient discuter telle question spéciale, - non pour légiférer ; - et après les congrès, les délégués revenaient vers leurs compagnies, non pas avec une loi, mais avec un projet de contrat à ratifier ou à rejeter.

Certes, il y a eu des tiraillements. Certes, il y a eu des obstinés qui ne voulaient pas se laisser convaincre. Mais, l'intérêt commun a fini par accorder tout le monde sans qu'on ait eu besoin d'invoquer des armées contre les récalcitrants.

Cet immense réseau de chemins de fer reliés entre eux, et ce prodigieux trafic auquel ils donnent lieu, constituent certainement le trait le plus frappant de notre siècle ; - et sont dus à la libre entente. - Si quelqu'un l'avait prévu et prédit, il y a cinquante ans, nos grands-pères l'auraient cru fou ou imbécile. Ils se seraient écriés : "jamais vous ne parviendrez à faire entendre raison à cent compagnies d'actionnaires ! C'est une utopie, un conte de fée que vous nous racontez là. Un gouvernement central, avec un directeur à poigne, pourrait seul l'imposer."

Eh bien, ce qu'il y a de plus intéressant dans cette organisation est qu'il n'y a aucun gouvernement central européen des chemins de fer ! Rien ! Point de ministre des chemins de fer, point de dictateur, pas même un parlement continental, pas même un comité dirigeant ! Tout se fait par contrat.

Et nous demandons à l'étatiste qui prétend que "jamais on ne pourra se passer de gouvernement central, ne fût-ce que pour régler le trafic", nous lui demandons :

"Mais comment les chemins de l'Europe peuvent-ils s'en passer ? Comment parviennent-ils à faire voyager des millions de voyageurs et des montagnes de marchandises à travers tout un continent ? Si les compagnies propriétaires des chemins de fer ont pu s'entendre, pourquoi les travailleurs qui prendraient possession des lignes ferrées ne s'accorderaient-ils pas de la même manière ? Et si la compagnie de Pétersbourg-Varsovie et celle de Paris-Belfort peuvent agir avec ensemble sans se donner le luxe d'un commandeur pour l'une et pour l'autre, pourquoi dans le sein de nos sociétés, chacune d'elles constituée par un groupe de travailleurs libres, aurait-on besoin d'un gouvernement ?"

II

Lorsque nous essayons de démontrer par des exemples qu'aujourd'hui même, malgré l'iniquité qui préside à l'organisation de la société actuelle, les hommes, pourvu que leurs intérêts ne soient pas diamétralement opposés, savent très bien se mettre d'accord sans intervention de l'autorité, nous n'ignorons pas les objections qui nous seront adressées.

Ces exemples ont leur côté défectueux, car il est impossible de citer une seule organisation exempte de l'exploitation du faible par le fort, du pauvre par le riche. C'est pourquoi les étatistes ne manqueront certainement pas de nous dire avec la logique qu'on leur connaît : "Vous voyez bien que l'intervention de l'Etat est nécessaire pour mettre fin à cette exploitation !"

Seulement, oubliant les leçons de l'histoire, ils ne nous diront pas jusqu'à quel point l'Etat lui-même a contribué à aggraver cet état de choses, en créant le prolétariat et en le livrant aux exploiteurs. Et ils oublieront aussi de nous dire s'il est possible de faire cesser l'exploitation tant que ses causes premières - le Capital individuel et la misère, créée artificiellement pour les deux tiers par l'Etat, - continueront d'exister.

A propos du complet accord entre les compagnies de chemins de fer, il est à prévoir que l'on nous dira : "Ne voyez-vous donc pas comment les compagnies de chemins de fer pressurent et malmènent leurs employés et les voyageurs ! Il faut bien que l'Etat intervienne pour protéger le public !"

Mais, n'avons-nous pas dit et répété tant de fois qu'aussi longtemps qu'il y aura des capitalistes ces abus de pouvoir se perpétueront. C'est précisément l'Etat, - le bienfaiteur prétendu, - qui a donné aux compagnies cette puissance terrible qu'elles possèdent aujourd'hui. N'a-t-il pas créé les concessions, les garanties ? N'a-t-il pas envoyé ses troupes contre les employés des chemins de fer en grève ? Et, au début, (cela se voit encore en Russie), n'a-t-il pas étendu le privilège jusqu'à défendre à la presse de mentionner les accidents de chemin de fer pour ne pas déprécier les actions dont il se portait garant ? N'a-t-il pas, en effet, favorisé le monopole qui a sacré les Vanderbilt comme les Polyakoff, les directeurs du P.L.M. et ceux du Gothard, "les Rois de l'époque" ?

Donc, si nous donnons en exemple l'entente tacitement établie entre les compagnies de chemins de fer, ce n'est pas comme un idéal de ménage économique, ni même comme un idéal d'organisation technique. C'est pour montrer que si des capitalistes, sans autre objectif que celui d'augmenter leurs revenus aux dépens de tout le monde, peuvent arriver à exploiter les voies ferrées sans fonder pour cela un bureau international, des sociétés de travailleurs le pourront tout aussi bien, et même mieux, sans nommer un ministère des chemins de fer européens.

Une autre objection se présente, plus sérieuse en apparence. On pourrait nous dire que l'entente dont nous parlons n'est pas tout à fait libre : que les grandes compagnies font la loi aux petites. On pourrait citer, par exemple, telle riche compagnie obligeant les voyageurs qui vont de Berlin à Bâle, à passer par Cologne et Francfort, au lieu de suivre la route de Leipzig ; telle autre faisant faire aux marchandises des circuits de cent et deux cents kilomètres (sur de longs parcours) pour favoriser de puissants actionnaires ; telle autre enfin ruinant des lignes secondaires. Aux Etats-Unis, voyageurs et marchandises sont quelquefois forcés de suivre des tracés invraisemblables pour que les dollars affluent dans la poche d'un Vanderbilt.

Notre réponse sera la même. Tant que le Capital existera, le gros Capital pourra toujours opprimer le petit. Mais, l'oppression ne résulte pas seulement du capital. C'est surtout grâce au soutien de l'Etat, au monopole créé par l'Etat en leur faveur, que certaines grandes compagnies oppriment les petites.

Marx a très bien montré comment la législation anglaise a tout fait pour ruiner la petite industrie, réduire le paysan à la misère et livrer aux gros industriels des bataillons de va-nu-pieds, forcés de travailler pour n'importe quel salaire. Il en est exactement de même pour la législation concernant les chemins de fer. Lignes stratégiques, lignes subventionnées, lignes recevant le monopole du courrier international, tout a été mis en jeu dans l'intérêt des gros bonnets de la finance. Lorsque Rothschild, - créancier de tous les Etats européens, - engage son capital dans tel chemin de fer, ses fidèles sujets, les ministres, s'arrangeront pour lui faire gagner davantage.

Aux Etats-Unis, - cette démocratie que les autoritaires nous donnent quelquefois pour idéal, - la fraude la plus scandaleuse s'est mêlée à tout ce qui concerne les chemins de fer. Si telle compagnie tue ses concurrents par un tarif très bas, c'est qu'elle se rembourse d'un autre côté sur les terres que l'Etat, moyennant des pots de vin, lui a concédées. Les documents publiés récemment sur le blé américain nous ont montré la part de l'Etat dans cette exploitation du faible par le fort.

Ici encore, l'Etat a décuplé, centuplé la force du gros capital. Et lorsque nous voyons les syndicats des compagnies de chemins de fer (encore un produit de la libre entente) réussir quelquefois à protéger les petites compagnies contre les grandes, nous n'avons qu'à nous étonner de la force intrinsèque du libre accord, malgré la toute-puissance du grand capital secondé par l'Etat.

En effet, les petites compagnies vivent, malgré la partialité de l'Etat, et si en France - pays de centralisation - nous ne voyons que cinq ou six grandes compagnies, on en compte plus de 110 dans la Grande-Bretagne, qui s'entendent à merveille et qui certes sont mieux organisées pour le transport rapide des marchandises et des voyageurs que les chemins français et allemands.

D'ailleurs, la question n'est pas là. Le gros capital, favorisé par l'Etat, peut toujours, s'il y trouve avantage, écraser le petit. Ce qui nous occupe, c'est ceci : l'entente entre les centaines de compagnies auxquelles appartiennent les chemins de fer de l'Europe s'est établie directement, sans intervention d'un gouvernement central faisant la loi aux diverses sociétés ; elle s'est maintenue au moyen des congrès, composés de délégués discutant entre eux et soumettant à leurs commettants des projets, non des lois. C'est un principe nouveau, qui diffère du tout au tout du principe gouvernemental, monarchiste ou républicain, absolu ou parlementaire. C'est une innovation qui s'introduit, timidement encore, dans les mœurs de l'Europe, mais qui a l'avenir pour elle.

III

Que de fois n'avons-nous pas lu dans les écrits des socialistes-étatistes des exclamations de ce genre :

Et qui donc se chargera dans la société future de régulariser le trafic sur les canaux ? S'il passait par la tête d'un de vos"compagnons" anarchistes de mettre sa barque en travers d'un canal et de barrer la voie aux milliers de bateaux, - qui donc le mettrait à la raison ?

Avouons que la supposition est un peu fantaisiste. Mais on pourrait ajouter :

Et si, par exemple, telle commune ou tel groupe voulaient faire passer leurs barques avant les autres, ils encombreraient le canal pour charrier, peut-être, des pierres, tandis que le blé destiné à telle autre commune resterait en souffrance. - Qui donc régulariserait la marche des bateaux, si ce n'est le gouvernement ?

Eh bien, la vie réelle a encore montré que l'on peut très bien se passer de gouvernement, ici comme ailleurs. La libre entente, la libre organisation, remplacent cette machine coûteuse et nuisible, et font mieux.

On sait ce que sont les canaux pour la Hollande, ce sont ses routes. On sait aussi quel trafic se fait sur ces canaux. Ce que l'on transporte chez nous sur une route pierrée ou ferrée se transporte en Hollande par la voie des canaux. C'est là qu'on pourrait se battre pour faire passer ses bateaux avant les autres. C'est là que le gouvernement devrait intervenir pour mettre de l'ordre dans le trafic !

Eh bien, non. Plus pratiques, les Hollandais, depuis bien longtemps, ont su s'arranger autrement, en créant des espèces de ghildes, de syndicats de bateliers. C'étaient des associations libres, surgies des besoins mêmes de la navigation. Le passage des bateaux se faisait suivant un certain ordre d'inscription ; tous se suivaient à tour de rôle. Aucun ne devait devancer les autres, sous peine d'être exclu du syndicat. Aucun ne stationnait plus d'un certain nombre de jours dans les ports d'embarquement, et s'il ne trouvait pas de marchandises à prendre pendant ce temps-là, tant pis pour lui, il partait vide, mais laissait la place aux nouveaux arrivants. L'encombrement était ainsi évité, lors même que la concurrence des entrepreneurs, - conséquence de la propriété individuelle, - était intacte. Supprimez celle-ci, et l'entente serait encore plus cordiale, plus équitable pour tous.

Il va sans dire que le propriétaire de chaque bateau pouvait adhérer, ou non, au syndicat. C'était son affaire, mais la plupart préféraient s'y joindre. Les syndicats offrent d'ailleurs de si grands avantages qu'ils se sont répandus sur le Rhin, le Weser, l'Oder, jusqu'à Berlin. Les bateliers n'ont pas attendu que le grand Bismarck fasse l'annexion de la Hollande a l'Allemagne et qu'il nomme un "Ober - Haupt - General - Staats - Canal - Navigations - Rath" avec un nombre de galons correspondant à la longueur de son titre. Ils ont préféré s'entendre internationalement. Plus que cela : nombre de voiliers qui font le service entre les ports allemands et ceux de la Scandinavie, ainsi que de la Russie, ont aussi adhéré à ces syndicats, afin de régulariser le trafic dans la Baltique et de mettre une certaine harmonie dans le chassé-croisé des navires. Surgies librement, recrutant leurs adhérents volontaires, ces associations n'ont rien à faire avec les gouvernements.

Il se peut, il est fort probable en tous cas, qu'ici encore le grand capital opprime le petit. Il se peut aussi que le syndicat ait une tendance à s'ériger en monopole, - surtout avec le patronage précieux de l'Etat, qui ne manquera pas de s'en mêler. - Seulement, n'oublions pas que ces syndicats représentent une association dont les membres n'ont que des intérêts personnels ; mais que si chaque armateur était forcé, par la socialisation de la production, de la consommation et de l'échange, de faire partie en même temps de cent autres associations nécessaires à la satisfaction de ses besoins, les choses changeraient d'aspect. Puissant sur l'eau, le groupe des bateliers se sentirait faible sur la terre ferme et rabattrait de ses prétentions, pour s'entendre avec les chemins de fer, les manufactures et tous les autres groupements.

En tous cas, sans parler de l'avenir, voilà encore une association spontanée qui a pu se passer de gouvernement. Passons à d'autres exemples.

Puisque nous sommes en train de parler navire et bateaux, mentionnons l'une des plus belles organisations qui aient surgi dans notre siècle, - une de celles dont nous pouvons nous vanter à juste titre. C'est l'Association anglaise de sauvetage (Lifeboat Association).

On sait que chaque année plus de mille vaisseaux viennent échouer sur les côtes de l'Angleterre. En mer, un bon navire craint rarement la tempête. C'est près des côtes que l'attendent les dangers. Mer houleuse qui lui brise son étambot, coups de vent qui enlèvent ses mâts et ses voiles, courants qui le rendent ingouvernable, récifs et bas-fonds sur lesquels il vient échouer.

Alors même qu'autrefois les habitants des côtes allumaient des feux pour attirer les navires sur les récifs et s'emparer, selon la coutume, de leurs cargaisons, ils ont toujours fait le possible pour sauver l'équipage. Apercevant un navire en détresse, ils lançaient leurs coquilles de noix et se portaient au secours des naufragés trop souvent pour trouver eux-mêmes la mort dans les vagues. Chaque hameau au bord de la mer a ses légendes d'héroïsme, déployé par la femme aussi bien que par l'homme, pour sauver les équipages en perdition.

L'Etat, les savants ont bien fait quelque chose pour diminuer le nombre des sinistres. Les phares, les signaux, les cartes, les avertissements météorologiques 1'ont certainement réduit de beaucoup. Mais, il reste toujours chaque année un millier de vaisseaux et plusieurs milliers de vies humaines à sauver.

Aussi quelques hommes de bonne volonté se mirent-ils à la besogne. Bons marins eux-mêmes, ils imaginèrent un bateau de sauvetage qui pût braver la tempête sans chavirer ni couler à fond, et firent campagne pour intéresser le public à l'entreprise, trouver l'argent nécessaire, construire des bateaux, et les placer sur les côtes partout où ils pouvaient rendre des services.

Ces gens-là, n'étant pas des jacobins, ne s'adressèrent pas au gouvernement. Ils avaient compris que pour mener à bien leur entreprise, il leur fallait le concours, l'entraînement des marins, leur connaissance des lieux - surtout leur dévouement. - Et pour trouver des hommes qui, au premier signal, se lancent, la nuit, dans le chaos des vagues, ne se laissant arrêter ni par les ténèbres, ni par les brisants, et luttant cinq, six, dix heures contre les flots avant d'aborder le navire en détresse, - des hommes prêts à jouer leur vie pour sauver celles des autres, - il faut le sentiment de solidarité, l'esprit de sacrifice qui ne s'achètent pas avec du galon.

Ce fut donc un mouvement tout spontané, issu de la libre entente et de l'initiative individuelle. Des centaines de groupes locaux surgirent le long des côtes. Les initiateurs eurent le bon sens de ne pas se poser en maîtres : ils cherchèrent leurs lumières dans les hameaux des pêcheurs. Un lord envoyait-il 25.000 francs pour construire un bateau de sauvetage à un village de la côte, l'offre était acceptée, mais on laissait l'emplacement au choix des pêcheurs et marins de l'endroit.

Ce n'est pas à l'Amirauté qu'on fit les plans des nouveaux bateaux. - "Puisqu'il importe - lisons-nous dans le rapport de l'Association - que les sauveteurs aient pleine confiance dans l'embarcation qu'ils montent, le Comité s'impose surtout la tâche de donner aux bateaux la forme et l'équipement que peuvent désirer les sauveteurs eux-mêmes." Aussi chaque année apporte-t-elle un nouveau perfectionnement.

Tout par les volontaires, s'organisant en comités ou groupes locaux ! Tout par l'aide mutuelle et par l'entente ! - Ô les anarchistes ! - Aussi ne demandent-ils rien aux contribuables, et l'année passée leur apportait un million 76 mille francs de cotisations spontanées.

Quant aux résultats, les voici :

L'Association possédait en 1891, 293 bateaux de sauvetage. Cette même année, elle sauvait 601 naufragés et 33 navires ; depuis sa fondation elle a sauvé 32 671 êtres humains.

En 1886, trois bateaux de sauvetage avec tous leurs hommes ayant péri dans les flots, des centaines de nouveaux volontaires vinrent s'inscrire, se constituer en groupes locaux, et cette agitation eut pour résultat la construction d'une vingtaine de bateaux supplémentaires.

Notons en passant que l'Association envoie, chaque année, aux pêcheurs et aux marins d'excellents baromètres à un prix trois fois moindre que leur valeur réelle. Elle propage les connaissances météorologiques et tient les intéressés au courant des variations soudaines prévues par les savants.

Répétons que les centaines de petits comités ou groupes locaux, ne sont pas organisées hiérarchiquement et se composent uniquement des volontaires sauveteurs et des gens qui s'intéressent à cette œuvre. Le Comité central, qui est plutôt un centre de correspondances, n'intervient en aucune façon.

Il est vrai que lorsqu'il s'agit, dans le canton, de voter sur une question d'éducation ou d'impôt local, ces comités ne prennent pas, comme tels, part aux délibérations, - modestie que les élus d'un conseil municipal n'imitent malheureusement pas. - Mais d'autre part, ces braves gens n'admettent pas que ceux qui n'ont jamais bravé la tempête leur fassent des lois sur le sauvetage. Au premier signal de détresse, ils accourent, se concertent, et marchent de l'avant. Point de galons, beaucoup de bonne volonté.

Prenons une autre société du même genre, celle de la Croix-Rouge. Peu importe son nom : voyons ce qu'elle est.

Imaginez-vous quelqu'un venant dire il y a vingt-cinq ans : "L'Etat, si capable qu'il soit de faire massacrer vingt mille hommes en un jour et d'en faire blesser cinquante mille, est incapable de porter secours à ses propres victimes. Il faut donc, - tant que guerre existe, - que l'initiative privée intervienne et que les hommes de bonne volonté s'organisent internationalement pour cette œuvre d'humanité !"

Quel déluge de moqueries n'aurait-on pas déversé sur celui qui aurait osé tenir ce langage ! On l'aurait d'abord traité d'utopiste, et si l'on avait ensuite daigné ouvrir la bouche, on lui aurait répondu  : "Les volontaires manqueront précisément là où le besoin s'en fera le plus sentir. Vos hôpitaux libres seront tous centralisés en lieu sûr, tandis qu'on manquera de l'indispensable aux ambulances. Les rivalités nationales feront si bien que les pauvres soldats mourront sans secours." Autant de discoureurs, autant de réflexions décourageantes. Qui de nous n'a entendu pérorer sur ce ton !

Eh bien, nous savons ce qu'il en est. Des sociétés de la Croix-Rouge se sont organisées librement, partout, dans chaque pays, en des milliers de localités, et lorsque la guerre de 1870-71 éclata, les volontaires se. mirent à l'œuvre. Des hommes et des femmes vinrent offrir leurs services. Des hôpitaux, des ambulances furent organisés par milliers ; des trains furent lancés portant ambulances, vivres, linge, médicaments pour les blessés. Les comités anglais envoyèrent des convois entiers d'aliments, de vêtements, d'outils, des graines pour la semence, des animaux de trait, jusqu'à des charrues à vapeur avec leurs guides pour aider au labourage des départements dévastés par la guerre ! Consultez seulement la Croix-Rouge par Gustave Moynier, et vous serez réellement frappés de l'immensité de la besogne accomplie.

Quant aux prophètes toujours prêts à refuser aux autres hommes le courage, le bon sens, l'intelligence, et se croyant seuls capables de mener le monde à la baguette, aucune de leurs prévisions ne s'est réalisée.

Le dévouement des volontaires de la Croix-Rouge a été au-dessus de tout éloge. Ils ne demandaient qu'à occuper les postes les plus dangereux ; et tandis que des médecins salariés de l'Etat fuyaient avec leur état-major à l'approche des Prussiens, les volontaires de la Croix-Rouge continuaient leur besogne sous les balles, supportant les brutalités des officiers bismarckiens et napoléoniens, prodiguant les mêmes soins aux blessés de toute nationalité. Hollandais et Italiens, Suédois et Belges, - jusqu'aux japonais et aux Chinois - s'entendaient à merveille. Ils répartissaient leurs hôpitaux et leurs ambulances selon les besoins du moment ; ils rivalisaient surtout par l'hygiène de leurs hôpitaux. Et combien de Français ne parlent-ils pas encore avec une gratitude profonde, des tendres soins qu'ils ont reçus de la part de telle volontaire hollandaise ou allemande, dans les ambulances de la Croix-Rouge !

Qu'importe à l'autoritaire ! Son idéal, c'est le major du régiment, le salarié de l'Etat. Au diable donc la Croix-Rouge avec ses hôpitaux hygiéniques, si les gardes-malades ne sont pas des fonctionnaires !

Voilà donc une organisation, née d'hier et qui compte en ce moment ses membres par centaines de mille ; qui possède ambulances, hôpitaux, trains, qui élabore des procédés nouveaux dans le traitement des blessures, et qui est due à l'initiative spontanée de quelques hommes de cœur.

On nous dira peut-être que les Etats sont bien pour quelque chose dans cette organisation ? - Oui, les Etats y ont mis la main pour s'en emparer. Les comités dirigeants sont présidés par ceux que des laquais nomment princes du sang. Empereurs et reines prodiguent leur patronage aux comités nationaux. Mais ce n'est pas à ce patronage qu'est dû le succès de l'organisation. C'est aux mille comités locaux de chaque nation, à l'activité des individus, au dévouement de tous ceux qui cherchent à soulager les victimes de la guerre. Et ce dévouement serait encore bien plus grand si les Etats ne s'en mêlaient point du tout !

En tout cas, ce n'est pas sur les ordres d'un comité directeur international qu'Anglais et Japonais, Suédois et Chinois se sont empressés d'envoyer leurs secours aux blessés de 1871. Ce n'était pas sur les ordres d'un ministère international que les hôpitaux se dressaient sur le territoire envahi, et que les ambulances se portaient sur les champs de bataille. C'était par l'initiative des volontaires de chaque pays. Une fois sur les lieux, ils ne se sont pas pris aux cheveux, comme le prévoyaient les jacobins : ils se sont tous mis à l'œuvre sans distinction de nationalités.

Nous pouvons regretter que de si grands efforts soient mis au service d'une si mauvaise cause et nous demander comme l'enfant du poète : "Pourquoi les blesse-t-on, si on les soigne après ?" En cherchant à démolir la force du Capital et le pouvoir des bourgeois, nous travaillons à mettre fin aux tueries, et nous aimerions bien mieux voir les volontaires de la Croix-Rouge déployer leur activité pour en arriver avec nous à supprimer la guerre.

Mais nous devions mentionner cette immense organisation comme une preuve de plus des résultats féconds produits par la libre entente et la libre assistance.

