Get Firefox ;

xhtml ; css2 ; aaa ; ccc ;

"Un problème fondamental nous est légué par les révolutions précédentes: j'entends surtout celle de 1789 et celle de 1917; dressées pour une grande partie contre l'oppression, animées d'un souffle puissant de liberté et proclamant la liberté comme leur but essentiel, pourquoi ces révolutions sombrèrent-elles dans une nouvelle dictature exercée par d'autres couches dominatrices et privilégiées, dans un nouvel esclavage des masses populaires ?"

Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 – 1921

[...Suite, page 2]

Chapitre IV

La presse inconnue (anarchiste)

dans la Révolution russe: sa voix, ses luttes, sa fin

Nous avons reproduit, plus haut, quelques articles du Goloss Trouda, journal de 1'"Union de propagande anarcho-syndicaliste", concernant la position de celle-ci vis-à-vis de la prise du pouvoir par les bolcheviks, de la paix de Brest-Litovsk et de l'Assemblée Constituante.

Il est utile de les compléter par d'autres citations. Elles apporteront au lecteur des précisions sur les divers points de discorde entre les bolcheviks et les anarchistes, sur la position de ces derniers face aux problèmes de la Révolution et enfin sur l'esprit même des deux conceptions.

La presse anarchiste pendant la Révolution russe étant totalement inconnue hors du pays, certains de ces extraits constitueront pour le lecteur de véritables révélations.

Le premier numéro de Goloss Trouda parut le 11 août 1917, six mois après les débuts de la Révolution, donc avec un énorme et irréparable retard. Néanmoins, les camarades se mirent énergiquement à l'œuvre.

La tâche était dure. Le parti bolcheviste avait déjà accaparé la grande majorité de la masse ouvrière. Par rapport à son action et à son influence, celles de l'"Union" et de son organe étaient de peu d'importance. Son œuvre progressait lentement, difficilement. Il n'y avait presque plus de place pour elle dans les usines de Petrograd. Tout le monde y suivait le parti bolchevik, ne lisait que ses journaux, ne voyait que par lui. Les bolcheviks disposaient dans le pays de plusieurs quotidiens largement diffusés. Personne ne prêtait attention à une organisation totalement inconnue, à des idées "bizarres" ne ressemblant pas du tout à ce qui se disait et se discutait ailleurs.

Et, cependant, l'"Union" acquit vite une certaine influence. Bientôt, on commença à l'écouter. Ses meetings - hélas ! peu nombreux - étaient bien fréquentés. Elle réussit rapidement à créer des groupes assez forts à Petrograd même et dans sa banlieue: à Cronstadt, à Oboukhovo, à Kolpino, etc. Son journal avait du succès et se diffusait de mieux en mieux, même en province, en dépit de toutes les difficultés.

Dans les conditions données, la tâche principale de l'"Union" consistait à intensifier sa propagande, à se faire connaître, à attirer l'attention des masses travailleuses sur ses idées et sur sa position vis-à-vis des autres courants sociaux. Cette tâche incombait surtout au journal, la propagande orale restant pour l'instant fort restreinte, faute de moyens.

Trois périodes sont à distinguer dans la vie - très courte - et dans la propagande de l' "Union" 1° avant la Révolution d'octobre; 2° au moment même de cette seconde Révolution; 3° après celle-ci.

Dans la première période, l'"Union" lutta simultanément et contre le gouvernement de l'heure (de Kerensky), et contre le danger d'une révolution politique (vers laquelle tout semblait converger), pour une nouvelle organisation sociale at base syndicale et libertaire.

Chaque numéro du journal contenait des articles précis et concrets sur la façon dont les anarcho-syndicalistes concevaient les tâches constructives de la Révolution à venir. Tels furent par exemple: une série d'articles sur le rôle des comités d'usines; les articles sur les tâches des Soviets, sur la façon de résoudre le problème agraire, sur la nouvelle organisation de la production, des échanges, etc.

Dans plusieurs articles - surtout dans ses éditoriaux - le journal expliquait aux travailleurs, d'une façon très concrète, quelle devait être, d'après les anarcho-syndicalistes, la véritable Révolution émancipatrice.

Ainsi, dans l'éditorial du n° 1 de Goloss Trouda (du 11 août 1917: "L'Impasse de la Révolution") le journal, après avoir parcouru rétrospectivement la marche de la Révolution et constaté sa crise (en août, la Révolution russe traversa une période critique), écrivait ceci:

Disons tout de suite que nous concevons et les causes profondes de cette crise et, surtout, l'action révolutionnaire prochaine, d'une manière qui ne ressemble en rien à celle de tous les écrivains socialistes.

S'il nous avait été possible d'élever notre voix plus tôt, au début même de la Révolution, aux premiers jours et semaines de son libre élan, de ses magnifiques envolées et de ses recherches ardentes, illimitées, nous aurions aussitôt, dès ces premiers moments, proposé et défendu des moyens et des actes absolument différents de ceux préconisés par les partis socialistes. Nous nous serions nettement dressés contre les "programmes"et la "tactique" de tous ces partis et fractions: bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche, socialistes-révolutionnaires de droite, etc. Nous aurions indiqué à la Révolution d'autres buts. Nous aurions suggéré aux masses laborieuses d'autres tâches.

Les longues années de notre travail à l'étranger furent consacrées à la propagande d'un tout autre ensemble d'idées, sur la Révolution Sociale et ses voies. Hélas, notre pensée ne pénétrait pas en Russie, séparée des autres pays par des barrières policières.

Aujourd'hui, nos forces se rallient ici. Et nous considérons comme notre premier devoir, comme notre tâche la plus sacrée de reprendre aussitôt ce travail sur notre propre sol: actuellement le sol de la liberté.

Nous devons agir. Nous devons ouvrir aux masses laborieuses des horizons nouveaux. Nous devons les aider dans leurs recherches.

La force des choses nous oblige à élever notre voix à une heure où la Révolution est momentanément bloquée dans une impasse et où les masses marquent un temps d'arrêt, comme plongées dans une lourde réflexion. Nous aurons à nous employer à fond pour que cette réflexion ne reste pas stérile. Nous devons utiliser ce temps d'arrêt de façon que la nouvelle vague révolutionnaire trouve les masses davantage prêtes, plus conscientes des buts à atteindre, des tâches à remplir, de la voie à suivre. Il faut faire tout ce qui est humainement possible pour que la vague à venir ne se brise, ne s'éparpille pas à nouveau dans un élan sans lendemain.

Dès à présent, nous devons indiquer les moyens de sortir de l'impasse: moyens dont la presse périodique tout entière, sans exception, ne dit pas un seul mot.

L'éditorial du n° 2 ("Le Tournant historique", le 18 août 1917) précise:

Nous vivons des minutes critiques. Les balanciers de la Révolution sont en mouvement - tantôt lentement, tantôt convulsivement. Ils continueront ce mouvement pendant quelque temps encore. Ensuite, ils s'arrêteront. Les ouvriers russes sauront-ils en temps opportun, tant que leurs balanciers oscillent encore, jeter sur leur plateau à eux une idée nouvelle, un nouveau principe d'organisation, une nouvelle base sociale ? C'est de cela que dépendent beaucoup - sinon totalement - et le futur destin et l'issue de la Révolution actuelle.

L'éditorial du n° 3 ("Actualités", le 25 août 1917) s'adresse aux travailleurs dans les termes suivants:

Nous disons aux ouvriers, aux paysans, aux soldats, aux révolutionnaires russes: avant tout et surtout continuez la Révolution. Continuez à vous organiser solidement et à relier entre eux vos organismes nouveaux: vos communes, vos unions, vos comités, vos Soviets. Continuez - avec fermeté et persévérance toujours et partout - à participer de plus en plus largement, de plus en plus efficacement, à l'activité économique du pays. Continuez à prendre entre vos mains, c'est-à-dire entre les mains de vos organisations, toutes les matières premières et tous les instruments indispensables pour votre travail. Continuez à éliminer les entreprises privées. Continuez la Révolution ! N'hésitez pas à affronter la solution de toutes les questions brûlantes de l'actualité. Créez partout les organes nécessaires pour réaliser ces solutions. Paysans, prenez la terre et mettez-la à la disposition de vos propres comités. Ouvriers, préparez-vous à mettre entre les mains et à la disposition de vos propres organismes sociaux - partout sur place - les mines et le sous-sol, les entreprises et les établissements de toutes sortes, les usines et les fabriques, les ateliers, les chantiers et les machines.

En attendant, le parti bolcheviste s'orientait de plus en plus vers son coup d'État. Il se rendait parfaitement compte de l'état d'esprit révolutionnaire des masses et espérait en profiter, c'est-à-dire réussir la prise du pouvoir.

Critiquant cette orientation, Goloss Trouda écrit dans un article du même n° 3:

Une solution logique, claire et simple nous est offerte. Elle s'impose d'elle-même. Il n'y a qu'à la saisir - résolument, audacieusement. Il faut se décider à prononcer l'ultime parole dictée par la logique même des choses: on n'a pas besoin d'un Pouvoir. A la place d'un "Pouvoir", ce sont les organisations unifiées des travailleurs - ouvriers et paysans - qui doivent devenir les "maîtres de la vie". Soutenues par les formations révolutionnaires des soldats, ces organisations doivent, non pas aider quelqu'un à "s'emparer du Pouvoir", mais prendre directement en mains la terre et les autres éléments et instruments de travail, établissant - partout sur place - un ordre économique et social nouveau.

Les simples "habitants" et les "fainéants" accepteront tranquillement le nouvel ordre de choses. La bourgeoisie - restée sans soldats et sans capitaux - restera, tout naturellement aussi, sans pouvoir. Et les organisations des travailleurs, reliées entre elles, mettront sur pied, d'un commun accord, la production, les transports et les communications, les échanges et la distribution des marchandises sur des bases nouvelles créant dans ce but, et selon les nécessités réelles, des organes de coordination et des centres indispensables. C'est alors - et alors seulement - que la Révolution aura vaincu.

L'article dit ensuite que, tant que la lutte aura le caractère de querelles entre les partis politiques pour le Pouvoir, et que les masses laborieuses seront entraînées dans ces querelles et divisées par des fétiches politiques, il ne pourra être question ni de la victoire de la Révolution ni même d'une reconstruction sociale vraiment profonde de la vie.

L'article exprime l'espoir que les masses, poussées par les exigences mêmes de la vie, finiront par arriver à cette solution dont les éléments sont déjà semés par les conditions objectives de notre époque et de toute l'ambiance donnée.

Et il conclut dans ces termes:

Il va de soi que nous ne prétendons pas être prophètes. Nous ne prévoyons qu'une certaine éventualité, une certaine tendance qui peut aussi ne pas se réaliser. Mais, dans ce dernier cas, la Révolution actuelle ne sera pas encore la vraie grande Révolution Sociale. Et alors, la solution du problème - telle que nous venons de la tracer - incombera à l'une des révolutions futures.

Enfin, l'éditorial du n° 9 (du 6 octobre, donc à l'approche de la Révolution bolcheviste) dit:

Ou bien la Révolution poursuivant sa marche, les masses - au bout des épreuves, des malheurs et des horreurs de toutes sortes, après des erreurs, des heurts, des arrêts, des reprises, de nouveaux reculs, peut-être même d'une guerre civile et d'une dictature temporaire - sauront, enfin, élever leur conscience à une hauteur qui leur permettra d'appliquer leurs forces créatrices à une activité positive de leurs propres organismes autonomes, partout sur place: alors, le salut et la victoire de la Révolution seront assurés.

Ou bien les masses ne sauront pas encore créer, au cours de cette Révolution, leurs propres organismes coordonnés et consacrés à l'édification de la vie nouvelle: alors la Révolution sera tôt ou tard étouffée. Car, seuls ces organes sont capables de la mener vers la victoire définitive.

L'attitude de 1'"Union" au moment même du coup d'État d'octobre a été déjà suffisamment mise en relief (voir chapitre1). Nous n'y reviendrons donc pas. Rappelons seulement que, ayant exprimé leurs réserves, les anarchistes participèrent très activement à cette Révolution - là où elle aboutit à une action des masses (Cronstadt, Moscou) - ceci pour des raisons et pour des buts spécifiés dans les réserves mêmes.

Après la Révolution d'octobre, pendant les quelques mois de sa difficile existence, l'Union anarcho-syndicaliste de plus en plus brimée par le gouvernement bolcheviste, suivit au jour le jour l'action de celui-ci et la marche des événements . Le journal, qui parut quotidiennement pendant trois mois, expliquait aux travailleurs tous les écarts, toutes les erreurs, tous les méfaits du nouveau pouvoir, développant, en même temps, ses propres idées et indiquant les moyens de les appliquer, conformément à sa façon de voir. Une telle besogne constituait, non seulement son droit, mais incontestablement son devoir le plus strict.

Dans une série d'articles: le 27 oct. ("Et après ?") le 3-16 nov. ("La seconde Révolution"), le 4-17 nov. ("La Déclaration et la Vie"), etc., on insiste sur la nécessité d'abandonner dès à présent les méthodes politiques de la dictature sur les masses et de laisser au peuple laborieux la liberté d'organisation et d'action.

Nous disons:

1° Dès le début de la Révolution, c'est-à-dire dès le mois de mars, les masses laborieuses auraient dû créer partout leurs organismes de travailleurs, organismes de classe, hors partis coordonnant l'action de ces organes et la concentrant tout entière sur l'unique but réel à atteindre: la mainmise sur tous les éléments indispensables pour le travail et, finalement, sur la vie économique du pays.

2° Les hommes instruits, conscients et expérimentés, les intellectuels, les spécialistes, etc., auraient dû, dès les premiers jours de la Révolution, se préoccuper non pas de la lutte et des mots d'ordre politiques, non pas de "l'organisation du Pouvoir", mais bien de celle de la Révolution. Tous ces hommes auraient dû assister les masses dans le développement et le perfectionnement de leurs organisations, les aidant à employer leur attention, leur énergie et leur activité à la préparation d'une véritable Révolution: économique et sociale.

A ce moment-là, personne ne les aurait entravés dans cette besogne.

En effet, les ouvriers, les paysans et les soldats étaient parfaitement d'accord les uns avec les autres dans cette tâche collective. La Révolution - la vraie - aurait avancé à grands pas, par un chemin droit. Elle aurait, dès le début, poussé ses racines bien en profondeur, ceci d'autant plus que les masses, elles-mêmes, dans un élan spontané, avaient déjà créé tout un réseau d'organisations et qu'il ne s'agissait plus que d'apporter à cette tâche constructrice un certain ordre et une plus haute conscience. Ah si, dès le début, tous les révolutionnaires sincères, toute la presse socialiste, etc., avaient concentré leur attention, leurs forces et leur énergie à cette besogne, les voies de la Révolution seraient autres.

C'est, précisément ce qui n'a pas été fait.

(La Seconde Révolution.)

Un article intitulé: "Le nouveau Pouvoir" (n° 14, du 4-17 novembre) dit:

Là où commence le Pouvoir finit la Révolution. Là où commence "l'organisation du Pouvoir" finit "l'organisation de la Révolution". L'expression: "pouvoir révolutionnaire" a autant de sens que les expressions: "glace chaude" ou "feu froid", c'est-à-dire aucun.

Si la Révolution s'engage définitivement sur la voie politique, selon la recette de "l'organisation du Pouvoir", nous verrons ce qui suit: dès que la première victoire révolutionnaire du peuple insurgé (victoire si chèrement payée en raison, justement, des mêmes méthodes politiques) deviendra un fait acquis, notre "seconde Révolution" s'arrêtera. Au lieu d'une activité révolutionnaire libre et créatrice des masses partout sur place - activité indispensable pour consolider et développer cette victoire - nous assisterons alors à un écœurant "marchandage" autour du Pouvoir au centre, à une "organisation (absolument inutile) du Pouvoir" au centre et, enfin, à une "activité" absurde d'un nouveau "Pouvoir" au centre: d'un nouveau "gouvernement de toutes les Russies".

Les Soviets et d'autres organismes locaux devront, bien entendu, dépendre du Soviet central et du Gouvernement; ils seront forcés de se soumettre au centre, de le reconnaître "Tout le pouvoir aux Soviets" deviendra, en fait, l'autorité des leaders du parti, placés au centre. A la place d'une union naturelle et indépendante des villes et de la campagne libres, construisant à leur gré la nouvelle vie économique et sociale, nous verrons un centre d'État "fort", un "pouvoir révolutionnaire ferme": pouvoir qui prescrira, ordonnera, imposera, châtiera.

Ou cela sera ainsi ou l'autorité n'existera pas. Car rien d'intermédiaire entre ces deux éventualités n'est réalisable. Des phrases sur une "autonomie locale", en présence d'un pouvoir d'État en vigueur, sont toujours restées, restent aujourd'hui et resteront à l'avenir des phrases vides.

Ce nouveau pouvoir, en train de se consolider, saura-t-il donner quoi que ce soit au peuple ?

Sans aucun doute, il tentera de lui octroyer quelque chose.

Mais, travailleurs, oubliez la Révolution Sociale, le socialisme, l'abolition du système capitaliste et votre véritable émancipation, si vous êtes disposés à attendre tout cela de la part du nouveau Pouvoir ! Car le nouveau Pouvoir (ni aucun autre) ne saura vous le donner.

Vous voulez des preuves ?

Et, après avoir assemblé des faits prouvant que le bolchevisme finira fatalement par la dégénérescence et la trahison, l'article conclut comme suit:

Cela signifie que, du bolchevisme au capitalisme, le front malgré tout, reste au fond, "unique", sans interruption. Telles sont les lois fatales de la lutte politique.

Vous allez nous dire que vous protesterez, que vous lutterez pour vos droits, que vous vous soulèverez et agirez partout sur place en pleine indépendance ?

Très bien. Mais alors, soyez prêts à ce que votre activité soit déclarée "arbitraire", "anarchique"; à ce que "les socialistes au pouvoir" vous assaillent sous ce prétexte, avec toute la force de leur autorité "socialiste"; et que, enfin, les couches de la population satisfaites par le nouveau gouvernement (couches auxquelles il aura donné "quelque chose") ainsi que tous ceux qui en auront assez de la Révolution et n'éprouveront pour vous que de la colère et de la haine, se dressent contre vous.

Dans votre lutte contre le tsarisme vous aviez avec vous presque tout le pays.

Dans votre lutte contre Kerensky vous étiez déjà beaucoup plus isolés.

Si, maintenant, vous laissez le nouveau pouvoir se consolider (et si les événements s'y prêtent); si vous avez prochainement une lutte à entamer contre cette autorité devenue forte, vous ne serez plus qu'une poignée.

On vous écrasera impitoyablement comme des "fous", comme des "fanatiques" dangereux, comme des "anarchistes", comme des "bandits"... Et on ne posera même pas une pierre sur vos tombes.

Dans un article paru sous le titre: "D'impasse en impasse" (n° 15, du 6-19 novembre) nous lisons:

Il n'y a qu'un moyen de mettre la Révolution sur le juste et droit chemin:

Renoncer à la consolidation du Pouvoir politique central. Aider tout de suite les masses - partout sur place - à créer leurs organisations de classe, hors des partis. Aider ces organisations à former un ensemble harmonieux. d'abord localement, ensuite régionalement, etc., au moyen des Soviets (conseils) de ces organisations: Soviets non pas autoritaires, mais uniquement instruments de liaison et de coordination. Orienter ces organismes vers le seul but qui importe: celui de leur mainmise progressive sur la production, les échanges, les communications, la distribution etc. Commencer ainsi, tout de suite, à organiser la vie économique et sociale du pays sur des bases nouvelles.

Alors commencera à se réaliser, facilement et d'une façon naturelle, une sorte de "dictature du travail". Et le pays entier saura, peu à peu, s'y faire.

Et l'article conclut ainsi:

Tout Pouvoir est un péril pour la Révolution. Aucun Pouvoir ne saura amener la Révolution à son véritable but. Ce n'est guère dans les labyrinthes des combinaisons politiques que se trouve la clef qui ouvrira la porte promise du Temple de la victoire !

Un article sur "L'organisation de la Révolution" constate et précise (n° 16, du 7-20 novembre):

Les partis socialistes disent:

Pour organiser la Révolution, il faut, avant tout, s'emparer du Pouvoir d'État et organiser ce nouveau Pouvoir. A l'aide de celui-ci, toute l'économie passera aussi entre les mains de l'État.

Les anarchistes disent:

Pour organiser la Révolution, il faut, avant tout, s'emparer de l'économie et l'organiser. Par ce moyen, le Pouvoir et l'État (reconnus par les socialistes eux-mêmes comme un mal "inévitable" et temporaire) seront éliminés.

S'emparer de l'économie, cela signifie: prendre possession de l'agriculture et de l'industrie; prendre en mains la production, les échanges, les communications, etc. Cela signifie, avoir à sa disposition tous les moyens et instruments de travail et d'échanges: le sol et le sous-sol, les mines; les fabriques, les usines, les ateliers, les chantiers, etc.; les stocks et les dépôts; les magasins; les banques; les locaux; les chemins de fer, les transports maritimes et fluviaux et toutes les voies de communication, la poste, le télégraphe, le téléphone, etc.

Pour s'emparer du Pouvoir, il faut un parti politique. Car, de fait, c'est un parti qui prend possession du pouvoir, en la personne de ses leaders (chefs). C'est pourquoi les socialistes incitent les masses à s'organiser en un parti, afin de soutenir celui-ci au moment de la lutte pour la prise du Pouvoir.

Pour s'emparer de l'économie, un parti politique n'est pas indispensable. Ce qui est indispensable, ce sont les organismes des travailleurs, de masses: organismes indépendants et restant en dehors de tout parti politique. C'est à ces organismes qu'incombe, au moment de la Révolution, la tâche de la nouvelle édification économique et sociale.

Voilà pourquoi les anarchistes ne forment pas un parti politique: ils militent, soit directement dans les organisations de masses, soit - comme propagandistes - dans des groupes et unions idéologiques.

Et, par la suite, l'article pose ces questions fondamentales:

Comment faut-il, comment peut-on s'organiser sans Pouvoir ? Par quoi faut-il commencer ? Comment faut-il s'y prendre ?

Le journal promet de répondre à toutes ces questions d'une façon précise et détaillée.

Et, en effet, il y répond dans plusieurs articles parus avant sa suppression (au printemps 1918).

(Notons des articles tels que: "La Guerre", no 17, du 8-21 novembre; "La Famine", même numéro; "La dernière étape", même numéro; "Que faire ?" n° 19, du 18 novembre-1er décembre; "Avertissement", n° 20; "Les tâches immédiates", n° 21, etc.).

La fin de l'année 1917 avait été très dure pour le peuple. La guerre continuait à épuiser et paralyser le pays. La situation à l'intérieur devenait de plus en plus tragique.

L'article "Que faire ?" constate:

Les conditions d'existence des masses ouvrières empirent de jour en jour, la misère augmente. La faim s'installe en permanence dans les foyers. Le froid est là, mais le problème des loyers et du chauffage n'est pas résolu. Un très grand nombre d'usines ferment leurs portes, faute de moyens, de combustible de matières premières et, souvent de propriétaires qui sont en fuite: Les voies ferrées sont dans un état lamentable. L'économie du pays est totalement ruinée.

Et il continue:

Une situation paradoxale se crée:

En haut, le gouvernement "ouvrier et paysan", centre investi de tous les pouvoirs et disposant de la force pour les exercer. Les masses attendent de lui des solutions. Il publie des décrets où il dit bien quelles devraient être les améliorations. (Et encore, ce qu'il préconise est bien au-dessous des besoins des masses), mais quant à la question essentielle: comment y arriver, il répond: "L'Assemblée Constituante !"

En bas, tout demeure comme auparavant.

Les masses crèvent de faim - mais la spéculation, le lucre, l'écœurant commerce "sous le manteau" continuent de plus belle.

Les masses sont dans la misère - mais les magasins (même les étalages) regorgent de vêtements, de viande, de légumes, de fruits et de conserves. Et ne doutons pas qu'il y ait en ville une bonne quantité d'objets de première nécessité.

Les masses sont pauvres - mais les banques sont riches.

Les masses sont privées de logis (si modestes soient-ils) - mais les maisons appartiennent aux propriétaires.

Les masses sont jetées dans la rue, les usines ferment leurs portes, et il est impossible de "prendre en mains" les entreprises abandonnées, faute de capitaux, de combustible et de matières premières.

La campagne a besoin des produits de la ville. La ville a besoin des produits de la campagne - mais la situation est telle qu'il est presque impossible de réaliser les échanges.

Constatant ce désastre et critiquant la molle attitude du gouvernement bolcheviste, la presse anarchiste propose en même temps les moyens qui lui paraissent être les plus rapides, les plus simples et les plus efficaces pour en sortir.

Ainsi, dans plusieurs articles ("Que faire ?", "Avertissement", etc.), le journal soumet à l'attention des travailleurs tout un programme concret et détaillé des mesures urgentes, immédiates, telles que: réquisition par les organismes ouvriers des produits de première nécessité et organisation des stocks et dépôts de distribution (pour parer à la famine); création de restaurants populaires; organisation méthodique des comités de maisons, (de locataires), de rues, de quartiers et ainsi de suite (pour parer à l'insuffisance des logis et commencer, en même temps, à remplacer les propriétaires par des collectivités d'usagers): autrement dit, socialisation immédiate et progressive des lieux d'habitation; réquisition immédiate et progressive (toujours par les organismes ouvriers) des entreprises abandonnées par leurs propriétaires; organisation immédiate des travaux publics (pour entreprendre tout de suite les réparations urgentes dans les villes, sur les voies ferrées, etc.), confiscation immédiate d'une partie des fonds en banques afin de permettre le développement de la nouvelle production collective; reprise des relations régulières entre les villes et la campagne: échange de produits entre les organisations ouvrières et les cultivateurs socialisation des chemins de fer et de tous les moyens de communication; réquisition et socialisation des mines aussi rapidement que possible aux fins d'approvisionnement immédiat (par les soins des organisations ouvrières, des usines, chemins de fer, habitations, etc., et en matières premières.

Le gouvernement bolcheviste était loin d envisager de telles mesures, car elles tendaient, nécessairement, à diminuer son rôle, à le reléguer au second plan, à démontrer rapidement son inutilité et, finalement, à s'en passer. Il ne pouvait l'admettre.

Ne voulant rien confier aux masses, mais ne se sentant pas encore assez fort pour entreprendre lui-même quelque chose de décisif par la voie de l'action politique, il laissait traîner les choses, se bornant, en attendant, à des remèdes économiques timides et inefficaces. Il cherchait surtout à parer aux nécessités les plus pressantes par des procédés politico-policiers et militaires: réquisitions désordonnées, arbitraires et brutales à l'aide de détachements de troupes excitées par les chefs (procédés qui, entre autres conséquences, dressaient la campagne contre les villes et la détournaient de tout intérêt pour la Révolution), répressions, violences, etc.

Tout en protestant vigoureusement contre la fausse voie où les bolcheviks, d'après eux, allaient engager la Révolution, tout en critiquant leur système, les anarchistes furent les seuls à préconiser des mesures vraiment populaires, vraiment socialistes et. en même temps, concrètes: mesures qui devaient, selon eux, orienter la Révolution, dès à présent, sur le chemin de la véritable Révolution Sociale.

Naturellement, les bolcheviks ne les écoutaient pas. Et quant aux masses, totalement accaparées et subjuguées par le bolchevisme, elles ne pouvaient ni entendre les anarchistes, ni se prononcer elles-mêmes.

A ce propos, je me permets de citer ici en entier un article de Goloss Trouda (n° 18, du 13 février 1918), paru au sujet d'un arrêté du gouvernement bolcheviste concernant la liberté de la presse. L'article situe nettement la position respective des deux idéologies opposées, vis-à-vis d'un problème concret.

FAUSSE ROUTE. - Si l'on voulait noter, au jour le jour, les faits et les événements prouvant incontestablement qu'il n'est pas possible de réaliser la vraie Révolution Sociale "par en haut", on aurait déjà de quoi remplir des dizaines de colonnes du journal... Seulement, nous avons d'autres chats à fouetter pour l'instant ! Réservons donc cette tâche aux laborieux historiens futurs de notre Révolution. Sans doute, ils découvriront dans ses archives une abondante documentation démontrant éloquemment "comment il ne faut pas faire la révolution". Quant à nous, nous en avons vraiment assez de répéter, tous les jours, que ni la vraie liberté ni la véritable émancipation du monde du travail, ni la nouvelle société, ni la nouvelle culture - bref, qu'aucune valeur réelle du socialisme ne peut être réalisée au moyen d'un "appareil d'État" centralisé, mû par un pouvoir politique entre les mains d'un parti. Ne serait-il pas temps d'en finir avec ce sujet, dans l'espoir que, demain, la vie elle-même fera comprendre cette vérité (au fond si simple) avec une netteté parfaite, à tous les aveugles ?

Et pourtant, ils sont encore bien nombreux, ces aveugles.

Il y a à peine quelques jours, nous avons eu en mains une résolution disant ce qui suit: Bien que l'idée de l'anarchisme soit la meilleure, la plus belle et la plus pure des idées, le moment de sa réalisation n'est pas encore venu. Il est indispensable, d'abord, de consolider la révolution faite ("socialiste"). "Nous sommes persuadés, conclut la résolution, que l'anarchisme viendra et triomphera après le socialisme."

La voilà bien, cette conception courante, banale de l'anarchisme !

Pour le brave "habitant", l'anarchisme est, ou bien la bombe et le pillage, horreur et chaos, ou bien, dans le meilleur des cas un rêve béat: le paradis "après le socialisme". Car le brave "habitant" ne connaît pas l'anarchisme. Il le juge d'après des "on dit". Il est si naïf, si crédule, le pauvre !...

Les auteurs de la résolution ne le connaissent pas non plus !

Si l'on se représente l'anarchisme comme l'avènement d'une époque où l'on vivra des jours tissés d'or et de soie dans un pays de Cocagne, alors oui: son temps n'est pas encore venu (de même qu'en ce sens, le temps du "socialisme" n'est pas encore venu, non plus).

Mais si (comme le font les auteurs de la résolution), on aborde le problème du point de vue de la voie vers l'émancipation, du processus même de la lutte pour l'affranchissement, alors il serait absurde de s'imaginer qu'en prenant telle voie, nous suivrions telle autre. Alors, on serait obligé de choisir: ou l'une ou l'autre.

Or, l'anarchisme n'est pas seulement une idée, un but: il est, avant tout, aussi une méthode, un moyen de lutte pour l'émancipation de l'homme. Et, de ce point de vue, nous affirmons clairement, catégoriquement que la voie "socialiste" (celle du socialisme autoritaire et étatique) ne peut réaliser les buts de la Révolution Sociale, ne peut nous amener au socialisme. Seule la méthode anarchiste est capable de résoudre le problème.

La thèse essentielle de l'anarchisme comme méthode de lutte, comme voie vers le vrai socialisme est justement celle-ci: il est impossible d'aboutir à l'anarchisme, et généralement à la liberté, "à travers le socialisme", "après le socialisme". Ce n'est pas "à travers" mais précisément "en travers" et "contre" "le socialisme" qu'on pourra y arriver. On ne peut réaliser l'anarchisme autrement qu'en allant droit au but, par le chemin anarchiste direct Sinon, nous n'y arriverons jamais.

Il est impossible de réaliser la liberté au moyen d'un socialisme étatique.

Étant partis à la conquête du socialisme par la voie d'une révolution faite par en haut, les "socialistes", d'après nous, ont dévié; ils ont fait fausse route. Leur chemin n'aboutit à aucune Révolution Sociale, à aucun socialisme. Ou bien ils seront obligés de rebrousser chemin et de reprendre la bonne route - juste droite, anarchiste, - ou bien ils s'égareront et engageront toute la Révolution dans une impasse.

Voilà ce que l'anarchisme affirme. Voilà pourquoi il lutte contre le "socialisme" actuel. Et voilà ce que la vie devra démontrer bientôt aux plus aveugles.

Renonçant à nous occuper ici de nombreux faits qui d'ores et déjà, renforcent notre conviction, nous sentons la nécessite de fixer ici même un seul fait frappant, "fait" de la dernière minute:

Nous venons de recevoir un exemplaire des "Dispositions provisoires concernant le mode d'édition de tous imprimés, périodiques ou non, à Petrograd".

Nous avons toujours considéré la lutte implacable contre la presse bourgeoise comme la tâche immédiate des travailleurs à l'époque de la Révolution Sociale.

Supposez donc un instant, cher lecteur, que cette Révolution suive, dès ses débuts, notre voie anarchiste : des organismes ouvriers et paysans se créent et se fédéralisent en une organisation de classe; ils prennent en mains la vie économique du pays, ils combattent eux-mêmes, et à leur manière, les forces adverses. Vous comprendrez facilement que la presse, en tant qu'instrument d'action de la bourgeoisie, serait combattue par ces organismes d'une manière essentiellement différente de celle employée par notre gouvernement "socialiste" pour combattre la presse "bourgeoise".

En effet, est-ce que ces "Dispositions provisoires" visent la presse bourgeoise ?

Lisez attentivement les articles 2 à 8 de ces "Dispositions". Lisez surtout avec attention le paragraphe intitulé: "Interdiction et confiscation." Vous aurez la preuve palpable que, du premier de ces articles au dernier, ces "Dispositions" suppriment, non pas la presse bourgeoise, mais toute ombre de liberté de la presse en général. Vous verrez que c'est un acte typique, établissant la plus rigoureuse censure pour toutes les publications qui auraient le malheur de déplaire au gouvernement, d'où qu'elles viennent. Vous constaterez que cet acte établit une multitude de formalités et d'entraves absolument inutiles.

Or, nous sommes persuadés que la véritable Révolution des travailleurs lutterait contre la presse bourgeoise avec d'autres méthodes et sous d'autres formes.

Nous sommes convaincus que les vrais militants et hommes d'action de la véritable Révolution Sociale n'auraient ni n'auront jamais à recourir à une loi sur la censure: loi banale, typiquement bureaucratique et autoritaire; loi cherchant à protéger le gouvernement existant contre toute espèce de critique ou de lutte, qu'elle vienne de droite ou de gauche; loi, enfin, introduisant toute une série de freins, d'entraves et d'obstacles superflus et barbares du point de vue de la liberté d'expression.

Eh bien, nous avons dit plus d'une fois que toute voie possède ses particularités. Gloire aux dieux ! la "particularité" en question ne touche, pour l'instant, que Petrograd. Espérons que les masses révolutionnaires du reste du pays se montreront plus à la page que notre capitale défaillante et qu'elles rendront inutile l'application des "Dispositions provisoires" en province.

Espérons aussi que ces "Dispositions" provisoires ne deviendront pas définitives.

Les anarchistes supposaient que, les imprimeries et tous les moyens de publication étant pris en mains directement par les organisations ouvrières, ces dernières refuseraient - ce qui eût été simple et normal - d'imprimer et d'éditer les écrits contre-révolutionnaires. Ainsi - comme dans d'autres domaines - aucun besoin d'une action politique (gouvernement, police, etc.) ne se serait fait sentir et on se passerait de la "censure".

Inutile de dire que les "Dispositions" furent très rapidement étendues au pays entier et, plus tard, servirent de base à des lois sur la presse supprimant carrément toute publication non gouvernementale (non bolcheviste).

Dans l'article: "Les tâches immédiates", trop long pour être cité, le journal offre à nouveau des suggestions détaillées sur un ensemble de problèmes d'actualité. "Organisation du ravitaillement", "Comment résoudre la question des habitations", "Fabriques et usines", "Les banques"; "La Ville et la Campagne", "Les matières premières et les combustibles", "Les transports", "Les travaux publics": tels en sont les chapitres essentiels.

Naturellement, plusieurs articles furent consacrés à la question paysanne ("L'œuvre paysanne", n° 22, et autres), ainsi que de nombreux éditoriaux concernant le problème ouvrier ("La Voie ouvrière", n° 7 du quotidien; "L'Œuvre ouvrière", n° 11; "Le Congrès ouvrer", et ainsi de suite.)

Pour terminer, je me permets, à titre de curiosité, encore une citation tirée d'un article intitulé: "Lénine et l'Anarchisme" (n° 5, du 19 décembre-1er Janvier 1918):

Les "socialistes", gonflés de sentiments d'ordre, de prudence et de circonspection, reprochent au citoyen Lénine, à tout instant, son penchant pour l'anarchisme.

Les répliques du citoyen Lénine se réduisent, chaque fois, à la même formule: "Patientez. Je ne suis pas encore tout à fait anarchiste."

Les anarchistes attaquent le citoyen Lénine à cause de son faible pour le dogme marxiste. Les répliques du citoyen Lénine se réduisent, chaque fois, à la même formule: "Patientez. Je ne suis plus tout à fait marxiste.

Nous éprouvons, enfin, le désir de dire à tous ceux qui sont ainsi troublés dans leur âme: ne vous inquiétez pas, n'attendez pas ! Le citoyen Lénine n'est pas du tout anarchiste.

Et après une brève analyse de la position de Lénine face à la Révolution, l'article termine ainsi:

Le citoyen Lénine a raison quand il dit: Nous rejetons le parlementarisme, la Constituante, etc., parce que la Révolution a engendré les Soviets.

Oui, la Révolution a engendré.., non seulement les Soviets, mais en général une juste et saine tendance vers une organisation de classe, hors des partis, apolitique, non étatiste. Le salut de la Révolution est uniquement dans cette tendance. Et le citoyen Lénine aurait eu raison s'il avait reconnu il y a belle lurette - à l'aube de sa jeunesse - que la vraie Révolution allait prendre justement ce chemin. Hélas, à cette époque, il était "marxiste pur" !

Et maintenant ? Oh, bien entendu, les tendances de plus en plus consciemment anarchisantes des masses le troublent. L'attitude des masses a déjà obligé le citoyen Lénine à s'écarter de l'ancien chemin. Il est en train de céder, de s'incliner. Il ne laisse l'"État", l'"autorité", la "dictature" que pour une heure, pour une toute petite minute, pour le "moment transitoire". Et après ? Après, ce sera l'anarchisme, le presque-anarchisme, l'"anarchisme soviétique", l'anarchisme "à la Lénine".

Et les "marxistes" bourrés d'esprit de méthode de sagesse et de méfiance, clament horrifiés: "Vous voyez ? Vous entendez ? Vous comprenez ? C'est terrible ! Est-ce du marxisme, ça ? Est-ce du socialisme ?"

Mais grands dieux ! ne prévoyez-vous pas, citoyens socialistes, ce que dira le citoyen Lénine lorsque le pouvoir actuel sera consolidé et qu'il deviendra possible de ne plus prêter l'oreille à la voix des masses ?

Il reviendra alors sur son chemin habituel, battu. Il créera un "État marxiste", le plus authentique. Et, à l'heure solennelle de la victoire définitive, il vous dira: "Vous voyez, messieurs, je suis, de nouveau, tout à fait marxiste !"

Il reste une seule question, la principale: les masses ne deviendront-elles pas, avant cette heure bienheureuse, "tout à fait anarchistes" et n'empêcheront-elles pas le citoyen Lénine de retourner au "tout à fait marxisme" ?

Je regrette de ne pas avoir pu apporter ici quelques autres textes du même Goloss Trouda, de l'Anarchie (de Moscou), du Nabate (d'Ukraine). Je n'ai pas sous la main les numéros nécessaires. Et, dans les conditions présentes, je ne peux pas me les procurer. Mais je puis assurer que, à quelques nuances et détails près, le contenu de tous les journaux libertaires sérieux était semblable. D'ailleurs, ce qui est cité suffit pour donner au lecteur une idée assez nette sur les thèses, la position et l'activité des anarchistes au cours de la Révolution.

Je peux y ajouter que la Confédération Anarchiste d'Ukraine (Nabate), supprimée plus tard par le pouvoir bolcheviste, réussit à organiser en novembre 1918 et en avril 1919, à Koursk et à Elisabethgrad, deux Congrès qui réalisèrent un travail considérable. Ils dressèrent un plan d'action libertaire pour toute l'Ukraine. Leurs résolutions offrirent des solutions étudiées aux divers problèmes brûlants de l'heure.

La période entre octobre 1917 et fin 1918 fut significative et décisive: c'est au cours de ces quelques mois que se joua le destin de la Révolution. Pendant un certain temps, celle-ci oscilla entre les deux idées et les deux voies. Quelques mois après, le sort en fut jeté; le gouvernement bolcheviste réussit à établir définitivement son État militaire, policier, bureaucratique et capitaliste (nouveau modèle).

L'idée libertaire, qui se mettait de plus en plus en travers de son chemin, fut étouffée.

Et quant aux vastes masses laborieuses, elles n'avaient ni assez de puissance ni assez de conscience pour pouvoir dire leur mot décisif.

Chapitre V

Quelques épisodes vécus

Quelques épisodes vécus, choisis entre mille autres semblables, me servirent d'illustration pour faire mieux comprendre le caractère particulier de cette époque.