Si nous voulions multiplier les exemples pris dans l'art d'exterminer les hommes, nous n'en finirions pas.

Qu'il nous suffise de citer seulement les sociétés innombrables auxquelles l'armée allemande doit surtout sa force, qui ne dépend pas seulement de sa discipline, comme on le croit généralement. Ces sociétés pullulent en Allemagne et ont pour objectif de propager les connaissances militaires. A l'un des derniers congrès de l'Alliance militaire allemande (Kriegerbund), on a vu les délégués de 2 452 sociétés, comprenant 151 712 membres, et toutes fédérées entre elles.

Sociétés de tir, sociétés de jeux militaires, de jeux stratégiques, d'études topographiques, voilà les usines où s'élaborent les connaissances techniques de l'armée allemande, non dans les écoles de régiment. C'est un formidable réseau de sociétés de toute sorte, englobant militaires et civils, géographes et gymnastes, chasseurs et techniciens, qui surgissent spontanément, s'organisent, se fédèrent, discutent et vont faire des explorations dans la campagne. Ce sont ces associations volontaires et libres qui font la vraie force de l'armée allemande.

Leur but est exécrable. C'est le maintien de l'empire. Mais, ce qu'il nous importe de relever, c'est que l'Etat, - malgré sa "grandissime" mission, l'organisation militaire - a compris que le développement en serait d'autant plus certain qu'il serait abandonné à la libre entente des groupes et à la libre initiative des individus.

Même en matière de guerre, c'est à la libre entente qu'on s'adresse aujourd'hui, et pour confirmer notre assertion, qu'il nous suffise de mentionner les trois cent mille volontaires anglais, l'Association nationale anglaise d'artillerie et la Société en voie d'organisation pour la défense des côtes de l'Angleterre, qui, certes, si elle se constitue, sera autrement active que le ministère de la marine avec ses cuirassés qui sautent, et ses baïonnettes qui ploient comme du plomb.

Partout l'Etat abdique, abandonne ses fonctions sacro-saintes à des particuliers. Partout, la libre organisation empiète sur son domaine. Mais tous les faits que nous venons de citer permettent à peine d'entrevoir ce que la libre entente nous réserve dans l'avenir, quand il n'y aura plus d'Etat.

Objections

I

Examinons maintenant les principales objections qu'on oppose au communisme. La plupart proviennent évidemment d'un simple malentendu ; mais quelques-unes soulèvent des questions importantes et méritent toute notre attention.

Nous n'avons point à nous occuper de repousser les objections que l'on fait au communisme autoritaire : nous-mêmes les constatons. Les nations civilisées ont trop souffert dans la lutte qui devait aboutir à l'affranchissement de l'individu pour pouvoir renier leur passé et tolérer un gouvernement qui viendrait s'imposer jusque dans les moindres détails de la vie du citoyen, alors même que ce gouvernement n'aurait d'autre but que le bien de la communauté. Si jamais une société communiste-autoritaire parvenait à se constituer, elle ne durerait pas, et serait bientôt forcée par le mécontentement général, ou de se dissoudre, ou de se réorganiser sur des principes de liberté.

C'est d'une société communiste anarchiste que nous allons nous occuper, d'une société qui reconnaisse la liberté pleine et entière de l'individu, n'admette aucune autorité, n'use d'aucune contrainte pour forcer l'homme au travail. Nous bornant dans ces études au côté économique de la question, voyons si, composée d'hommes tels qu'ils sont aujourd'hui, - ni meilleurs ni plus méchants, ni plus ni moins laborieux, - cette société aurait des chances de se développer heureusement ?

L'objection est connue. "Si l'existence de chacun est assurée, et si la nécessité de gagner un salaire n'oblige pas l'homme à travailler, personne ne travaillera. Chacun se déchargera sur les autres des travaux qu'il ne sera pas forcé de faire." Relevons d'abord la légèreté incroyable avec laquelle on met cette objection en avant sans se douter que la question se réduit, en réalité, à savoir si, d'une part, on obtient effectivement par le travail salarié les résultats que l'on prétend en obtenir ? Et si, d'autre part, le travail volontaire n'est déjà pas aujourd'hui plus productif que le travail stimulé par le salaire ? Question qui exigerait une étude approfondie. Mais, tandis que, dans les sciences exactes, on ne se prononce sur des sujets infiniment moins importants et moins compliqués, qu'après de sérieuses recherches, on recueille soigneusement des faits et on en analyse les rapports, - ici on se contente d'un fait quelconque, - par exemple, l'insuccès d'une association de communistes en Amérique - pour décider sans appel. On fait comme l'avocat qui ne voit pas dans l'avocat de la partie adverse le représentant d'une cause ou d'une opinion contraire à la sienne, mais un simple contradicteur dans une joute oratoire ; et qui, s'il est assez heureux de trouver la riposte, ne se soucie pas autrement d'avoir raison. C'est pourquoi l'étude de cette base fondamentale de toute l'économie politique, - l'étude des conditions les plus favorables pour donner à la société la plus grande somme de produits utiles avec la moindre perte de forces humaines, -n'avance, pas. On se borne à répéter des lieux communs, ou bien on fait silence.

Ce qui rend cette légèreté d'autant plus frappante, c'est que même dans l'économie politique capitaliste, on trouve déjà quelques écrivains, amenés par la force des choses à mettre en doute cet axiome des fondateurs de leur science, axiome d'après lequel la menace de la faim serait le meilleur stimulant de l'homme pour le travail productif. Ils commencent à s'apercevoir qu'il entre dans la production un certain élément collectif, trop négligé jusqu'à nos jours, et qui pourrait bien être plus important que la perspective du gain personnel. La qualité inférieure du labeur salarié, la perte effrayante de force humaine dans les travaux de l'agriculture et de l'industrie modernes, la quantité toujours croissante des jouisseurs qui, aujourd'hui, cherchent à se décharger sur les épaules des autres, l'absence d'un certain entrain dans la production qui devient de plus en plus manifeste, - tout cela commence à préoccuper jusqu'aux économistes de l'école "classique". Quelques-uns d'entre eux se demandent s'ils n'ont pas fait fausse route en raisonnant sur un être imaginaire, idéalisé en laid, que l'on supposait guidé exclusivement par l'appât du gain ou du salaire ? Cette hérésie pénètre jusque dans les universités : on la hasarde dans les livres d'orthodoxie économiste. Ce qui n'empêche pas un très grand nombre de réformateurs socialistes de rester partisans de la rémunération individuelle et de défendre la vieille citadelle du salariat, alors même que ses défenseurs d'autrefois la livrent déjà pierre par pierre à l'assaillant.

Ainsi on redoute que, sans contrainte, la masse ne veuille pas travailler.

Mais, n'avons-nous pas déjà entendu, de notre vivant, exprimer ces mêmes appréhensions à deux reprises, par les esclavagistes des Etats-Unis avant la libération des nègres, et par les seigneurs russes avant la libération des serfs ? "Sans le fouet, le nègre ne travaillera pas", - disaient les esclavagistes. - "Loin de la surveillance du maître, le serf laissera les champs incultes", disaient les boyards russes. -Refrain des seigneurs français de 1789, refrain du Moyen Age, refrain vieux comme le monde, nous l'entendons chaque fois qu'il s'agit de réparer une injustice dans l'humanité.

Et chaque fois, la réalité vient lui donner un démenti formel. Le paysan affranchi de 1792 labourait avec une énergie farouche inconnue à ses ancêtres ; le nègre libéré travaille plus que ses pères; et le paysan russe, après avoir honoré la lune de miel de son affranchissement en fêtant la Saint-Vendredi à l'égal du dimanche, a repris le travail avec d'autant plus d'âpreté que sa libération a été plus complète. Là où la terre ne lui manque pas, il laboure avec acharnement, - c'est le mot.

Le refrain esclavagiste peut avoir sa valeur pour des propriétaires d'esclaves. Quant aux esclaves eux-mêmes, ils savent ce qu'il vaut : ils en connaissent les motifs.

D'ailleurs, qui donc, sinon les économistes, nous enseigna que, si le salarié s'acquitte tant bien que mal de sa besogne, un travail intense et productif ne s'obtient que de l'homme qui voit son bien-être grandir en proportion de ses efforts ? Tous les cantiques entonnés en l'honneur de la propriété se réduisent précisément à cet axiome.

Car, - chose remarquable, - lorsque des économistes, voulant célébrer les bienfaits de la propriété, nous montrent comment une terre inculte, un marais ou un sol pierreux se couvrent de riches moissons sous la sueur du paysan-propriétaire, ils ne prouvent nullement leur thèse en faveur de la propriété. En admettant que la seule garantie pour ne pas être spolié des fruits de son travail soit de posséder l'instrument de travail, - ce qui est vrai, - ils prouvent seulement que l'homme ne produit réellement que lorsqu'il travaille en toute liberté, qu'il a un certain choix dans ses occupations, qu'il n'a pas de surveillant pour le gêner et qu'enfin, il voit son travail lui profiter, ainsi qu'à d'autres qui font comme lui, et non pas à un fainéant quelconque. C'est tout ce que l'on peut déduire de leur argumentation, et c'est ce que nous affirmons aussi.

Quant à la forme de possession de l'instrument de travail, cela n'intervient qu'indirectement dans leur démonstration pour assurer au cultivateur que personne ne lui enlèvera le bénéfice de ses produits ni de ses améliorations. - Et pour appuyer leur thèse en faveur de la propriété contre toute autre forme de possession, les économistes ne devraient-ils pas nous démontrer que sous forme de possession communale, la terre ne produit jamais d'aussi riches moissons que lorsque la possession est personnelle ? Or cela n'est pas. C'est le contraire que l'on constate.

En effet, prenez, comme exemple, une commune du canton de Vaud, à l'époque où tous les hommes du village vont en hiver abattre le bois dans la forêt qui appartient à tous. Eh bien, c'est précisément pendant ces fêtes du travail que se montre le plus d'ardeur à la besogne et le plus considérable déploiement de force humaine. Aucun labeur salarié, aucun effort de propriétaire ne pourrait supporter la comparaison.

Ou bien encore, prenez un village russe, dont tous les habitants s'en vont faucher un pré appartenant à la commune, ou affermé par elle, c'est là que vous comprendrez ce que l'homme peut produire lorsqu'il travaille en commun pour une oeuvre commune. Le compagnons rivalisent entre eux à qui tracera de sa faux le plus large cercle ; les femmes s'empressent à leur suite pour ne pas se laisser distancer par l'herbe fauchée. C'est encore une fête du travail pendant laquelle cent personnes font en quelques heures ce que leur travail accompli séparément n'eût pas terminé en quelques jours. Quel triste contraste fait, à côté, le travail du propriétaire isolé !

Enfin, on pourrait citer des milliers d'exemples chez les pionniers d'Amérique, dans les villages de la Suisse, de l'Allemagne, de la Russie et de certaines parties de la France ; les travaux faits en Russie par les escouades (artèles) de maçons, de charpentiers, de bateliers, de pêcheurs, etc., qui entreprennent une besogne pour s'en partager directement les produits ou même la rémunération, sans passer par l'intermédiaire des sous-entrepreneurs. On pourrait encore mentionner les chasses communales des tribus nomades et à l'infini nombre d'entreprises collectives menées bien. Et partout on constaterait la supériorité incontestable du travail communal, comparé à celui du salarié ou du simple propriétaire.

Le bien-être, c'est-à-dire, la satisfaction des besoins physiques, artistiques et moraux, et la sécurité de cette satisfaction, ont toujours été le plus puissant stimulant au travail. Et quand le mercenaire parvient à peine à produire le strict nécessaire, le travailleur libre qui voit l'aisance et le luxe s'accroître pour lui et pour les autres en proportion de ses efforts, déploie infiniment plus d'énergie et d'intelligence et obtient des produits de premier ordre bien plus abondants. L'un se sent rivé à la misère, l'autre peut espérer dans l'avenir le loisir et ses jouissances.

Là est tout le secret. C'est pourquoi une société qui visera au bien-être de tous et à la possibilité pour tous de jouir de la vie dans toutes ses manifestations, fournira un travail volontaire infiniment supérieur et autrement considérable que la production obtenue jusqu'à l'époque actuelle, sous l'aiguillon de l'esclavage, du servage et du salariat.

II

Quiconque peut se décharger aujourd'hui sur d'autres du labeur indispensable à l'existence, s'empresse de le faire, et il est admis qu'il en sera toujours ainsi.

Or le travail indispensable à l'existence, est essentiellement manuel. Nous avons beau être des artistes, des savants, aucun de nous ne peut se passer des produits obtenus par le travail des bras : pain, vêtement, routes, vaisseaux, lumière, chaleur, etc. Bien plus : si hautement artistiques ou si subtilement métaphysiques que soient nos jouissances, il n'en est pas une qui ne repose sur le travail manuel. Et c'est précisément de ce labeur, - fondement de la vie, - que chacun cherche à se décharger.

Nous le comprenons parfaitement. Il doit en être ainsi aujourd'hui.

Car faire un travail manuel signifie actuellement s'enfermer dix ou douze heures par jour dans un atelier malsain, et rester dix ans, trente ans, toute sa vie, rivé à la même besogne.

Cela signifie se condamner à un salaire mesquin, être voué à l'incertitude du lendemain, au chômage, très souvent à la misère, plus souvent encore à la mort à l'hôpital, après avoir travaillé quarante ans à nourrir, vêtir, amuser et instruire d'autres que soi-même et ses enfants.

Cela signifie : porter toute sa vie aux yeux des autres le sceau de l'infériorité, et avoir soi-même conscience de cette infériorité, car, - quoi qu'en disent les beaux messieurs, - le travailleur manuel est toujours considéré comme l'inférieur du travailleur de la pensée, et celui qui a peiné dix heures à l'atelier n'a pas le temps et encore moins le moyen de se donner les hautes jouissances de la science et de l'art, ni surtout de se préparer à les apprécier ; il doit se contenter des bribes qui tombent de la table des privilégiés.

Nous comprenons donc que dans ces conditions, le travail manuel soit considéré comme une malédiction du sort.

Nous comprenons que tous n'aient qu'un rêve : celui de sortir ou de faire sortir leurs enfants de cette condition inférieure : de ce créer une situation "indépendante", - c'est-à-dire, quoi ? - de vivre aussi du travail d'autrui !

Tant qu'il y aura une classe de travailleurs des bras et une autre classe de "travailleurs de la pensée" - les mains noires, les mains blanches, en sera ainsi.

Quel intérêt, en effet, peut avoir ce travail abrutissant pour l'ouvrier, qui d'avance connaît son sort, qui du berceau à la tombe, vivra dans la médiocrité, la pauvreté, l'insécurité du lendemain ? Aussi, quand on voit l'immense majorité des hommes reprendre chaque matin la triste besogne, on reste surpris de leur persévérance, de leur attachement au travail, de l'accoutumance qui leur permet, comme une machine, obéissant en aveugle à l'impulsion donnée, de mener cette vie de misère sans espoir du lendemain, sans même entrevoir en de vagues lueurs qu'un jour, eux, ou du moins leurs enfants, feront partie de cette humanité, riche enfin de tous les trésors de la libre nature, de toutes les jouissances du savoir et de la création scientifique et artistique, réservées aujourd'hui à quelques privilégiés.

C'est précisément pour mettre fin à cette séparation entre le travail de la pensée et le travail manuel, que nous voulons abolir le salariat, que nous voulons la Révolution sociale. Alors le travail ne se présentera plus comme une malédiction du sort : il deviendra ce qu'il doit être : le libre exercice de toutes les facultés de l'homme.

Il serait temps, d'ailleurs, de soumettre à une analyse sérieuse cette légende de travail supérieur que l'on prétend obtenir sous le fouet du salaire.

Il suffit de visiter, non pas la manufacture et l'usine modèles qui se trouvent par-ci par-là à l'état d'exception, mais la manufacture et l'usine telles qu'elles sont encore presque toutes, pour concevoir l'immense gaspillage de force humaine qui caractérise l'industrie actuelle. Pour une fabrique organisée plus ou moins rationnellement, il y en a cent ou plus, qui gâchent le travail de l'homme, cette force précieuse, sans autre motif plus sérieux que celui de procurer peut-être deux sous de plus par jour au patron.

Ici, vous voyez des gars de vingt à vingt-cinq ans, toute la journée sur un banc, la poitrine renfoncée, secouant fiévreusement la tête et le corps pour nouer avec une vitesse de prestidigitateurs, les deux bouts de méchants restes de fil de coton, revenus des métiers à dentelles. Quelle génération laisseront sur la terre ces corps tremblants et rachitiques ? Mais... "ils occupent si peu de place dans l'usine, et ils me rapportent chacun cinquante centimes par jour", dira le patron !

Là, vous voyez, dans une immense usine de Londres, des filles devenues chauves à dix-sept ans à force de porter sur la tête d'une salle à l'autre des plateaux d'allumettes, tandis que la plus simple machine pourrait charroyer les allumettes à leurs tables. Mais... il coûte si peu, le travail des femmes n'ayant pas de métier spécial ! A quoi bon une machine ! Quand celles-là n'en pourront plus, on les remplacera si facilement... il y en a tant dans la rue !

Sur le perron d'une riche maison, par une nuit glaciale, vous trouverez l'enfant endormi, nu-pieds, avec son paquet de journaux dans les bras... Il coûte si peu, le travail enfantin, qu'on peut bien l'employer, chaque soir, à vendre pour un franc de journaux, sur lesquels le pauvret touchera deux ou trois sous. Vous voyez enfin l'homme robuste se promenant les bras ballants ; il chôme pendant des mois entiers, tandis que sa fille s'étiole dans les vapeurs surchauffées de l'atelier d'apprêt des étoffes, et que son fils remplit à la main des pots de cirage, ou attend des heures au coin de la rue qu'un passant lui fasse gagner deux sous.

Et ainsi partout, de San Francisco à Moscou et de Naples à Stockholm. Le gaspillage des forces humaines est le trait prédominant, distinctif de l'industrie, - sans parler du commerce où il atteint des proportions encore plus colossales.

Quel triste satire dans ce nom d'économie politique que l'on donne à la science de la déperdition des forces sous le régime du salariat !

Ce n'est pas tout. Si vous parlez au directeur d'une usine bien organisée, il vous expliquera naïvement qu'il est difficile aujourd'hui de trouver un ouvrier habile, vigoureux, énergique, qui se donne au travail avec entrain. - "S'il s'en présente un, vous dira-t-il, parmi les vingt ou trente qui viennent chaque lundi nous demander de l'ouvrage, il est sûr d'être reçu, alors même que nous serions en train de réduire le nombre de nos bras. On le reconnaît au premier coup d'oeil, et on l'accepte toujours, quitte à se défaire le lendemain d'un ouvrier âgé ou moins actif." Et celui qui vient d'être renvoyé, tous ceux qui le seront demain, vont renforcer cette immense armée de réserve du capital - les ouvriers sans travail - qu'on n'appelle aux métiers et aux établis qu'aux moments de presse, ou pour vaincre la résistance des grévistes. Ou bien, ce rebut des meilleures usines, ce travailleur moyen, va rejoindre l'armée tout aussi formidable des ouvriers âgés ou médiocres, qui circule continuellement entre les usines secondaires, -celles qui couvrent à peine leurs frais et se tirent d'affaire par des trucs et des pièges tendus à l'acheteur, et surtout au consommateur des pays éloignés.

Et si vous parlez au travailleur lui-même, vous saurez que la règle des ateliers est que l'ouvrier ne fasse jamais tout ce dont il est capable. Malheur à celui qui, dans une usine anglaise, ne suivrait pas ce conseil, qu'à son entrée il reçoit de ses camarades !

Car les travailleurs savent que si, dans un moment de générosité, ils cèdent aux instances d'un patron et consentent à intensifier le travail pour achever des ordres pressants, ce travail nerveux sera exigé dorénavant comme règle dans l'échelle des salaires. Aussi, dans neuf usines sur dix, préfèrent-ils ne jamais produire autant qu'ils le pourraient. Dans certaines industries, on limite la production, afin de maintenir les prix élevés, et parfois on se passe le mot d'ordre de Ca'canny, qui signifie "A mauvaise paie mauvais travail !"

Le labeur salarié est un labeur de serf: il ne peut pas, il ne doit pas rendre tout ce qu'il pourrait rendre. Et il serait bien temps d'en finir avec cette légende qui fait du salaire le meilleur stimulant du travail productif. Si l'industrie rapporte actuellement cent fois plus que du temps de nos grands-pères, nous le devons au réveil soudain des sciences physiques et chimiques vers la fin du siècle passé; non à l'organisation capitaliste du travail salarié, mais malgré cette organisation.

III

Ceux qui ont sérieusement étudié la question, ne nient aucun des avantages du communisme - à condition, bien entendu, qu'il soit parfaitement libre, c'est-à-dire anarchiste. -Ils reconnaissent que le travail payé en argent, même déguisé sous le nom de "bons", en des associations ouvrières gouvernées par l'Etat, garderait le cachet du salariat et en conserverait les inconvénients. Ils constatent que le système entier ne tarderait pas à en souffrir, alors même que la société rentrerait en possession des instruments de production. Et ils admettent que grâce à l'éducation intégrale donnée à tous les enfants, aux habitudes laborieuses des sociétés civilisées, avec la liberté de choisir et de varier ses occupations, et l'attrait du travail fait par des égaux pour le bien-être de tous, une société communiste ne manquerait pas de producteurs, qui bientôt tripleraient et décupleraient la fécondité du sol et donneraient un nouvel essor à l'industrie.

Voilà ce dont conviennent nos contradicteurs :

"mais le danger, disent-ils, viendra de cette minorité de paresseux qui ne voudront pas travailler, malgré les excellentes conditions qui rendront le travail agréable, ou qui n'y apporteront pas de régularité et d'esprit de suite. Aujourd'hui, la perspective de la faim contraint les plus réfractaires à marcher avec les autres. Celui qui n'arrive pas à l'heure fixe est bientôt renvoyé. Mais il suffit d'une brebis galeuse pour contaminer le troupeau, et de trois ou quatre ouvriers nonchalants ou récalcitrants pour détourner tous les autres et amener dans l'atelier l'esprit de désordre et de révolte qui rend le travail impossible ; de sorte qu'en fin de compte il faudra en revenir à un système de contrainte qui force les meneurs à rentrer dans les rangs. Eh bien, le seul système qui permette d'exercer cette contrainte, sans froisser les sentiments du travailleur, n'est-il pas la rémunération selon le travail accompli ? Car tout autre moyen impliquerait l'intervention continuelle d'une autorité qui répugnerait bientôt à l'homme libre."

Voilà, croyons-nous, l'objection dans toute sa force.

Elle rentre, on le voit, dans la catégorie des raisonnements par lesquels on cherche à justifier l'Etat, la loi pénale, le juge et le geôlier.

Puisqu'il y a des gens - une faible minorité - qui ne se soumettent pas aux coutumes sociables", disent les autoritaires, " il faut bien maintenir l'Etat, quelque coûteux qu'il soit, l'autorité, le tribunal et la prison, quoique ces institutions elles-mêmes deviennent une source de maux nouveaux de toute nature.

Aussi pourrions-nous nous borner à répondre ce que nous avons répété tant de fois à propos de l'autorité en général :

Pour éviter un mal possible, vous avez recours à un moyen qui, lui-même, est un plus grand mal, et qui devient la source de ces mêmes abus auxquels vous voulez remédier. Car, n'oubliez pas que c'est le salariat, -l'impossibilité de vivre autrement qu'en vendant sa force de travail, - qui a créé le système capitaliste actuel, dont vous commencez à reconnaître les vices.