Un soir, fin 1917, à Petrograd, deux ou trois ouvriers de l'ancienne usine de pétrole Nobel (elle employait 4.000 ouvriers environ) se présentèrent au siège de notre "Union"et nous racontèrent ce qui suit:

L'usine étant abandonnée par les propriétaires, les ouvriers avaient décidé, après de multiples réunions et discussions, de la faire marcher collectivement. Ils commencèrent à faire des démarches en ce sens et s'adressèrent, entre autres, à "leur gouvernement" (bolcheviste), lui demandant de les aider dans la réalisation de leur projet.

Le Commissariat du Peuple au Travail leur déclara que, malheureusement, il ne pouvait rien faire pour eux dans les conditions du moment: il ne pouvait leur procurer ni combustible, ni matières premières, ni commandes ou clientèle, ni moyens de transport, ni fonds de roulement. Comme fiche de consolation, on leur dit que 90 % des usines se trouvaient dans le même cas et que le gouvernement prendrait sous peu des mesures générales en vue de leur remise en marche.

Les ouvriers s'apprêtèrent alors à faire rouler l'usine par leurs propres moyens, espérant trouver ce dont ils avaient besoin pour continuer la production et s'assurer un marché suffisant.

Or, le Comité ouvrier de l'usine fut avisé par le Commissariat du Travail que, le cas de celle-ci n'étant pas isolé et un grand nombre d'entreprises se trouvant dans une situation analogue, le gouvernement avait pris la décision de fermer tous ces établissements, d'en licencier les ouvriers en leur versant le montant de deux ou trois mois de salaire et d'attendre des temps meilleurs.

Les ouvriers de l'usine Nobel n'étaient nullement d'accord avec le gouvernement. Ils voulaient continuer le travail et la production. Ils avaient maintenant la certitude de réussir. Ils le firent savoir au gouvernement. Celui-ci répondit par un refus catégorique. Il déclara qu'en tant que gouvernement dirigeant l'ensemble du pays et responsable devant cet ensemble il ne pouvait admettre que chaque usine agisse à la fantaisie, ce qui eût abouti à un chaos inextricable; qu'en tant que gouvernement, il était obligé de prendre des mesures générales, et qu'en ce qui concernait les entreprises dans le cas de celle de Nobel, cette mesure ne pouvait être que la fermeture.

Les ouvriers, réunis par le Comité de l'usine en une assemblée générale, s'élevèrent contre cette décision.

Alors le gouvernement leur proposa de faire une nouvelle réunion générale où ses représentants viendraient expliquer définitivement le véritable sens de la mesure prévue et la nécessité générale de son application.

Les ouvriers acceptèrent. Et c'est ainsi que quelques-uns d'entre-eux, en relation avec notre "Union", vinrent nous mettre au courant et nous demander de dépêcher à ladite réunion un orateur qui exposerait le point de vue des anarchistes. (A cette époque, de telles choses étaient encore possibles.) Les ouvriers de l'usine, disaient-ils, seraient certainement contents de connaître notre avis, de pouvoir comparer les deux thèses, de choisir la meilleure et d'agir en conséquence.

C'est moi qui fus délégué à la réunion.

J'étais arrivé le premier. Dans un immense atelier, la plupart des ouvriers de l'usine étaient réunis. Sur une sorte d'estrade, dressée au milieu, les membres du Comité étaient installés autour d'une table, attendant l'arrivée des membres du gouvernement. L'attitude de la masse était grave, réservée. Je pris place sur l'estrade.

Bientôt arrivèrent très "officiellement" (déjà !), très solennellement, serviettes luisantes sous le bras, les représentants du gouvernement. Ils étaient trois ou quatre, Chliapnikov lui-même, Commissaire du Peuple au Travail à l'époque, en tête.

C'est lui qui parla le premier. D'un ton sec, officiel, il répéta les termes de la décision prise par le gouvernement et développa les motifs qui l'avaient amené à la prendre. Il conclut en déclarant que cette décision était ferme, irrévocable, sans appel, et qu'en s'y opposant les ouvriers commettraient un acte d'indiscipline dont les conséquences pourraient être graves pour eux et pour le pays.

Un silence glacial accueillit son discours, sauf quelques applaudissements nettement bolchevistes.

Alors le président déclara que certains ouvriers de l'usine désiraient connaître aussi le point de vue des anarchistes et qu'un représentant de l'Union anarcho-syndicaliste étant là, il lui donnait la parole.

Je me levai. Les "membres du gouvernement" stupéfaits (visiblement, ils ne s'attendaient pas à cela), me dévisagèrent avec une curiosité non dissimulée, mêlée d'ironie, d'inquiétude et de dépit.

Ce qui se passa par la suite resta fidèlement gravé dans ma mémoire tant ce fut typique, suggestif et encourageant pour mes convictions.

M'adressant aux ouvriers de l'usine, je leur dis à peu près ceci:

"- Camarades, vous travaillez depuis des années dans cette usine. Vous voulez continuer ici votre travail libre. C'est parfaitement votre droit. C'est, peut-être, même votre devoir. En tout cas, le devoir évident du gouvernement - qui se dit vôtre - est de vous faciliter la tâche, de vous soutenir dans votre résolution. Mais le gouvernement vient de vous répéter qu'il se voit impuissant à le faire et que pour cette raison, il va fermer l'usine et vous licencier, ceci au mépris de votre décision et de vos intérêts. Je tiens, avant tout, à vous dire qu'à notre sens - je parle au nom de l'"Union anarcho-syndicaliste" - l'impuissance du gouvernement (qui se dit vôtre) n'est pas une raison pour vous priver de votre morceau de pain honnêtement gagné."

Une salve d'applaudissements m'interrompit.

"- Au contraire, repris-je, ces hommes-là (je désignai les "membres du gouvernement"), qu'ils s'appellent "gouvernement" ou autrement, auraient dû vous féliciter de votre initiative, vous encourager et vous dire comme nous vous disons, nous : Vu l'impuissance des autorités, il ne vous reste qu'une seule issue, c'est de vous débrouiller vous-mêmes et d'en sortir par vos propres forces et moyens. Votre gouvernement devrait y ajouter que, comme tel, il fera tout de même son possible pour vous venir en aide aussitôt qu'il le pourra. Moi, je ne suis pas membre du gouvernement ni ne veux l'être; car aucun gouvernement, vous le voyez, n'est capable de faire le nécessaire pour vous ni organiser la vie humaine en général. J'ajouterai donc autre chose. Je vous pose une question: Avez-vous les forces et les moyens pour tâcher de continuer le travail ? Croyez-vous pouvoir réussir ? Pourriez-vous, par exemple, créer dans votre sein de petits organismes mobiles et actifs dont les uns s'occuperaient de la recherche du combustible; d'autres, du problème des matières premières; d'autres encore, de la question des livraisons par chemin de fer; d'autres enfin, de celle des commandes et de la clientèle, etc. ? Tout dépend de cela, camarades. Si vous pouvez créer le nécessaire, si vous croyez pouvoir réussir, vous n'avez qu'à y aller et le gouvernement - "votre" gouvernement - ne devrait, certes y voir aucun inconvénient, au contraire... Quant à nous, les anarchistes, nous sommes sûrs que les ouvriers eux-mêmes, ayant des relations variées un peu partout dans le pays et connaissant à fond les éléments essentiels de leur travail, sauront - surtout étant 4.000 - résoudre le problème beaucoup plus simplement et rapidement que le gouvernement. Nous estimons donc que vous n'avez qu'à créer pour cela des organismes mobiles réunissant des hommes capables, par leurs relations, leurs connaissances et leurs aptitudes, d'agir énergiquement et avec succès. Leur mission terminée, ces organismes cesseraient d'exister et leurs membres rejoindraient la masse des ouvriers de l'usine. Que pensez-vous de cela ?"

Des applaudissements unanimes et prolongés me répondirent. Et, en même temps, plusieurs voix clamèrent:

"- Mais oui ! Mais oui ! Justement ! Nous avons préparé tout ce qu'il faut. Nous pouvons continuer. Nous sommes sur la question depuis des semaines...

"- Attention, camarades, dis-je, vous manquez de combustible. Le gouvernement renonce à vous en fournir. Sans combustible l'usine ne peut pas marcher. Pourrez-vous vous en procurer vous-mêmes, par vos propres moyens ?

- Oui, oui ! clamait-on. On est quinze à l'usine, déjà prêts et organisés pour aller dans une région; chacun dans ses relations trouvera à volonté un combustible qui conviendra parfaitement à l'usine.

"- Et pour amener ce combustible ici ?

"- Nous sommes déjà en pourparlers avec des camarades des chemins de fer. Nous aurons des wagons et tout le nécessaire. Une autre équipe des nôtres s'en occupe.

"- Et pour le marché ?

"- Aucune difficulté, camarade ! Nous connaissons très bien la clientèle de l'usine et nous saurons écouler les produits puisque nous y sommes."

Je jetai un coup d'œil sur Chliapnikov et les autres, Ils roulaient des yeux terribles et battaient nerveusement la table des doigts.

"- Eh bien ! mes amis, continuai-je, dans ces conditions, notre avis anarchiste est simple: agissez, produisez, allez-y ! Cependant, un mot encore. Il va de soi que vous n'agirez pas en patrons capitalistes, n'est-ce pas ? Vous n'allez pas embaucher des ouvriers pour les exploiter ? Vous n'allez pas vous constituer en une Compagnie anonyme par actions ?"

On rit. Et, tout de suite, quelques ouvriers prirent la parole pour déclarer que, bien entendu, tout le travail serait fait d'une manière collective, en parfaite camaraderie, uniquement pour pouvoir vivre. Le comité veillerait sur la bonne marche de l'entreprise. On répartirait l'encaisse d'une façon équitable et d'un commun accord. L'excédent des recettes, - s'il y en avait, formerait un fonds de roulement.

"- Et, conclut-on, si nous commettons des actes contraires à la solidarité des travailleurs, nous donnons carte blanche au gouvernement pour sévir. Dans le cas contraire, il n'a qu'à nous laisser faire et à avoir pleinement confiance en nous.

"- Donc, mes amis, terminai-je à mon tour, vous n'avez qu'à démarrer. Je vous souhaite bon courage et bonne chance !"

Un tonnerre d'applaudissements me répondit. Une animation extraordinaire, remplaçant la torpeur de tout à l'heure, régnait dans l'atelier. De partout on acclamait cette conclusion et on ne s'occupait même plus des "représentants du gouvernement" qui restaient là immobiles, figés sur leurs sièges, les traits contractés.

Chliapnikov chuchota alors à l'oreille du président. Celui-ci agita frénétiquement la sonnette. Enfin, le calme se rétablit.

Alors, Chliapnikov reprit la parole.

Froidement, quoique visiblement en colère, scandant les mots et les accompagnant de gestes de commandant d'armée, il déclara qu'"en tant que membre du gouvernement" il n'avait rien à modifier - ni à ajouter ni à rétracter - de ce qu'il avait déjà dit. Il répéta que la décision du gouvernement était définitive.

"- C'est vous-mêmes, dit-il, qui nous avez placés au pouvoir. Vous nous avez volontairement, librement confié les destinées du pays. Vous avez donc confiance en nous et en nos actes. C'est vous, la classe ouvrière de ce pays, qui avez voulu que nous nous occupions de vos intérêts. Dès lors, c'est à nous de les connaître, de les comprendre et d'y veiller. Il va de soi que notre tâche est de nous préoccuper des vrais intérêts généraux de la classe laborieuse et non pas de telle ou telle autre petite fraction. Nous ne pouvons pas agir - un enfant le comprendrait - dans l'intérêt particulier de telle ou telle entreprise séparément. Il est logique et naturel que nous élaborions et établissions des plans d'action concernant l'ensemble du pays ouvrier et paysan. Ces plans doivent sauvegarder l'avenir de cet ensemble. Le contraire, c'est-à-dire prendre ou tolérer des mesures de faveur à l'égard de telle ou telle collectivité, serait ridicule, contraire aux intérêts généraux du peuple, criminel vis-à-vis de la classe ouvrière tout entière. Notre impuissance à résoudre tout de suite les divers problèmes compliqués de l'heure est passagère. Elle est explicable par les terribles conditions actuelles, après tous les malheurs vécus, après le chaos d'où nous sortons à peine. La classe ouvrière doit le comprendre et savoir patienter. La situation présente ne dépend pas de notre volonté. Elle n'a pas été créée par nous. Nous en subissons, tous, les conséquences pénibles et fatales. Elles le sont pour tout le monde, et pour quelque temps encore. Les ouvriers n'ont qu'à s'y faire comme tout le monde, au lieu de chercher à créer des situations privilégiées pour tel ou tel groupe de travailleurs. Une pareille attitude serait essentiellement bourgeoise, égoïste et désorganisatrice. Si certains ouvriers, poussés par des anarchistes, ces petits-bourgeois et désorganisateurs par excellence, ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux ! Nous n'avons pas de temps à perdre avec les éléments arriérés et leurs meneurs."

Et, pour terminer, il déclara, d'un ton agressif, plein de menaces:

"- De toutes façons, je tiens à prévenir les ouvriers de cette usine et aussi messieurs les anarchistes, ces ratés et désorganisateurs professionnels, que le gouvernement ne peut rien changer dans ses décisions prises à bon escient et qu'il les fera respecter, d'une manière ou d'une autre. Si les ouvriers résistent, tant pis pour eux ! Ils seront tout simplement licenciés de force et sans indemnité. Les plus récalcitrants, les meneurs, ennemis de la cause générale prolétarienne, s'exposeront, de plus, à des conséquences infiniment plus graves. Et quant à messieurs les anarchistes, qu'ils prennent bien garde ! Le gouvernement ne pourra tolérer qu'ils se mêlent des affaires qui ne les regardent pas et qu'ils excitent les honnêtes ouvriers à la désobéissance... Le gouvernement saura sévir contre eux, et il n'hésitera pas. Qu'ils se le tiennent pour dit !"

C'est avec une extrême réserve que ce dernier discours fut accueilli.

Après la réunion, des ouvriers m'entourèrent, outrés, indignés. Ils avaient parfaitement saisi la fausse note du discours de Chliapnikov.

"- Son discours a été habile, mais faux, disaient-ils. Pour nous, il ne s'agit pas d'une situation privilégiée. Une pareille interprétation dénature notre vraie pensée Le gouvernement n'a qu'à permettre aux ouvriers et paysans d'agir librement dans tout le pays. Alors, il verra: les choses se réorganiseront vite d'elles-mêmes et on tombera d'accord pour la satisfaction de tous. Et il aura, lui, moins de soucis de boulot et aussi d'explications à fournir."

Au fond, c'étaient toujours les même conceptions qui se manifestaient et s'opposaient dans un cas typique: la conception gouvernementale étatiste et la conception socialo-libertaire. Chacune avait ses arguments et ses raisons.

Ce qui indigna encore les ouvriers, ce furent les menaces proférées contre eux et contre nous.

"-Un gouvernement socialiste devrait recourir à d'autres méthodes pour que la vérité se dégage", disaient-ils.

Au demeurant, ils ne se faisaient plus aucune illusion sur l'issue du conflit.

Et, en effet quelques semaines après, l'usine fut fermée et les ouvriers licenciés, toute résistance étant impossible devant les mesures prises par le gouvernement "ouvrier"contre les ouvriers.

Un autre épisode:

En été 1918, après le séjour sur le front de la Révolution contre l'invasion allemande (en Ukraine), je rejoignis la petite ville de Bobrov (département de Voroneje), où demeurait ma famille.

Les membres du Comité bolcheviste local, tous des jeunes, me connaissaient personnellement. Ils connaissaient aussi mes aptitudes en matière d'enseignement et d'éducation des adultes. Ils me proposèrent d'organiser le travail éducatif et culturel dans la région. (A l'époque, cette entreprise portait le nom de "Proletcult" : Culture prolétarienne. )

J'acceptai, à deux conditions toutefois: 1° Ne toucher aucune espèce de rémunération (pour conserver toute indépendance dans mes méthodes et mon action); 2° Précisément garder l'indépendance entière de mon activité d'éducateur.

Le Comité accepta. Le Soviet local, naturellement, confirma.

Je me rappelle la première réunion du nouvel organisme ainsi créé.

J'avais envoyé un grand nombre de convocations et d'invitations à des organisations ouvrières de la ville, aux villages environnants, à des intellectuels, etc. Le soir, je me trouvai devant une trentaine de personnes réservées, méfiantes, presque hostiles. Je compris aussitôt: ces gens s'attendaient à une réunion-type, un "commissaire" bolchevik aux gestes de dictateur, revolver à la ceinture, donnant des ordres et des commandements à exécuter à la lettre.

Cette fois, les braves gens trouvèrent devant eux quelque chose de tout à fait différent.

Leur parlant en ami, je leur fis comprendre tout de suite qu'il s'agissait, dans notre œuvre, de leur propre initiative, de leur élan, de leur volonté et de leur énergie. Je leur fis ressortir que toute intention de commander, de dicter ou d'imposer quoi que ce fût m'était absolument étrangère. Et je les invitai à oeuvrer eux-mêmes, dans la mesure de leurs forces et de leurs responsabilités, pour accomplir dans la région un bon travail éducatif et culturel.

M'adressant ainsi à leur bonne volonté et à leurs capacités naturelles, je précisai, en même temps, mon propre rôle: aide amicale et efficace dans l'établissement des plans et des programmes; constitution du corps enseignant; suggestions et conseils basés sur mon expérience et mes connaissances, etc.

Je leur traçai un tableau sommaire sur ce que nous pourrions réaliser dans notre région si nous nous y mettions en bonne collaboration et avec tout notre cœur.

Un échange de vues, tout à fait libre, suivit mon expose. Et je pus constater qu'un certain intérêt s'éveilla chez les assistants.

La réunion suivante rassembla une centaine de personnes. L'atmosphère en fut beaucoup plus confiante et amicale.

Il fallut, toutefois, trois ou quatre réunions pour que la glace fût définitivement rompue et la confiance mutuelle entièrement acquise. Dès que ma profonde sincérité fut hors de doute et que la tâche parut à tout le monde intéressante et réalisable, une grande sympathie naquit parmi nous tous et un véritable enthousiasme apparut chez certains.

Et alors commença une activité fiévreuse dont l'ampleur et les effets dépassèrent rapidement toutes mes prévisions. Des dizaines d'hommes, sortis du sein du peuple, souvent à peine instruits eux-mêmes, s'enthousiasmèrent pour la tâche et se mirent à travailler avec une ardeur et aussi avec une dextérité, une richesse d'idées et de réalisations telles que, bientôt, il ne me restait plus qu'à combiner et coordonner leurs efforts ou à préparer des réalisations plus importantes et plus vastes.

Nos réunions, toujours publiques et où tout assistant pouvait apporter son brin d'idée ou d'effort, commencèrent à attirer des paysans et même des paysannes de sillages assez éloignés de la ville. On parla de notre œuvre dans toute la région. Les jours de marché, nos réunions rassemblaient une véritable foule, fort pittoresque.

Bientôt, une excellente troupe de théâtre populaire fut prête et se prépara à donner des spectacles ambulants, choisis avec goût et méthode.

Des locaux furent vite trouvés et aménagés pour tous nos besoins.

Meubles réparés et remis à neuf; vitres brisées remplacées; fournitures d'écoles (cahiers, crayons, plumes, encre, etc. ) dénichées en un rien de temps, alors qu'auparavant leur absence constituait un obstacle grave: tels furent les premiers pas réalisés dans le domaine de l'enseignement.

Une bibliothèque fut fondée, et les premiers dons en livres affluèrent.

Des cours du soir pour adultes commencèrent à fonctionner.

Mais les autorités locales envoyèrent leurs rapports au Centre, à Moscou. Là on comprit tout de suite que j'agissais d'après mon libre entendement, sans me soucier des "instructions" et "prescriptions" d'en haut ; que tous, nous œuvrions librement, sans nous soumettre aux décrets et aux ordres de Moscou lesquels, pour la plupart, n'étaient nullement applicables dans notre région ou même se révélaient totalement ineptes.

Un beau jour, je commençai à recevoir "de là-bas", par l'intermédiaire du Soviet local, de gros paquets bourrés de décrets, de prescriptions, de règlements, d'ordres formels et aussi de programmes, projets, plans, etc., tous plus fantastiques et absurdes les uns que les autres. On me sommait de m'en tenir strictement aux textes de toute cette paperasserie stupide, de ces ordres impossibles, irréalisables.

Je parcourus toute cette "littérature" et continuai mon activité, sans plus y penser.

Cela se termina par un ultimatum : ou me soumettre ou me démettre. Naturellement, je pris cette dernière solution, sachant d'avance qu'une soumission et une application des instructions de Moscou allaient fatalement tuer l'œuvre entreprise. (Je prie le lecteur de croire que, l'œuvre m'intéressant en elle-même, je me tenais, très loyalement, à mes devoirs professionnels, sans faire jamais allusion à mes idées anarchistes. Il ne s'agissait là nullement d'une propagande "subversive" quelconque et il n'en fut jamais question dans les sommations qu'on m'adressa. Tout simplement, le "Centre" n'admettait pas qu'on pût ne pas suivre aveuglément ses prescriptions.)