Nous pourrions aussi remarquer, que ce raisonnement est après coup un simple plaidoyer pour excuser ce qui existe. Le salariat actuel n'a pas été institué pour obvier aux inconvénients du communisme. Son origine, comme celle de l'Etat et de la propriété, est tout autre. Il est né de l'esclavage et du servage imposés par la force, dont il n'est qu'une modification modernisée. Aussi cet argument n'a-t-il pas plus de valeur que ceux par lesquels on cherche à excuser la propriété et l'Etat.

Nous allons examiner cette objection cependant et voir ce qu'elle pourrait avoir de juste.

Et d'abord, n'est-il pas évident que si une société fondée sur le principe du travail libre était réellement menacée par les fainéants, elle pourrait se garer, sans se donner une organisation autoritaire ou recourir au salariat ?

Je suppose un groupe d'un certain nombre de volontaires, s'unissant dans une entreprise quelconque pour la réussite de laquelle tous rivalisent de zèle, sauf un des associés qui manque fréquemment à son poste ; devra-t-on à cause de lui dissoudre le groupe, nommer un président qui imposera des amendes, ou bien enfin, distribuer, comme l'Académie, des jetons de présence ? Il est évident qu'on ne fera ni l'un ni l'autre, mais qu'un jour on dira au camarade qui menace de faire péricliter l'entreprise : - "Mon ami, nous aimerions bien travailler avec toi ; mais comme tu manques souvent à ton poste, ou que tu fais négligemment ta besogne, nous devons nous séparer. Va chercher d'autres camarades qui s'accommoderont de ta nonchalance !"

Ce moyen est si naturel qu'il se pratique partout aujourd'hui, dans toutes les industries, en concurrence avec tous les systèmes possibles d'amendes, de déductions de salaire, de surveillance, etc.; l'ouvrier peut entrer à l'usine à l'heure fixe, mais s'il fait mal son travail, s'il gêne ses camarades par sa nonchalance ou d'autres défauts, s'ils se brouillent, c'est fini. Il est forcé de quitter l'atelier.

On prétend généralement que le patron omniscient et ses surveillants maintiennent la régularité et la qualité du travail dans l'usine. En réalité, dans une entreprise tant soit peu compliquée, dont la marchandise passe par plusieurs mains avant d'être terminée, c'est l'usine elle-même, c'est l'ensemble des travailleurs, qui veillent aux bonnes conditions du travail. C'est pourquoi les meilleures usines anglaises de l'industrie privée ont si peu de contremaîtres - bien moins, en moyenne, que les usines françaises, et incomparablement moins que les usines anglaises de l'Etat.

Il en est de cela comme du maintien d'un certain niveau moral dans la société. On prétend en être redevable au garde-champêtre, au juge et au sergent de ville ; tandis qu'en réalité il se maintient malgré le juge, le sergent et le garde-champêtre. - "Beaucoup de lois beaucoup de crimes !" - on l'a dit bien avant nous.

Ce n'est pas seulement dans les ateliers industriels que les choses se passent ainsi, cela se pratique partout, chaque jour, sur une échelle dont les rongeurs de livres, seuls, sont encore à se douter.

Quand une compagnie de chemin de fer, fédérée avec d'autres compagnies, manque à ses engagements, quand elle arrive en retard avec ses trains et laisse les marchandises en souffrance dans ses gares, les autres compagnies menacent de résilier les contrats et cela suffit d'ordinaire.

On croit généralement, du moins, on l'enseigne, - que le commerce n'est fidèle à ses engagements que sous la menace des tribunaux ; il n'en est rien. Neuf fois sur dix, le commerçant qui aura manqué à sa parole ne comparaîtra pas devant un juge. Là où le trafic est très actif, comme à Londres, le fait seul d'avoir forcé un débiteur à plaider, suffit à l'immense majorité des marchands, pour qu'ils se refusent désormais à traiter d'affaires avec celui qui les aura fait aboucher avec l'avocat.

Mais pourquoi alors, ce qui se fait aujourd'hui même entre compagnons d'atelier, commerçants et compagnies de chemin de fer, ne pourrait-il se faire dans une société basée sur le travail volontaire ?

Une association, par exemple, qui stipulerait avec chacun de ses membres le contrat suivant : - "Nous sommes prêts à vous garantir la jouissance de nos maisons, magasins, rues, moyens de transport, écoles, musées, etc., à condition que de vingt à quarante-cinq ou à cinquante ans, vous consacriez quatre ou cinq heures par jour à l'un des travaux reconnus nécessaires pour vivre. Choisissez vous-même, quand il vous plaira, les groupes dont vous voudrez faire partie, ou constituez-en un nouveau, pourvu qu'il se charge de produire le nécessaire. Et, pour le reste de votre temps, groupez-vous avec qui vous voudrez en vue de n'importe quelle récréation, d'art ou de science, à votre goût.

"Douze ou quinze cents heures de travail par an dans un des groupes produisant la nourriture, le vêtement, et le logement, ou s'employant à la salubrité publique, aux transports, etc., - c'est tout ce que nous vous demandons pour vous garantir tout ce que ces groupes produisent ou ont produit. Mais si aucun des milliers de groupes de notre fédération ne veut vous recevoir, - quel qu'en soit le motif, - si vous êtes absolument incapable de produire quoi que ce soit d'utile, ou si vous vous refusez à le faire, eh bien, vivez comme un isolé ou comme les malades. Si nous sommes assez riches pour ne pas vous refuser le nécessaire, nous serons enchantés de vous le donner. Vous êtes homme et vous avez le droit de vivre. Mais, puisque vous voulez vous placer dans des conditions spéciales et sortir des rangs, il est plus que probable que dans vos relations quotidiennes avec les autres citoyens vous vous en ressentirez. On vous regardera comme un revenant de la société bourgeoise, - à moins que des amis, découvrant en vous un génie, ne s'empressent de vous libérer de toute obligation morale envers la société en faisant pour vous le travail nécessaire à la vie.

"Et enfin, si cela ne vous plaît pas, allez chercher ailleurs, de par le monde, d'autres conditions. Ou bien, trouvez des adhérents, et constituez avec eux d'autres groupes qui s'organisent sur de nouveaux principes. Nous préférons les nôtres."

Voilà ce qui pourrait se faire dans une société communiste si les fainéants y devenaient assez nombreux pour qu'on eût à s'en garer.

IV

Mais nous doutons fort qu'il y ait lieu de redouter cette éventualité dans une société réellement basée sur la liberté entière de l'individu.

En effet, malgré la prime à la fainéantise offerte par la possession individuelle du capital, l'homme vraiment paresseux est relativement rare, à moins d'être un malade.

On dit très souvent entre travailleurs que les bourgeois sont des fainéants. Il y en a assez, en effet, mais ceux-là sont encore l'exception. Au contraire, dans chaque entreprise industrielle, on est sûr de trouver un ou plusieurs bourgeois qui travaillent beaucoup. il est vrai que le grand nombre des bourgeois profitent de leur situation privilégiée pour s'adjuger les travaux les moins pénibles, et qu'ils travaillent dans des conditions hygiéniques de nourriture, d'air, etc., qui leur permettent de faire leur besogne sans trop de fatigue. Or, ce sont précisément les conditions que nous demandons pour tous les travailleurs sans exception. il faut dire aussi que, grâce à leur position privilégiée, les riches font souvent du travail absolument inutile ou même nuisible à la société, Empereurs, ministres, chefs de bureaux, directeurs d'usines, commerçants, banquiers, etc., s'astreignent à faire, pendant quelques heures par jour, un travail qu'ils trouvent plus ou moins ennuyeux, - tous préférant leurs heures de loisir à cette besogne obligatoire. Et si dans neuf cas sur dix cette besogne est funeste, ils ne la trouvent pas pour cela moins fatigante. Mais c'est précisément parce que les bourgeois mettent la plus grande énergie à faire le mal (sciemment ou non) et à défendre leur position privilégiée, qu'ils ont vaincu la noblesse foncière et qu'ils continuent à dominer la masse du peuple. S'ils étaient des fainéants, il y a longtemps qu'ils n'existeraient plus et auraient disparu comme les talons rouges.

Dans une société qui leur demanderait seulement quatre ou cinq heures par jour de travail utile, agréable et hygiénique, ils s'acquitteraient parfaitement de leur besogne et ils ne subiraient certainement pas, sans les réformer, les conditions horribles dans lesquelles ils maintiennent aujourd'hui le travail. Si un Pasteur passait seulement cinq heures dans les égouts de Paris, croyez bien qu'il trouverait bientôt le moyen de les rendre tout aussi salubres que son laboratoire bactériologique.

Quant à la fainéantise de l'immense majorité des travailleurs, il n'y a que des économistes et des philanthropes pour discourir là-dessus.

Parlez-en à un industriel intelligent, et il vous dira que si les travailleurs se mettaient seulement dans la tête d'être fainéants, il n'y aurait qu'à fermer toutes les usines ; car aucune mesure de sévérité, aucun système d'espionnage n'y pourraient rien. Il fallait voir l'hiver dernier la terreur provoquée parmi les industriels anglais lorsque quelques agitateurs se sont mis à prêcher la théorie du Ca'Canny, "à mauvaise paie, mauvais travail ; filez à la douce, ne vous esquintez pas, et gâchez tout ce que vous pourrez !" - "On démoralise le travailleur, on veut tuer l'industrie !" criaient ceux-mêmes qui tonnaient jadis contre l'immoralité de l'ouvrier et la mauvaise qualité de ses produits. Mais si le travailleur était ce que le représentent les économistes - le paresseux qu'il faut sans cesse menacer du renvoi de l'atelier - que signifierait ce mot de "démoralisation" ?

Ainsi, quand on parle de fainéantise possible, il faut bien comprendre qu'il s'agit d'une minorité, d'une infime minorité dans la société. Et avant de légiférer contre cette minorité, ne serait-il pas urgent d'en connaître l'origine ?

Quiconque observe d'un regard intelligent sait très bien que l'enfant réputé paresseux à l'école est souvent celui qui comprend mal ce qu'on lui enseigne mal. Très souvent encore, son cas provient d'anémie cérébrale, suite de la pauvreté et d'une éducation antihygiénique.

Tel garçon, paresseux pour le latin et le grec, travaillerait comme un nègre si on l'initiait aux sciences, surtout par l'intermédiaire du travail manuel. Telle fillette réputée nulle en mathématiques devient la première mathématicienne de sa classe si elle est tombée par hasard sur quelqu'un qui a su saisir et lui expliquer ce qu'elle ne comprenait pas dans les éléments de l'arithmétique. Et tel ouvrier, nonchalant à l'usine, bêche son jardin dès l'aube en contemplant le lever du soleil, et le soir à la nuit tombante, quand toute la nature rentre dans son repos.

Quelqu'un a dit que la poussière est de la matière qui n'est pas à sa place. La même définition s'applique aux neuf dixièmes de ceux qu'on nomme paresseux. Ce sont des gens égarés dans une voie qui ne répond ni à leur tempérament ni à leurs capacités. En lisant les biographies des grands hommes, on est frappé du nombre de "paresseux" parmi eux. Paresseux, tant qu'ils n'avaient pas trouvé leur vrai chemin, et laborieux à outrance plus tard. Darwin, Stephenson et tant d'autres étaient de ces paresseux-là.

Très souvent le paresseux n'est qu'un homme auquel il répugne de faire toute sa vie la dix-huitième partie d'une épingle, ou la centième partie d'une montre, tandis qu'il se sent une exubérance d'énergie qu'il voudrait dépenser ailleurs. Souvent encore, c'est un révolté qui ne peut admettre l'idée que toute sa vie il restera cloué à cet établi, travaillant pour procurer mille jouissances à son patron, tandis qu'il se sait beaucoup moins bête que lui et qu'il n'a d'autre tort que d'être né dans un taudis, au lieu de venir au monde dans un château.

Enfin, bon nombre des "paresseux" ne connaissent pas le métier par lequel ils sont forcés de gagner leur vie. Voyant la chose imparfaite qui sort de leurs mains, s'efforçant vainement de mieux faire, et s'apercevant que jamais ils n'y réussiront à cause des mauvaises habitudes de travail déjà acquises, ils prennent en haine leur métier et, n'en sachant pas d'autre, le travail en général. Des milliers d'ouvriers et d'artistes manqués sont dans ce cas.

Au contraire, celui qui, dès sa jeunesse, a appris à bien toucher du piano, à bien manier le rabot, le ciseau, le pinceau ou la lime, de manière à sentir que ce qu'il fait est beau, n'abandonnera jamais le piano, le ciseau ou la lime. Il trouvera un plaisir dans son travail qui ne le fatiguera pas, tant qu'il ne sera pas surmené.

Sous une seule dénomination, la paresse, on a ainsi groupé toute une série de résultats dus à des causes diverses, dont chacune pourrait devenir une source de bien au lieu d'être un mal pour la société. Ici, comme pour la criminalité, comme pour toutes les questions concernant les facultés humaines, on a rassemblé des faits n'ayant entre eux rien de commun. On dit paresse ou crime, sans même se donner la peine d'en analyser les causes. On s'empresse de les châtier, sans se demander si le châtiment même ne contient pas une prime à la "paresse" ou au "crime" (1).

Voilà pourquoi une société libre, voyant le nombre de fainéants s'accroître dans son sein, songerait sans doute à rechercher les causes de leur paresse pour essayer de les supprimer avant d'avoir recours aux châtiments. Lorsqu'il s'agit, ainsi que nous l'avons déjà dit, d'un simple cas d'anémie.

"Avant de bourrer de science le cerveau de l'enfant, donnez-lui d'abord du sang; fortifiez-le et, pour qu'il ne perde pas son temps, menez-le à la campagne ou au bord de la mer. Là, enseignez-lui en plein air, et non dans les livres, la géométrie - en mesurant avec lui les distances jusqu'aux rochers voisins; - il apprendra les sciences naturelles en cueillant les fleurs et pêchant à la mer; - la physique en fabriquant lebateau sur lequel il ira pêcher. - Mais, de grâce, n'emplissez son cerveau de phrases et de langues mortes. N'en faites pas un paresseux !"

Tel enfant n'a pas des habitudes d'ordre et de régularité. Laissez les enfants se les inculquer entre eux. Plus tard, le laboratoire et l'usine, le travail sur un espace resserré, avec beaucoup d'outils à manoeuvrer, donneront la méthode. N'en faites pas vous-mêmes des êtres désordonnés, par votre école qui n'a d'ordre que dans la symétrie de ses bancs, mais qui, - véritable image du chaos dans ses enseignements, -n'inspirera jamais à personne l'amour de l'harmonie, de la suite et de la méthode dans le travail.

Ne voyez-vous donc pas qu'avec vos méthodes d'enseignement, élaborées par un ministère pour huit millions d'écoliers qui représentent huit millions de capacités différentes, vous ne faites qu'imposer un système bon pour des médiocrités, imaginé par une moyenne de médiocrités. Votre école devient une université de la paresse, comme votre prison est une université du crime. Rendez donc l'école libre, abolissez vos grades universitaires, faites appel aux volontaires de l'enseignement, - commencez par là, au lieu d'édicter contre la paresse des lois qui ne feront que l'enrégimenter.

Donnez à l'ouvrier qui ne peut s'astreindre à fabriquer une minuscule partie d'un article quelconque, qui étouffe auprès d'une petite machine à tarauder qu'il finit par haïr, donnez-lui la possibilité de travailler la terre, d'abattre des arbres dans la forêt, de courir en mer contre la tempête, de sillonner l'espace sur la locomotive. Mais n'en faites pas un paresseux en le forçant, toute sa vie, à surveiller une petite machine à poinçonner la tête d'une vis ou à percer le trou d'une aiguille !

Supprimez seulement les causes qui font les paresseux, et croyez qu'il ne restera guère d'individus haïssant réellement le travail, et surtout le travail volontaire, que besoin ne sera d'un arsenal de lois pour statuer sur leur compte.

Le salariat collectiviste

I

Dans leurs plans de reconstruction de la société, les collectivistes commettent, à notre avis, une double erreur. Tout en parlant d'abolir le régime capitaliste, ils voudraient maintenir, néanmoins, deux institutions qui font le fond de ce régime : le gouvernement représentatif et le salariat.

Pour ce qui concerne le gouvernement soi-disant représentatif, nous en avons souvent parlé. Il nous reste absolument incompréhensible que des hommes intelligents -et le parti collectiviste n'en manque pas - puissent rester partisans des parlements nationaux ou municipaux, après toutes les leçons que l'histoire nous a données à ce sujet, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse ou aux Etats-Unis.

Tandis que de tous côtés nous voyons le régime parlementaire s'effondrer, et que de tous côtés surgit la critique des principes mêmes du système, - non plus seulement de ses applications, - comment se fait-il que des socialistes-révolutionnaires défendent ce système, condamné à mourir ?

Elaboré par la bourgeoisie pour tenir tête à la royauté, consacrer en même temps et accroître sa domination sur les travailleurs, le système parlementaire est la forme, par excellence, du régime bourgeois. Les coryphées de ce système n'ont jamais soutenu sérieusement qu'un parlement ou un conseil municipal représente la nation ou la cité : les plus intelligents d'entre eux savent que c'est impossible. Par le régime parlementaire la bourgeoisie a simplement cherché à opposer une digue à la royauté, sans donner la liberté au peuple. Mais à mesure que le peuple devient plus conscient de ses intérêts et que la variété des intérêts se multiplie, le système ne peut plus fonctionner. Aussi, les démocrates de tous pays imaginent-ils vainement des palliatifs divers. On essaie le référendum et on trouve qu'il ne vaut rien ; on parle de représentation proportionnelle, de représentation des minorités, - autres utopies parlementaires. - On s'évertue, en un mot, à la recherche de l'introuvable ; mais on est forcé de reconnaître que l'on fait fausse route, et la confiance en un gouvernement représentatif disparaît.

Il en est de même pour le salariat : car, après avoir proclamé l'abolition de la propriété privée et la possession en commun des instruments de travail, comment peut-on réclamer, sous une forme ou sous une autre, le maintien du salariat ? C'est pourtant ce que font les collectivistes en préconisant les bons de travail.

On comprend que les socialistes anglais du commencement de ce siècle aient inventé les bons de travail. Ils cherchaient simplement à mettre d'accord le Capital et le Travail. Ils répudiaient toute idée de toucher violemment à la propriété des capitalistes.

Si, plus tard, Proudhon reprit cette invention, cela se comprend encore. Dans son système mutuelliste, il cherchait à rendre le Capital moins offensif, malgré le maintien de la propriété individuelle, qu'il détestait du fond du coeur, mais qu'il croyait nécessaire comme garantie à l'individu contre l'Etat.

Que des économistes plus ou moins bourgeois admettent aussi les bons de travail, cela n'étonne pas davantage. Il leur importe peu que le travailleur soit payé en bons de travail ou en monnaie à l'effigie de la République ou de l'Empire. Ils tiennent à sauver dans la débâcle prochaine la propriété individuelle des maisons habitées, du sol, des usines, en tous cas celle des maisons habitées et du Capital nécessaire à la production manufacturière. Et pour garder cette propriété, les bons de travail feraient très bien leur affaire.

Pourvu que le bon de travail puisse être échangé contre des bijoux et des voitures, le propriétaire de la maison l'acceptera volontiers comme prix du loyer. Et tant que la maison habitée, le champ et l'usine appartiendront à des propriétaires isolés, force sera de les payer d'une façon quelconque pour travailler dans leurs champs ou dans leurs usines, et loger dans leurs maisons. Force également sera de payer le travailleur en or, en papier-monnaie ou en bons échangeables contre toute sorte de marchandises.

Mais comment peut-on défendre cette nouvelle forme du salariat - le bon de travail - si on admet que la maison, le champ et l'usine ne sont plus propriété privée, qu'ils appartiennent à la commune ou à la nation?

II

Examinons de plus près ce système de rétribution du travail, prôné par les collectivistes français, allemands, anglais et italiens (1).

Il se réduit à peu près à ceci : tout le monde travaille, dans les champs, les usines, les écoles, les hôpitaux, etc. La journée de travail est réglée par l'Etat, auquel appartiennent la terre, les usines, les voies de communication, etc. Chaque journée de travail est échangée contre un bon de travail, qui porte, disons, ces mots : huit heures de travail. Avec ce bon l'ouvrier peut se procurer, dans les magasins de l'Etat ou des diverses corporations toute sorte de marchandises. Le bon est divisible, en sorte que l'on peut acheter pour une heure de travail de viande, pour dix minutes d'allumettes, ou bien une demi-heure de tabac. Au lieu de dire  : quatre sous de savon, on dirait, après la Révolution collectiviste : cinq minutes de savon.

La plupart des collectivistes, fidèles à la distinction établie par les économistes bourgeois (et par Marx) entre le travail qualifié et le travail simple, nous disent en outre que le travail qualifié, ou professionnel, devra être payé un certain nombre de fois plus que le travail simple. Ainsi, une heure de travail du médecin devra être considérée comme équivalente à deux ou trois heures de travail de la garde-malade, ou bien à trois heures du terrassier. "Le travail professionnel ou qualifié sera un multiple du travail simple", nous dit le collectiviste Groenlund, parce que ce genre de travail demande un apprentissage plus ou moins long.

D'autres collectivistes, tels que les marxistes français, ne font pas cette distinction. Ils proclament "l'égalité des salaires". Le docteur, le maître d'école et le professeur seront payés (en bons de travail) au même taux que le terrassier. Huit heures passées à faire la tournée de l'hôpital vaudront autant que huit heures passées à des travaux de terrassement, ou bien dans la mine ou la fabrique.

Quelques-uns font une concession de plus ; ils admettent que le travail désagréable ou malsain, - tel que celui des égouts - pourra être payé à un taux plus élevé que le travail agréable. Une heure de service des égouts comptera, disent-ils, comme deux heures de travail du professeur.

Ajoutons que certains collectivistes admettent la rétribution en bloc, par corporations. Ainsi, une corporation dirait : "Voici cent tonnes d'acier. Pour les produire nous étions cent travailleurs, et nous avons mis dix jours. Notre journée ayant été de huit heures, cela fait huit mille heures de travail pour cent tonnes d'acier ; soit, huit heures la tonne." Sur quoi l'Etat leur paierait huit mille bons de travail d'une heure chacun, et ces huit mille bons seraient répartis entre les membres de l'usine, comme bon leur semblerait.

D'autre part, cent mineurs ayant mis vingt jours pour extraire huit mille tonnes de charbon, le charbon vaudrait deux heures la tonne, et les seize mille bons d'une heure chacun, reçus par la corporation des mineurs, seraient répartis entre eux selon leurs appréciations.

Si les mineurs protestaient et disaient que la tonne d'acier ne doit coûter que six heures de travail, au lieu de huit ; si le professeur voulait faire payer sa journée deux fois plus que la garde-malade, - alors l'Etat interviendrait et réglerait leurs différends.

Telle est, en peu de mots, l'organisation que les collectivistes veulent faire surgir de la Révolution sociale. Comme on le voit, leurs principes sont : propriété collective des instruments de travail et rémunération de chacun selon le temps employé à produire, en tenant compte de la productivité de son travail. Quant au régime politique, ce serait le parlementarisme, modifié par le mandat impératif et le référendum, c'est-à-dire, le plébiscite par oui ou par non.