C'était fini. Après une émouvante réunion d'adieu où tout le monde sentait bien que l'œuvre naissante était déjà compromise, je démissionnai.

Mon successeur, fidèle serviteur de Moscou, appliqua à la lettre les instructions du "Centre". Quelque temps après, tout le monde déserta. L'organisme qui, récemment encore, était plein de vie, dépérit rapidement et disparut.

Ajoutons que, quelques mois plus tard cette entreprise de "culture prolétarienne" échoua lamentablement sur toute l'étendue du pays.

Encore un épisode:

Tout comme les ouvriers de l'usine N'obel à Petrograd les travailleurs de différentes entreprises, dans plusieurs villes ou régions industrielle, voulaient prendre de leur chef certaines mesures, soit pour faire marcher les usines menacées d'arrêt, soit pour assurer et organiser l'échange avec la campagne, soit enfin pour faire face à telle ou telle autre difficulté: améliorer un service défectueux, redresser une situation chancelante, réparer les erreurs, combler des lacunes, etc. Systématiquement et partout, les autorités bolchevistes interdirent aux masses toute action indépendante, tout en étant elles-mêmes, le plus souvent, incapables d'agir utilement et en temps opportun.

Ainsi, par exemple, le Soviet de la ville d'Elisabethgrad (dans le Midi) s'avérant impuissant à résoudre certains problèmes économiques locaux de grande urgence, et ses procédés bureaucratiques ne laissant aucun espoir d'aboutir, les ouvriers de plusieurs usines (en 1918-1919 une pareille tentative était encore possible) demandèrent à la présidence de ce Soviet l'autorisation de s'occuper eux-mêmes lesdits problèmes, de créer les organismes appropriés, de grouper autour d'eux tous les ouvriers de la ville pour assurer la réussite, bref, d'agir sous le contrôle du Soviet.

Comme partout ailleurs, ils furent sévèrement réprimandés et menacés de sanctions pour leur geste "désorganisateur".

Autre fait:

A l'approche de l'hiver, plusieurs villes manquaient de combustibles non seulement pour les entreprises, mais aussi pour le chauffage des habitations.

En Russie, ces dernières étaient toujours chauffées au bois. Dans les contrées boisées, très nombreuses, s'approvisionner en combustibles en temps opportun - vers la fin de l'été généralement - était fort simple. Avant la Révolution, les propriétaires des grands dépôts de bois de chauffage engageaient souvent les paysans des villages environnants pour abattre les arbres et les entreposer, soit en gare, soit au dépôt même. En Sibérie et dans d'autres régions du Nord, pays boisés par excellence, cette coutume était générale. La récolte terminée, les paysans, libres de toute besogne des champs, se chargeaient volontiers de cette tâche, pour des salaires très réduits.

Après la Révolution, les Soviets des villes, transformés en organes administratifs par la volonté du gouvernement étaient formellement chargés de l'approvisionnement nécessaire. C'était donc à eux de traiter avec les paysans. Et ce moyen s'imposait d'autant plus que les propriétaires des forêts et des dépôts étaient introuvables et que les chemins de fer fonctionnaient mal.

Or, à cause de leur lenteur bureaucratique - maladie générale de toutes les administrations officielles - les Soviets n'arrivaient presque nulle part à s'acquitter de la tâche en temps opportun.

Le moment propice venu, les ouvriers et les habitants des villes s'offraient bénévolement pour aller s'entendre avec les paysans et assurer la livraison du bois. Naturellement, les Soviets refusaient, qualifiant ce geste, invariablement, d' "arbitraire", de "désorganisateur", et prétendant que l'approvisionnement en question devait être fait par les organes officiels de l'État, les Soviets, suivant un plan général établi par le gouvernement central.

Comme résultat: ou bien les villes restaient sans combustible, ou bien ce dernier était payé fantastiquement cher, le travail devenant très pénible et les routes étant à peu près impraticables après le mois de septembre, à cause des pluies et de la boue.

Souvent, les paysans refusant net de se prêter à cette besogne en cette saison, même pour des prix élevés (au fond, les roubles-papiers bolchevistes les tentaient peu), on les y obligeait par ordre militaire.

Je pourrais remplir des dizaines de pages d'exemples analogues, puisés au hasard dans tous les domaines. Le lecteur n'a qu'à varier et à multiplier lui-même ceux que je viens de citer: il ne dépassera jamais la réalité !

Partout et en toutes choses, le même phénomène apparaissait: production, transports, échanges, commerce, etc., tombaient dans un chaos inconcevable. Les masses n'avaient aucun droit d'agir de leur propre initiative. Et les "administrations" (Soviets ou autres) se trouvaient constamment en faillite.

Les villes manquaient de pain, de viande, de lait, de légumes. La campagne manquait de sel, de sucre, de produits industriels.

Des vêtements pourrissaient dans les stocks des grandes villes. Et la province n'avait pas de quoi s'habiller.

Désordre, incurie, impuissance régnaient partout et en tout. Mais quand les intéressés eux-mêmes voulaient intervenir pour résoudre énergiquement tous ces problèmes, on ne voulait rien savoir. Le gouvernement entendait "gouverner". I1 ne tolérait aucune "concurrence". La moindre manifestation d'un esprit d'indépendance et d'initiative était taxée d'"indiscipline" et menacée de sévères sanctions.

Les plus belles conquêtes, les plus beaux espoirs de la Révolution étaient en train de s'évanouir. Et le plus tragique était que le peuple, dans son ensemble, ne s'en rendait pas compte. Il "laissait faire", confiant dans son "gouvernement" et dans l'avenir. Le gouvernement prenait son temps pour mettre sur pied une force coercitive imposante, aveuglément obéissante. Et quand le peuple comprit, il était trop tard.

Après tout ce qui a été dit, je crois pouvoir me passer de commentaires. Il suffit de noter que ces "choses vécues" confirmaient par les faits notre idée fondamentale : la véritable Révolution ne peut s'accomplir autrement qu'au moyen d'une activité libre des millions d'intéressés eux-mêmes, du peuple travailleur. Dès qu'un gouvernement s'en mêle et se substitue au peuple, la vie quitte la Révolution: tout s'arrête, tout recule, tout est à recommencer.

Et qu'on ne nous dise pas que le peuple "ne veut pas agir", qu' "il faut l'y obliger par la force" pour "faire son bonheur malgré lui" etc. Tout ceci est pure invention. Lors d'une grande Révolution, le peuple ne demande pas mieux que d'agir. Ce dont il a besoin, c'est une aide désintéressée des révolutionnaires accomplis, des hommes instruits, des spécialistes, des techniciens. La vérité est que les castes, les groupes et les hommes avides du pouvoir et des privilèges, bourrés de fausses doctrines et méprisant le peuple en qui ils n'ont aucune confiance, empêchent ce peuple d'agir et, au lieu de l'aider, cherchent à le gouverner, à le mener et, en fin de compte, à l'exploiter, sous une autre forme. Et, pour se justifier, ils créent la légende de son "impuissance". Tant que les peuples, c'est-à-dire les masses laborieuses de tous les pays, ne l'auront pas compris et n'auront pas mis leur veto aux aspirations réactionnaires de tous ces éléments, toutes les révolutions finiront en queue de poisson, et l'émancipation effective du Travail restera un rêve sans lendemain.

Nous venons de dire que les masses ne se rendaient pas exactement compte du péril mortel qui se dressait ainsi sur le chemin de la Révolution.

Il était naturel, toutefois, que, dans les nouvelles conditions créées par le gouvernement bolcheviste, les critiques et les idées des anarchistes, tendant à ce que les masses laborieuses obtiennent une liberté d'initiative et d'action pour elles-mêmes, trouvassent un écho de plus en plus profond dans la population.

Ce fut alors que le mouvement libertaire commença à remporter de rapides succès. Et ce fut alors que le gouvernement bolcheviste, de plus en plus inquiet de ces succès, se décida à recourir, contre l'anarchisme menaçant, au moyen éprouvé de tous les gouvernements: à une répression implacable, doublée de ruse et de violence.

Quatrième partie: La répression

Chapitre I

Les préparatifs

Une tâche réussit pleinement au "pouvoir soviétique": au printemps 1918, il avait déjà poussé assez loin l'organisation de ses cadres gouvernementaux et étatistes - cadres policiers, militaires et ceux de la bureaucratie "soviétique". La base de la dictature était ainsi créée, suffisamment solide, entièrement soumise à ceux qui l'avaient établie et qui l'entretenaient. Il était possible de compter sur elle.

C'est avec ces forces de coercition, disciplinées et déjà aveuglément obéissantes, que le gouvernement bolcheviste brisa quelques tentatives d'action indépendante, esquissées çà et là.

C'est à l'aide de ses forces, rapidement accrues, qu'il finit par soumettre les masses à sa farouche dictature.

Et c'est avec les mêmes forces, dès qu'il fut sûr de l'obéissance sans réserve et de la passivité de la majeure partie de la population, qu'il se retourna contre les anarchistes.

Pendant les journées révolutionnaires d'octobre, la tactique des bolcheviks vis-à-vis des anarchistes se réduisait à ceci: utiliser au maximum ces derniers comme éléments de combat et de "destruction" en les aidant, dans la mesure nécessaire (en armements, etc ), mais en les surveillant de près.

Aussitôt la victoire acquise et le pouvoir conquis, le gouvernement bolcheviste changea de méthode.

Citons un exemple frappant.

Pendant les durs combats de Moscou en octobre 1917, l'état-major des "Dvintzi" (régiment de Dvinsk déjà cité), était installé dans les locaux du Soviet de Moscou. Au cours des événements, un "Comité révolutionnaire" bolcheviste s'établit aussi à Moscou et se proclama "pouvoir suprême". Et aussitôt, l'état-major des "Dvintzi" (connu comme "anarchiste") devint l'objet de la surveillance, des soupçons et de la méfiance du "Comité".

Un filet d'espionnage fut tendu autour de lui. Une sorte de blocus entrava ses mouvements.

Gratchov (anarchiste qui commandait le régiment) voyait bien que les bolcheviks étaient préoccupés, non pas de la vraie Révolution et des problèmes immédiats, mais uniquement des rivalités et de la prise du pouvoir. Il pressentait qu'ils allaient châtrer la Révolution et la mener à la ruine. Une profonde angoisse l'étreignait. Il se demandait en vain comment saisir et arrêter à temps la main criminelle du nouveau pouvoir, prête à placer un garrot autour de la Révolution. Il se concerta avec quelques camarades, hélas, impuissants comme lui !

A défaut de mieux, il eut l'idée d'armer les travailleurs le mieux possible. Il remit à plusieurs usines des fusils, des mitrailleuses, des cartouches. Il espérait ainsi pouvoir préparer les masses à une révolte éventuelle contre les nouveaux imposteurs.

Il périt bientôt, subitement. Appelé par les autorités bolchevistes à Nijni-Novgorod, "pour affaires d'ordre militaire", il y fut tué d'un coup de feu, dans des circonstances fort mystérieuses, soi-disant accidentelles, par un soldat ne sachant pas encore manier le fusil.

Certains indices nous permettent de supposer qu'il fut assassiné par un mercenaire à la solde du pouvoir "soviétique".

(Les circonstances de la mort de l'anarchiste Durruti en Espagne, en 1936, rappellent étrangement le cas Gratchofv)

Par la suite, tous les régiments révolutionnaires de Petrograd et de Moscou ayant participé aux combats d'octobre furent désarmés par les autorités bolchevistes.

A Moscou, le premier régiment désarmé (de force) fut celui de Dvinsk.

Et un peu plus tard, sur toute l'étendue du pays, tous les citoyens sans exception, y compris les travailleurs et leurs organisations, furent sommés, sous peine de mort, de remettre leurs armes aux autorités militaires bolchevistes.

Chapitre II

Le déclenchement

C'est au printemps de 1918 que les persécutions des anarchistes par le gouvernement "communiste" furent déclenchées d'une façon générale, méthodique et décisive.

La paix de Brest-Litovsk conclue, le gouvernement se sentit assez solide pour entreprendre une lutte à fond contre ses adversaires "de gauche" (socialistes-révolutionnaires de gauche et anarchistes).

Il lui fallait agir avec méthode et prudence.

Tout d'abord, la presse communiste, sur l'ordre du gouvernement, entreprit contre les anarchistes une campagne de calomnies et de fausses accusations, de jour en jour plus violente. En même temps on préparait activement le terrain dans les usines, à l'armée et dans le public, par des meetings et des conférences. On tâtait partout l'esprit des masses.

Bientôt, le gouvernement acquit la certitude qu'il pouvait compter sur ses troupes et que les masses resteraient plus ou moins indifférentes ou impuissantes.

Dans la nuit du 12 avril, sous un prétexte faux et absurde, toutes les organisations anarchistes de Moscou - principalement la "Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou" - furent attaquées et saccagées par des forces policières et militaires. Pendant quelques heures, 1a capitale prit l'aspect d'une ville en état de siège. Même l'artillerie participa à 1' "action".

Cette opération servit de signal à la mise à sac des organisations libertaires à peu près dans toutes les villes importantes du pays. Comme toujours les autorités provinciales dépassèrent en zèle celles de la capitale.

Trotsky qui, depuis deux semaines, préparait le coup et menait en personne, dans les régiments, une agitation déchaînée contre les "anarcho-bandits", eut la satisfaction de pouvoir faire sa fameuse déclaration: "Enfin, le pouvoir soviétique débarrasse, avec un balai de fer, la Russie de l'anarchisme !"

Éternelle et cruelle ironie de l'histoire humaine: quinze ans après, Staline emploiera la même formule et appliquera le même "balai de fer" au... trotskysme, à la grande indignation de Trotsky.

J'avoue avoir éprouvé quelque sentiment de satisfaction devant cette sorte de justice immanente .

Cependant, cette première agression ne fut qu'un timide début, un "essai", une "ébauche".

L'idée même de l'anarchisme ne fut pas encore déclarée hors la loi. Une certaine liberté de parole de presse, ou plutôt, de profession de foi très restreinte, il est vrai, subsista. Par-ci par-là un certain travail libertaire restait encore possible. Dans une mesure relative, des organisations libertaires - ombres pâles du passé - se remirent de la "catastrophe" et reprirent leur activité.

En attendant, le gouvernement bolcheviste foudroya le parti socialiste-révolutionnaire (de même que d'autres fractions de gauche, les "maximalistes", etc.). Nous nous en occuperons beaucoup moins, ces autres luttes n'ayant ni la même envergure ni le même intérêt que celle menée contre les anarchistes. On peut considérer le duel entre les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche comme une lutte entre deux partis politiques en vue de la prise du pouvoir, ce qui ne présente qu'un intérêt médiocre pour nous.

Notons, toutefois, qu'après s'être débarrassé, au sein du gouvernement, de quelques membres du parti socialiste-révolutionnaire, le parti communiste lui fit une guerre sans merci. A partir de l'été 1918, les socialistes-révolutionnaires de gauche se trouvèrent dans la situation de hors-la-loi. Bientôt, ils disparurent en tant que parti. Individuellement, leurs militants furent traqués à travers le pays et supprimés jusqu'au dernier. Le sort tragique de la malheureuse Marie Spiridonova représente une des pages les plus effarantes de cette répression inhumaine. Arrêtée, traînée de prison en prison, torturée moralement et, peut-être physiquement aussi, elle a dû finir ses jours dans quelque cellule infecte, sinon dans une cave, sous les balles des "tchékistes" (Je manque d'indications précises sur son sort). Et combien d'autres militants du parti, dont l'unique tort fut de concevoir autrement les tâches et les voies de la Révolution, ont dû subir le même sort !

Chapitre III

En pleine furie

En 1919-1920, les protestations et les mouvements des ouvriers et des paysans (déjà esquissés en 1918) s'accrurent contre les procédés monopolisateurs et terroristes du pouvoir "soviétique" à leur égard. Le gouvernement, de plus en plus implacable et cynique dans son despotisme, répondit par des représailles toujours plus accentuées.

Naturellement, les anarchistes étaient, de nouveau, corps et âme avec les masses trompées, opprimées, en lutte ouverte. Soutenant les ouvriers, ils exigeaient pour les travailleurs et leurs organisations le droit de guider la production eux-mêmes, librement, sans intervention des politiciens. Soutenant les paysans, ils revendiquaient pour ceux-ci l'indépendance, l'auto administration, le droit de traiter librement et directement avec les ouvriers. Au nom des uns et des autres, ils réclamaient la restitution de ce que les travailleurs avaient conquis par la Révolution, de ce dont ils étaient "frustrés" par le pouvoir "communiste", notamment la restauration du "vrai régime soviétique libre", le rétablissement des "libertés politiques" pour tous les courants révolutionnaires, etc. Bref, ils exigeaient qu'on rendît les conquêtes d'octobre au peuple lui-même, aux organisations ouvrières et paysannes libres.

Naturellement ils démasquaient et combattaient au nom de ces principes, par écrit et par la parole, la politique du gouvernement.

Comme il était à prévoir, le gouvernement bolcheviste finit par leur faire aussi une guerre d'extermination.

Après la première grande opération du printemps 1918, les persécutions se succédèrent d'une façon presque ininterrompue, revêtant un caractère de plus en plus brutal et décisif.

Vers la fin de cette même année 1918, plusieurs organisations libertaires en province furent à nouveau saccagées. A celles qui, par hasard, y échappèrent, les autorités ne laissèrent p'us aucune possibilité de faire quoi que ce soit.

En 1919, en même temps que se poursuivait la répression en Grande Russie, les persécutions commencèrent en Ukraine. (Pour plusieurs raisons, la dictature bolcheviste s'y installa beaucoup plus tard qu'ailleurs.) Partout où les bolcheviks prenaient pied, les groupes libertaires étaient liquidés, les militants arrêtés, les journaux suspendus, les librairies détruites, les conférences interdites.

Inutile de dire que toutes ces mesures étaient prises par ordre purement policier, militaire ou administratif, totalement arbitraire, sans mise en accusation, instruction ou autre procédure judiciaire. Le modèle en fut donné, une fois pour toutes, par la "procédure" de Moscou instaurée par Trotsky lui-même au printemps 1918.

En été de la même année 1919, après la fameuse ordonnance n° 1824 de Trotsky, déclarant hors la loi le mouvement dit "makhnoviste" (voir cinquième partie, chapitre II), on arrêta un peu partout, en même temps que les partisans de Makhno, les anarchistes en général. Et, très souvent, on les fusilla aussitôt, sur le simple ordre d'un officier rouge.

Dans la plupart des cas, la suppression des organisations libertaires était accompagnée d'actes d'une sauvage violence, d'un vandalisme insensé, de la part des "tchékistes" (policiers communistes) et des soldats rouges trompés, énervés ou surexcités: on brutalisait les militants, hommes et femmes, comme des "criminels"; on brûlait les livres, on démolissait les locaux, etc. C'était une véritable furie de répression,

A la fin de l'été 1919, une mise à sac générale des organisations anarchistes eut lieu en Ukraine.

Fin 1919, il ne restait plus du mouvement anarchiste en Russie que des débris.

Au début d'octobre 1920, le pouvoir "soviétique", ayant besoin du concours des partisans révolutionnaires "makhnovistes" pour combattre Wrangel, conclut une entente avec Makhno.

D'après l'une des clauses de l'accord, les anarchistes emprisonnés et exilés devaient recouvrer leur liberté et obtenir le droit de militer ouvertement en Russie et en Ukraine.

Tout en retardant, naturellement, l'exécution de cette clause, les bolcheviks durent cependant interrompre les persécutions et relâcher quelques militants.

Aussitôt Wrangel vaincu, le gouvernement "soviétique" attaqua traîtreusement Makhno et démolit, à nouveau, le mouvement libertaire en Ukraine.

Et voici comment:

Fin novembre 1920, à peine Wrangel battu, le gouvernement fit arrêter à Kharkov les anarchistes convoqués de partout à un Congrès légal. En même temps, il traqua à nouveau les libertaires à Kharkow et à travers toute l'Ukraine, leur livrant une véritable chasse, organisant des battues et des embuscades, saisissant les jeunes gens de 14 à 16 ans, prenant "en otages" des parents, des femmes, des enfants... comme s'il voulait se venger de la récente concession forcée et rattraper le temps perdu, cherchant, cette fois, à exterminer "la sale race anarchiste" jusqu'aux enfants !

Pour justifier cette ignoble "action", le gouvernement expliqua sa rupture avec Makhno par une soi-disant trahison de celui-ci, et inventa un fantastique "grand complot anarchiste contre le pouvoir soviétique".

La petite histoire de ce complot est fort piquante et mérite d'être racontée. La voici:

Quelques jours avant la victoire décisive sur Wrangel, lorsque la défaite de ce dernier ne laissait plus aucun doute, la station centrale d'émissions radiophoniques de Moscou prescrivit à toutes les stations de province d'arrêter leurs appareils de réception, donc de ne pas prendre un télégramme urgent et absolument secret de Lénine, qui devait être capté exclusivement par les deux stations centrales: celle de Kharkow et celle de Crimée.

La consigne ne fut pas exécutée par un sympathisant libertaire au service de l'une des stations de province. Et qui capta le télégramme suivant:

"Établir effectifs anarchistes Ukraine particulièrement région makhnoviste. - LÉNINE."

Quelques jours après fut communiqué, dans les mêmes conditions, le télégramme suivant:

"Exercer surveillance active tous anarchistes. Préparer documents autant que possible de caractère criminel d'après lesquels on pourrait mettre en accusation. Tenir secrets ordre et documents. Envoyer partout instructions nécessaires. - LÉNINE."

Et, quelques jours plus tard, fut lancé le troisième et dernier télégramme laconique ainsi conçu:

"Arrêter tous anarchistes et les incriminer. - LÉNINE."

Tous ces télégrammes furent adressés à Rakovsky, alors Président du Conseil des Commissaires du Peuple de l'Ukraine, et à d'autres autorités civiles et militaires.

Au reçu du troisième télégramme, le radiotélégraphiste sympathisant alerta un camarade anarchiste. Ce dernier partit en toute hâte pour Kharkov afin de prévenir les anarchistes de la répression en préparation. Il arriva trop tard: l'acte était déjà consommé. Presque tous les anarchistes de Kharkov, et aussi ceux arrivés au Congrès, se trouvaient en prison. Leurs locaux étaient fermés.

Tel fut le "complot" des anarchistes ukrainiens contre le pouvoir soviétique

Notons qu'au moment de l'accord entre le gouvernement "des Soviets" et Makhno, la délégation makhnoviste avait fixé officiellement le nombre de personnes, emprisonnées ou exilées et devant être libérées, à plus de 200.000: pour la plupart, des paysans appréhendés en masse comme sympathisant avec le mouvement makhnoviste. Nous ne savons pas combien d'anarchistes conscients se trouvaient parmi eux. Et nous ne saurons jamais combien de personnes, à cette époque, furent fusillées ou disparurent sans laisser de trace dans de nombreuses prisons locales, souvent secrètes et inconnues de la population.

Lors du mouvement de Cronstadt, en mars 1921 (voir Livre III), le gouvernement bolcheviste procéda à de nouvelles arrestations massives d'anarchistes et d'anarcho-syndicalistes. Il organisa à nouveau une véritable chasse à l'homme à travers le pays, cherchant à s'emparer des derniers militants qui osaient encore élever la voix. Car, contrairement à tous les mensonges répandus par le pouvoir "soviétique" à l'intérieur et ailleurs, la révolte de Cronstadt et les mouvements qui l'accompagnèrent furent fortement imprégnés d'esprit libertaire

Tout mouvement de masse: une grève ouvrière, protestations de paysans ou un mécontentement parmi les marins ou les soldats, se répercutait invariablement sur le sort des anarchistes.

Souvent, on jetait en prison des personnes n'ayant d'autres liens avec les libertaires qu'une communauté d'idées, une parenté ou de vagues relations d'amitié.

Admettre ouvertement le point de vue anarchiste - cela suffisait pour vous faire mener en prison d'où l'on ne sortait que difficilement ou, en général, jamais.

En 1919 et 1921, les cercles des Jeunesses Anarchistes furent brutalement supprimés. Cette jeunesse s'occupait uniquement de s'instruire et étudiait entre autres, en commun, la doctrine anarchiste avec laquelle elle sympathisait le plus. L'action bolcheviste fut provoquée uniquement par le désir de couper court à toute envie des jeunes de connaître les idées libertaires. Seul le dogme marxiste resta admis.

En l'été 1921, la presse soviétique elle-même (chose extrêmement rare, explicable uniquement par l'intention de mettre la jeunesse en garde et de lui enlever toute tentation de persévérer) communiqua qu'aux environs de Jmerinka (une petite ville d'Ukraine), avaient été "découverts et liquidés" - c'est-à-dire fusillés - 30 à 40 anarchistes établis dans cette localité et ayant des ramifications dans d'autres villes méridionales On ne put jamais connaître les noms de tous ceux qui périrent ainsi. Mais on peut établir que, parmi les fusillés, se trouvaient quelques-uns des meilleurs militants de la jeunesse libertaire.

Vers la même époque, et encore d'après la presse soviétique elle-même, furent emprisonnés et en partie fusillés, à Odessa, les membres d'un groupe anarchiste assez important et actif qui, entre autres, faisait de la propagande dans les milieux et institutions soviétiques (même dans le Soviet d'Odessa et dans le Comité local du parti). Cela constituait, selon la presse soviétique, un crime de "haute trahison".

Selon les données officielles, il y eut, jusqu'à fin 1922, 92 anarchistes "tolstoïens" (pacifistes intégraux) fusillés, principalement pour refus de servir dans l'armée. Beaucoup de "tolstoïens" languissaient en prison.

Un de ces braves pacifistes se trouva un jour nez à nez avec Peters, le fameux exécuteur de la Tcheka (police communiste secrète), devant un guichet de cette dernière. Il venait, par miracle, d'être remis en liberté. En attendant son toux, il enlevait paisiblement des poux de sa barbe hirsute et les jetait par terre. (A cette époque, les poux étaient les amis les plus intimes des hommes; dans le public, on les appelait tendrement "semachki", du nom de M. Semachko, Commissaire du Peuple à la Santé publique: ironie cruelle mais suggestive.)

"- Pourquoi donc les jetez-vous comme ça au lieu de les tuer ? demanda Peters, étonné.

"- Je ne tue jamais des êtres vivants, fut la réponse.

"- Oh ! fit Peters, très amusé. Que c'est drôle, tout de même ! Vous vous laissez bouffer par des poux, des punaises et des puces ? Mais vous êtes donc piqué, mon ami, c'est le cas de le dire. Moi, j'ai supprimé quelques centaines de bonshommes - des bandits, s'entend - et ça ne me fait rien du tout. Ah ça, par exemple !"

Il n'en revenait pas et ne cessait de regarder curieusement le paisible "tolstoïen", le prenant certainement pour un fou plaisant.

Je pourrais poursuivre longtemps encore ce martyrologe.

Je pourrais citer des centaines de cas où l'on attirait les victimes dans des pièges pour les fusiller, soit après "interrogatoire" et tortures, soit même sur place, parfois dans un champ, à la lisière d'une forêt ou en les retirant d'un wagon en arrêt dans une gare perdue...

Je pourrais citer des centaines de cas de perquisitions et d'arrestations brutales et ignobles, accompagnées de violences et de vexations de toute sorte .

Je pourrais donner de longues séries de noms de libertaires, souvent de très jeunes gens, jetés en prison ou exilés dans des régions malsaines où ils périrent après de lentes et terribles souffrances.

Je pourrais raconter des cas révoltants de répression individuelle basée sur un mouchardage éhonté, sur une trahison cynique ou sur une provocation répugnante. Des cas où les victimes n'avaient, le plus souvent, d'autre tort que celui de vouloir penser librement et de ne pas cacher leur pensée.

On supprimait des hommes en tant que porteurs d'une idée, si celle-ci n'était pas exactement celle du gouvernement et de sa clique privilégiée. On cherchait à supprimer l'idée elle-même, à écraser toute pensée indépendante... Ou encore, très souvent aussi, on abattait des hommes qui savaient et pouvaient dévoiler certaines vérités

Je me bornerai à quelques exemples individuels, particulièrement odieux. (Nous aurons l'occasion de revenir sur le sujet au chapitre premier du Livre III, sur la révolte de Cronstadt, et, au dernier chapitre du même livre, sur le mouvement "makhnoviste".)

Chapitre IV

Le cas Léon Tchorny et Fanny Baron

En juillet 1921, 13 anarchistes détenus, sans motif plausible, à la prison de Taganka (à Moscou), firent une grève de la faim, exigeant une mise en accusation ou une mise en liberté. La grève coïncida avec la session du Congrès international des Syndicats rouges (Profintern), à Moscou. Un groupe de délégués syndicalistes étrangers (surtout français) interpella le gouvernement "soviétique" sur ce fait, de grève, l'ayant appris, avec force détails, de la bouche de parents des détenus. L'interpellation porta aussi sur d'autres cas analogues et même sur l'ensemble de la politique de répression vis-à-vis des syndicalistes et des anarchistes.

Au nom du gouvernement, Trotsky eut le cynisme de répondre aux délégués: "Nous n'emprisonnons pas les vrais anarchistes Ceux que nous tenons en prison ne sont pas des anarchistes, mais des criminels et des bandits se couvrant du nom d'anarchistes."

Les délégués, bien renseignés, ne se tinrent pas pour battus. Ils portèrent l'interpellation à la tribune du Congrès, réclamant au moins la mise en liberté des anarchistes enfermés à Taganka... L'interpellation provoqua au Congrès un gros scandale et obligea le gouvernement (qui craignait, en cas d'insistance, des révélations plus graves) à lâcher prise. Il promit aux délégués de libérer les prisonniers de Taganka. La grève cessa le onzième jour...

Après le départ des délégués, et après avoir laissé traîner l'affaire pendant deux mois au cours desquels il chercha un prétexte suffisant pour pouvoir accuser les détenus, toujours en prison, d'un délit grave et se dégager de sa promesse, le gouvernement se vit forcé de les élargir. (Il le fit en septembre 1921, et les expulsa aussitôt de l'U.R.S.S., sauf trois.)

Mais, pour se venger (la vengeance était un élément constant dans la répression bolcheviste) et surtout pour justifier devant les travailleurs étrangers et leurs délégués ses procédés terroristes à l'égard des "soi-disant libertaires", il monta, un peu plus tard, une grosse et fausse "affaire" contre ceux-ci.

Pour des actes soi-disant "criminels", notamment pour une prétendue fabrication de faux billets de banque soviétiques, il fit fusiller (naturellement en secret, la nuit, dans l'une des caves de la Tcheka, sans l'ombre d'une procédure judiciaire), quelques anarchistes des plus honnêtes, sincères et dévoués à la cause: la jeune Fanny Baron (dont le mari était en prison), le militant bien connu Léon Tchorny (de son vrai nom, Tourtchaninov) et d'autres.

Il a été prouvé plus tard que les libertaires fusillés n'avaient aucun rapport avec les délits en question.

Et il a été prouvé, d'autre part, que la prétendue affaire de fabrication de faux billets avait été montée de toutes pièces par la Tcheka elle-même. Deux de ses agents, le nommé Steiner (dit Kamenny) et un chauffeur tchékiste, s'étaient introduits dans les milieux libertaires et, en même temps, dans certains milieux criminels afin de pouvoir "constater" les liens entre les deux et combiner l' "affaire". Tout se passait sous la direction de la Tcheka et avec la complicité étroite de ses agents. Les apparences indispensables réunies, l' "affaire" fut montée et rendue publique.

Ainsi, pour justifier ses autres crimes à l'aide d'un nouveau, le gouvernement sacrifia quelques anarchistes de plus et tenta de souiller leur mémoire.

Chapitre V

Le cas Lefèvre, Vergeat, Lepetit

Citons encore un cas particulier, la perte des trois militants français : Raymond Lefèvre, Vergeat et Lepetit, délégués au Congrès de l'Internationale Communiste qui eut lieu à Moscou dans l'été 1920.

Raymond Lefèvre, tout en étant membre du parti communiste, manifesta à plusieurs reprises ses douloureux sentiments, se rendant parfaitement compte de la fausse voie où s'engageaient ses camarades d'idée. Quant à Vergeat et Lepetit, tous deux anarcho-syndicalistes, ils exhalaient ouvertement leur colère et n'épargnaient pas leurs critiques sur l'état de choses en Russie. C'est plus d'une fois que Lepetit, la tête entre ses mains, disait en songeant au compte rendu qu'il devait faire à ses camarades syndicalistes français: "Mais, qu'est-ce que je vais bien leur dire ?"

Le Congrès terminé, ils travaillèrent plusieurs jours et plusieurs nuits à rassembler leurs notes et documents. Les mesures de pression commencèrent à leur égard lorsque, à l'approche du retour en France, tous trois refusèrent de consigner leurs dossiers aux fonctionnaires du Pouvoir soviétique, soi-disant chargés de l'acheminement des documents vers le lieu de destination. Lefèvre refusa même de confier ses notes et papiers aux membres russes de son parti.

Alors, les politiciens moscovites décidèrent de "saboter"leur départ.

Sous de fallacieux prétextes, on ne les laissa pas prendre la route normale qu'empruntèrent Cachin et d'autres délégués communistes. Pour des raisons mystérieuses, le gouvernement soviétique décida de les "faire partir par le Nord".

Voulant absolument accomplir leur mission et se croyant suffisamment protégés par la présence du communiste Lefèvre qui devait faire le voyage avec eux, Vergeat et Lepetit étaient décidés à tout pour rentrer en France à temps et prendre part au Congrès confédéral où ils devaient présenter leurs rapports.

Leur calvaire commença par le long et pénible voyage de Moscou à Mourmansk (port de l'Extrême Nord, sur l'océan Glacial), qu'ils effectuèrent dans des conditions cruelles. "On nous sabote", disait avec raison Lepetit. Dans le train, par un froid intense, sans vêtements chauds ni vivres, ils firent des réclamations aux tchékistes qui accompagnaient le convoi, leur demandant l'indispensable. Ils avaient beau rappeler leur qualité de délégués, ils n'obtenaient que cette réponse: "Nous ignorons complètement qu'il y ait des délégués dans le train. Nous n'avons reçu aucun ordre à ce sujet." Ce ne fut que sur les instances réitérées de Lefèvre qu'on leur donna quelques vivres. Ainsi, souffrant de maintes privations et au prix de pires difficultés, ils arrivèrent enfin à Mourmansk. Ils s'y réfugièrent chez des pêcheurs et attendirent l'exécution des promesses de Moscou, c'est-à-dire l'arrivée d'un bateau qui devait les emmener en Suède.

Trois semaines se passèrent ainsi dans l'inquiétude et l'étonnement de ne pas voir arriver le bateau promis. On commença à douter de pouvoir revenir en France en temps opportun et de remplir jusqu'au bout la mission.

Lefèvre écrivit alors une première lettre à un ami de Moscou. Ne recevant pas de réponse, il en envoya une deuxième, puis une troisième, toujours sans résultat. On sut par la suite que ces lettres furent remises à Trotsky qui les confisqua.

Dans sa dernière missive, Lefèvre fit un poignant exposé de leur situation et annonça leur résolution désespérée de traverser l'océan Glacial sur une barque de pêche pour sortir du pays des Soviets. "Nous allons à la mort", écrivait-il.

On réunit les fonds nécessaires pour l'achat d'un canot de pêche. Et, malgré les supplications de quelques compagnons et aussi des pêcheurs de la côte, ils s'embarquèrent et partirent... à la mort, comme disait bien Raymond Lefèvre. Car on ne les a plus revus.

Une preuve palpable de cet assassinat froidement combiné à Moscou n'existe pas. (Ou les personnes qui la possèdent gardent le silence, pour des raisons faciles à comprendre.) Les bolcheviks, naturellement, nient. Mais peut-on en douter lorsqu'on connaît l'attitude ferme et intransigeante de Vergeat et de Lepetit en Russie, les procédés habituels du gouvernement bolcheviste et les pressions et entraves qu'ils subirent pour leur départ alors que Cachin, avec d'autres délégués communistes, purent à la même époque faire le voyage de retour sans encombre et arriver à temps pour répéter aux congressistes de Tours la leçon apprise à Moscou ?...

De toute façon, nous avons relaté fidèlement les faits authentiques qui finirent par être connus en Russie. Nous estimons qu'ils parlent assez éloquemment d'eux-mêmes. Au lecteur de juger en définitive.

Chapitre IV

Un épisode vécu

Qu'il me soit, permis de raconter ici mon cas personnel, d'une allure moins tragique, mais qui met bien en relief certains procédés du bolchevisme dignes d'être inscrits parmi les hauts exploits du communisme étatiste. Car ce cas était loin d'être unique, à l'époque dont je parle. (Depuis, il ne peut se reproduire dans un pays entièrement soumis à ses nouveaux maîtres.)

En novembre 1918, j'arrivais dans la ville de Koursk, aux confins de l'Ukraine pour assister à un Congrès des libertaires d'Ukraine. A cette époque, un tel congrès était encore possible dans le voisinage de l'Ukraine, vu l'état de ce pays en lutte contre la réaction et l'invasion allemande. Les bolcheviks y toléraient les anarchistes, tout en les utilisant et en les surveillant.

Depuis le début de la Révolution, la population laborieuse de Koursk n'avait encore jamais entendu une conférence sur l'anarchisme, le petit groupe local ne disposant pas de forces nécessaires et les peu nombreux conférenciers libertaires étant en général pris ailleurs. Profitant de ma présence, le groupe me proposa de faire une conférence sur l'anarchisme, dans un grand local de la ville. Naturellement, j'acceptai avec joie.

Il fallait demander l'autorisation du président du Soviet local. Ce président, un brave ex-ouvrier, nous la délivra sans difficulté. Le précieux document en mains, la salle fut louée deux semaines à l'avance, pour une soirée de la semaine de Noël. De grandes et belles affiches furent commandées quelques jours après et collées aux murs. Tout était prêt.

La conférence s'annonçait comme devant être un très beau succès pour nos idées. Certains indices: rumeurs de la ville, rassemblements devant les affiches, demandes de renseignements au siège du groupe, etc., ne laissaient aucun doute à ce sujet. La salle devait être archi-comble.

Peu habitués à de pareilles réussites (en Grande Russie, à cette époque déjà, aucune conférence publique sur l'anarchisme n'était possible), nous en éprouvions une légitime satisfaction.

Deux jours avant la date fixée, le secrétaire du groupe vint me voir, ému et indigné: il venait de recevoir une note du président du Comité bolcheviste de Koursk (le vrai pouvoir), l'informant qu'en raison des jours de fête, la conférence anarchiste ne pourrait avoir lieu et qu'il avait avisé le responsable de la salle, laquelle était maintenant prise par le Comité pour une soirée dansante populaire.

Je me précipitai au siège du Comité communiste. Là, j'eus une explication orageuse avec le président nommé, si je ne m'abuse, Rynditch (ou Ryndine, je ne me le rappelle pas exactement).

"- Comment ! lui dis-je, vous, communiste, ne reconnaîtriez pas les règles de priorité ? Nous avons obtenu l'autorisation du Soviet et loué la salle deux semaines à l'avance, précisément pour être sûrs de l'avoir. Le Comité n'a qu'à s'inscrire à son tour.

"- Je regrette, camarade, mais la décision du Comité qui est, ne l'oubliez pas, le pouvoir suprême et, comme tel, peut avoir des raisons que vous ignorez et qui priment tout, est irrévocable. Ni le président du Soviet ni le responsable de la salle ne pouvaient savoir d'avance que le Comité allait avoir besoin de la salle pour cette date. Et, d'ailleurs, il est absolument inutile de discuter ou d'insister. Je vous le répète: c'est irrévocable, la conférence n'aura pas lieu... Ou encore, organisez-la dans une autre salle ou à une autre date.

"- Vous savez très bien qu'il n'est pas possible d'arranger tout cela en deux jours. Et puis, il n'y a pas d'autre salle aussi grande. D'ailleurs, toutes les salles doivent déjà être prises pour des soirées de fête. La conférence est ratée, tout simplement.

"- Je regrette. Reportez-la à une date postérieure. En somme, vous ne perdez rien. La chose est arrangeable.

"- Oh ! cela ne sera plus pareil. Ces modifications portent toujours un grand préjudice à la cause. Et puis, les affiches coûtent cher. Et surtout, je dois quitter Koursk ces jours-ci. Mais dites-moi: comment pensez-vous arranger les choses le soir de la conférence ? Il m'est avis que vous allez vous exposer à une résistance de la part du public qui, certainement, viendra très nombreux pour la conférence. Les affiches sont collées depuis deux semaines. Les ouvriers de la ville et des environs attendent avec impatience. Il est trop tard pour faire imprimer et placarder un contre-ordre. Vous aurez du mal à imposer à cette foule une soirée dansante à la place de la conférence qu'elle viendra écouter.

"- Çà, c'est notre affaire à nous ! Ne vous en faites pas, nous nous en chargeons pleinement.

"- Donc, au fond, la conférence est interdite par le Comité, cela malgré l'autorisation du Soviet.