Disons tout d'abord que ce système nous semble absolument irréalisable.

Les collectivistes commencent par proclamer un principe révolutionnaire - l'abolition de la propriété privée - et ils le nient sitôt proclamé, en maintenant une organisation de la production et de la consommation qui est née de la propriété privée.

Ils proclament un principe révolutionnaire et ignorent les conséquences que ce principe doit inévitablement amener. ils oublient que le fait même d'abolir la propriété individuelle des instruments de travail (sol, usines, voies de communication, capitaux) doit lancer la société en des voies absolument nouvelles ; qu'il doit bouleverser de fond en comble la production, aussi bien dans son objet que dans ses moyens ; que toutes les relations quotidiennes entre individus doivent être modifiées, dès que la terre, la machine et le reste sont considérés comme possession commune.

"Point de propriété privée", disent-ils, et aussitôt ils s'empressent de maintenir la propriété privée dans ses manifestations quotidiennes. "Vous serez une Commune quant à la, production ; les champs, les outils, les machines, tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour, manufactures, chemins de fer, ports, mines, etc., tout cela est à vous. On ne fera pas la moindre distinction concernant la part de chacun dans cette propriété collective.

"Mais dès le lendemain, vous vous disputerez minutieusement la part que vous allez prendre à la création de nouvelles machines, au percement de nouvelles mines. Vous chercherez à peser exactement la part qui reviendra à chacun dans la nouvelle production. Vous compterez vos minutes de travail et veillerez à ce qu'une minute de votre voisin ne puisse pas acheter plus de produits que la vôtre.

"Et puisque l'heure ne mesure rien, puisque dans telle manufacture un travailleur peut surveiller six métiers de tissage à la fois, tandis que dans telle autre usine il n'en surveille que deux, vous pèserez la force musculaire, l'énergie cérébrale et l'énergie nerveuse que vous aurez dépensées. Vous calculerez strictement les années d'apprentissage pour évaluer la part de chacun dans la production future. Tout cela, après avoir déclaré que vous ne tenez aucun compte de la part qu'il peut avoir prise dans la production passée."

Eh bien, pour nous, il est évident qu'une société ne peut pas s'organiser sur deux principes absolument opposés, deux principes qui se contredisent continuellement. Et la nation ou la commune qui se donnerait une pareille organisation serait forcée, ou bien de revenir à la propriété privée, ou bien de se transformer immédiatement en société communiste.

III

Nous avons dit que certains écrivains collectivistes demandent qu'on établisse une distinction entre le travail qualifié ou professionnel et le travail simple. Ils prétendent que l'heure de travail de l'ingénieur, de l'architecte ou du médecin, doit être comptée comme deux ou trois heures de travail du forgeron, du maçon ou de la garde-malade. Et la même distinction, disent-ils, doit être faite entre toute espèce de métier exigeant un apprentissage plus ou moins long et ceux des simples journaliers.

Eh bien, établir cette distinction, c'est maintenir toutes les inégalités de la société actuelle. C'est tracer d'avance une démarcation entre les travailleurs et ceux qui prétendent les gouverner. C'est diviser la société en deux classes bien distinctes : l'aristocratie du savoir, au-dessus de la plèbe des bras calleux ; l'une, vouée au service de l'autre ; l'une, travaillant de ses bras pour nourrir et vêtir ceux qui profitent de leurs loisirs afin d'apprendre à dominer leurs nourriciers.

C'est plus encore reprendre un des traits distinctifs de la société actuelle et lui donner la sanction de la Révolution sociale. C'est ériger en principe un abus que l'on condamne aujourd'hui dans la vieille société qui s'effondre.

Nous savons ce que l'on va nous répondre. On nous parlera de "socialisme scientifique". On citera les économistes bourgeois - et Marx aussi - pour démontrer que l'échelle des salaires a sa raison d'être, puisque "la force de travail" de l'ingénieur aura plus coûté à la société que "la force de travail" du terrassier. En effet les économistes n'ont-ils pas cherché à nous prouver que si l'ingénieur est payé vingt fois plus que le terrassier, c'est parce que les frais "nécessaires" pour faire un ingénieur sont plus considérables que ceux qui sont nécessaires pour faire un terrassier ? Et Marx n'a-t-il pas prétendu que la même distinction est également logique entre diverses branches de travail manuel ? Il devait conclure ainsi, puisqu'il avait repris pour son compte la théorie de Ricardo sur la valeur et soutenu que les produits s'échangent en proportion de la quantité de travail socialement nécessaire à leur production.

Mais nous savons aussi à quoi nous en tenir à ce sujet. Nous savons que si l'ingénieur, le savant et le docteur sont payés aujourd'hui dix ou cent fois plus que le travailleur, et que si le tisseur gagne trois fois plus que l'agriculteur et dix fois plus que l'ouvrière d'une fabrique d'allumettes, ce n'est pas en raison de leurs "frais de production". C'est en raison d'un monopole d'éducation ou du monopole de l'industrie. L'ingénieur, le savant et le docteur exploitent tout bonnement un capital, - leur brevet, - comme le bourgeois exploite une usine, ou comme le noble exploitait ses titres de naissance.

Quant au patron qui paie l'ingénieur vingt fois plus que le travailleur, c'est en raison de ce calcul bien simple: si l'ingénieur peut lui économiser cent mille francs par an sur la production, il lui paye vingt mille francs. Et s'il voit un contremaître, - habile à faire suer les ouvriers, -qui lui économise dix mille francs sur la main-d'oeuvre, il s'empresse de lui donner deux ou trois mille francs par an. Il lâche un millier de francs en plus là où il compte en gagner dix, et c'est là l'essence du régime capitaliste. Il en est de même des différences entre les divers métiers manuels.

Qu'on ne vienne donc pas nous parler des "frais de production" que coûte la force de travail, et nous dire qu'un étudiant, qui a passé gaiement sa jeunesse à l'université, a droit à un salaire dix fois plus élevé que le fils du mineur qui s'est étiolé dans la mine dès l'âge de onze ans, ou qu'un tisserand a droit à un salaire trois ou quatre fois plus élevé que celui de l'agriculteur. Les frais nécessaires pour produire un tisserand ne sont pas quatre fois plus considérables que les frais nécessaires pour produire un paysan. Le tisserand bénéficie simplement des avantages dans lesquels l'industrie est placée en Europe, par rapport aux pays qui n'ont pas encore d'industrie.

Personne n'a jamais calculé ces frais de production. Et si un fainéant coûte bien plus à la société qu'un travailleur, reste encore à savoir si, tout compté, - mortalité des enfants ouvriers, anémie qui les ronge et morts prématurées, - un robuste journalier ne coûte pas plus à la société qu'un artisan.

Voudra-t-on nous faire croire, par exemple, que le salaire de trente sous que l'on paie à l'ouvrière parisienne, les six sous de la paysanne d'Auvergne qui s'aveugle sur les dentelles, ou les quarante sous par jour du paysan représentent leurs "frais de production" ? Nous savons bien qu'on travaille souvent pour moins que cela, mais nous savons aussi qu'on le fait exclusivement parce que, grâce à notre superbe organisation, il faut mourir de faim sans ces salaires dérisoires.

Pour nous l'échelle des salaires est un produit très complexe des impôts, de la tutelle gouvernementale, de l'accaparement capitaliste, du monopole, - de l'Etat et du Capital en un mot. - Aussi disons nous que toutes les théories sur l'échelle des salaires ont été inventées après coup pour justifier les injustices existant actuellement, et que nous n'avons pas à en tenir compte.

On ne manquera pas non plus de nous dire que l'échelle collectiviste des salaires serait cependant un progrès. - "Il vaudra mieux, dira-t-on, voir certains ouvriers toucher une somme deux ou trois fois supérieure à celle du commun, que des ministres empochent en un jour ce que le travailleur ne parvient pas a gagner en un an. Ce serait toujours un pas vers l'égalité."

Pour nous, ce pas serait un progrès à rebours. Introduire dans une société nouvelle la distinction entre le travail simple et le travail professionnel aboutirait, nous l'avons dit, à faire sanctionner par la Révolution et ériger en principe un fait brutal que nous subissons aujourd'hui, mais que néanmoins nous trouvons injuste. Ce serait imiter ces messieurs du 4 août 1789, qui proclamaient l'abolition des droits féodaux avec phrases à effet, mais qui, le 8 août, sanctionnaient ces mêmes droits en imposant aux paysans des redevances pour les racheter aux seigneurs, qu'ils mettaient sous la sauvegarde de la Révolution. Ce serait encore imiter le gouvernement russe, proclamant, lors de l'émancipation des serfs, que la terre appartiendrait désormais aux seigneurs, tandis qu'auparavant c'était un abus que de disposer des terres appartenant aux serfs.

Ou bien, pour prendre un exemple plus connu lorsque la Commune de 1871 décida de payer les membres du Conseil de la Commune quinze francs par jour, tandis que les fédérés aux remparts ne touchaient que trente sous, cette décision fut acclamée comme un acte de haute démocratie égalitaire. En réalité, la Commune ne faisait que ratifier la vieille inégalité entre le fonctionnaire et le soldat, le gouvernement et le gouverné. De la part d'une chambre opportuniste, pareille décision eût pu paraître admirable : mais la Commune manquait ainsi à son principe révolutionnaire et, par cela même, le condamnait.

Dans la société actuelle, lorsque nous voyons un ministre se payer cent mille francs par an, tandis que le travailleur doit se contenter de mille, ou de moins ; lorsque nous voyons le contremaître payé deux ou trois fois plus que l'ouvrier, et qu'entre les ouvriers mêmes, il y a toutes les gradations, depuis dix francs par jour jusqu'aux six sous de la paysanne, nous désapprouvons le salaire élevé du ministre, mais aussi la différence entre les dix francs de l'ouvrier et les six sous de la pauvre femme. Et nous disons : "A bas les privilèges de l'éducation, aussi bien que ceux de la naissance !" Nous sommes anarchistes, précisément parce que ces privilèges nous révoltent.

Ils nous révoltent déjà dans cette société autoritaire. Pourrions-nous les supporter dans une société qui débuterait en proclamant l'Egalité ?

Voilà pourquoi certains collectivistes, comprenant l'impossibilité de maintenir l'échelle des salaires dans une société inspirée du souffle de la Révolution, s'empressent de proclamer que les salaires seront égaux. Mais ils se butent contre de nouvelles difficultés, et leur égalité des salaires devient une utopie tout aussi irréalisable que l'échelle des autres collectivistes.

Une société qui se sera emparée de toute la richesse sociale, et qui aura hautement proclamé que tous ont droit à cette richesse, - quelque part qu'ils aient prise antérieurement à la créer, - sera forcée d'abandonner toute idée de salariat, soit en monnaie, soit en bons de travail, sous quelque forme qu'on le présente.

IV

"A chacun selon ses oeuvres", disent les collectivistes, ou, en d'autres termes, selon sa part de services rendus à la société. Et ce principe, on le recommande comme devant être mis en pratique dès que la Révolution aura mis en commun les instruments de travail et tout ce qui est nécessaire à la production !

Eh bien, si la Révolution sociale avait le malheur de proclamer ce principe, ce serait enrayer le développement de l'humanité ; ce serait abandonner, sans le résoudre, l'immense problème social que les siècles passés nous ont mis sur les bras.

En effet, dans une société telle que la nôtre, où nous voyons que plus l'homme travaille, moins il est rétribué, ce principe peut paraître de prime abord comme une aspiration vers la justice. Mais, au fond, il n'est que la consécration des injustices du passé.

C'est par ce principe que le salariat a débuté, pour aboutir aux inégalités criantes, à toutes les abominations de la société actuelle, parce que, du jour où l'on commença à évaluer, en monnaie ou en toute autre espèce de salaire, les services rendus - du jour où il fut dit que chacun n'aurait que ce qu'il réussirait à se faire payer pour ses oeuvres, toute l'histoire de la société capitaliste (l'Etat aidant) était écrite d'avance ; elle était renfermée, en germe, dans ce principe.

Devons-nous donc revenir au point de départ et refaire à nouveau la même évolution ? - Nos théoriciens le veulent ; mais heureusement c'est impossible : la Révolution, nous l'avons dit, sera communiste sinon, noyée dans le sang, elle devra être recommencée.

Les services rendus a la société, - que ce soit un travail dans l'usine ou dans les champs, ou bien des services moraux ne peuvent pas être évalués en unités monétaires. Il ne peut y avoir de mesure exacte de la valeur, de ce qu'on a nommé improprement valeur d'échange, ni de la valeur d'utilité, par rapport à la production. Si nous voyons deux individus travaillant l'un et l'autre pendant des années, cinq heures par jour, pour la communauté, à différents travaux qui leur plaisent également, nous pouvons dire que, somme toute, leurs travaux sont à peu près équivalents. Mais on ne peut pas fractionner leur travail, et dire que le produit de chaque journée, de chaque heure ou de chaque minute de travail de l'un vaut le produit de chaque minute et de chaque heure de l'autre.

On peut dire grosso modo que l'homme qui, sa vie durant, s'est privé de loisir pendant dix heures par jour, a donné à la société beaucoup plus que celui qui ne s'est privé de loisir que cinq heures par jour ou qui ne s'en est pas privé du tout. Mais on ne peut pas prendre ce qu'il a fait pendant deux heures et dire que ce produit vaut deux fois plus que le produit d'une heure de travail d'un autre individu, et le rémunérer en proportion. Ce serait méconnaître tout ce qu'il y a de complexe dans l'industrie, l'agriculture, la vie entière de la société actuelle ; ce serait ignorer jusqu'à quel point tout travail de l'individu est le résultat des travaux antérieurs et présents de la société entière. Ce serait se croire dans l'âge de pierre, taudis que nous -vivons dans l'âge de l'acier.

Entrez dans une mine de charbon et voyez cet homme, posté près de l'immense machine qui fait monter et descendre la cage. Il tient en main le levier qui arrête et renverse la marche de la machine ; il l'abaisse et la cage rebrousse chemin en un clin d'oeil ; il la lance en haut, en bas avec une vitesse vertigineuse. Tout attention, il suit des yeux sur le mur un indicateur qui lui montre, sur une petite échelle, à quel endroit du puits se trouve la cage à chaque instant de sa marche, et dès que l'indicateur a atteint un certain niveau, il arrête soudain l'élan de la cage pas un mètre plus haut, ni plus bas que la ligne voulue. Et, à peine a-t-on déchargé les bennes remplies de charbon et poussé les bennes vides, qu'il renverse le levier et renvoie de nouveau la cage dans l'espace.

Pendant huit, dix heures de suite, il soutient ces prodiges d'attention. Que son cerveau se relâche un seul moment, et la cage ira heurter et briser les roues, rompre le câble, écraser les hommes, arrêter tout le travail de la mine. Qu'il perde trois secondes à chaque coup de levier, et, - dans les mines perfectionnées modernes, - l'extraction est réduite de vingt à cinquante tonneaux par jour.

Est-ce lui qui rend le plus grand service dans la mine ? Est-ce, peut-être, ce garçon qui lui sonne d'en bas le signal de remonter la cage ? Est-ce le mineur qui à chaque instant risque sa vie au fond du puits et qui sera un jour tué par le grisou ? Ou encore l'ingénieur qui perdrait la couche de charbon et ferait creuser dans la pierre à une simple erreur d'addition dans ses calculs ? Ou bien, enfin, le propriétaire qui a engagé tout son patrimoine et qui a peut-être dit, contrairement à toutes les prévisions : "Creusez ici, vous trouverez un excellent charbon."

Tous les travailleurs engagés dans la mine contribuent, dans la mesure de leurs forces, de leur énergie, de leur savoir, de leur intelligence et de leur habileté, à extraire le charbon. Et nous pouvons dire que tous ont le droit de vivre, de satisfaire à leurs besoins, et même à leurs fantaisies, après que le nécessaire pour tous aura été assuré. Mais, comment pouvons-nous évaluer leurs œuvres ?

Et puis, le charbon qu'ils auront extrait est-il leur oeuvre ? N'est-il pas aussi l'oeuvre de ces hommes qui ont bâti le chemin de fer menant à la mine et les routes qui rayonnent de toutes ses stations ? N'est-il pas l'oeuvre de ceux qui ont labouré et ensemencé les champs, extrait le fer, coupé le bois dans la forêt, bâti les machines qui brûleront le charbon, et ainsi de suite ?

Aucune distinction ne peut être faite entre les oeuvres de chacun. Les mesurer par les résultats nous mène à l'absurde. Les fractionner et les mesurer par les heures de travail nous mène aussi à l'absurde. Reste une chose : placer les besoins au-dessus des oeuvres, et reconnaître le droit à la vie d'abord, à l'aisance ensuite pour tous ceux qui prendront une certaine part à la production.

Mais prenez toute autre branche de l'activité humaine, prenez l'ensemble des manifestations de l'existence : lequel d'entre nous peut réclamer une rétribution plus forte pour ses oeuvres ? Est-ce le médecin qui a deviné la maladie, ou la garde-malade qui a assuré la guérison par ses soins hygiéniques ?

Est-ce l'inventeur de la première machine à vapeur, ou le garçon qui, un jour, las de tirer la corde qui servait jadis à ouvrir la soupape pour faire entrer la vapeur sous le piston, attacha cette corde au levier de la machine et alla jouer avec ses camarades, sans se douter qu'il avait inventé le mécanisme essentiel de toute machine moderne - la soupape automatique ?

Est-ce l'inventeur de la locomotive, ou cet ouvrier de Newcastle, qui suggéra de remplacer par des traverses en bois les pierres que l'on mettait jadis sous les rails et qui faisaient dérailler les trains faute d'élasticité ? Est-ce le mécanicien sur la locomotive ? L'homme qui, par ses signaux, arrête les trains ? L'aiguilleur qui leur ouvre les voies ?

A qui devons-nous le câble transatlantique ? Serait-ce à l'ingénieur qui s'obstinait à affirmer que le câble transmettrait les dépêches, tandis que les savants électriciens déclaraient la chose impossible ? A Maury, le savant qui conseilla d'abandonner les gros câbles pour d'autres aussi minces qu'une canne ? Ou bien encore à ces volontaires venus on ne sait d'où, qui passaient nuit et jour sur le pont à examiner minutieusement chaque mètre du câble pour enlever les clous que les actionnaires des compagnies maritimes faisaient enfoncer bêtement dans la couche isolante du câble, afin de le mettre hors de service ?

Et, dans un domaine encore plus vaste, le vrai domaine de la vie humaine avec ses joies, ses douleurs et ses accidents, - chacun de nous ne nommera-t-il pas quelqu'un qui lui aura rendu dans sa vie un service si important, qu'il s'indignerait si on parlait de l'évaluer en monnaie ? Ce service pouvait être un mot, rien qu'un mot dit à temps ; ou bien ce furent des mois et des années de dévouement. - Allez-vous aussi évaluer ces services, "incalculables", "en bons de travail" ?

"Les oeuvres de chacun !" - Mais les sociétés humaines ne vivraient pas deux générations de suite, elles disparaîtraient dans cinquante ans, si chacun ne donnait infiniment plus que ce dont il sera rétribué en monnaie, en "bons", ou en récompenses civiques. Ce serait l'extinction de la race, si la mère n'usait sa vie pour conserver celles de ses enfants, si chaque homme ne donnait quelque chose, sans rien compter, si l'homme ne donnait surtout là où il n'attend aucune récompense.

Et si la société bourgeoise dépérit; si nous sommes aujourd'hui dans un cul-de-sac dont nous ne pouvons sortir sans porter la torche et la hache sur les institutions du passé, c'est précisément faute d'avoir trop compté. C'est faute de nous être laisse entraîner à ne donner que pour recevoir c'est pour avoir voulu faire de la société une compagnie commerciale basée sur le doit et avoir.

Les collectivistes, d'ailleurs, le savent. Ils comprennent vaguement qu'une société ne pourrait pas exister si elle poussait à bout le principe : "A chacun selon ses oeuvres". Ils se doutent que les besoins, - nous ne parlons pas des fantaisies, - les besoins de l'individu ne correspondent pas toujours à ses oeuvres.

Aussi De Paepe nous dit-il :

" Ce principe - éminemment individualiste - serait, du reste, tempéré par l'intervention sociale pour l'éducation des enfants et des jeunes gens (y compris l'entretien et la nourriture) et par l'organisation sociale de l'assistance des infirmes et des malades, de la retraite pour les travailleurs âgés, etc. "

Ils se doutent que l'homme de quarante ans, père de trois enfants, a d'autres besoins que le jeune homme de vingt. Ils se doutent que la femme qui allaite son petit et passe des nuits blanches à son chevet, ne peut pas faire autant d'oeuvres que l'homme qui a tranquillement dormi. Ils semblent comprendre que l'homme et la femme usés à force d'avoir, peut-être, trop travaillé pour la société, peuvent se trouver incapables de faire autant d'oeuvres que ceux qui auront passé leurs heures à la douce et empoché leurs "bons" dans des situations privilégiées de statisticiens de l'Etat.

Et ils s'empressent de tempérer leur principe. "Mais oui, disent-ils, la société nourrira et élèvera ses enfants ! Mais oui, elle assistera les vieillards et les infirmes ! Mais oui, les besoins seront la mesure des frais que la société s'imposera pour tempérer le principe des oeuvres."

La charité - quoi ! La charité, toujours la charité chrétienne, organisée cette fois-ci par l'Etat.

Améliorer la maison des enfants trouvés, organiser l'assurance contre la vieillesse et la maladie, et le principe sera tempéré ! - "Blesser pour guérir ensuite" ils n'en sortent pas !

Ainsi donc, après avoir nié le communisme, après avoir raillé à leur aise la formule "A chacun selon ses besoins", ne voilà-t-il pas qu'ils s'aperçoivent aussi, les grands économistes, qu'ils ont oublié quelque chose - les besoins des producteurs. - Et ils s'empressent de les reconnaître. Seulement, c'est à l'Etat de les apprécier ; à l'Etat de vérifier si les besoins ne sont pas disproportionnés aux oeuvres.

L'Etat fera l'aumône. De là, à la loi des pauvres et au workhouse anglais, il n'y a qu'un pas.

Il n'y a plus qu'un seul pas, parce que même cette société marâtre contre laquelle on se révolte, s'est aussi vu forcée de tempérer son principe d'individualisme ; elle a aussi dû faire des concessions dans un sens communiste et sous la même forme de charité.

Elle aussi distribue des dîners d'un sou pour prévenir le pillage de ses boutiques. Elle aussi bâtit des hôpitaux, souvent très mauvais, mais quelquefois splendides, pour prévenir le ravage des maladies contagieuses. Elle aussi, après n'avoir payé que les heures de travail, recueille les enfants de ceux qu'elle a réduits à la dernière des misères. Elle aussi tient compte des besoins - par la charité.

La misère - avons-nous dit ailleurs - fut la cause première des richesses. Ce fut elle qui créa le premier capitaliste. Car, avant d'accumuler "la plus-value" dont on aime tant à causer, encore fallait-il qu'il y eût des misérables qui consentissent à vendre leur force de travail pour ne pas mourir de faim. C'est la misère qui a fait les riches. Et si les progrès en furent rapides dans le cours du Moyen Age, c'est parce que les invasions et les guerres qui suivirent la création des Etats et l'enrichissement par l'exploitation en Orient brisèrent les liens qui unissaient jadis les communautés agraires et urbaines et les amenèrent à proclamer, en lieu et place de la solidarité qu'elles pratiquaient autrefois, ce principe du salariat, si cher aux exploiteurs.