"- Ah non, non, camarade ! Nous ne l'interdisons nullement. Fixez-la pour tout de suite après les fêtes. Et nous en aviserons le public qui sera venu pour la conférence, voilà tout."

Sur ce, nous nous séparâmes. Je me concertai avec les membres du groupe et nous décidâmes de reporter la conférence au 5 janvier 1919. On en avisa le Comité bolcheviste et le responsable de la salle. Ce changement m'obligeait à retarder de quelques jours mon départ pour l'Ukraine comme j'en avais l'intention.

On commanda de nouvelles affiches. En outre, on décida premièrement qu'on laisserait aux autorités bolchevistes le soin de se débrouiller avec le public, et secondement qu'à tout hasard je resterais, ce soir-là, chez moi, à l'hôtel. Car nous supposions que le très nombreux public exigerait malgré tout, la conférence et que finalement, les bolcheviks se verraient obligés de céder. Il fallait donc que le secrétaire du groupe pût me convoquer le cas échéant.

Personnellement, je m'attendais à un gros scandale peut-être même à une collision assez grave. La conférence était fixée à huit heures du soir.

Vers 8 heures et demie, on m'appela au téléphone. Je reconnus la vois émue du secrétaire: "Camarade, la salle est littéralement assiégée par une foule qui ne veut rien entendre et exige la conférence. Les bolcheviks sont impuissants à la raisonner. Probablement, ils devront céder et la conférence aura lieu. Prenez une voiture et venez vite."

Je saute dans une voiture et je file. De loin, j'entends, dans la rue, une clameur extraordinaire. Arrivé sur les lieux, je vois une foule stationnant aux abords de la salle et hurlant: "Au diable la soirée dansante ! Assez de danses ! Nous en avons marre !... Nous voulons la conférence ! Nous sommes venus pour la conférence !... Conférence ! Conférence ! Con-fé-rence !"

Le secrétaire qui m'attendait vient me prendre. Difficilement, nous nous frayons un passage jusqu'à l'intérieur, plein de monde. La salle est au premier. Parvenu en haut de l'escalier, j'y trouve le "camarade" Rynditch en train de haranguer la foule qui crie toujours: "Conférence ! Conférence !"

"- Vous faites bien de venir... Vous voyez ce qui se passe, me lance l'homme, très en colère. C'est bien votre travail à vous, çà !"

Indigné, je dis:

"- Je vous ai prévenu. C'est vous qui êtes responsable de tout cela. Vous vous êtes chargé d'arranger les choses. Eh bien, allez-y ! Débrouillez-vous maintenant comme vous voudrez ! Le mieux et le plus simple serait de permettre la conférence.

"- Non, non et non ! crie-t-il, furieux. Elle n'aura pas lieu, votre conférence, je vous le garantis."

Je hausse les épaules.

Brusquement, il me dit:

"- Voilà, camarade. Ils ne veulent pas m'écouter. Et je ne voudrais pas recourir à des mesures graves. Vous pouvez arranger les choses. Ils vous écouteront. Expliquez-leur la situation et persuadez-les de s'en aller tranquillement. Faites-leur entendre raison. Dites-leur bien que votre conférence est ajournée. Il est de votre devoir de faire ce que je vous demande ."

Je sens que si la conférence n'a pas lieu tout de suite, elle n'aura jamais lieu. J'ai la certitude qu'elle sera interdite définitivement et que moi je serai peut-être arrêté.

Je refuse catégoriquement de parler à la foule. Avec un geste nettement négatif, je lui crie:

"- Non, je ne parlerai pas Vous l'avez voulu, débrouillez-vous !"

La foule, voyant notre dispute, hurle de plus en plus fort. Rynditch tâche de crier quelque chose. Peine perdue ! Sa voix est couverte par une véritable tempête. La foule se sent forte. Elle s'égaye, s'amuse, presse les rangs, emplit de plus en plus l'escalier, le palier, les abords immédiats de la salle aux portes closes.

Rynditch fait des gestes désespérés et s'adresse de nouveau à moi:

"- Parlez-leur, parlez-leur donc ! me dit-il, ou ça finira mal !"

Une idée me vient. Je fais signe à la masse qui nous entoure. La voilà apaisée. Alors, posément, scandant les mots, je dis:

"- Camarades ! La responsabilité de cette confusion bien regrettable incombe au Comité bolcheviste de la ville. Nous avons les premiers loué la salle, deux semaines à l'avance. Deux jours avant la conférence, le Comité, sans même se concerter avec nous, a pris possession de la salle pour y organiser une soirée dansante. (La foule crie à tue-tête: "A bas la soirée dansante ! La conférence !") Il nous a obligés à reporter notre conférence à une date ultérieure. Je suis le conférencier et je suis prêt à faire la conférence tout de suite. Les bolcheviks l'interdisent formellement pour ce soir. Mais c'est vous, les citoyens de la ville; c'est vous le public. C'est donc à vous de décider. Je suis à votre entière disposition. Choisissez, camarades: ou bien nous ajournons la conférence, et alors, retirez-vous en paix et revenez tous, ici même, à la nouvelle date: le 5 janvier; ou bien, si vous voulez la conférence tout de suite et si vous êtes vraiment décidés, agissez, emparez-vous de la salle."

A peine ces dernières paroles prononcées la foule joyeuse, applaudit à tout rompre et hurle: "Conférence tout de suite ! Conférence ! Conférence !" Et, dans un élan irrésistible, elle se rue vers la salle. Rynditch est débordé. On ouvre la porte. (Sinon, elle aurait été enfoncée.) On donne la lumière.

En un clin d'œil la salle est pleine. Le public, en partie assis, en partie debout, se calme. Je n'ai qu'à commencer. Mais Rynditch bondit sur l'estrade. Il s'adresse au public:

"- Citoyens, camarades ! Patientez encore quelques minutes. Le Comité bolcheviste va se concerter et prendre une décision définitive. Elle vous sera communiquée tout à l'heure. Probablement, la soirée dansante n'aura pas lieu...

"- Hourra ! crie la foule transportée de joie par son apparente victoire: Conférence ! Vive la Conférence !"

On applaudit à nouveau. Et on rigole.

Les bolcheviks s'éloignent dans une chambre voisine pour se concerter. On ferme les portes de la salle. On attend patiemment la décision. On suppose que cette petite comédie est jouée par les bolcheviks pour sauver la forme.

Un quart d'heure se passe.

Brutalement, la porte de la salle s'ouvre et un fort détachement de soldats tchékistes (troupes spéciales, sorte de gendarmerie ou gardes mobiles, dressées et aveuglément dévouées au régime), fusils à la main, y pénètre. Le public, stupéfait, reste figé, chacun à sa place. Tranquillement, dans un silence impressionnant, les soldats occupent la salle, se glissant le long des murs, derrière les sièges. Un groupe reste près de la porte, face à la salle, les fusils braqués sur le public.

(On a su plus tard que le Comité bolcheviste s'était adressé, d'abord, à la caserne de la ville, demandant à un régiment régulier d'intervenir. Les soldats voulurent des explications - à cette époque c'était encore possible - déclarèrent qu'ils voudraient eux-mêmes assister à cette conférence et refusèrent. C'est alors que le Comité fit venir un détachement de tchékistes, prêts à toutes les besognes.)

Aussitôt, les membres du Comité reparaissent dans lit salle silencieuse. Rynditch remonte sur l'estrade et dit au public d'un ton triomphant:

"- Voilà. La décision du Comité est prise. La soirée dansante n'aura pas lieu. La conférence non plus. D'ailleurs, il est trop tard pour l'une comme pour l'autre. J'invite le public à évacuer la salle et l'immeuble dans un calme absolu et dans un ordre parfait. Sinon, les tchékistes interviendront."

Indignés, mais impuissants, les gens commencent à se lever et à quitter la salle. "Quand même, murmurent d'aucuns: elle est ratée, leur soirée... Ce n'est déjà pas mal !"

En bas une autre surprise les attend: à la sortie, deux tchéquistes armés fouillent chaque personne et contrôlent les pièces d'identité.

Plusieurs personnes sont arrêtées. On en relâchera une partie le lendemain. Mais quelques-uns resteront en prison.

Je rentre à l'hôtel.

Le lendemain matin, un coup de téléphone. La voix de Rynditch:

"- Camarade Voline, venez me voir au Comité. J'ai à vous parler au sujet de votre conférence."

Je réponds:

"- La date en est fixée au 5 janvier. On a commandé les affiches. Vous n'y voyez pas d'inconvénient ?

"- Non. Mais venez quand même, j'ai à vous parler"

A peine entré, je suis reçu par un bolchevik qui me dit, aimable et souriant:

"- Voilà, camarade. Le Comité a décidé que votre conférence n'aura pas lieu. C'est vous-même qui êtes responsable de cette décision, car votre attitude, hier, fut hostile et arrogante. De plus, le Comité a décidé que vous ne pourrez pas rester à Koursk. Pour l'instant, vous resterez ici même, dans nos locaux.

"- Ah ! Je suis donc arrêté ?

"- Ah ! non, non, camarade. Nous ne vous arrêtons pas. Vous êtes seulement retenu ici pendant quelques heures, jusqu'au départ du train pour Moscou.

"- Pour Moscou ? m'écriai-je. Mais je n'ai absolument rien à faire à Moscou ! Et j'ai déjà un billet pour Kharkov (Ukraine) où je devais me rendre après le Congrès. J'y ai des amis et du travail."

Après une courte délibération avec ses camarades, l'homme me dit:

"- C'est entendu. Vous pouvez aller à Kharkov. Mais le train ne part qu'à une heure du matin. Vous devez donc rester ici toute la journée.

"- Pourrais-je aller à l'hôtel chercher mes affaires et ma valise ?

"- Non, camarade. Nous ne pouvons pas vous permettre cela.

"- Je vous promets d'aller directement à l'hôtel prendre mes affaires. Et, d'ailleurs, qu'on m'accompagne.

"- Justement, camarade, ce n'est pas possible, nous regrettons. On peut vous voir. La chose peut s'ébruiter, Nous ne le voulons pas. L'ordre est formel. Donnez des indications à l'un de nos camarades: il ira chercher votre valise à l'hôtel."

Un "gardien", tchekiste armé, était déjà planté devant la porte de la chambre. Il n'y avait rien à faire.

Un "camarade" m'apporta ma valise. Vers minuit, un autre m'emmena en voiture à la gare et assista à mon départ.

J'ajoute que ce voyage inattendu s'effectua dans des conditions tellement pénibles, qu'en cours de route je tombai malade. J'évitai une congestion pulmonaire, uniquement grâce à un compagnon de route qui me fit héberger chez ses amis, à Soumy (une petite ville d'Ukraine). Là, un bon docteur me soigna aussitôt. Et, quelques jours après, je me trouvais à Kharkov.

J'ajoute aussi que, dès mon arrivée, j'écrivis pour notre hebdomadaire local (Nabate) - interdit un peu plus tard par les autorité bolchevistes en raison de son succès grandissant - un article intitulé: "Histoire d'une conférence sous la dictature du prolétariat". J'y racontais en détail toute cette savoureuse aventure.

Chapitre VII

L'accord final

Après tout ce que nous avons dit sur la nature du socialisme étatiste et sur son évolution fatale, le lecteur comprendra aisément les raisons qui amenèrent ce "socialisme" à un conflit irréductible avec l'idée libertaire.

Pour un homme averti il n'y a rien d'inattendu ni de surprenant dans le fait que le Pouvoir socialiste persécute l'anarchisme et les anarchistes. Ce fait a été prévu par les anarchistes eux-mêmes (entre autres, déjà, par Bakounine) longtemps avant la Révolution, pour le cas où celle-ci s'engagerait sur la voie autoritaire et étatiste.

La répression de l'idée libertaire, la persécution de ses adeptes, l'étouffement des mouvements indépendants des masses : telles sont les conséquences fatales de l'opposition entre la vraie Révolution prenant son élan et la pratique étatiste qui, momentanément triomphante, n'admet pas cet élan, ne comprend pas la vraie révolution et s'y oppose.

Le nouveau gouvernement (si la révolution a le malheur d'en former un), qu'il se dise "révolutionnaire", "démocratique", "socialiste", "prolétarien", "ouvrier et paysan", "léniniste", "trotskiste" ou autre, se heurte infailliblement aux forces vives de la vraie Révolution. Cet antagonisme entraîne le pouvoir, avec la même fatalité, dans une lutte de plus en plus implacable, qu'il devra justifier avec toujours plus d'hypocrisie, contre les forces révolutionnaires et, de ce fait même, contre les anarchistes, porte-parole, éclaireurs et défenseurs les plus fermes des forces de la vraie Révolution et de ses aspirations.

Le triomphe du Pouvoir dans cette lutte signifie, inévitablement, la défaite de la Révolution Sociale et par cela même, "automatiquement", l'écrasement des anarchistes.

Tant que la Révolution et les anarchistes résistent, l'autorité socialiste sévit, avec toujours plus de violence et d'effronterie. Une terreur sans limite et une tromperie monstrueuse: tels sont ses derniers arguments, telle est l'apothéose de sa défense désespérée.

Alors, tout ce qui est vraiment révolutionnaire finit par être impitoyablement balayé par l'imposture soi-disant "révolutionnaire", comme contraire aux "intérêts suprêmes de la Révolution" (ô ironie cruelle !), comme "criminel", comme "traître" !

Voilà ce qui était à prévoir - et fut prévu par certains - au cas où l'idée étatiste triompherait.

Voilà ce qui est entièrement et définitivement confirmé par l'expérience de la Révolution russe.

Et voilà ce que des millions d'hommes devraient enfin comprendre s'ils veulent éviter à la prochaine Révolution l'échec, l'épouvante et le désastre de la Révolution russe.

Actuellement - et depuis longtemps - aucune presse aucune propagande, aucun mouvement libertaire n'existent plus en Russie. L'anarchisme y est hors la loi. Les anarchistes y ont été exterminés jusqu'au dernier, par tous les moyens et procédés possibles et imaginables.

Quelques-uns se trouvent encore, çà et là, dans des prisons et lieux d'exil. La mort a fait parmi eux de tels ravages qu'il en reste aujourd'hui très peu en vie.

Un petit nombre d'anarchistes russes échappés au massacre, bannis de leur pays ou l'ayant fui, se trouvent dans différents pays d'Europe et d'Amérique.

Et s'il existe en Russie des partisans conscients de l'idée libertaire, ils sont obligés de garder leurs idées pour eux.

Depuis des années, comme au temps des Tsars, il n'est plus question ni d'anarchistes ni d'anarchisme en Russie.

Le "Comité de Secours aux anarchistes emprisonnés et exilés en Russie", comité qui fonctionna durant de longues années en Allemagne, en France et aux États-Unis, publiant des Bulletins d'information sur la répression, ramassant des fonds et les expédiant aux victimes, ce comité dut, lui aussi, cesser toute activité, les relations avec les quelques victimes encore en vie étant devenues impossibles.

L'"épopée" d'extermination du mouvement libertaire en Russie au lendemain de la Révolution "communiste" est terminée. A l'heure actuelle, c'est déjà "de l'histoire".

Le plus terrible est qu'au bout de cette répression unique, à côté des vrais anarchistes, des centaines de milliers de simples travailleurs - ouvriers, paysans et intellectuels - s'étant élevés contre l'imposture, furent également anéantis et que l'idée révolutionnaire elle-même ou, plutôt, toute pensée et action libres devinrent, elles aussi, "de l'histoire" au pays "du socialisme" naissant !...

Chapitre VIII

L'étouffoir

Comment se fait-il que cette effarante "histoire" n'ait pas été connue à l'étranger ?

Le lecteur va le comprendre.

Dès le début, et pendant des années, le gouvernement bolcheviste fit son possible pour cacher son œuvre hideuse aux travailleurs et aux révolutionnaires des autres pays en les trompant méthodiquement et impudemment, au moyen classique du silence, du mensonge et de la calomnie.

Son procédé fondamental a été celui de tous les imposteurs de tous les siècles: après avoir étouffé l'idée et le mouvement, en étouffer aussi l'histoire. Jamais la presse "soviétique" ne parle des luttes que le bolchevisme a dû mener contre la liberté du peuple ni des moyens auxquels il a dû recourir pour en arriver à bout. Nulle part dans œuvres "soviétiques" le lecteur ne trouvera la relation de ces faits. Et lorsque la Littérature bolcheviste ne peut éviter d'en parler, elle se borne à noter, en quelques lignes, qu'il s'agissait de réprimer des mouvements contre-révolutionnaires ou des exploits de bandits. Qui donc irait vérifier les faits ?

Un autre procédé lui fut d'un grand secours: la fermeture effective des frontières. Les événements de la Révolution russe se déroulaient - et se déroulent encore - en vase clos. Il fut toujours difficile sinon impossible de savoir exactement ce qui s'y déroulait. La presse du pays, uniquement gouvernementale, se taisait sur tout ce qui avait trait à la répression.

Lorsque, dans les milieux avancés d'Europe, était évoquée la question des persécutions des anarchistes en Russie, quelques bribes de la vérité ayant transpiré en dépit de toutes les mesures, le gouvernement bolcheviste déclarait, chaque fois, par la bouche de ses représentants et avec un "culot" rare: "Allons donc ! Les anarchistes - les vrais - ont en U.R.S.S. la pleine liberté d'affirmer et de propager leurs idées. Ils ont même leurs clubs et leur presse". Et puisque, en somme, on ne s'intéressait pas tellement aux anarchistes et à leurs idées, cette réponse suffisait. Il aurait fallu enquêtes sur enquêtes pour prouver le contraire. Qui donc y pensait ?

Quelques renégats de l'anarchisme, patronnés par le gouvernement bolcheviste, prêtèrent à ce dernier un précieux concours. En guise de témoignage, le gouvernement citait les fausses assertions de ces ex-anarchistes. Ayant renié leur passé et cherchant à se refaire une virginité, ils confirmaient et témoignaient tout ce qu'on voulait.

Les bolcheviks aimaient aussi citer les anarchistes "apprivoisés" dits "soviétiques". Ceux-ci crurent sage et utile de s'adapter à la situation et au bolchevisme "afin de pouvoir faire quelque chose" - prudemment, sous le manteau, derrière la façade du "loyalisme". Cette "tactique de couleur protectrice" ne put réussir avec les bolcheviks, rompus eux-mêmes à tous les procédés d'une lutte antigouvernementale. Surveillant de près ces anarchistes "camouflés", les talonnant sans répit, les menaçant et les "apprivoisant" adroitement, les autorités finirent par les acculer à justifier et même à approuver - "momentanément" - tous les exploits du bolchevisme. Les récalcitrants furent enfermés ou déportés. Et quant à ceux qui se soumirent vraiment, on les mit en vedette comme des "vrais anarchistes" qui "ont compris le bolchevisme", en les opposant à tous les autres, les "faux anarchistes".

Ou encore, les bolcheviks parlaient des anarchistes qui restaient à peu près inactifs et ne touchaient jamais aux points "sensibles". Pour créer un "trompe-l'œil", on leur permettait de conserver quelques organisations insignifiantes étroitement surveillées. On autorisa certaines d'elles à rééditer quelques anciennes œuvres anarchistes inoffensives: historiques ou théoriques. Et on désignait ces "maisons d'éditions anarchistes" pour affirmer qu'on ne touchait pas aux "vrais anarchistes". Plus tard, toutes ces "organisations" furent également "liquidées".

Enfin, on tolérait quelques "anarchistes" extravagants, "bouffons", qui défiguraient l'anarchisme jusqu'à en faire une caricature. Les écrivains bolchevistes ne manquaient pas de les citer pour ridiculiser l'idée.

Le gouvernement bolcheviste se créa ainsi une façade lui permettant de cacher la vérité aux masses et aux gens mal informés à l'étranger. Plus tard, ayant constaté l'indifférence, la naïveté et la lâcheté des milieux "avancés"des autres pays, les bolcheviks négligèrent même de cacher cette vérité. Puisque les gens "avancés" et les masses l'avalaient toute crue !

Cette façade trompeuse permit aux bolcheviks de recourir avec succès à une arme dont l'emploi est, hélas ! toujours efficace: la calomnie.

D'une part, ils confondaient sciemment les anarchistes avec les "contre-révolutionnaires", les "criminels", les "bandits" etc.

D'autre part, ils affirmaient qu'en pleine révolution les anarchistes, même lorsqu'ils n'étaient pas des "bandits", savaient seulement bavarder, critiquer, "rouspéter", mettre des bâtons dans les roues de la Révolution, détruire, provoquer le désordre et mener leurs propres affaires. On prétendait que, même quand ils voulaient servir la Révolution, ils étaient incapables de réaliser quelque chose de correct; qu'ils n'avaient aucun "programme positif", qu'ils ne proposaient jamais rien de réel, qu'ils étaient des rêveurs irresponsables, qu'ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils voulaient et que, pour toutes ces raisons, le gouvernement bolcheviste se vit dans l'obligation de sévir, car de tels éléments présentaient un grave danger au cours d'une difficile révolution.