Et c'est ce principe qui sortirait de la Révolution et que l'on oserait appeler du nom de "Révolution sociale" - de ce nom si cher aux affamés, aux souffrants et aux opprimés?

Il n'en sera pas ainsi. Car le jour où les vieilles institutions croûleront sous la hache des prolétaires, on entendra des voix qui crieront : "Le pain, le gîte, et l'aisance pour tous !"

Et ces voix seront écoutées, le peuple se dira :

"Commençons par satisfaire la soif de vie, de gaieté, de liberté que nous n'avons jamais étanchée. Et, quand tous aurons goûté de ce bonheur, nous nous mettrons à l'oeuvre : démolition des derniers vestiges du régime bourgeois, de sa morale, puisée dans les livres de comptabilité, de sa philosophie du "doit et avoir", de ses institutions du tien et du mien. "En démolissant, nous édifierons", comme disait Proudhon : nous édifierons au nom du Communisme et de l'Anarchie."

Note :

(1) Les anarchistes espagnols, qui se laissent encore appeler collectivistes, entendent par ce mot la possession en commun des instruments de travail, et "la liberté, pour chaque groupe, d'en répartir les produits comme il l'entend", - selon les principes communistes ou de toute autre façon

Consommation et production

I

Envisageant la société et son organisation politique à un tout autre point de vue que les écoles autoritaires, puisque nous partons de l'individu libre pour arriver à une société libre, au lieu de commencer par l'Etat pour descendre jusqu'à l'individu, - nous suivons la même méthode pour les questions économiques. Nous étudions les besoins de l'individu et les moyens auxquels il a recours pour les satisfaire, avant de discuter la production, l'échange, l'impôt, le gouvernement, etc.

De prime abord, la différence peut sembler minime. Mais au fait, elle bouleverse toutes les notions de l'économie politique officielle.

Ouvrez n'importe quel ouvrage d'un économiste. Il débute par la PRODUCTION, l'analyse des moyens employés aujourd'hui pour créer la richesse, la division du travail, la manufacture, l’œuvre de la machine, l'accumulation du capital. Depuis Adam Smith jusqu'à Marx, tous ont procédé de cette façon. Dans la deuxième ou la troisième partie de son ouvrage seulement, il traitera de la CONSOMMATION, c'est-à-dire de la satisfaction des besoins de l'individu ; et encore se bornera-t-il à expliquer comment les richesses se répartiront entre ceux qui s'en disputent la possession.

On dira, peut-être, que c'est logique : qu'avant de satisfaire des besoins il faut créer ce qui peut les satisfaire ; qu'il faut produire pour consommer. Mais avant de produire quoi que ce soit - ne faut-il pas en sentir le besoin ? N'est-ce pas la nécessité qui d'abord poussa l'homme à chasser, - à élever le bétail, à cultiver le sol, à faire des ustensiles et, plus tard encore - à inventer et faire des machines ? N'est-ce pas aussi l'étude des besoins qui devrait gouverner la production ? - Il serait donc, pour le moins, tout aussi logique de commencer par là et de voir ensuite, -comment il faut s'y prendre pour subvenir à ces besoins par la production.

C'est précisément ce que nous faisons.

Mais dès que nous l'envisageons à ce point de vue, l'économie politique change totalement d'aspect. Elle cesse d'être une simple description des faits et devient une science, au même titre que la physiologie : on peut la définir, l'étude des besoins de l'humanité et des moyens de les satisfaire avec la moindre perte possible des forces humaines. Son vrai nom serait physiologie de la société. Elle constitue une science parallèle à la physiologie des plantes ou des animaux qui, elle aussi, est l'étude des besoins de la plante ou de l'animal, et des moyens, les plus avantageux de les satisfaire. Dans la série des sciences sociologiques, l'économie des sociétés humaines vient prendre la place occupée dans la série des sciences biologiques par la physiologie des êtres organisés.

Nous disons : "Voici des êtres humains, réunis en société. Tous sentent le besoin d'habiter des maisons salubres. La cabane du sauvage ne les satisfait plus. Ils demandent un abri solide, plus ou moins confortable. - Il s'agit de savoir si, étant donnée la productivité du travail humain, ils pourront avoir chacun sa maison, et ce qui les empêcherait de l'avoir ?"

Et nous voyons tout de suite que chaque famille en Europe pourrait parfaitement avoir une maison confortable, comme on en bâtit en Angleterre et en Belgique ou à la cité Pulman, ou bien un appartement correspondant. Un certain nombre de journées de travail suffiraient pour procurer à une famille de sept à huit personnes une jolie maisonnette aérée, bien aménagée et éclairée au gaz.

Mais les neuf dixièmes des Européens n'ont jamais possédé une maison salubre, parce que de tout temps, l'homme du peuple a dû travailler au jour le jour, presque continuellement à satisfaire les besoins de ses gouvernants, et n'a jamais eu l'avance nécessaire, en temps et en argent, pour bâtir ou faire bâtir la maison de ses rêves. Et il n'aura pas de maison, et habitera un taudis, tant que les conditions actuelles n'auront pas changé.

Nous procédons, on le voit, tout au contraire des économistes qui éternisent les prétendues lois de la production et, faisant le compte des maisons que l'on bâtit chaque année, démontrent par la statistique que les maisons nouvellement bâties ne suffisant pas pour satisfaire toutes les demandes, les neuf dixièmes des Européens doivent habiter des taudis.

Passons à la nourriture. Après avoir énuméré les bienfaits de la division du travail, les économistes prétendent que cette division exige que les uns s'appliquent à l'agriculture et les autres à l'industrie manufacturière. Les agriculteurs produisant tant, les manufactures tant, l'échange se faisant de telle façon, ils analysent la vente, le bénéfice, le produit net on la plus-value, le salaire, l'impôt, la banque et ainsi de suite.

Mais, après les avoir suivis jusque-là, nous ne sommes pas plus avancés, et si nous leur demandons : "Comment se fait-il que tant de millions d'êtres humains manquent de pain, tandis que chaque famille pourrait cependant produire du blé pour nourrir dix, vingt, et même cent personnes par an ?" ils nous répondent en recommençant la même antienne : division du travail, salaire, plus-value, capital, etc., aboutissant à cette conclusion que la production est insuffisante pour satisfaire à tous les besoins : conclusion qui, alors même qu'elle serait vraie, ne répond nullement à la question :" L'homme peut-il, ou ne peut-il pas, en travaillant, produire le pain qu'il lui faut ? Et s'il ne le peut pas - qu'est-ce qui l'en empêche ?"

Voici 350 millions d'Européens. Il leur faut chaque année tant de pain, tant de viande, de vin, de lait, œufs et beurre. Il leur faut tant de maisons, tant de vêtements. C'est le minimum de leurs besoins. Peuvent-ils produire tout cela ? S'ils le peuvent, leur restera-t-il du loisir pour se procurer le luxe, les objets d'art, de science et d'amusement en un mot, tout ce qui ne rentre pas dans la catégorie du strict nécessaire ? - Si la réponse est affirmative qu'est-ce qui les empêche d'aller de l'avant ? Qu'y a-t-il à faire pour aplanir les obstacles ? Faut-il du temps ? Qu'ils le prennent ! Mais, ne perdons pas de vue l'objectif de toute production - la satisfaction des besoins.

Si les besoins les plus impérieux de l'homme restent sans satisfaction, que faut-il faire pour augmenter la productivité du travail ? Mais n'y a-t-il pas d'autres causes ? Ne serait-ce pas, entre autres, que la production, ayant perdu de vue les besoins de l'homme, a pris une direction absolument fausse et que l'organisation en est vicieuse ? Et puisque nous le constatons, en effet, cherchons le moyen de réorganiser la production, de façon qu'elle réponde réellement à tous les besoins.

Voilà la seule manière d'envisager les choses qui nous paraisse juste : la seule qui permettrait à l'économie politique de devenir une science, - la science de la physiologie sociale.

Il est évident que lorsque cette science traitera de la production, à l’œuvre actuellement chez les nations civilisées, dans la commune hindoue, ou chez les sauvages, - elle ne pourra guère exposer les faits autrement que les économistes d'aujourd'hui, comme un simple chapitre descriptif, analogue aux chapitres descriptifs de la zoologie ou de la botanique. Mais remarquons que si ce chapitre était fait au point de vue de l'économie des forces dans la satisfaction des besoins, il y gagnerait en netteté, aussi bien qu'en valeur scientifique. Il prouverait jusqu'à l'évidence le gaspillage effrayant des forces humaines par le système actuel, et admettrait avec nous que tant qu'il durera, les besoins de l'humanité ne seront jamais satisfaits.

Le point de vue, on le voit, serait entièrement changé. Derrière le métier qui tisse tant de mètres de toile, derrière la machine qui perce tant de plaques d'acier, et derrière le coffre-fort où s'engouffrent les dividendes, on verrait l'homme, l'artisan de la production, exclu le plus souvent du banquet qu'if a préparé pour d'autres. On comprendrait aussi que les prétendues lois de la valeur, de l'échange, etc., ne sont que l'expression, souvent très fausse, - le point de départ en étant faux, - de faits tels qu'ils se passent en ce moment, mais qui pourraient se passer, et se passeront tout différemment, quand la production sera organisée de manière à subvenir à tous les besoins de la société.

II

Il n'y a pas un seul principe de l'économie politique qui ne change totalement d'aspect si on se met à notre point de vue.

Occupons-nous, par exemple, de la surproduction. Voilà un mot qui résonne chaque jour à nos oreilles. Y a-t-il, en effet, un seul économiste, académicien ou aspirant, qui n'ait soutenu des thèses prouvant que les crises économiques résultent de la surproduction : qu'à un moment donné on produit plus de cotonnades, de draps, de montres, qu'il n'en faut ! N'a-t-on pas accusé de "rapacité" les capitalistes qui s'entêtent à produire au-delà de la consommation possible !

Eh bien, pareil raisonnement se montre faux dès qu'on creuse la question. En effet, nommez-nous une marchandise parmi celles qui sont d'usage universel, dont on produise plus que besoin n'en serait. Examinez un à un tous les articles expédiés par les pays de grande exportation et vous verrez que presque tous sont produits en quantités insuffisantes pour les habitants mêmes du pays qui les exporte.

Ce n'est pas un excédent de blé que le paysan russe envoie en Europe. Les plus fortes récoltes de blé et de seigle dans la Russie d'Europe donnent juste ce qu'il faut pour la population. Et généralement, le paysan se prive lui-même du nécessaire, quand il vend son blé ou son seigle pour payer l'impôt et la rente.

Ce n'est pas un excédent de charbon que l'Angleterre envoie aux quatre coins du globe, puisqu'il ne lui reste pour la consommation domestique intérieure que 750 kilos par an et par habitant, et que des millions d'Anglais se privent de feu, en hiver ou ne l’entretiennent que juste assez pour faire bouillir quelques légumes. Au fait (nous ne parlons pas de la bimbeloterie de luxe), il n'y a dans le pays de la plus grande exportation, l'Angleterre, qu'une seule marchandise d'usage universel, la cotonnade, dont la production soit assez considérable pour dépasser peut-être les besoins. Et quand on pense aux loques qui remplacent le linge et les habits chez un bon tiers des habitants du Royaume-Uni, on est porté à se demander si les cotonnades exportées ne feraient pas, à peu de chose près, le compte des besoins réels de la population.

Généralement, ce n'est pas un surplus que l'on exporte, dussent même les premières exportations avoir eu cette origine. La fable du cordonnier marchant pieds nus est vraie pour les nations, comme elle l'était jadis pour l'artisan. Ce qu'on exporte, c'est le nécessaire, et cela se fait ainsi, parce que, avec leur salaire seul, les travailleurs ne peuvent pas acheter ce qu'ils ont produit, en payant les rentes, les bénéfices, l'intérêt du capitaliste et du banquier.

Non seulement le besoin toujours croissant de bien. être reste sans satisfaction, mais le strict nécessaire manque aussi trop souvent. La surproduction n'existe donc pas, du moins dans cette acception, et n'est qu'un mot inventé par les théoriciens de l'économie politique.

Tous les économistes nous disent que s'il y a une "loi" économique bien établie, c’est celle-ci : "L'homme produit plus qu'il ne consomme". Après avoir vécu des produits de son travail il lui reste toujours un excédent. Une famille de cultivateurs produit de quoi nourrir plusieurs familles, et ainsi de suite.

Pour nous, cette phrase, si fréquemment répétée est vide de sens. Si elle devait signifier que chaque génération laisse quelque chose aux générations futures - ce serait exact. En effet, un cultivateur plante un arbre qui vivra trente ou quarante ans, un siècle, et dont ses petits-fils cueilleront encore les fruits. S'il a défriché un hectare de sol vierge, l'héritage des générations à venir s'est accru d'autant. La route, le pont, le canal, la maison et ses meubles, sont autant de richesses léguées aux générations suivantes.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. On nous dit que le cultivateur produit plus de blé qu'il n'en consomme. On pourrait dire plutôt que l'Etat lui ayant toujours enlevé une bonne partie de ses produits sous forme d'impôt, le prêtre sous forme de dîme, et le propriétaire sous forme de rente, il s'est créé toute une classe d'hommes qui, autrefois, consommaient ce qu'ils produisaient - sauf la part laissée pour l'imprévu ou les dépenses faites sous forme d'arbres, de routes, etc., - mais qui aujourd'hui sont forcés de se nourrir de châtaignes ou de mais, de boire de la piquette, le reste leur étant pris par l'Etat, le propriétaire, le prêtre et l'usurier.

Nous préférons dire - Le cultivateur consomme moins qu'il ne produit, parce qu'on l'oblige à coucher sur la paille et à vendre la plume ; à se contenter de piquette et à vendre le vin ; à manger le seigle et à vendre le froment.

Remarquons aussi qu'en prenant pour point de départ les besoins de l'individu, on arrive nécessairement au communisme, comme organisation permettant de satisfaire tous ces besoins de la façon la plus complète et la plus économique. Tandis qu'en partant de la production actuelle et en visant seulement le bénéfice ou la plus-value, mais sans se demander si la production répond à la satisfaction des besoins, on arrive nécessairement au capitalisme ou, tout au plus, au collectivisme - l'un et l'autre n'étant que des formes diverses de salariat.

En effet, quand on considère les besoins de l'individu et de la société et les moyens auxquels l'homme a eu recours pour les satisfaire, durant ses diverses phases de développement, on reste convaincu de la nécessité de solidariser les efforts, au lieu de les abandonner aux hasards de la production actuelle. On comprend que l'appropriation par quelques-uns de toutes les richesses non consommées et se transmettant d'une génération à l'autre, n'est pas dans l'intérêt général. On constate que de cette manière les besoins des trois quarts de la société risquent de ne pas être satisfaits, et que la dépense excessive de force humaine n'en est que plus inutile et plus criminelle.

On comprend enfin que l'emploi le plus avantageux de tous les produits est celui qui satisfait les besoins les plus pressants et que la valeur d'utilité ne dépend pas d'un simple caprice, ainsi qu'on l'a souvent affirmé, mais de la satisfaction qu'elle apporte à des besoins réels.

Le Communisme, - c'est-à-dire, une vue synthétique de la consommation, de la production et de l'échange et une organisation qui réponde à cette vue synthétique, - devient ainsi la conséquence logique de cette compréhension des choses, la seule, à notre avis, qui soit réellement scientifique.

Une société qui satisfera les besoins de tous, et qui saura organiser la production, devra en outre faire table rase de certains préjugés concernant l'industrie et, en premier lieu, de la théorie tant prônée par les économistes sous le nom de division du travail, que nous allons aborder dans le chapitre suivant.

Division du travail

L'Economie politique s'est toujours bornée à constater les faits qu'elle voyait se produire dans la société et à les justifier dans l'intérêt de la classe dominante. Elle en agit de même pour la division du travail créée par l'industrie ; l'ayant trouvée avantageuse pour les capitalistes, elle l'a érigée en principe.

Voyez ce forgeron de village, disait Adam Smith, le père de l'économie politique moderne. S'il n'a jamais été habitué à faire des clous il n'arrivera qu'avec peine à en fabriquer deux ou trois cents par jour : encore seront-ils mauvais. Mais si ce même forgeron n'a jamais fait que des clous, il en livrera facilement jusqu'à deux mille trois cents, dans le cours d'une journée. Et Smith s'empressait d'en conclure : "Divisons le travail, spécialisons, spécialisons toujours ; ayons des forgerons qui ne sauront faire que des têtes ou des pointes de clous, et de cette façon nous produirons davantage. Nous nous enrichirons."

Quant à savoir si le forgeron, qui aura été condamné à faire des têtes de clous toute sa vie, ne perdra pas tout intérêt au travail ; s'il ne sera pas entièrement à la merci du patron avec ce métier limité ; s'il ne chômera pas quatre mois sur douze ; si son salaire ne baissera pas lorsqu'on pourra aisément le remplacer par un apprenti, Smith n'y pensait guère quand il s'écriait : "Vive la division du travail ! Voilà la vraie mine d'or pour enrichir la nation !" Et tous de crier comme lui.

Et lors même qu'un Sismondi, ou un J.-B. Say s'apercevaient plus tard que la division du travail, au lieu d'enrichir la nation, n'enrichissait que les riches, et que le travailleur, réduit à faire toute sa vie la dix-huitième partie d'une épingle, s'abrutissait et tombait dans la misère, - que proposaient les économistes officiels ? - Rien ! - Ils ne se disaient pas qu'en s'appliquant ainsi toute la vie à un seul travail machinal, l'ouvrier perdrait son intelligence et son esprit inventif et que, au contraire, la variété des occupations aurait pour résultat d'augmenter considérablement la productivité de la nation. C'est précisément cette question qui vient se poser aujourd'hui.

D'ailleurs, s'il n'y avait que les économistes pour prêcher la division du travail permanent et souvent héréditaire, on les laisserait pérorer à l'aise. Mais, les idées professées par les docteurs de la science s'infiltrent dans les esprits en les pervertissant, et à force d'entendre parler de la division du travail, de l'intérêt, de la rente et du crédit, etc., comme de problèmes depuis longtemps résolus, tout le monde (et le travailleur lui-même) finit par raisonner comme les économistes, par vénérer les mêmes fétiches.

Ainsi nous voyons nombre de socialistes, ceux-mêmes qui n'ont pas craint de s'attaquer aux erreurs de la science, respecter le principe de la division du travail. Parlez-leur de l'organisation de la société pendant la Révolution, et ils répondent que la division du travail doit être maintenue ; que si vous faisiez des pointes d'épingles avant la Révolution, vous en ferez encore après la Révolution. Vous travaillerez cinq heures seulement à faire des pointes d'épingles soit ! Mais vous ne ferez que des pointes d'épingles toute votre vie, tandis que d'autres feront des machines ou des projets de machines permettant d'affiler, votre vie durant, des milliards d'épingles, et que d'autres encore se spécialiseront dans les hautes fonctions du travail littéraire, scientifique, artistique, etc. Vous êtes né faiseur de pointes d'épingles, Pasteur est né vaccinateur de la rage, et la Révolution vous laissera l'un et l'autre à vos emplois respectifs.

Eh bien, c'est ce principe horrible, nuisible à la société et abrutissant pour l'individu, source de toute une série de maux, que nous nous proposons de discuter maintenant dans ses manifestations diverses.

On connaît les conséquences de la division du travail. Nous sommes évidemment divisés en deux classes : d'une part, les producteurs qui consomment fort peu et sont dispensés de penser, parce qu'il faut travailler, et qui travaillent mal parce que leur cerveau reste inactif ; et d'autre part les consommateurs, qui produisant peu ou presque rien, ont le privilège de penser pour les autres' et pensent mal parce que tout un monde, celui des travailleurs des bras, leur est inconnu. Les ouvriers de la terre ne savent rien de la machine, ceux qui servent les machines ignorent tout du travail des champs. L'idéal de l'industrie moderne c'est l'enfant servant une machine qu'il ne peut et ne doit pas comprendre, et des surveillants qui le mettent à l'amende, si son attention se relâche un moment. On cherche même à supprimer tout à fait le travailleur agricole. L'idéal de l'agriculture industrielle, c'est un bricoleur loué pour trois mois et conduisant une charrue à vapeur ou une batteuse. La division du travail, c'est l'homme étiqueté, estampillé pour toute sa vie comme noueur de nœuds dans une manufacture, comme surveillant dans une industrie, comme pousseur de benne à tel endroit de la mine, mais n'ayant aucune idée d'ensemble de machine, ni d'industrie, ni de mine et, perdant par cela même le goût du travail et les capacités d'invention qui, aux débuts de l'industrie moderne, avaient créé l'outillage dont nous aimons tant à nous enorgueillir.

Ce qu'on a fait pour les hommes, on voulait le faire aussi pour les nations. L'humanité devait être divisée en usines nationales, ayant chacune sa spécialité. La Russie - nous enseignait-on, - est destinée par la nature à cultiver le blé ; l'Angleterre à faire des cotonnades ; la Belgique à fabriquer des draps, tandis que la Suisse forme des bonnes d'enfants et des institutrices. Dans chaque nation on se spécialiserait encore : Lyon ferait les soies, l'Auvergne les dentelles, et Paris l'article de fantaisie. C'était, prétendaient les économistes, un champ illimité offert à la production en même temps qu'à la consommation ; une ère de travail et d'immense fortune qui s'ouvrait pour le monde.

Mais, ces vastes espérances s'évanouissent à mesure que le savoir technique se répand dans l'univers. Tant que l'Angleterre était seule à fabriquer les cotonnades et à travailler en grand les métaux, tant que Paris seul faisait de la bimbeloterie artistique, etc., tout allait bien : on pouvait prêcher ce qu'on appelait la division du travail sans crainte d'être démenti.

Or, voici qu'un nouveau courant entraîne les nations civilisées à essayer chez elles de toutes les industries, trouvant avantage à fabriquer ce qu'elles recevaient jadis des autres pays, et les colonies elles-mêmes tendent à s'affranchir de leur métropole. Les découvertes de la science universalisant les procédés, il est inutile désormais de payer au dehors à un prix exorbitant ce qu'il est si facile de produire chez soi. - Mais cette révolution dans l'industrie ne porte-t-elle pas un coup droit à cette théorie de la division du travail que l'on croyait si solidement établie ?

La décentralisation des industries

I

A l'issue des guerres napoléoniennes, l'Angleterre avait presque réussi à ruiner la grande industrie qui naissait en France à la fin du siècle passé. Elle restait maîtresse des mers et sans concurrents sérieux. Elle en profita pour se constituer un monopole industriel et, imposant aux nations voisines ses prix pour les marchandises qu'elle seule pouvait fabriquer, elle entassa richesses sur richesses et sut tirer parti de cette situation privilégiée et de tous ses avantages.

Mais lorsque la Révolution bourgeoise du siècle passé eut aboli le servage et créé en France un prolétariat, la grande industrie, arrêtée un moment dans son élan, reprit un nouvel essor, et depuis la deuxième moitié de notre siècle, la France cessa d'être tributaire de l'Angleterre pour les produits manufacturés. Aujourd'hui elle est aussi devenue un pays d'exportation. Elle vend à l'étranger pour plus d'un milliard et demi de produits manufacturés, et les deux tiers de ces marchandises sont des étoffes. On estime que près de trois millions de Français travaillent pour l'exportation ou vivent du commerce extérieur.