Personne ne connaissant la vérité et n'étant à même de contrôler les faits, le procédé réussit.

Cette "tactique" servit le gouvernement bolcheviste merveilleusement, invariablement, durant des années. D'ailleurs, elle faisait partie de tout un système de duperie en lequel les bolcheviks étaient passés maîtres.

Toutes les révélations, (le plus en plus nombreuses et précises de la presse libertaire ou autre à l'étranger, étaient méthodiquement et cyniquement réfutées avec les mêmes arguments stéréotypés.

La masse des travailleurs, les intellectuels d'avant-garde de tous les pays, éblouis par le faux éclat de la "première république socialiste", acceptant toutes les niaiseries de leurs "chefs géniaux" et se laissant ainsi magistralement "rouler", se souciaient fort peu des révélations des anarchistes.

La vanité, la mode, le snobisme et d'autres facteurs secondaires jouèrent leur rôle dans cette indifférence générale.

Enfin, les plus prosaïques intérêts personnels y contribuèrent aussi. Entre autres, combien d'écrivains renommés dans tous les pays, fermaient sciemment les yeux sur la vérité qu'ils connaissaient, pourtant, suffisamment ! Le gouvernement "soviétique" avait besoin de leurs noms pour sa publicité. En revanche, il assurait à leurs œuvres un marché intéressant, parfois presque unique. Et les pauvres hommes concluaient ce marchandage tacite, berçant leur conscience avec des excuses et des justifications inspirées par leurs nouveaux mécènes.

Chapitre IX

Le truc des "délégations"

Avant de terminer, je dois consacrer quelques lignes à un procède spécial de "bourrage de crâne", appliqué par les "Soviets" sur une vaste échelle: les "délégations étrangères" (ou "ouvrières").

Le fait est connu. Un des "arguments-massues" des bolcheviks pour démentir les révélations défavorables, consiste à invoquer le témoignage des "délégations" envoyées en U.R.S.S. par telles ou telles organisations, usines ou institutions de divers pays. Après un séjour de quelques semaines dans "le pays du socialisme", les "délégués", à de rares exceptions près qualifient de "bobards", de "mensonges" et de "calomnies" tout ce qui se dit à l'étranger au désavantage des "Soviets".

Au début, ce "truc des délégations" était infaillible. Plus tard, il perdit son efficacité. Depuis quelque temps, il est presque abandonné. D'une part, les événements se précipitent et ce petit jeu se trouve dépassé. D'autre part, on a fini par comprendre que, dans les conditions données, les "délégués" ne peuvent nullement saisir la réalité, même s'ils sont sincères et impartiaux. Un programme de séjour strict et rapide, bien réglé et calculé d'avance, leur est imposé dès leur arrivée. Ne connaissant ni la langue, ni les mœurs, ni la vie réelle de la population, ils sont aidés ou plutôt maniés par des guides et des interprètes gouvernementaux. On leur montre et on leur raconte ce qu'on veut. Ils n'ont, en somme, aucun moyen d'approcher la population pour étudier objectivement et longuement son existence

Tout cela est maintenant plus ou moins acquis.

Mais il existe un fait qui reste encore inconnu du public et qui, pourtant, en dit long sur l'état de choses en U.R.S.S.

Le "Comité de Secours" déjà cité, quelques organisations syndicales et aussi quelques militants connus individuellement: le regretté Erich Muhsam en Allemagne, Sébastien Faure en France, proposèrent au gouvernement bolcheviste, à plusieurs reprises, de laisser entrer en Russie une véritable délégation, constituée en toute indépendance et composée de militants de différentes tendances, y compris des "communistes". On proposait au gouvernement "soviétique" les conditions suivantes: 1° séjour libre et illimité, jusqu'à ce que la délégation elle-même juge sa mission terminée; 2° faculté de se rendre partout où la délégation le jugera indispensable dans l'intérêt de sa mission, y compris les prisons, les lieux d'exil, etc.; 3° droit de publier les faits, les impressions et les conclusions dans la presse d'avant-garde à l'étranger; 4° un interprète choisi par la délégation elle-même.

Il était tout à fait dans l'intérêt du gouvernement bolcheviste d'accepter une telle proposition - si, bien entendu, il était sincère, s'il n'avait rien à dissimuler, s'il ne cachait pas des réalités inavouables. Un rapport favorable et approbateur d'une telle délégation aurait mis fin à toute équivoque. Tout gouvernement socialiste, gouvernement "ouvrier et paysan" (supposons un instant que cela puisse exister) aurait dû accueillir une pareille délégation les bras ouverts. Il aurait même dû la souhaiter, la suggérer, la réclamer. Le témoignage et l'approbation d'une pareille délégation aurait été vraiment décisif, irrésistible, irréfutable.

Or, jamais cette offre ne fut acceptée. Le gouvernement "soviétique" fit chaque fois la sourde oreille.

Le lecteur devrait bien réfléchir sur ce fait. C'est que la désapprobation d'une telle délégation aurait été, elle aussi irrésistible, et définitive. Or, les résultats d'une pareille enquête eussent été foudroyants pour la renommée du gouvernement "soviétique", pour tout son système et pour toute sa cause.

Mais, personne ne bougeait à l'étranger. Les fossoyeurs de la Révolution pouvaient dormir sur les deux oreilles et dédaigner les tentatives de leur faire avouer la terrible vérité: la faillite de la Révolution à la suite de leurs méthodes. Les aveugles et les vendus de tous les pays marchaient avec eux.

Dévoilant ici la vérité, inconnue toujours - nous en sommes sûrs - de la presque totalité de nos lecteurs non anarchistes, nous remplissons un devoir impérieux. Ceci non seulement parce que la vérité doit apparaître un jour dans tout son éclat, mais aussi - et surtout - parce que cette vérité rendra un service inappréciable à tous ceux qui veulent être éclairés, qui sont las d'être les éternelles dupes d'imposteurs félons; et qui, enfin, forts de cette vérité, pourront agir à l'avenir en pleine connaissance de cause.

L'histoire de la répression en U.R.S.S. est non seulement suggestive et révélatrice par elle-même: elle est encore un excellent moyen de faire comprendre le fond même, les "dessous" cachés, la véritable nature du communisme autoritaire.

Sous ce rapport, nous n'avons qu'un regret: celui de ne pouvoir relater ici cette "histoire" que d'une façon très incomplète.

Citons encore un exemple récent. Il souligne bien la façon dont les bolcheviks et leurs serviteurs trompent le monde.

Il s'agit de l'ouvrage d'un certain E. Yaroslavski, bolchevik notoire: L'Anarchisme en Russie, paru en 1937, en espagnol et en français, aux fins de contrecarrer les succès éventuels de l'idée libertaire en Espagne et ailleurs lors des événements connus.

Nous laisserons de côté les "renseignements s absolument fantaisistes sur les origines de l'anarchisme, sur Bakounine, sur l'anarchisme en Russie avant 1917 et sur l'attitude des anarchistes pendant la guerre de 1914. Une réponse à ces fables paraîtra, peut-être, un jour dans la presse spécifiquement anarchiste.

Ce qui nous intéresse ici, ce sont les dissertations de l'auteur sur le mouvement libertaire au cours de la Révolution de 1917.

Yaroslavski se garde bien de parler du véritable mouvement anarchiste. Il s'arrête abondamment sur des mouvements à côté qui n'avaient aucun rapport avec l'anarchisme. Il s'occupe beaucoup de groupes, de quelques journaux et d'activités anarchistes de second plan. Il marque soigneusement les points faibles et choisit malignement les lacunes pour alimenter sa mauvaise foi. Il s arrête surtout, longuement, aux "débris" du mouvement: à ces malheureux "restes" qui, au lendemain de la liquidation des vraies organisations libertaires, se débattaient désespérément et vainement pour conserver ne fût-ce qu'une ombre d'activité. C'était, vraiment, des déchets lamentables et impuissants de l'ancien mouvement anarchiste étouffé. Désormais, ils ne pouvaient plus faire quoi que ce fût de sérieux, de positif. Leur "activité", mi-clandestine, surveillée, gênée, n'était nullement caractéristique du mouvement libertaire en Russie. Dans tous les pays, et à toutes les époques, ces sortes de débris des organisations brisées par la force de l'État traînent par la suite, jusqu'à épuisement fatal et total, une existence maladive et stérile. Des déviations, des inconséquences, des scissions remplissent fatalement leur semblant de vie, sans qu'on puisse honnêtement leur en faire grief, toute possibilité d'une activité normale leur étant enlevée.

C'est de ces débris que Yaroslavski nous parle, tout en faisant mine de parler du véritable mouvement anarchiste.

Il ne cite l'"Union anarcho-syndicaliste de Petrograd" et son journal (Goloss Trouda) qu'une seule fois, en passant, et uniquement parce qu'il y trouve quelque chose à falsifier. Il ne parle ni de la Fédération de Moscou, ni du journal l'Anarchie. Et s'il consacre quelques lignes au Nabate d'Ukraine, c'est encore pour dénaturer les faits.

S'il était honnête, il aurait dû s'arrêter surtout à ces trois organisations et citer leur presse. Mais il sait bien qu'une pareille impartialité ruinerait ses assertions, donc serait contraire au but même de son "ouvrage". Et il élimine tout ce qui prouve incontestablement le fond sérieux, le sens positif et l'influence du mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste en Russie, au cours de la Révolution de 1917.

Il ne souffle mot, non plus, des persécutions, de la répression, de la suppression violente du mouvement. Car, s'il disait la vérité, il ruinerait sa thèse mensongère.

Selon lui, les anarchistes en 1917 "étaient contre la Révolution socialiste et prolétarienne". Selon lui, le mouvement libertaire s'est éteint de lui-même, en raison de son impopularité et de son impuissance.

Le lecteur sait que cette version est exactement le contraire de la vérité. Précisément, parce que le mouvement évoluait et croissait vite, gagnant des sympathies et augmentant ses succès, les bolcheviks se hâtèrent de le supprimer dans le germe, au moyen de la plus banale violence: par l'intervention brutale de leurs soldats et de leur police.

Mais si Yaroslavski avouait cette vérité, elle bouleverserait tout son échafaudage ! Et il ment, sûr de l'ignorance de ses lecteurs et de l'absence d'un démenti.

Si je me suis permis de m'arrêter assez longuement à cet exemple, c'est parce que cette manière de présenter les choses est une manière-type. Tous les ouvrages bolchevistes sur l'anarchisme en Russie procèdent exactement de la même façon et se ressemblent comme gouttes d'eau. La consigne vient d'en haut. Les "historiens" et les "écrivains" bolchevistes n'ont qu'à la suivre. Il faut détruire l'idée libertaire par tous les moyens. C'est du travail fait sur commande et grassement payé. Il n'a rien à voir avec la vérité historique que nous sommes en train d'établir.

Chapitre X

La "justice" bolcheviste

Il nous reste à jeter un rapide coup d'œil sur les procédés administratifs et judiciaires des bolcheviks, à l'époque.

D'ailleurs, dans leur essence, ces procédés n'ont presque pas changé. Si, de nos jours, ils sont moins souvent appliqués, c'est que ceux qui les subissaient jadis sont exterminés. Mais tout récemment encore, les mêmes principes et mesures ont été appliqués à des "trotskistes", à de vieux bolcheviks anti-staliniens, à des fonctionnaires tombés en disgrâce: policiers, officiers et autres.

Comme nous l'avons fait comprendre, il existe en Russie une police politique qui œuvre en secret, qui a le droit d'arrêter des gens en secret, sans autre forme de procès, de les "juger" secrètement, sans témoins ni avocat, de les "condamner" secrètement à des peines variées, y compris la peine de mort, ou de renouveler leur détention ou leur exil aussi longtemps que bon lui semble.

C'est là le point essentiel. Le régime odieux appliqué aux emprisonnés et exilés - nous maintenons cette affirmation en dépit de toutes les dénégations des "délégués" étrangers dupés ou achetés - n'est qu'une circonstance aggravante. Même si la vie dans les prisons russes avait le caractère humanitaire sous lequel la présentent les officiels et leurs thuriféraires, il n'en resterait pas moins vrai que d'honnêtes travailleurs peuvent être enlevés arbitrairement à leur classe, jetés en prison et privés du droit de lutter pour leur cause sur une simple décision de quelques fonctionnaires.

A l'époque dont il est question, cette police omnipotente s'appelait: la Tcheka: abrégé de son nom russe complet - Tchrezvytchaïnaïa Kommissia (Commission extraordinaire ).

La Tcheka fut constituée fin 1917, sur l'initiative de Lénine, par un noyau de militants communistes ayant fait leurs preuves dans la lutte contre le tsarisme et jouissant de la confiance illimitée du Comité Central du Parti Communiste russe.

A l'époque, les communistes justifiaient l'existence de cette institution et les particularités de son fonctionnement par la nécessité de réagir rapidement contre de nombreux complots qui menaçaient la Révolution. Plus tard, cette argumentation perdit sa valeur. La Tcheka n'en subsista pas moins. Maintenant, il s'agit de défendre le Pouvoir contre la Révolutionh3!

La modification, en 1923, de son titre en celui de Guépéou (encore un abrégé ) ne modifia que peu de choses dans sa pratique. Et, depuis, rien n'a changé, sauf les figures des chefs. Les noms de: Djerzinsky, créateur et animateur de la Tcheka, mort subitement ou, selon d'aucuns, assassiné par ordre de Staline, en cours de fonction; Iagoda, exécuté à l'issue du fameux "procès"; Iéjov, son remplaçant, disparu mystérieusement, etc., sont assez connus à l'étranger.

La Tcheka ne présentait jamais de rapports sur son activité: ni à l'ensemble des travailleurs ni à leurs "élus". Ses activités se poursuivaient toujours dans le plus grand mystère. Le service des renseignements était alimenté surtout par un vaste réseau d'agents secrets dont une bonne partie fut recrutée dans l'ancienne police tsariste. La Tcheka profitait en outre de l'obligation imposée à tout communiste d'aider la police "révolutionnaire" par des indications, des dénonciations etc.

L'arbitraire, les abus, les crimes perpétrés dans les cachots de cette institution dépassent toute imagination. Naturellement, nous ne pouvons pas nous attarder à les énumérer: ce sujet spécial mériterait un volume à part. Le futur historien sera épouvanté lorsque des archives livrées à la publicité lu fourniront cette horrible documentation humaine. (Le lecteur trouvera quelques éléments édifiants dans certains ouvrages.)

A l'époque dont nous parlons, des tribunaux et des procès publics pour des affaires politiques n'existaient pas. D'ailleurs, même actuellement de tels procès sont exceptionnels. C'était exclusivement la Tcheka qui s'en occupait.

Les sentences n'étaient publiées nulle part. Plus tard, on donnait parfois, en quelques lignes, des extraits des procès-verbaux d'une séance policière. Ces extraits signalaient uniquement qu'un tel cas était porté à l'ordre du jour et que telle sentence était prononcée. On n'en exposait pas les motifs.

Comme règle, l'arrêt était sans appel.

C'est la Tcheka elle-même qui exécutait les sentences prononcées. Si c'était la mort, on extrayait le détenu de sa cellule et on l'exécutait généralement en lui tirant une balle de revolver dans la nuque au moment où, suivi d'un tchékiste bourreau, il descendait les dernières marches d'un escalier menant à la cave. Le corps était ensuite inhumé clandestinement. Jamais on ne le rendait aux parents. Fréquemment, ces derniers n'apprenaient l'exécution de leur proche qu'indirectement: par le refus de l'administration de la prison d'accepter les vivres apportés. La phrase classique était d'une simplicité lapidaire: "Un tel ne figure plus sur les registres de la prison". Cela pouvait signifier le transfert dans une autre prison ou l'exil. Et quand c'était la mort, la formule était la même. Aucune autre explication n'était admise. C'était aux parents de se renseigner ailleurs et d'apprendre exactement à quoi s'en tenir.

L'exil, toujours administratif, signifiait la déportation aux endroits les plus éloignés et défavorisés de l'immense pays: soit dans les régions chaudes et marécageuses - malsaines à l'extrême - du Turkestan, soit dans l'extrême Nord, aux confins des terribles régions de Naryme et de Touroukhansk.

Assez souvent, le gouvernement "s'amusait" à envoyer des gens dans le Turkestan et à les faire transférer ensuite brusquement dans le Nord ou inversement. C'était un moyen indirect mais sûr de les expédier tout simplement dans l'autre monde.

La correspondance échangée en son temps entre le Comité de Secours et les libertaires exilés dans le Nord, révèle toute l'horreur physique et morale de la "vie" de ces victimes. Arrivées au lieu de destination, elles étaient désormais isolées du monde. Dans plusieurs endroits - villages et bourgs oubliés dont les habitants vivaient de la chasse et de la pêche - on ne voyait arriver la poste que deux ou même une fois par an. Certaines de ces agglomérations ne comptaient que 4 ou 5 huttes perdues dans un désert de neige et de glace.

Les exilés y souffraient de toutes les maladies dues à la sous-alimentation, au froid, à l'inaction; du scorbut, de la tuberculose, des maladies du cœur et de l'estomac. La vie y était une lente torture et la mort apparaissait comme une délivrance.

Les prisons où l'on enfermait les libertaires, les syndicalistes, les "oppositionnels", les simples ouvriers, paysans ou autres citoyens rebelles ou uniquement suspects de ne pas être d'accord avec les autorités, n'ont jamais été visitées par les "délégations étrangères". Celles-ci étaient généralement conduites à Sokolniki, à Lefortovo, dans certaines dépendances de Boutyrki, c'est-à-dire dans des prisons de Moscou où l'on gardait des contre-révolutionnaires, des spéculateurs et des prisonniers de droit commun. Parfois, on obligeait ceux-ci à se dire "prisonniers politiques" et à louer le régime de la prison, sous promesse de réduction de la peine. Quelques délégations purent visiter la prison des sociaux-démocrates à Tiflis, dans le Caucase. Mais jamais les prisons dont les noms suivent n'ont reçu la visite des délégués ou voyageurs étrangers. Citons surtout: le camp de Solovki, lieu d'emprisonnement souvent mentionné dans la presse étrangère, mais resté mystérieux; la prison de Souzdal (ancien monastère transformé); l'"isolateur politique" de Verkhné-Ouralsk, celui de Tobolsk, celui de Iaroslaw. On pourrait y ajouter de nombreuses prisons et de multiples camps de concentration répartis sur toute l'étendue du pays. Tous restèrent totalement inconnus aux naïfs ou aux intéressés osant faire, au retour d'un voyage "d'études" dans le "premier pays socialiste", des rapports favorables sur "le nouveau régime pénitentiaire créé par l'U.R.S.S."

Dire qu'un Romain Rolland affirma n'avoir pu établir l'existence d'une justice administrative en Russie !...

La répression déchaînée, la violence contre le peuple, la terreur: tel fut le couronnement de l'œuvre des bolcheviks, de leur régime dit "soviétique".

Pour justifier cette horreur, ils invoquent les intérêts de la Révolution. Rien ne peut être plus faux, plus hypocrite que cette tentative de justification.

Les anarchistes ont été exterminés en Russie; ils ne peuvent plus y exister uniquement parce qu'ils défendaient les principes mêmes de la Révolution Sociale, parce qu'ils luttaient pour la véritable liberté économique, politique et sociale du peuple.

Les révolutionnaires en général et des centaines de milliers de travailleurs ont été anéantis en Russie par une nouvelle Autorité et une nouvelle couche privilégiée qui, comme toutes les autorités et toutes les couches privilégiées du monde n'ont plus rien de l'esprit révolutionnaire et ne se maintiennent au pouvoir que par la soif de dominer et d'exploiter à leur tour. Leur système s'appuie sur la ruse et la violence, comme dans n'importe quel système autoritaire et étatiste, nécessairement dominateur, exploiteur et oppresseur.

Le régime "communiste" étatiste n'est qu'une variété du régime fasciste. Il est grand temps que les travailleurs de tous les pays le comprennent, qu'ils y réfléchissent, qu'ils tirent de bonnes leçons de cette formidable expérience négative.

D'ailleurs, les événements en cours et à venir contribueront puissamment à ce résultat.

Au moment où j'écris ces lignes - en décembre 1939 - le bolchevisme est, enfin, en train de sortir de ses frontières, de sa "cage" russe. On le verra à l'œuvre, au grand jour. Je n'ai pas le moindre doute sur la nature du jugement définitif.