La France n'est ainsi plus tributaire de l'Angleterre. A son tour, elle a cherché à monopoliser certaines branches du commerce extérieur, telles que les soieries et les confections ; elle en a retiré d'immenses bénéfices, mais elle est sur le point de perdre à jamais ce monopole, comme l'Angleterre est sur le point de perdre à jamais le monopole des cotonnades et même des filés de coton.

Marchant vers l'Orient, l'industrie s'est arrêtée en Allemagne. Il y a trente ans, l'Allemagne était tributaire de l'Angleterre et de la France pour la plupart des produits de la grande industrie. Il n’en est plus ainsi de nos jours. Dans le courant des vingt cinq années dernières, et surtout depuis la guerre, l'Allemagne a complètement réformé toute son industrie. Les nouvelles usines sont outillées des meilleures machines : les plus récentes créations de l'art industriel à Manchester pour les cotonnades, ou à Lyon pour les soieries, etc., sont réalisées dans les nouvelles usines allemandes. S'il a fallu deux au trois générations de travailleurs pour trouver la machine moderne à Lyon ou à Manchester, l'Allemagne la prend toute perfectionnée. Les écoles techniques, appropriées aux besoins de l'industrie, fournissent aux manufactures une armée d'ouvriers intelligents, d'ingénieurs pratiques sachant travailler des mains et de la tête. L'industrie allemande commence au point précis où Manchester et Lyon sont arrivés après cinquante ans d'efforts, d'essais, de tâtonnements.

Il en résulte que l'Allemagne, faisant tout aussi bien chez elle, diminue d'année en année ses importations de France et d'Angleterre. Elle est déjà leur rivale pour l’exportation en Asie et en Afrique ; plus que cela : sur les marchés mêmes de Londres et de Paris. Les gens à courte vue peuvent crier certainement contre le traité de Francfort ; ils peuvent expliquer la concurrence allemande par de petites différences de tarifs de chemins de fer. Ils peuvent dire que l'Allemand travaille pour « rien » en s'attardant aux petits côtés de chaque question et en négligeant les grands faits historiques. Mais il n'en est pas moins certain que la grande industrie, jadis privilège de l'Angleterre et de la France, a fait un pas vers l'Orient. Elle a trouvé en Allemagne un pays jeune, plein de forces, et une bourgeoisie intelligente, avide de s'enrichir à son tour par le commerce étranger.

Pendant que l'Allemagne s'émancipait de la tutelle anglaise et française, et fabriquait elle-même ses cotonnades, ses étoffes, ses machines, ‑ tous les produits manufacturés en un mot, ‑ la grande industrie s'implantait aussi en Russie, où le développement des manufactures est d'autant plus frappant qu'elles sont nées d'hier.

A l'époque de l'abolition du servage, en 1861, la Russie n'avait presque pas d'industrie. Tout ce qu'il lui fallait de machines, de rails, de locomotives, d'étoffes de luxe, lui venait de l’Occident. Vingt ans plus tard, elle possédait déjà plus de 85 000 manufactures, et les marchandises sorties de ces manufactures avaient quadruplé de valeur.

Le vieil outillage a été remplacé entièrement. Presque tout l'acier employé aujourd'hui, les trois quarts du fer, les deux tiers du charbon, toutes les locomotives, tous les wagons, tous les rails, presque tous les bateaux à vapeur, sont faits en Russie.

De pays destiné ‑ au dire des économistes ‑ à rester agricole, la Russie est devenue un pays manufacturier. Elle ne demande presque rien à l'Angleterre, et fort peu à l'Allemagne.

Les économistes rendent les douanes responsables de ces faits, mais les produits manufacturés en Russie se vendent au même prix qu'à Londres. Le capital ne connaissant pas de patrie, les capitalistes allemands et anglais, suivis d'ingénieurs et de contremaîtres de leurs nations, ont implanté en Russie et en Pologne des manufactures qui rivalisent avec les meilleures manufactures anglaises, par l'excellence des produits. Qu'on abolisse les douanes demain, et les manufactures ne feront qu'y gagner. En ce moment nie les ingénieurs britanniques sont en train de porter le coup de grâce aux importations de draps et de laines de l'Occident : ils montent dans le midi de la Russie d'immenses manufactures de laines, outillées des machines les plus perfectionnées de Brahford, et dans dix ans la Russie n'importera plus que quelques pièces de draps anglais et de laines françaises ‑ comme échantillons.

La grande industrie ne marche pas seulement vers l'Orient : elle s'étend aussi dans les péninsules du Sud. L'exposition de Turin a déjà montré en I 884 les progrès de l'industrie italienne et ‑ ne nous y méprenons pas ‑ : la haine entre les deux bourgeoisies, française et italienne, n'a pas d'autre origine que leur rivalité industrielle. L'Italie s'émancipe de la tutelle française ; elle fait concurrence aux marchands français dans le bassin méditerranéen et en Orient. C'est pour cela, et pas pour autre chose, que le sang coulera un jour sur la frontière italienne, à moins que la Révolution n'épargne ce sang précieux.

Nous pourrions aussi mentionner les rapides progrès de l'Espagne dans la voie de la grande industrie. Mais prenons plutôt le Brésil. Les économistes ne l'avaient-ils pas condamné à cultiver à jamais le coton, à l'exporter à l'état brut, et à recevoir en retour des cotonnades importées d'Europe ? En effet, il y a vingt ans, le Brésil n'avait que neuf misérables petites manufactures de coton, avec 385 fuseaux. Aujourd'hui il yen a quarante-six ; cinq d'entre elles possèdent 40 000 fuseaux, et elles jètent sur le marché trente millions de mètres de cotonnades chaque année.

Il n'y a pas jusqu'au Mexique qui ne se mette à fabriquer les cotonnades au lieu de les importer d'Europe. Et quant aux Etats-Unis, ils se sont affranchis de la tutelle européenne. La grande industrie s'y est triomphalement développée.

Mais c'est l'Inde qui devait donner le démenti le plus éclatant aux partisans de la spécialisation des industries nationales.

On connaît cette théorie : ‑‑ Il faut des colonies aux grandes nations européennes. Ces colonies enverront à la métropole des produits bruts : la fibre de coton, de la laine en suint, des épices, etc. Et la métropole leur enverra ces produits manufacturés, étoffes brûlées, vieille ferraille sous forme de machines hors d'usage ‑ bref, tout ce dont elle n'a pas besoin, qui lui coûte peu ou rien, et qu'elle ne vendra pas moins à un prix exorbitant.

Telle était la théorie ; telle fut pendant longtemps la pratique. On gagnait des fortunes à Londres et à Manchester pendant qu'on ruinait les Indes. Allez seulement au musée Indien à Londres, vous y verrez des richesses inouïes, insensées, amassées à Calcutta et à Bombay par les négociants anglais.

Mais d'autres négociants et d'autres capitalistes, également anglais, conçurent l'idée toute naturelle qu'il serait plus habile d'exploiter les habitants de l'Inde directement et de faire ces cotonnades dans les Indes mêmes, au lieu d'en importer d'Angleterre annuellement pour cinq à six cents millions de francs.

D'abord, ce ne fut qu'une série d'insuccès. Les tisseurs indiens, ‑ artistes de leur métier, ‑ ne pouvaient se faire au régime de l'usine. Les machines envoyées de Liverpool étaient mauvaises; il fallait aussi tenir compte du climat, s'adapter à de nouvelles conditions, toutes remplies aujourd'hui, et l'Inde anglaise devient une rivale de plus en plus menaçante des manufactures de la métropole.

Aujourd'hui, elle possède 80 manufactures de coton qui emploient déjà prés de 60 000 travailleurs, et en 1885 elles avaient manufacturé plus de 1 450 000 tonnes métriques de cotonnades. Elles exportent chaque année, en Chine, aux Indes hollandaises et en Afrique, ‑ pour près de 100 millions de francs, ‑ de ces mêmes cotons blancs que l'on disait être la spécialité de l'Angleterre. Et tandis que les travailleurs anglais chôment et tombent dans la misère, ce sont les femmes indiennes qui, payées à raison de 60 centimes par jour, font à la machine les cotonnades vendues dans les ports de l'Extrême Orient.

Bref, le jour n'est pas loin, ‑ et les manufacturiers intelligents ne se le dissimulent pas, ‑ où l'on ne saura plus que faire des «bras» qui, s'occupaient en Angleterre à tisser des cotonnades pour les exporter. Ce n'est pas tout : il résulte de rapports très sérieux que dans dix ans l'Inde n'achètera plus une seule tonne de fer à l'Angleterre. On a surmonté les difficultés premières pour employer la houille et le fer des Indes, et des usines, rivales des fabriques anglaises, se dressent déjà sur les côtes de l'Océan Indien.

La colonie faisant concurrence à la métropole par ses produits manufacturés, voilà le phénomène déterminant de l'économie du dix-neuvième siècle.

Et pourquoi ne le ferait-elle pas ? Que lui manque-t-il ?‑ Le capital ? Mais le capital va partout où se trouvent des misérables à exploiter. ‑ Le savoir ? Mais le savoir ne connaît pas les barrières nationales. ‑ Les connaissances techniques de l'ouvrier ? Mais, l'ouvrier hindou serait-il inférieur à ces 92 000 garçons et filles de moins de quinze ans qui travaillent en ce moment dans les manufactures textiles de I'Angleterre ?

II

Après avoir jeté un coup d’œil sur les industries nationales, il serait fort intéressant de refaire la même revue sur les industries spéciales.

Prenons la soie ‑ par exemple, produit éminemment français dans la première moitié de ce siècle. On sait comment Lyon est devenu le centre de l'industrie des soies, récoltées d'abord dans le Midi, mais que peu à peu, on a demandées à l'Italie, à l'Espagne, à l'Autriche, au Caucase, au Japon, pour en faire des soieries. Sur cinq millions de kilos de soies grèges transformées en étoffes dans la région lyonnaise en 1875, il n'y avait que 4ooooo kilos de soie française.

Mais puisque Lyon travaillait avec des soies im­portées, pourquoi la Suisse, l'Allemagne, la Russie, n'en auraient-elles pas fait autant? Le tissage de la soie se développa peu à peu dans les villages des Zuri­chois. Bâle devînt un grand centre pour les soie­ries. L'administration du Caucase invita des femmes de Marseille et des ouvriers de Lyon à venir ensei­gner aux Géorgiens la culture perfectionnée du ver à soie et aux paysans du Caucase l'art de transfor­mer la soie en étoffes. L'Autriche les imita. l'Allemagne monta, avec le secours d'ouvriers lyonnais, d'immenses ateliers de soieries. Les États-Unis en firent autant à Paterson ....

Et aujourd'hui, l'industrie des soirs n'est plus l'industrie française. On fait des soieries en Allemagne, en Autriche, aux Etats-Unis, en Angleterre. Les paysans du Caucase tissent en hiver des foulards à un prix qui laisserait sans pain les canuts de Lyon. L'Italie envoie des soieries en France, et Lyon, qui en exportait en 1870‑74 pour 460 millions, n'en expédie plus que pour 233 millions. Bientôt il n'enverra à l'étranger que les étoffes supérieures, ou quelques nouveautés, ‑ pour servir de modèles aux Allemands, aux Russes, aux Japonais.

Et il en est ainsi pour toutes les industries. La Belgique n'a plus le monopole des draps : on en fait en Allemagne, en Russie, en Autriche, aux Etats-Unis. La Suisse et le Jura français n'ont plus le monopole de l'horlogerie : on fait des montres partout. L'Écosse ne raffine plus les sucres pour la Russie : on importe du sucre russe en Angleterre ; l'Italie, quoique n'ayant ni fer ni houille, forge elle-même ses cuirassés et fait les machines de ses bateaux à vapeur ; l’industrie chimique n'est plus le monopole de l'Angleterre, on fait de l'acide sulfurique et de la soude partout. Les machines de tout genre, fabriquées aux environs de Zurich, se faisaient remarquer à la dernière exposition universelle ; la Suisses qui n'a ni houille ni fer,‑ rien que d'excellentes écoles techniques, ‑ fait les machines mieux et à meilleur marché que l’Angleterre ; ‑ voilà ce gui reste de la théorie des échanges.

Ainsi, la tendance, pour l'industrie, ‑ comme pour tout le reste, ‑ est à la décentralisation.

Chaque nation trouve avantage à combiner chez soi l’agriculture avec la plus grande variété possible d'usines et de manufactures. La spécialisation dont les économistes nous ont parlé était bonne pour enrichir quelques capitalistes : mais elle n'a aucune raison d'être, et il y a, au contraire tout avantage à ce que chaque pays chaque bassin géographique, puisse cultiver son blé et ses légumes et fabriquer chez soi tous les produits manufacturés ‑ qu'il consomme. Cette diversité est le meilleur gage du développement complet de la production par le concours mutuel et de chacun des éléments du progrès ; tandis que la spécialisation - c'est l'arrêt du progrès.

L'agriculture ne peut prospérer qu'à côté des usines. Et dès qu'une seule usine fait son apparition, une variété infinie d'autres usines de toute sorte doivent surgir autour d'elle, afin que, se supportant mutuellement, se stimulant l'une l'autre par leurs inventions, elles s'accroissent ensemble.

III

Il est insensé, en effet, d'exporter le blé et d'importer des farines, d'exporter la laine et d'importer du drap, d'exporter le fer et d'importer des machines, non, seulement parce que ces transports occasionnent des frais inutiles, mais surtout parce qu'un pays qui n'a pas d'industrie développée reste forcément arriéré en agriculture ; parce qu'un pays qui n'a pas de grandes usines pour travailler l'acier, est aussi en retard dans toutes les autres industries ; parce que, enfin, nombre de capacités industrielles et techniques restent sans emploi.

Tout se tient aujourd'hui dans le monde de la production. La culture de la terre n'est plus possible sans machines, sans puissants arrosages, sans chemins de fer, sans manufactures d'engrais. Et pour avoir ces machines appropriées aux conditions locales, ces chemins de fer, ces engins d'arrosage, etc. etc., il faut qu'il se développe un certain esprit d'invention, une certaine habileté technique qui ne peuvent même pas se faire jour tant que la bêche ou le soc restent les seuls instruments de culture.

Pour que le champ soit bien cultivé ; pour qu'il donne les récoltes prodigieuses que l'homme a le droit de lui demander, il faut que l'usine et la manufacture, ‑ beaucoup d'usines et de manufactures, fument à sa portée.

La variété des occupations, la variété des capacités qui en surgissent, intégrées en vus d'un but commun, ‑ voilà la vraie force du progrès.

Et maintenant, imaginons une cité, un territoire, vaste ou exigu peu importe faisant ses premiers pas dans la voie de la Révolution sociale.

«Rien ne sera changé» ‑ Nous a-t‑on dit quelquefois. ‑ « On expropriera les ateliers, les usines, on les proclamera propriété nationale ou communale , ‑ et chacun retournera à son travail habituel. La Révolution sera faite ».

Eh bien, non ; la Révolution sociale ne se fera pas avec cette simplicité.

Nous l'avons déjà dit : Que demain la Révolution éclate à Paris, à Lyon, ou dans toute autre cité ; que demain on mette la main, à Paris ou n'importe où, sur les usines, les maisons, ou la banque ‑‑ toute la production actuelle devra changer d'aspect par ce simple fait.

Le commerce international s'arrêtera ainsi que les apports de blé étranger ; la circulation des marchandises, des vivres sera paralysée. Et la cité, ou le territoire révoltés devront, pour se suffire, réorganiser de fond en comble toute la production. S’ils échouent, c'est la mort. S'ils réussissent, c'est la révolution dans l'ensemble de la vie économique du pays.

L'apport des vivres s'étant ralenti, et la consommation ayant augmenté ; trois millions de Français travaillant pour l'exportation, forcés de chômer ; mille choses que l'on reçoit aujourd'hui des pays lointains ou des pays voisins, n'arrivant pas ; l'industrie de luxe temporairement arrêtée, que feront les habitants pour avoir de quoi manger dans six mois ?

Il est évident que la grande masse demandera au sol sa nourriture lorsque les magasins seront épuisés. il faudra cultiver la terre : combiner dans Paris même et dans ses alentours la production agricole avec la production industrielle, abandonner les mille petits Métiers de luxe pour aviser au plus pressé ‑ le pain.

Les citoyens auront à se faire agriculteurs. Non à la façon du paysan qui s'esquinte à la charrue pour recueillir à peine sa nourriture annuelle, mais en suivant les principes de l'agriculture intensive, maraîchère, appliqués en de vastes proportions au moyen des meilleures machines que l'homme a inventées, qu'il peut inventer. On cultivera, mais non comme la bête de somme du Cantal, ‑ le bijoutier du Temple s'y refuserait d'ailleurs, ‑ on réorganisera la culture, non pas dans dix ans, mais sur le champ, au milieu des luttes révolutionnaires, sous peine de succomber devant l'ennemi.

Il faudra le faire comme des êtres intelligents, en s'aidant du savoir, en s'organisant en bandes joyeuses pour un travail agréable comme celles qui remuaient, i! y a cent ans, le Champ de Mars, pour la fête de la Fédération : ‑ travail plein de jouissances quand il ne se prolonge pas outre mesure, quand il est scientifiquement organisé, quand l'homme améliore et invente ses outils, et qu'il a conscience d'être un membre utile de la communauté.

On cultivera. Mais on aura aussi à produire mille choses que nous avons coutume de demander à l'étranger. Et, n'oublions pas que, pour les habitants du territoire révolté, l'étranger sera tout ce qui ne l'aura pas suivi dans sa révolution. En 1793, en 1871, pour Paris révolté, l'étranger était déjà la province, aux portes même de la capitale. L'accapareur de Troyes affamait les sans-culottes de Paris, aussi bien, plus encore, que les hordes allemandes, amenées sur le sol français par les conspirateurs de Versailles. Il faudra savoir se passer de cet étranger. Et on s'en passera. La France inventa le sucre de betterave lorsque le sucre de canne vint à manquer, à la suite du blocus continental. Paris trouva le salpêtre dans ses caves lorsque le salpêtre n'arrivait pas d'ailleurs. Serions­-nous inférieurs à nos grands-pères qui balbutiaient à peine les premiers mots de la science ?

C'est qu'une révolution est plus que la démolition d'un régime. C'est le réveil de l'intelligence humaine, l'esprit inventif décuplé, centuplé; c'est l'aurore d une science nouvelle, ‑ la science des Laplace, des Lamarck, des Lavoisier ! ‑ C'est une révolution dans les esprits, plus encore que dans les institutions.

Et on nous parle de rentrer à l'atelier, comme s'il b s'agissait de rentrer chez soi après une promenade dans la forêt de Fontainebleau !

Le seul fait d'avoir touché à la propriété bourgeoise implique déjà la nécessité de réorganiser de fond en comble toute la vie économique, à l'atelier, au chantier, à l'usine.

Et la Révolution le fera. Que Paris en Révolution sociale se trouve seulement pendant un an ou deux isolé du monde entier par les suppôts de l'ordre bourgeois ! Et ces millions d'intelligences, que la grande usine n'a heureusement pas encore abruties, ‑ cette ville des petits métiers qui stimulent l'esprit inventif, ‑ montreront au monde ce que peut le cerveau de l'homme sans rien demander à l'univers que la force motrice du soleil qui l'éclaire, du vent qui balaie nos impuretés, et des forces à l’œuvre dans 1e sol que nous foulons de nos pieds.

On verra ce que l'entassement sur un point du globe de cette immense variété de métiers se complotant mutuellement, et l'esprit vivifiant d'une révolution peuvent faire pour nourrir, vêtir, loger et combler de tout le luxe possible deux millions d'êtres intelligents.

Point n'est besoin de faire pour cela du roman. Ce que l'on connaît déjà ; ce qui a été déjà essayé, et reconnu comme pratique, suffirait pour l'accomplir, à condition d'être fécondé, vivifié du souffle audacieux de la Révolution, de l'essor spontané des masses.

L'agriculture

I

On a souvent reproché à l'économie politique de tirer toutes ses déductions de ce principe, certainement faux, que l'unique mobile capable de pousser l'homme à augmenter sa force de production est l'intérêt personnel, étroitement compris.

Le reproche est parfaitement juste. tellement juste que les époques des grandes découvertes industrielles et des vrais progrès dans l'industrie sont précisément celles où l'on rêvait le bonheur de tous, où l'on s'est le moins préoccupé d'enrichissement personnel. Les grands chercheurs et les grands inven­teurs songeaient surtout à l'affranchissement, de l'humanité; et si les Watt, les Stephenson les Jacquard, etc., avaient seulement pu prévoir à quel état de misère leurs nuits blanches amèneraient le travailleur, ils auraient probablement brûlé leurs devis, brisé leurs modèles.

Un autre principe, qui pénètre aussi l'économie politique, est tout aussi faux. C'est l'admission tacite, commune à presque tous les économistes, que, s'il y a souvent surproduction dans certaines branches, une société n'aura néanmoins jamais assez de produits pour satisfaire aux besoins de tous ; et que, par conséquent, il n'arrivera jamais un moment où personne ne sera obligé de vendre sa force de travail en échange d'un salaire. Cette admission tacite se retrouve à la base de toutes les théories, de toutes les prétendues «lois» enseignées par les économistes.

Et cependant, il est certain que du jour où une agglomération civilisée quelconque se demanderait quels sont les besoins de tous et les moyens d'y satisfaire, elle s'apercevrait qu'elle possède déjà, dans l'industrie comme dans l'agriculture, de quoi pourvoir largement à tous les besoins, à la condition de savoir appliquer ces moyens à la satisfaction de besoins réels.

Que cela soit vrai pour l'industrie, nul ne le peut contester. I1 suffit, en effet, d'étudier dans les grands établissements industriels les procédés déjà en vigueur pour extraire le charbon et les minerais, obtenir l'acier et le façonner, fabriquer ce. qui sert au vêtement etc., pour s'apercevoir qu'en ce qui concerne les produits de nos manufactures, nos usines, nos mines, nul doute n'est possible à ce sujet. Nous pourrions déjà quadrupler notre production, et encore économiser sur notre travail.

Mais nous allons plus loin. Nous affirmons que l'agriculture est dans le même cas que l'industrie : le laboureur, comme le manufacturier, possède déjà les moyens de quadrupler, sinon de décupler sa production, et il pourra le faire dès qu'il en sentira le besoin et procédera à l'organisation sociétaire du travail, en lieu et place de l'organisation capitaliste.

Chaque fois que l'on parle d'agriculture, on s'imagine toujours le paysan courbé sur la charrue, jetant au hasard dans le sol un blé mal trié et attendant avec angoisse ce que la saison, bonne ou mauvaise, lui rapportera. On voit une famille travaillant du matin au soir et n'ayant pour toute récompense qu'un grabat, du pain sec et une aigre boisson. On voit, en un mot, «la bête fauve» de La Bruyère.

La pour cet homme, assujetti à la misère, on parle tout au plus d'alléger l'impôt ou la rente. Mais on n'ose même pas s'imaginer un cultivateur redressé enfin, prenant des loisirs et produisant en peu d'heures par jour de quoi nourrir, non seulement sa famille, mais cent hommes en plus, au bas mot. Au plus fort, de leurs rêves d'avenir, les socialistes n'osent aller au delà de la grande culture américaine qui, au fond, n'est que l'enfance de l'art.

L'agriculteur d'aujourd'hui a des idées plus larges, des conceptions bien autrement grandioses. Il ne demande qu'une fraction d'hectare pour faire croître toute la nourriture végétale d'une famille; pour nourrir vingt-cinq bêtes à cornes il ne lui faut pas plus d'espace qu'autrefois pour en nourrir une seule ; il veut en arriver à faire le sol ; à défier les saisons et le climat ; à chauffer l'air et la terre autour de la jeune plante ; à produire, en un mot, sur un hectare que l'on ne réussissait pas autrefois à récolter sur cinquante hectares, et cela sans se fatiguer à outrance, en réduisant beaucoup la somme totale du travail antérieur. Il prétend qu'on pourra produire amplement de quoi nourrir tout le monde en ne donnant à la culture des champs que juste ce que chacun peut lui donner avec plaisir, avec joie.

Voilà la tendance actuelle de l'agriculture.

Tandis que les garants, guidés par Liebig, créateur de la théorie chimique de l'agriculture, faisaient très souvent fausse route dans leur engouement de théoriciens, des cultivateurs illettrés ont ouvert une voie nouvelle de prospérité à l'humanité. Des maraîchers de Paris, de Troyes, de Rouen, des jardiniers anglais, des fermiers flamands, des cultivateurs de Jersey, de Guernesey et des îles Scilly nous ont ouvert des horizons si larges que l’œil hésite à les embrasser.

Tandis qu'une famille de paysans devait avoir, au moins, sept ou huit hectares pour vivre des produits du sol, ‑ et on sait comment vivent les paysans, ‑ on ne peut même plus dire quelle est l'étendue minimum de terrain nécessaire pour donner à une famille tout ce que l'on peut retirer de la terre, ‑1e nécessaire et le luxe, ‑ en la cultivant selon les pro cédés de la culture intensive. Chaque jour rétrécit cette limite. Et si on nous demandait, quel est le nombre de personnes qui peuvent vivre richement sur l'espace d'une lieue carrée, sans rien importer des produits agricoles du dehors, il nous serait difficile de répondre à cette question. Ce nombre grandit rapidement en proportion des progrès de l'agriculture.

Il y a dix ans, on pouvait déjà affirmer qu'une population de cent millions vivrait très bien des produits du sol français sans rien importer. Mais aujourd'hui, en voyant les progrès accomplis tout récemment, aussi bien en France qu'en Angleterre, et en contemplant les horizons nouveaux qui s'ouvrent devant nous, nous dirons qu'en cultivant la terre, comme on la cultive déjà en beaucoup d'endroits, même sur des sols pauvres, cent millions d'habitants sur les cinquante millions d'hectares du sol français seraient encore une très faible proportion de ce que ce sol pourrait nourrir. La population s'accroîtra d'autant que l'homme s'avisera de demander plus. à la terre.

En tout cas, ‑ nous allons le voir, ‑ on peut considérer comme absolument démontré que si Paris, et les deux départements de Seine et de Seine-et-Oise s'organisaient demain en commune anarchiste, dans laquelle tous travailleraient de leurs bras, et si l'univers entier refusait de leur envoyer un seul setier de froment, une seule tête de bétail, un seul panier de fruits, et ne leur laissait que le territoire des deux départements, ‑ ils pourraient produire eux-mêmes, non seulement le blé, la viande et les légumes nécessaires, mais aussi tous les fruits de luxe en des quantités suffisantes pour la population urbaine et rurale.

Et nous affIrmerons, en outre, que la dépense totale de travail humain serait beaucoup moindre que la dépense actuelle employée à nourrir cette population avec du blé récolté en Auvergne ou en Russie, des légumes produits par la grande culture un peu partout et des fruits mûris dans le Midi.

Il est évident, d'ailleurs, que nous ne prétendons nullement qu'il faille supprimer tous les échanges et que chaque région doive s'appliquer à produire précisément ce qui ne croît sous son climat que par une culture plus ou moins artificielle. Mais nous tenons à faire ressortir que la théorie des échanges, telle qu'on la professe aujourd'hui, est singulièrement exagérée; que beaucoup sont inutiles ou même nuisibles. Nous maintenons, en outre, que l'on n'a jamais tenu compte du labeur employé par les vignerons du Midi pour cultiver la vigne, ni par les paysans russes ou hongrois pour cultiver le blé, si fertiles que soient leurs prairies et leurs champs. Avec leurs procédés actuels de culture extensive, ils se donnent infiniment plus de mal qu'il n'en faudrait pour obtenir les mêmes produits par la culture intensive, même sous des climats infiniment moins cléments et sur un sol naturellement moins riche.

II

II nous serait impossible de citer ici la masse des faits sur lesquels nous basons nos assertions. Nous sommes donc forcés de renvoyer nos lecteurs pour plus amples renseignements aux articles que nous avons publiés en anglais[1]. Mais surtout nous invitons très sérieusement ceux qu'intéresse la question, à lire quelques excellents ouvrages publiés en France et dont nous donnons ci-dessous la liste[2].

Quant aux habitants des grandes villes, qui n'ont encore une idée réelle de ce que peut être l'agriculture, nous leur conseillons de parcourir à pied les campagnes environnantes et d'en étudier la culture.

Qu'ils observent, qu'ils causent avec les maraîchers, et tout un monde nouveau s'ouvrira devant eux. Ils pourront ainsi entrevoir ce que sera la culture européenne du XXe siècle ; il comprendront de quelle force sera armée 1a Révolution sociale quand on connaîtra le secret de prendre à la terre tout ce qu'on lui demandera.

Quelques faits suffiront pour montrer que nos affirmations ne sont nullement exagérées. Nous tenons seulement à les faire précéder d'une remarque générale.

On sait dans quelles conditions misérables se trouve l'agriculture en Europe. Si le cultivateur du sol n'est pas dévalisé par le propriétaire foncier, il l'est par l'Etat. Si l'Etat le rançonne modestement, le prêteur d'argent, qui l'asservit au moyen de billets à ordre, en fait bientôt le simple tenancier d'un sol appartenant en réalité à une compagnie financière.

Le propriétaire, l'Etat et le banquier dévalise donc le cultivateur, par la rente, l'impôt et l'intérêt. La somme en varie dans chaque pays; mais jamais elle ne tombe au-dessous du quart, très souvent de la moitié du produit brut. En France, l'agriculture paie à l'Etat 44 pour cent du produit brut.

Il y a plus. La part du propriétaire et celle de l'Etat vont toujours croissant. Sitôt que, par des prodiges de labeur, d’invention ou d'initiative, le cultivateur a obtenu de plus fortes récoltes, le tribut qu'il devra au propriétaire, à l'Etat où au banquier augmentera en proportion. S'il double le nombre d'hectolitres récoltés sur l'hectare la rente doublera et par conséquent les impôts, que l'État s'empressera d'élever encore si les prix montent. Et ainsi de suite. Bref. partout le cultivateur du sol travaille 12 à 16 heure par jour ; partout ses trois vautours lui enlèvent tout ce qu'il pourrait mettre de côté ; partout ils le dépouillent de ce qui pourrait améliorer sa culture. Voilà pourquoi l'agriculture reste stationnaire.

Ce sera seulement en des conditions tout à fait exceptionnelles, par suite d'une querelle antre les trois vampires, par un effort d'intelligence ou par un surcroît de travail qu'il parviendra à faire un pas en avant. Et encore nous n'avons rien dit du tribut que chaque cultivateur paie à l'industriel. Chaque machine, chaque bêche, chaque tonneau d'engrais chimique lui est vendu trois ou quatre fois ce qu'y coûtent. N'oublions pas non plus l'intermédiaire, qui prélève la part du lion sur les produits du sol.

Voilà pourquoi, durant tout ce siècle d'inventions et de progrès, l'agriculture ne s'est perfectionnée que sur des espaces très restreints, occasionnellement et par soubresauts.

Heureusement, il y a toujours eu de petites enclaves, négligées pendant quelque temps par les vautours ; et là nous apprenons ce que l'agriculture intensive peut donner à l'humanité. Citons-en quelques exemples.

Dans les prairies de l'Amérique (qui d'ailleurs ne donnent que de maigres récoltes de 7 à 12 hectolitres à l'hectare, et encore des sécheresses périodiques nuisent-elles souvent aux récoltes) cinq cents hommes, travaillant seulement pendant huit mois de l'année, produisent la nourriture annuelle de 50 000 personnes. Le résultat s'obtient ici par une forte économie de travail. Sur ces vastes plaines que l’œil ne peut embrasser, le labour, la récolte, le battage, sont organisés presque militairement, point de va-et-vient inutiles, point de pertes de temps. Tout se fait avec l'exactitude d'une parade.

C'est la grande culture, la culture extensive, celle qui prend le sol tel qu'il sort des mains de la nature sans chercher à l'améliorer. Quand il aura donné tout ce qu'il peut, on l'abandonnera ; on ira chercher ailleurs un sol vierge pour l'épuiser à son tour.

Mais il y a aussi la culture intensive, à laquelle les machines viennent et viendront toujours plus en aide : elle vise surtout à bien cultiver un espace limité, à le fumer et l'amender, à concentrer le travail et obtenir le plus grand rendement possible. Ce genre de culture s'étend chaque année, et, tandis qu'on se contente d'une récolte moyenne de 10 à 12 hectolitres dans la grande culture du Midi de la France, et sur les terres fertiles de l'Ouest américain, on récolte régulièrement 36 même jusqu'à 50 e quelquefois 56 hectolitres dans le Nord de la France.

La consommation annuelle d'un homme s'obtient ainsi sur la surface d'un douzième d'hectare.

Et plus on donne d'intensité à la culture moins on dépense de travail pour obtenir l'hectolitre de froment. La machine remplace l'homme pour les travaux préparatoires, et l'on fait, une fois pour toutes, telle amélioration du sol, comme le drainage; ou l'épierrage, qui permet de doubler les récoltes à l'avenir.

Quelquefois, rien qu'un labour profond permet d'obtenir d'un sol médiocre d'excellentes récoltes d'année en année, sans jamais le fumer. On l'a fait pendant vingt ans à Rothamstead, près de Londres.

Ne faisons pas de roman agricole. Arrêtons-nous à cette récolte de 40 hectolitres, qui ne demande pas un sol exceptionnel, mais simplement une culture rationnelle, et voyons ce qu'elle signifie.

Les 3 600 000 individus qui habitent les deux départements de Seine et de Seine-et-Oise, consomment par année, pour leur nourriture, un peu moins de 8 millions d'hectolitres de céréales, de blé principalement. Dans notre hypothèse, il leur faudrait donc cultiver, pour obtenir cette récolte, 200 000 hectares sur les 610 000 qu'ils possèdent.

I1 est évident qu'ils ne les cultiveront pas à la bêche. Cela demanderait trop de temps (240 journées de 5 heures par hectare). Ils amélioreraient plutôt le sol une fois pour toutes : ils draineraient ce qui doit être drainé; aplaniraient se qu'il faut aplanir ; épierreraient le sol, ‑ dût-on dépenser à ce travail préparatoire cinq millions de journées de 5 heures, ‑ soit une moyenne de 25 journées par hectare.

Ensuite, on labourerait au défonceur à vapeur, ce qui ferait 4 journées par hectare, et on donnerait encore 4 journées pour labourer à la charrue double. On ne prendrait pas la semence au hasard, mais on la trierait à l'aide de trieuses à vapeur. On ne jetterait pas la semence aux quatre vents, mais on sèmerait en ligne. Et avec tout cela, on n'aurait pas encore dépensé 25 journées de 5 heures par hectare si le travail se fait en de bonnes conditions. Mais, que pendant trois ou quatre ans on donne 10 millions de journées à une bonne culture, on pourra plus tard avoir des récoltes de 40 et de 50 hectolitres, en n'y mettant plus que la moitié du temps.

On n'aura donc dépensé que quinze millions de journées pour donner le pain à cette population de 3 600 000 habitants. Et, tous les travaux seraient tels que chacun les pourrait faire sans avoir pour cela des muscles d'acier, ni sans avoir jamais travaillé la terre auparavant. L'initiative et la distribution générale des travaux viendraient de ceux qui savent ce que la terre demande. Quant au travail même, il n'y a ni Parisien ni Parisienne si affaiblis qu'ils ne soient capables, après quelques heures d'apprentissage, de surveiller les machines ou de contribuer, chacun pour sa part au travail agraire.

Et bien, quand on y pense, que dans le chaos actuel, il y a, sans compter les désœuvrés de la haute pègre, près de cent mille hommes qui chôment dans leurs divers métiers, on voit que la force perdue dans notre organisation actuelle suffirait seule pour donner par une culture rationnelle, le pain nécessaire aux 3 ou 4 millions d'habitants des deux départements.

Nous le répétons, cet n'est pas un roman, n'avons même pas parlé de la culture vraiment intensive, qui donne des résultats bien plus surprenants. Nous n'avons pas tablé sur ce blé obtenu (çà trois ans par M. Hallett) et dont un seul grain , repiqué produisit une touffe portant plus de 10 000 graines, ce qui permettrait, au besoin, de récolter tout le blé pour une famille de 5 personnes sur l'espace d'une centaine de. mètres carrés. Nous n'avons cité, au contraire, que ce qui se fait déjà par de nombreux fermiers en France, en Angleterre, en Belgique : dans les Flandres, etc., ‑ et ce qui pourrait se faire dès demain avec l'expérience et le savoir déjà acquis par la pratique en grand.

Mais sans la Révolution cela ne se fera ni demain, ni après-demain, parce que les détenteurs du sol et du capital n'y ont aucun intérêt, et parce que les paysans qui y trouveraient bénéfice n'ont ni le savoir, ni l'argent, ni le temps de se procurer les avances nécessaires.

La société actuelle n'en est pas encore là. Mais que les Parisiens proclament la Commune anarchiste et ils y viendront forcément, parce qu'ils n'auront pas la bêtise de continuer à faire de la bimbeloterie de luxe (que Vienne, Varsovie et Berlin font déjà tout aussi bien) et ne s'exposeront pas à rester sans pain.

D'ailleurs, le travail agricole, aidé de machines deviendrait bientôt la plus attrayante et la plus joyeuse de toutes les occupations.

Assez de joaillerie ! Assez d'habillements de poupées ! On irait se retremper dans le travail des champs, y chercher la vigueur, les impressions de la nature, «la joie de vivre», que l'on avait oubliées dans les sombres ateliers des faubourgs.

Au moyen âge les pâturages alpins, mieux que les arquebuses, avaient permis aux Suisses de s'affranchir des seigneurs et des rois. L'agriculture moderne permettra à la cité révoltée de s'affranchir des bourgeoisies coalisées.

III

Noua avons vu, comment les trois millions et demi d'habitants des deux départements (Seine et Seine-et-Oise) trouveraient amplement le pain nécessaire, rien qu'en cultivant un tiers de leur territoire. Passons maintenant au bétail.

Les Anglais, qui mangent beaucoup de viande, en consomment une quantité moyenne un peu moindre de 100 kilogrammes par personne adulte et par an : en supposant que toutes les viandes consommées soient du bœuf, cela fait un peu moins d'un tiers de bœuf.

Un bœuf par an pour cinq personnes (y compris les enfants) est déjà une ration suffisante. Pour 3 millions et demi d'habitants cela ferait une consommation annuelle de 700 000 têtes de bétail.

Eh bien, aujourd'hui, avec le système de pacage, il faut avoir, au bas mot, 2 millions d'hectares pour nourrir 660 000 têtes de bétail.

Cependant, avec des prairies très modestement arrosées au moyen d'eau de source (comme on en a crée récemment sur des milliers d'hectares dans le Sud-Ouest de la France), 500 000 hectares suffisent déjà. Mais si l'on pratique la culture intensive, en faisant pousser la betterave comme nourriture, il ne faut plus qu'un quart de cet espace, c'est-à-dire 125 000 hectares. Et quand on a recours au maïs et que l'ont fait de l'ensilage comme les Arabes, on obtient tout le fourrage nécessaire sur une surface de 88 000 hectares.

Aux environs de Milan, où l'on utilise les eaux d'égout pour irriguer les prairies, on obtient sur une surface de 9 000 hectares arrosés, la nourriture de 4 à 6 bêtes à cornes par hectare ; et sur quelques lopins favorisés, on a récolté jusqu'à 15 tonnes de foin sec à l'hectare, ce qui fait la nourriture annuelle de 9 vaches à lait. Trois hectares par tête de bétail en pacage et neuf bœufs ou vaches sur un hectare, - voilà les extrêmes de l'agriculture moderne.

Dans L'île de Guernesey, sur un total de 4 000 hectares utilisés, près de la moitié (1 900 hectares) sont couverts de céréales et de potagers, et 2 100 seulement. restent pour les prés ; sur 2 100 hectares on nourrit 1 480 chevaux, 7 260 têtes de bétail, 900 moutons et 4 200 cochons, ce qui fait plus de 3 têtes de bétail par hectare, sans compter les chevaux, les moutons et les porcs. Inutile d'ajouter que la fertilité du sol est faite par les amendements de varechs et d'engrais chimiques.

Revenant à nos trois millions et demi d'habitants de l'agglomération de Paris, on voit que la surface nécessaire à l'élève du bétail descend de deux millions d'hectares à 88 000. Eh bien, ne nous arrêtons pas aux chiffres les plus bas ; prenons ceux de la culture intensive ordinaire ; ajoutons largement le terrain nécessaire au menu bétail qui doit remplacer une partie des bêtes à cornes, et donnons 160 000 hectares à l'élève du bétail, ‑ 200 000 si l'on veut, sur les 410 000 hectares qui nous restent, après avoir pourvu au pain nécessaire à la population.

Soyons généreux et mettons cinq millions de journées pour mettre cet espace en production.

Donc, après avoir employé dans le courant de l'année, vingt millions de journées de travail, dont la moitié pour des améliorations permanentes, nous aurons le pain et la viande assurés, non compris toute la viande supplémentaire que l'on peut obtenir sous forme de volailles, de cochons engraissés, de lapins, etc., sans compter qu'une population pourvue d'excellents légumes et de fruits consommera beaucoup moins de viande que l’Anglais, qui supplée par la nourriture animale à la pauvreté de son menu végétal. Cependant vingt millions de journées de 5 heures, combien cela fait-il par habitant ? ‑ Bien peu de chose en réalité. - Une population de 3 millions et demi doit avoir, pour le moins 1 200 000 hommes adultes capables de travailler, et, autant de femmes. Eh bien, pour assurer le pain, et la viande à tous, il ne faudrait donc pas plus de 17 journées de travail par an, pour les hommes seulement. Ajoutez encore trois millions de journées pour avoir le lait. Ajoutez encore autant ! le tout n'atteint pas 25 journées de 5 heures‑ simple affaire de s'amuser un peu dans les champs ‑ pour avoir ces trois produits principaux : pain, viande, et lait ; ces trois produits qui, après le logement, font la préoccupation principale, quotidienne, des neuf dixièmes de l'humanité.

Et cependant, ‑ ne nous lassons pas de le répéter – nous n'avons pas fait du roman. Nous avons raconté ce qui est ; ce qui se fait déjà sur de vastes proportions, ce qui a obtenu la sanction de l'expérience en grand, L'agriculture pourrait dès demain être réorganisée, si les lois de la propriété et l'ignorance générale ne s'y opposaient.

Le jour où Paris aura compris que savoir ce qu'on mange et comment on le produit est une question d'intérêt public ; le jour où tout le monde aura compris que cette question est infiniment plus importante que les débats du parlement ou du conseil municipal, ce jour-là la Révolution sera faite. Paris saisira les terres des deux départements, et les cultivera. Et alors, après avoir donné pendant toute sa vie un tiers de son existence pour acheter une nourriture insuffisante et mauvaise, le Parisien la produira lui-même, sous ses murs, dans l'enclos des forts, (s'ils existent encore), en quelques heures d'un travail sain et attrayant.

Et maintenant, passons aux fruits et aux légumes. Sortons de Paris et allons visiter un de ces établissement de la culture maraîchère qui font, à quelques kilomètres des académies, des prodiges ignorés par les savants économistes. Arrêtons-nous, par exemple, chez M. Ponce, l'auteur d'un ouvrage sur la culture maraîchère, qui ne fait pas secret de ce que la terre lui rapporte et qui l'a raconté tout au long.

M. Ponce, et surtout ses ouvriers, travaillent comme des nègres. Ils sont huit à cultiver un peu plus d'un hectare (onze dixièmes). Ils travaillent certainement douze et quinze heures par jour, c'est à dire trois fois plus qu'il ne faut. Ils seraient vingt-quatre, qu'ils ne seraient pas trop. A quoi M. Ponce nous répondra probablement que, puisqu'il paie la somme effrayante de 2 500 francs par an de rente et d'impôts pour ses 11 000 mètres carrés de terrain, et 2 500 francs pour le fumier acheté dans les casernes, il est forcé de faire de l'exploitation. «Exploité, j'exploite à mon tour», serait probablement sa réponse. Son installation lui a aussi coûté 30 000 francs, sur lesquels certainement plus de la moitié en tribut aux barons fainéants de l'industrie. En somme; son installation ne représente pas plus de 3 000 journées dé travail, ‑ probablement beaucoup moins.

Mais voyons ses récoltes : 10 000 kilos de carottes, 10 000 kilos d'oignons, de radis et autres petits légumes, 6 000 têtes de choux, 3 000 choux-fleurs, 5 000 paniers de tomates, 5 000 douzaines de fruits. choisis, 154 000 salades, bref, un total de 125 000 kilos de légumes et de fruits sur un hectare et. un dixième ‑ sur 110 mètres de long et 100 mètres de large. Ce qui fait plus de 110 tonnes de légumes à l'hectare.

Mais un homme ne mange pas plus de 300 kilos de légumes et de fruits par an, et l'hectare d'un maraîcher donne assez de légumes et de fruits pour servir richement la table de 350 adultes durant toute l'année. Ainsi, 24 personnes, s'employant toute l'année à cultiver un hectare de terre, mais n'y donnant plus que cinq heures par jour, produiraient assez de légumes et de fruits pour 350 adultes, ce qui équivaut, au moins, à 500 individus.

Autrement dit, en cultivant comme M. Ponce, ‑ et ses résultats sont déjà dépassés, ‑ 350 adultes devraient donner chacun un peu plus de 100 heures par année (103) pour procurer les légumes et les fruits, nécessaires à 500 personnes.

Remarquons qu'une production pareille n'est pas l'exception. Elle se fait sous les murs de Paris, sur une surface de 900 hectares, par 5 000 maraîchers. Seulement, ces maraîchers sont réduits à l'état de bêtes de somme, pour payer une rente moyenne de deux mille francs par hectare.

Mais ces faits, que chacun peut vérifier, ne prouvent-ils pas que 7 000 hectares (sur les 210 000 qui nous restent) suffiraient pour donner tous les légumes possibles, ainsi qu'une bonne provision de fruits, aux trois millions et demi d'habitants de nos deux départements ?

Quant à la quantité de travail nécessaire pour produire ces fruits et ces légumes, elle atteindrait le chiffre de 50 millions de journées de cinq heures (une cinquantaine de journées par adulte mâle), si nous prenions pour mesure le travail des maraîchers. Mais nous allons voir tout à l'heure cette quantité se réduire si l'on a recours aux procédés déjà en vogue à Jersey et à Guernesey. Nous‑ rappellerons seulement que le maraîcher n'est forcé de tant travailler que parce qu'il produit surtout des primeurs, dont le prix élevé sert à payer des baux fabuleux, et que ses procédés mêmes réclament plus de travail qu'il n'en faut en réalité. N'ayant pas les moyens de faire de fortes dépenses pour son installation, obligé de payer très cher le verre, le bois, le fer et la houille, il a demandé au fumier la chaleur artificielle que l'on peut avoir à moins de frais par la houille et la serre chaude.

IV

Les maraîchers, disions-nous, sont contraints de se réduire à l'état de machines et de renoncer à tou­tes les joies de la vie pour obtenir leurs récoltes fa­buleuses. Mais ces rudes piocheurs ont rendu à l’hu­manité un immense service en nous apprenant que l'on fait le sol.

Ils le font, eux, avec les couches de fumier qui ont déjà servi à donner aux jeunes plantes et aux primeurs la chaleur nécessaire. Ils font le sol en si grandes quantités que chaque année ils sont forcés de le revendre en partie. Sans cela, leurs jardins s'exhausseraient chaque année de 2 à 3 centimètres. Ils le font si bien que ( c'est Barral, dans le Dictionnaire d'agriculture, à l'article Maraîchers, qui nous l'apprend), dans les contrats récents, le maraîcher stipule qu'il emportera son sol avec lui, lorsqu'il abandonnera la parcelle qu'il cultive. Le sol emporté sur des chars, avec les meubles et les châssis ‑ voilà la réponse que les cultivateurs pratiques ont donnée aux élucubrations d'un Ricardo, qui représentait la rente comme un moyen d'égaliser les avantages naturels du sol. «Le sol vaut ce que vaut l'homme» telle est la devise des jardiniers.

Et cependant, les maraîchers parisiens et rouennais se fatiguent trois fois plus que leurs frères de Guernesey`et d'Angleterre pour obtenir les mêmes résultats. Appliquant l’industrie à l'agriculture, en plus du sol, ceux-ci font le climat. En effet, toute la culture maraîchère est basée sur ces deux principes.

1° Semer sous châssis, élever les jeunes plantes dans un sol riche, sur un espace limité, où l'on puisse les bien soigner et les repiquer plus tard, quand elles auront bien développé le chevelu de leurs racines. Faire, en un mot, ce que l'on fait pour les animaux : leur donner des soins dans leur jeune âge.

Et 2°, pour mûrir les récoltes de bonne heure, chauffer le sol et l'air, en couvrant les plantes de châssis ou de cloches et en produisant dans le sol une forte chaleur par la fermentation du fumier.

Repiquage,.et température plus élevée que celle de l'air, voilà l'essence de la culture maraîchère, une fois que le sol a été fait artificiellement.

Ainsi que nous l'avons vu, la première de ces deux conditions est déjà mise en pratique et demande seulement quelques perfectionnements de détail. Et pour réaliser la seconde il s'agit de chauffer l'air et la terre en remplaçant le fumier par l'eau chaude circulant dans des tuyaux de fonte, soit dans le sol sous des châssis, soit à l'intérieur des serres chaudes.

C'est ce que l'on fait déjà. Le maraîcher parisien demande déjà au thermo‑syphon la chaleur qu'il de­mandait jadis au fumier. Et le jardinier anglais bâtit la serre chaude.

Jadis, la serre chaude était le luxe du riche. On la réservait aux plantes exotiques ou d'agrément. Mais aujourd'hui elle se vulgarise. Des hectares entiers sont couverts de verre dans les files de Jersey et de Guernesey, sans compter les milliers de petites ser­res chaudes que l'on voit à Guernesey dans chaque ferme, dans chaque jardin. Aux environs de Londres on commence à couvrir de verre des champs entiers, et des milliers de petites serres chaudes s'installent chaque année dans les faubourgs.

On en fait de toutes qualités, depuis la serre aux murs de granit, jusqu'au modeste abri clôturé en planches de sapin et à toiture de verre, qui, malgré toutes les sangsues capitalistes, ne coûte pas plus de 4 à 5 francs le mètre carré. On les chauffe ou on ne les chauffe pas du tout (l'abri seul suffit, tant qu'on ne vise pas à produire des primeurs) ; et on y fait pousser, ‑ non plus des raisins ni des fleurs tropi­cales, ‑ mais des pommes de terre, des carottes, des pois ou des flageolets.

On s'émancipe ainsi du climat. On se dispense du travail laborieux des couches ; on n'achète plus d'amas de fumier, dont les prix montent en pro­portion de la demande croissante ; et l'on supprime en partie le travail humain : sept ou huit hommes suffisent pour cultiver l'hectare sous verre et pour obtenir les mêmes résultats que chez M. Ponce. A. Jer­sey, sept hommes, travaillant moins de 6o heures par semaine, obtiennent sur des espaces infinitési­maux, des récoltes qui jadis demandaient des hec­tares de terrain.

On pourrait donner des détails frappants à ce sujet. Bornons-nous à un seul exemple. A Jersey, 34 hom­mes de peine et un jardinier, cultivant un peu plus de 4 hectares sous verre (mettons 70 hommes qui ne donneraient à cela que 5 heures par jour) obtien­nent d'année en année les récoltes suivantes : 25 000 kilos de raisins coupés dès le 1er mai, 80 000 kilos de tomates, 30 000 kilos de pommes de terre en avril, 6 000 kilos de pois et 2 000 kilos de. flageolets coupés en mai, ‑ soit 143 000 kilos de fruits et de légumes, sans compter une deuxième récolte, très forte, de certaines serres, ni une immense serre d'agrément, ni les récoltes de toutes sortes de petites cultures en pleine terre, entre les serres chaudes.

Cent quarante-trois tonnes de fruits et primeurs ! de quoi nourrir largement plus de 1 500 personnes, durant toute l'année. Et cela ne demande que 21 000 journées de travail, ‑ soit 210 heures par an pour la moitié seulement des mille adultes.

Ajoutez-y l'extraction de 1 000 tonnes environ de charbon (c'est ce que l'on brûle par an dans ces serres, pour chauffer 4 hectares) et l'extraction moyenne étant en Angleterre de 3 tonnes par journée de dix heures et par ouvrier, cela fait un travail supplémentaire de six à sept heures par an pour chacun des cinq cents adultes.

Somme toute, si la moitié seulement des adultes donnait une cinquantaine de demi-journées par an à la culture des fruits et des légumes hors saison ; tous pourraient manger toute l'année des fruits et des légumes de luxe en satiété, quand bien même on ne les obtiendrait qu'en serre chaude. Et ils auraient, en même temps, comme deuxième récolte dans les mêmes serres, la plupart des légumes ordinaires qui, dans les établissements comme celui de M. Ponce, demandent, nous l'avons vu, cinquante journées de travail.

Nous venons de voir la culture de luxe. Mais nous avons déjà dit que la tendance actuelle est de faire de la serre chaude un simple potager sous verre. Et quand on l'applique à cet usage, on obtient avec des abris de verre extrêmement simples, chauffés légèrement pendant trois mois, des récoltes fabuleuses de légumes : par exemple, 450 hectolitres de pommes de terre à l'hectare, comme première récolte à la fin d'avril. Après quoi, ayant amendé le sol, on fait pousser de nouvelles récoltes, de mai à fin octobre, dans une température presque tropicale, due à l'abri de verre.

Aujourd'hui pour obtenir 450 hectolitres de pommes de terre, il faut labourer chaque année une surface de 20 hectares, ou plus, planter et plus tard rechausser les plants, arracher les mauvaises herbes à la houe et ainsi de suite. On sait ce que cela demande de peine. Avec l'abri de verre, on emploiera, peut-être, pour commencer, une demi-journée de travail par mètre carré. Mais, cette première besogne accomplie, on économisera la moitié ; sinon les trois quarts du travail à venir.

Voilà des faits, voilà des résultats obtenus, vérifiés, bien connus, dont chacun peut se persuader en visitant les cultures. Et ces faits, ne sont-ils pas déjà suffisants pour donner une idée de ce que l'homme eut obtenir du sol s'il le traite avec intelligence ?

V

Dans tous nos raisonnements nous avons tablé sur des précédents admis déjà et en partie mis en pratique. La culture intensive des champs, les plaines arrosées par les eaux d'égout, l'horticulture maraîchère, enfin le potager sous verre, sont des réalités. Ainsi que Léonce de Lavergne l'avait prévu, il y a trente ans, la tendance de l'agriculture moderne est de réduire autant que possible l'espace cultivé, de créer le sol et le climat, de concentrer le travail et de réunir toutes les conditions nécessaires à la vie des plantes.

Cette tendance est née du désir de réaliser de fortes sommes d'argent sur la vente des primeurs. Mais depuis que les procédés de culture intensive sont trouvés, ils se généralisent et s'étendent aux légumes les plus communs, parce qu'ils permettent de se procurer plus de produits avec moins de travail et plus de sécurité.

En effet, après avoir étudié les abris de verre les plus simples de Guernesey, nous affirmons que, tout compte fait, on dépense beaucoup moins de travail pour obtenir sous verre, en avril, des pommes de terre qu'on n'en dépense pour avoir sa récolte trois mois plus tard, en plein air, en bêchant un espace cinq fois plus grand, en l'arrosant et en extirpant les mauvaises herbes, etc. C'est comme pour l'outil ou la machine. On économise sur le travail en employant un outil ou une machine perfectionnés, alors même qu'il faut une dépense préalable pour acheter l'outil.

Des chiffres complets concernant le culture des légumes communs sous verre nous manquent encore. Cette culture est d'origine récente et ne se fait que sur de petits espaces. Mais nous avons des chiffres concernant la culture, déjà vieille d'une trentaine d'années, d'un objet de luxe, le raisin ; et ces chiffres sent concluants.

Dans le Nord de l'Angleterre, sur la frontière d'Ecosse, où le charbon ne coûte que 4 francs la tonne à la bouche du puits, on se livre depuis longtemps à la culture du raisin en serres chaudes. Il y a trente ans, ces raisins, mûrs en janvier, se vendaient par le cultivateur, à raison de 25 francs ! a livre et on les revendait 50 francs pour la table de Napoléon III. Aujourd'hui, le même producteur ne les vend plus que 3 francs la livre. Il nous l'apprend lui-même dans un article récent d'un journal d'horticulture. C'est que des concurrents envoient des tonnes et des tonnes de raisin à Londres et à Paris. Grâce au bon marché du charbon et à une culture intelligente, le raisin en hiver croit au Nord et fait son voyage en sens contraire des produits ordinaires vers le midi. En mai, les raisins anglais et ceux de Jersey sont vendus deux francs la livre par les jardiniers, et encore ce prix, comme celui de 50 francs d'il y a trente ans, ne se maintient que par la faiblesse de la concurrence. En octobre, les raisins cultivés en immenses quantités aux environs de Londres, toujours sous verre, mais avec un peu de chauffage artificiel, ‑ se vendent au même prix que les raisins achetés à la livre dans les vignes de la Suisse ou du Rhin, C'est-à-dire pour quelques sous, C'est encore trop cher des deux tiers, par suite de la rente excessive du sol, des frais d'installation et de chauffage, sur lesquels le jardinier paie un tribut formidable à l'industriel et à l'intermédiaire. Ceci expliqué, on peut dire qu'il ne coûte presque rien d'avoir en automne des raisins délicieux sous la latitude et le climat brumeux de Londres. Dans un de ses faubourgs par exemple, un méchant abri de verre et de plâtre, appuyé contre notre maisonnette, et long de trois mètres sur deux de large, noua donne en octobre, chaque année depuis trois ans, prés de 50 livres de raisin d'un goût exquis. La récolte provient d'un cep de vigne, âgé de six ans[3]. Et l'abri est si mauvais qu'il pleut à travers. La nuit, la température y est toujours celle du dehors. Il est évident qu'on ne le chauffe pas, autant vaudrait chauffer la rue ! Et les soins à donner sont : la taille de la vigne, pendant une demi-heure par an, et l'apport d'une brouette de fumier que l'on renverse au pied du cep, plante dans l'argile rouge en dehors de l'abri.

Si l'on évalue, d'autre part, les soins excessifs donnés à la vigne sur les borda du Rhin ou du Léman, les terrasses construites pierre à pierre sur les pentes des coteaux, le transport du fumier et souvent de la terre à une hauteur de deux à trois cents pieds, on arrive à la conclusion qu'en somme, la dépense de travail nécessaire pour cultiver la vigne est plus considérable en Suisse ou sur les bords du Rhin qu'elle ne l'est sous verre, dans les faubourgs de Londres.

Cela peut paraître paradoxal au premier abord, parce que l'on pense généralement que la vigne pousse d'elle-même dans le midi de l'Europe et que le travail du vigneron ne coûte rien. Mais les jardiniers et les horticulteurs, loin de nous démentir, confirment nos assertions. «La culture la plus avantageuse en Angleterre est la culture de la vigne», dit un jardinier pratique, le rédacteur du Journal d'Horticulture anglais : Les prix d'ailleurs, ont, on le sait, leur éloquence.

Traduisant ces faits en langage communiste, nous pouvons affirmer que l'homme ou la femme qui prendront sur leurs loisirs une vingtaine d’heures par an, pour donner quelques soins, très agréables au fond, à deux ou trois ceps de vignes plantés sous verre sous n'importe quel climat de l'Europe récolteront autant de raisins qu'on en peut manger dans sa famille et entre amis. Et cela s'applique non seulement aux produits de la vigne, mais à ceux de tous les arbres fruitiers acclimatés.

vair. Cent jardiniers, compétents pourraient donner à ce travail cinq heures par jour, ‑ et le reste serait fait tout si simplement par des gens qui, sans être jardiniers de profession, sauraient manier la bêche, le râteau, la pompe d'arrosage, ou surveiller un fourneau.

Mais ce travail donnerait au bas mot, ‑ nous l'avons vu dans un chapitre précédent, ‑ tout le nécessaire et le luxe possibles en fait de fruits et de légumes pour 75 000 ou 100 000 personnes. au moins. Admettez qu'il y ait dans ce nombre 36 000 adultes désireux de travailler au potager. Chacun aurait donc à consacrer cent heures par an, réparties sur toute l'année. Ces heures de travail deviendraient des heures de récréation, passées entre amis, avec les enfants, dans des jardins superbes, plus beaux, probablement, que ceux de la légendaire Sémiramis[4].

Voilà le bilan de la peine prendre pour pouvoir manger à satiété des fruits dont nous nous privons aujourd'hui, et pour avoir en abondance tous les légumes que la mère de famille rationne si scrupuleusement lorsqu'il lui faut compter les sous dont elle enrichira la rentier et le vampire-propriétaire.

Ah, si l'humanité avait seulement le conscience de ce qu'elle peut, et si cette conscience lui donnait seulement la force de vouloir !

Si elle savait que la couardise de l'esprit est l'écueil sur lequel toutes leu révolutions ont échoué jusqu'à ce jour !

VI

On entrevoit aisément les horizons nouveaux ouverts à la prochaine révolution sociale.

Chaque fois que nous parlons de la révolution, le travailleur sérieux, qui a vu des enfants manquant de nourriture, fronce les sourcils et nous répète obstinément : «Et le pain ? N'en manquera-t‑on pas si tout le monde mange à son appétit ? Et si la campagne, ignorante, travaillée par la réaction, affame la ville comme l'ont fait les bandes noires en 1793, que fera-t‑on ?»

Que la campagne essaie seulement ! Les grandes villes se passeront alors de la campagne.

A quoi s'emploieront, en effet, ces centaines de mille de travailleurs qui s'asphyxient aujourd'hui dans les petits ateliers et les manufactures, le, jour où ils reprendront leur liberté ? Continueront-ils, après la révolution comme avant, à s'enfermer dans les. usines ? Continueront-ils à faire de la bimbeloterie de luxe pour l'exportation, alors qu'ils verront peut-être le blé s'épuiser, la viande devenir rare, les légumes disparaître sans être remplacés ?

Évidemment non ! Ils sortiront de la cité, ils iront, dans les champs ! Aidés de la machine qui. permettra aux plus faibles d'entre nous de donner leur coup d'épaule, ils porteront là révolution dans la culture d'un passé esclave, comme ils l'auront portée dans les institutions et dans les idées.

Ici, des centaines d'hectares se couvriront de verre, et l'homme et la femme aux doigts délicats soigneront les jeunes plantes. Là, d'autres centaines d'hectares seront labourées au défonceur à vapeur, amendées par des engrais ou enrichies d'un sol artificiel obtenu par la pulvérisation de la roche. Les légions joyeuses de laboureurs d'occasion couvriront ces hectares de moissons, guidés dans leur travail et leurs expériences, en partie par ceux qui connaissent l'agriculture, mais surtout par, l'esprit, grand et pratique, d'un peuple réveillé d'un long sommeil, et qu'éclaire et dirige ce phare lumineux ‑ le bonheur de tous.

Et en deux ou trois mois, les récoltes hâtive, viendront soulager les besoins les plus pressants et pourvoir à la nourriture d'un peuple qui, après tant de siècles d'attente, pourra enfin assouvir sa faim et manger à son appétit.

Entre temps, le génie populaire, le génie d'un peuple qui se révolte et connaît ses besoins, travaillera à expérimenter les nouveaux moyens de culture que l'on pressent déjà à l'horizon et qui ne demandent que le baptême de l'expérience pour se généraliser. On expérimentera 1a lumière, ‑ cet agent méconnu de la culture qui fait mûrir l'orge en 45 jours sous la latitude de Yakoutsk : ‑ concentrée ou artificielle, la lumière rivalisera avec la chaleur pour hâter la croissance des plantes. Un Mouchot de l'avenir inventera la machine qui doit guider les rayons du soleil et les faire travailler, sans qu'il soit besoin d'aller chercher, dans les profondeurs de la terre la chaleur solaire emmagasinée dans la houille. On expérimentera l'arrosage du sol avec des cultures de micro‑organismes, ‑ idée si rationnelle née d'hier, qui permettra de donner au sol les petites cellules vivantes si nécessaires aux plantes, soit pour alimenter les radicelles, soit pour décomposer et rendre assimilables les parties constitutives du sol.

On expérimentera... mais non, n'allons pas plus loin, nous entrerions dans le domaine du roman. Restons dans la réalité des faits acquis. Avec les procédés de culture en usage déjà, appliqués en grand, sortis dès aujourd'hui victorieux de la lutte contre la concurrence marchande, nous pouvons nous donner l'aisance et le luxe, en retour d'un travail agréable. L'avenir prochain montrera ce qu'il y a de pratique dans les futures conquêtes que font entrevoir les récentes découvertes scientifiques.

Bornons-nous présentement à inaugurer la voie nouvelle consistant dans l'étude des besoins et des moyens d'y satisfaire.

La seule chose qui puisse manquer à la révolution, c’est la hardiesse de l'initiative.

Abrutis par nos institutions à l'école, asservis au passé dans l'âge mûr et jusqu'au tombeau, nous n'osons presque pas penser. Est-il question d'une idée nouvelle ? Avant de nous faire une opinion, nous irons consulter des bouquins vieux de cent ans pour savoir ce que les anciens maîtres pensaient à ce sujet.

Si la hardiesse de la pensée et l'initiative ne manquent pas à la révolution, ce ne seront pas les vivres qui lut feront défaut,

De toutes les grandes journées de la grande Révolution, la plus belle, la plus grande, qui restera gravée à jamais dans les esprits, fut celle oie tes fédérés, accourus de toutes parts, travaillèrent la terre du Champ de Mars pour prépayer la fête.

Ce jour-là la France fut animée de l'esprit nouveau, elle entrevit l'avenir qui s'ouvrait devant elle dans le travail en commun de la terre.

Et ce sera encore par le travail en commun de la terre que les sociétés affranchies retrouveront leur unité et effaceront les haines, les oppressions, qui les avaient divisées.

Pouvant désormais concevoir la solidarité, cette puissance immense qui centuple l'énergie et les forces créatrices de l'homme, ‑ la société nouvelle marchera à la conquête de l'avenir avec toute la vigueur de la jeunesse.

Cessant de produire pour des acheteurs inconnus, et cherchant dans son sein même des besoins et des goûts à satisfaire, la société assurera largement la vie et l'aisance à chacun de ses membres en même temps que la satisfaction morale que donne le travail librement choisi et librement accompli, et la joie de pouvoir vivre sans empiéter sur la vie des autres. Inspirés d'une nouvelle audace, nourrie par le sentiment de solidarité, tous marcheront ensemble à la conquête des hautes jouissances du savoir et de la création artistique.

Une société ainsi inspirée n'aura à craindre ni les dissensions à l'intérieur, ni les ennemis du dehors. Aux coalitions du passé elle opposera son amour pour l’ordre nouveau, l'initiative audacieuse de chacun et de tous, sa force devenue herculéenne par le réveil de son génie.

Devant cette farce irrésistible, les «rois conjurés» ne pourront rien. Ils n'auront qu'à s'incliner devant elle, s'atteler au char de l'humanité, roulant vers les horizons nouveaux, entrouverts par la Révolution sociale.

Fin

Notes :

[1] Remarquons que lorsque nos affirmations furent publiées en Angleterre, elles ne rencontrèrent pas la moindre contradiction. Elles furent confirmées et même dépassées par le directeur du Journal d'Horticulture> qui est un horticulteur pratique. Nous sommes persuadés que les maraîchers français nous donneront aussi raison.
[2] Consulter la Répartition métrique des impôts, par A. Toubeau, 2 vol, publiés par Guillaumin, an 1880. Nous ne partageons nullement les conclusions de Toubeau ; mais c'est une véritable encyclopédie, avec indication des sources pour montrer ce que l'on peut obtenir du sol.‑ La Culture maraîchère, par M. Ponce. Paris, 1869. ,- Le Potager Gressent, Paris, 1885, excellent ouvrage pratique. ‑Physiologie et culture du blé, par Risler, Paris, 1886. ‑ Le blé, sa culture intensive et extensive. par Lecouteux. Paris, 1883. =‑La Cité Chinoise par Eugène Simon, ‑ Le Dictionnaire d'agriculture. ‑The Rothamstead experimemts par Wm. Fream, Londres, 1888 (culture sans fumure, etc.); Nine-teenth Century, juin 1888, et Forum, août 1890.
[3] La vigne elle-même représente les recherches patientes de deux ou trois génération de jardiniers. c'est une variété de Hambourg, admirablement adaptée aux hivers froids. Elle a besoin de gelée en hiver pour que le bois mûrisse.
[4] Récapitulant les chiffres qui ont été donnés sur l'agriculture, chiffres prouvant que les habitants des deux départements de la Seine et de Seine‑et‑Oise peuvent parfaitement vivre sur leur territoire en n'employant annuellement que fort peu de temps pour en obtenir sa nourriture, nous avons :
Départements de la Seine et de Seine‑et‑Oise :
Nombre d'habitants en 1886 : 3 600 000
Superficie en hectares : 610 000
Nombre moyen d'habitants par hectare : 5,90
Surfaces à cultiver pour nourrir let habitants (en hectares) :
Blés et céréales : 200 000
Prairies naturelles et artificielles : 200.000
légumes et fruits : 7 000
Reste pour maisons, voies de communications, parcs,
Forêts : 200 000
Quantité de travail annuel nécessaire pour améliorer et cultiver les surfaces ci-dessus (en journées de travail de 5 heures :
Blé (culture et récolte) : 15.000.000
Prairies, lait, élevage du bétail : 10.000.000
Culture maraîchère, fruits de luxe, etc. : 33.000.000
Imprévu : 12 000 000
Total : 70 000 000
Si on suppose que la moitié seulement des adultes valides (hommes et femmes) veuille s'occuper d'agriculture, on voit qu'il faut répartir 7o millions de journées de travail entre 1 200 000 individus. Ce qui donne par an cinquante-huit journées de travail de 5 heures pour chacun de ces travailleurs.

Pierre Kropotkine


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