Ces événements contribueront également - je l'espère - à mieux comprendre l'esprit du présent ouvrage et ses révélations.

Et inversement, je l'espère aussi - cet ouvrage aidera à mieux comprendre certains faits.

Entre autres, c'est à la lumière de ces révélations qu'on pourra s'expliquer l'avènement d'un Staline.

En effet, Staline "n'est pas tombé de la lune". Staline et le "stalinisme" ne sont que les conséquences logiques d'une évolution préalable et préparatoire, elle-même résultat d'un terrible égarement, d'une déviation néfaste de la Révolution.

Ce furent Lénine et Trotsky - c'est-à-dire leur système - qui préparèrent le terrain et engendrèrent Staline.

Avis à tous ceux qui, ayant soutenu Lénine, Trotsky et consorts, fulminent aujourd'hui contre Staline: ils moissonnent ce qu'ils ont seméh3!

Il est vrai que la logique n'est pas l'apanage de tout le monde.

Mais qu'ils rectifient, au moins, leur tir avant qu'il ne soit trop tard !

"Voici des faits qui démontrent l'éternelle monstruosité autoritaire. Puissent-ils faire reculer d'effroi ceux qui s'aventurent à l'aveuglette sur les voies de la Dictature, fût-ce au nom du plus sublime idéal ou de la plus logique formule de sociologie. Puissent-ils surtout, à la veille d'événements qui peuvent amener une situation révolutionnaire, inciter à prendre toutes précautions, non seulement pour éviter de tomber dans les pièges où se sont brisés et meurtris les anarchistes russes, mais encore pour être capables, aux heures révolutionnaires, d'opposer des conceptions pratiques de la production et de la répartition des biens à celles des dictateurs communistes."

Ces paroles - belles, vigoureuses et justes - ont été écrites, il y a plus de quinze ans, par un anarchiste au courant des faits. Plus tard, un peu avant sa mort, ses convictions anarchistes ont fléchi. Dans un moment d'égarement il approuva le bolchevisme.

Heureusement, si les hommes - êtres généralement faibles et inconséquents - plient, se déforment et passent, les vérités qu'ils ont jadis proclamées demeurent !

Cinquième partie: L'État bolcheviste

Fin 1921, le pouvoir communiste se sentit définitivement maître de la situation. Du moins, il pouvait se considérer a l'abri de tout danger immédiat. Ses ennemis et adversaires, aussi bien ceux de l'extérieur que ceux de l'intérieur, aussi bien ceux de droite que de gauche, étaient désormais hors d'état de le combattre.

Dès 1922, il pouvait se consacrer entièrement à la mise au point et à la consolidation de son État.

C'est ce qu'il fit, en effet. Et c'est ce qu'il continue à faire.

Parlant dès à présent de l'État bolcheviste et des années postérieures à 1921, je donne l'impression de rompre la suite chronologique du récit et de devancer le cours des événements. En effet, le soulèvement de Cronstadt (mars 1921 ) et les différents mouvements d'Ukraine (1919-1921 ) sont antérieurs à la formation définitive de cet État.

Cette rupture n'est qu'apparente. Elle ne troublera nullement la continuité de notre étude. Celle-ci, au contraire, en bénéficiera, en raison de son caractère plutôt explicatif et analytique que purement historique.

D'une part, l'État russe actuel n'est, dans ses traits essentiels, qu'un développement logique de ce qui fut fondé et établi en 1918-1921. Les modifications ultérieures ne furent que des remaniements ou compléments de détails. Nous les signalerons à l'occasion.

D'autre part, et c'est l'essentiel, le lecteur ne pourrait comprendre à fond ni les raisons, ni la portée, ni le déroulement des événements tels que le soulèvement de Cronstadt ou les mouvements d'Ukraine s'il ne possède pas, préalablement, des données suffisantes sur la véritable nature de cet État.

Voilà pourquoi nous sommes obligés, dans l'intérêt même de notre œuvre et du lecteur, de peindre d'abord cet État et de parler ensuite de Cronstadt et de l'Ukraine.

Chapitre I

La nature de l'État

L'U.R.S.S. inconnue. - L'État bolcheviste, monté dans ses grandes lignes en 1918-1921, existe depuis vingt ans.

Cet État, qu'est-il exactement ?

Quels sont ses bases, sa structure, ses éléments essentiels ?

Il s'appelle: Union des Républiques Soviétiques Socialistes (U.R.S.S.). Il prétend être un État "prolétarien"ou encore "ouvrier et paysan". Il affirme exercer une "dictature du prolétariat". Il se flatte d'être "la patrie des travailleurs", le rempart de la révolution et du socialisme.

Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela ? Les faits et les actes justifient-ils ces déclarations et ces prétentions ?

Un rapide examen nous permettra de répondre à ces questions.

J'ai dit: examen rapide. En effet, une étude détaillée et plus ou moins complète sur l'État russe actuel est un sujet particulier. Il ne fait pas l'objet du présent ouvrage. D'autre part, après ce qui précède, un coup d'œil général suffira. Complétons et assemblons ce que nous avons déjà laissé entrevoir.

Je profite de l'occasion pour faire savoir au lecteur non initié qu'il existe actuellement en France une riche littérature en livres, brochures, articles de revues et de journaux, etc., permettant de se faire une idée assez exacte de la structure, du fonctionnement et de l`esprit de l'État "soviétique". Depuis quelques années, de nombreux ouvrages ont paru qui mettent bien en relief le véritable caractère de cet État: la nature réelle de son gouvernement, la situation véritable de ses masses laborieuses, l'état exact de son économie, de sa culture, etc. Ces œuvres mettent à jour les coulisses et les "dessous" cachés du régime, ses égarements, ses "maladies secrètes".

Certes, les auteurs ne cherchent pas à approfondir le problème pour établir les causes et les conséquences de la déchéance. Ils ne font non plus aucune allusion à cette "autre flamme": l'idée libertaire, son rôle et son sort dans la Révolution russe. Pour eux, comme pour tant d'autres, c'est un terrain inconnu. Ils n'entrevoient aucune solution. Mais ils constatent sincèrement les faits. Ils font voir ainsi la fausse route prise par la Révolution et prouvent irréfutablement la faillite de celle-ci. Généralement, ces études fournissent une documentation abondante et précise.

Ici nous nous bornerons à une large "vue d'ensemble" qui suffira à notre but. Car c'est le caractère général de cet État qui nous intéresse, dans la mesure où il nous explique la suite des événements.

Nous avons dit plus haut que le souci primordial du parti bolcheviste au pouvoir était d'étatiser toute l'activité toute la vie du pays: tout ce qui pouvait en être étatisé. Il s'agissait de créer ce régime que la terminologie moderne qualifie de "totalitaire".

Une fois en possession d'une force coercitive suffisante, le parti et le gouvernement bolchevistes s'employèrent de leur mieux à cette tâche.

C'est en la réalisant que le Pouvoir communiste créa son immense appareil bureaucratique. Il finit par façonner une nombreuse et puissante caste de fonctionnaires "responsables", qui forme aujourd'hui une couche hautement privilégiée de quelque deux millions d'individus. Maîtresse effective du pays, de l'armée et de la police, elle soutient, protège, vénère et flatte Staline: son idole, son "Tsar", seul homme juge capable de maintenir "l'ordre" et de sauvegarder ses privilèges.

Peu a peu, les bolcheviks étatisèrent, monopolisèrent, "totalisèrent" aisément et rapidement: l'administration tout entière, les organisations ouvrières, paysannes et autres; les finances; les moyens de transport et de communication; le sous-sol et la production minière; le commerce extérieur et le grand commerce intérieur; la grosse industrie; le sol et l'agriculture; la culture, l'enseignement et l'éducation; la presse et la littérature; l'art, la science, les sports, les distractions, même la pensée ou, du moins, toutes ses manifestations.

L'étatisation des organismes ouvriers: Soviets, syndicats, comités d'usines, etc., fut la plus facile et la plus rapide. Leur indépendance fut abolie. Ils devinrent simples rouages administratifs et exécutifs du parti et du gouvernement.

La partie fut menée avec habileté. Les ouvriers ne s'aperçurent même pas qu'ils étaient en train d'être ligotés. Puisque l'État et le gouvernement étaient maintenant "les leurs", il leur parut naturel de ne pas s'en détacher. Ils trouvèrent normal que leurs organisations remplissent des fonctions dans l'État "ouvrier" et exécutent les décisions des "camarades commissaires".

Bientôt, aucun acte autonome, aucun geste libre ne fut plus permis à ces organisations.

Elles finirent par se rendre compte de leur erreur. Mais c'était trop tard! Lorsque certains organismes ouvriers, gênés dans leur action et inquiets, sentant que "quelque chose n'allait pas dans le royaume des Soviets", manifestèrent quelque mécontentement et voulurent reconquérir un peu d'indépendance, le gouvernement s'y opposa avec toute son énergie et toute sa ruse. D'autre part, il prit immédiatement des mesures et des sanctions. D'autre part, il chercha à raisonner. "Puisque - disait-il aux ouvriers, de l'air le plus naturel du monde - nous avons maintenant un État ouvrier où les travailleurs exercent leur dictature et où tout leur appartient, cet État et ses organes sont les vôtres. Alors, de quelle "indépendance" peut-il être question ? De telles réclamations sont maintenant un non-sens. Indépendance de quoi ? De qui ? De vous-mêmes ? Puisque l'État, maintenant, c'est vous !... Ne pas le comprendre, signifie ne pas comprendre la révolution accomplie. Se dresser contre cet état de choses signifie se dresser contre la Révolution elle-même. Des idées et des mouvements pareils ne sauraient être tolérés, car ils ne peuvent être inspirés que par les ennemis de la Révolution, de la classe ouvrière, de son État, de sa dictature et du pouvoir ouvrier. Ceux qui parmi vous sont encore assez inconscients pour écouter les chuchotements de ces ennemis et prêter l'oreille à leurs néfastes suggestions parce que tout ne va pas encore à merveille dans votre jeune État, ceux-là commettent un véritable acte contre-révolutionnaire."

Il va de soi que tous ceux qui persistaient à protester et à réclamer étaient impitoyablement broyés.

La plus difficile à réaliser fut l'appropriation définitive du sol, la suppression du cultivateur individuel, l'étatisation de l'agriculture. Comme on sait, c'est Staline qui réalisa cette transformation, il y a quelques années. Mais périodiquement, la situation se complique et sérieusement. La lutte entre l'État et les masses paysannes reprend, sous d'autres formes.

Puisque tout ce qui est indispensable au travail et à l'activité de hommes - autrement dit tout ce qui est, dans le vaste sens du terme, capital - appartient en Russie à l'État, il s'agit, dans ce pays, d'un capitalisme d'État intégral.

Capitalisme d'État: tel est le système économique, financier, social et politique de l'U.R.S.S., avec toutes ses conséquences et manifestations logiques dans tous les domaines de la vie: matériel, moral, spirituel ou autre.

L'étiquette exacte de cet État serait, non pas U.R.S.S. mais U.R.C.E.: Union des Républiques Capitalistes Étatistes. (La consonance: URS et, hélas ! le fond, resteraient les mêmes. )

Économiquement, cela signifie que l'État est le propriétaire réel et unique de toutes les richesses du pays, de tout le "patrimoine national", de tout ce qui est indispensable à des millions d'hommes pour vivre, travailler, agir (y compris, soulignons-le, l'or et le capital-argent, national et étranger. )

C'est là la chose la plus importante: celle qu'il s'agit avant tout de comprendre. Le reste en découle fatalement.

Socialement, l'essentiel de ce système est le suivant:

Chapitre II

Situation des ouvriers

Tout comme dans d'autres pays, l'ouvrier en U.R.S.S. (U.R.C.E.) est un salarié. Mais il est un salarié de l'État. L'État est son unique patron. Au lieu d'en avoir des milliers "au choix", comme c'est le cas dans les pays du capitalisme privé, en U.R.S.S. (U.R.C.E.), l'ouvrier n'en a qu'un seul. Tout changement de patron y est impossible.

On prétend qu'étant "ouvrier", cet État n'est pas "patron" dans le sens habituel du mot: les bénéfices qu'il réalise dans la production ne vont pas dans les poches des capitalistes, mais servent, en dernier lieu, les intérêts des ouvriers, donc reviennent à eux, sous d'autres formes que l'argent.

Tout subtil qu'il soit, ce raisonnement est purement théorique. L'État "ouvrier" n'est pas dirigé par les ouvriers eux-mêmes (les travailleurs ne pourraient diriger la production eux-mêmes que dans un tout autre système social, jamais dans un État centralisé moderne), mais par une très vaste couche de fonctionnaires à la solde du gouvernement qui, lui, forme au centre un groupe ferme, détaché des masses laborieuses et agissant à son gré. On dira qu'il est "responsable" devant les ouvriers. C'est une autre abstraction. La réalité n'a rien de commun avec ces formules.

Demandez à n'importe quel ouvrier en U.R.S.S.- mais que ce soit un simple et véritable ouvrier - sous quelle forme il tire profit des bénéfices réalisés par l'État sur ses salaires. Il ne vous comprendra même pas: il n'en sait rien. La seule chose qu'il sait, c'est qu'il touche son maigre salaire, bien insuffisant, et qu'il a toutes les peines du monde pour vivre. Il sait aussi qu'il y a beaucoup de gens, dans le pays, qui vivent "agréablement" (Staline dixit), grassement, même luxueusement.

Demandez-lui s'il peut exercer une pression sur les "responsables", s'il peut les critiquer, les rappeler à l'ordre, les éliminer, les remplacer. Il vous comprendra encore moins. Ce qu'il sait, c'est qu'il n'a qu'à exécuter les ordres de ses chefs, qui "savent ce qu'ils font", et que la moindre critique lui coûterait cher. Ces chefs lui sont imposés par le gouvernement et ne sont responsables que devant celui-ci. Et quant au gouvernement, il est infaillible et inattaquable: sa responsabilité est un mythe.

Voyons un peu quelle est la situation réelle de l'ouvrier en U.R.S.S. ? Diffère-t-elle essentiellement de celle des travailleurs dans les pays du capitalisme privé ?

Comme partout ailleurs, l'ouvrier en U.R.S.S. est obligé de se présenter, le jour de paye, au guichet de l'établissement pour toucher son salaire. Ce salaire lui est versé par un fonctionnaire, caissier de l'unique patron: l'État.

Le fonctionnaire fait son compte d'après le taux des salaires établi par le gouvernement. Il retient sur la paye ce que l'État-patron juge nécessaire de retenir: tant pour le Secours Rouge, tant pour l'emprunt ("libre, mais obligatoire: encore un sophisme soviétique), tant pour la propagande à l'étranger, tant pour la Loterie Nationale (un autre geste "libre", mais obligatoire), etc. Après quoi il verse la paye à l'ouvrier, exactement comme n'importe quel caissier employé de n'importe quelle "boîte", dans n'importe quel pays. Naturellement, l'ouvrier ne sait pas le moins du monde ce que "l'État" gagne sur son salaire ni ce que cet État fait de ce gain. "Ça, c'est l'affaire du gouvernement", et l'ouvrier n'aura même pas l'idée de se mêler tant soit peu de ce problème.

Mais, dans un pays à capitalisme privé, l'ouvrier, s'il est mécontent, peut quitter son patron et en chercher un autre. Il peut changer d'usine, aller où il veut, faire ce qu'il lui plaît. Tout cela est impossible en U.R.S.S. puisqu'il n'y existe qu'un seul patron, propriétaire de toutes les usines. Conformément aux dernières lois, l'ouvrier n'a même pas le droit de "demander son compte" et de quitter l'usine de son gré, sans motif plausible. Pour cela il lui faut une autorisation de la Direction. Notons, en passant, que cette Direction est formée également de fonctionnaires qui ont remplacé, depuis longtemps, les comités d'usines. L'ouvrier est donc attaché à son lieu de travail, à la manière d'un serf ou d'un esclave .

Si l'ouvrier quitte l'usine sans une autorisation spéciale inscrite sur sa carte d'identité obligatoire, ou s'il en est renvoyé comme fautif, il ne peut plus travailler nulle part, sauf réautorisation. Aucun directeur d'usine, fonctionnaire du même patron-État, ne l'embauchera, sous peine de sanctions très sévères.

Dans ces conditions, l'État-patron peut faire de l'ouvrier ce qu'il veut. I1 le traite en véritable esclave. L'ouvrier est obligé d'accepter tout: il n'a ni choix du patron, ni moyens de défense (les syndicats étant entre les mains du gouvernement-patron et prétendant ne pas comprendre que le syndiqué puisse se défendre "contre son propre gouvernement"), ni aucune possibilité d'exister autrement que rivé à sa chaîne. A moins qu'il ne se "débrouille" comme il peut. Il ne peut, non plus, se plaindre ni même se prononcer, la presse étant elle aussi entre les mains de son "gouvernement", la parole n'appartenant qu'à ce dernier et les réunions ne pouvant avoir lieu autrement que sur ordre officiel. Dans un pays aussi étendu que la Russie, le meilleur moyen de "se débrouiller" a toujours été le vagabondage. La pratique n'a pas changé depuis. Des milliers et des milliers d'ex-ouvriers russes, ayant quitté l'usine "irrégulièrement"et se trouvant en rupture de ban avec les autorités, reprennent la vieille tradition, empruntent la voie du vagabondage et forment une importante masse de chômeurs dont la presse soviétique ne parle naturellement pas.

Les lois concernant l'ouvrier en général et la main-d'œuvre dans les usines en particulier sont extrêmement dures. Des dizaines de milliers d'ouvriers languissent et périssent dans des prisons et lieux d'exil pour l'unique motif de les avoir enfreintes.

Le travail lui-même est pénible. D'abord, sauf dans les grands centres, les conditions hygiéniques dans les ateliers sont déplorables, l'ambiance générale est déprimante. Ensuite, le dur travail aux pièces et le système Taylor sont appliqués à peu près partout.

Le fameux "stakhanovisme" en témoigne. (Le lecteur trouvera dans certains ouvrages d'autres témoignages et preuves irréfutables de ce que nous avançons.)

Naturellement, l'ouvrier "étatisé" en U.R.S.S. est, du moins en principe, un esclave moderne: à condition d'être docile et zélé, il est assez bien entretenu, assuré par son "seigneur" (État), gratifié d'un congé payé, etc.

Toutefois, il ne s'agit là, en réalité, que d'une partie assez restreinte de la classe ouvrière. Celle-ci est divisée en plusieurs catégories. La différence de leurs conditions de vie va de l'aisance à la misère, en passant par tous les stades intermédiaires. Les faveurs en question ne s'appliquent qu'à des ouvriers "dignes d'elles". Pour être à l'aise, pour avoir des congés et d'autres avantages, il faut les mériter, se détacher du troupeau, savoir "grimper".

L'écrasante majorité des travailleurs en U.R.S.S. traîne une existence misérable, surtout les ouvriers non-qualifiés, les manœuvres, les domestiques, les petits employés et, en général, la masse ouvrière moyenne, courante.

D'autres, qualifiés et spécialisés, esclaves privilégiés, ont une vie relativement "belle" et forment une sorte d' "aristocratie ouvrière".

Le plus souvent, ces derniers méprisent et repoussent leurs malheureux compagnons de classe. La lutte pour l'existence est âpre en U.R.S.S. Tant pis pour les victimes ! Qu'elles se débrouillent ! Si l'on s'occupe d'elles, on devient vite victime soi-même. Or, l'ouvrier qualifié et privilégié, le vrai "stakhanoviste" - digne disciple du fameux Stakhanov, premier ouvrier-arriviste et arrivé - ambitionne des situations de plus en plus élevées. Il a bon espoir de sortir un jour, des rangs des esclaves, de devenir lui-même fonctionnaire, chef quelconque, directeur peut-être... Il fait tout pour y arriver: il se démène; il travaille pour quatre; il façonne des jeunes qui le remplaceront à l'usine; il se fait remarquer partout où il le peut; il fait des études si possible; il est toujours d'accord avec les autorités et il le souligne; il est candidat au Parti. Il flatte et courtise ici; il plastronne là. Mais, avant tout, il faut qu'il ne se gêne guère avec ceux qui sont en bas, ni avec ses concurrents. La lutte est dure en U.R.S.S..

Les ouvriers "stakhanovistes" sont surtout des "entraîneurs" dont le rôle est de démontrer par l'exemple à la masse des ouvriers, qu'il est possible d'intensifier la production. Ils sont grassement payés et obtiennent des avancements, en particulier les "super-stakhanovistes" qui sont les "as" du "stakhanovisme". Leur rôle est aussi de faire voir aux ouvriers qu'à force de bien travailler on peut "arriver" à une vie "convenable et même agréable" (Staline dixit).

Dans la plupart des cas, une fois le nouveau "rendement-record" établi à l'usine, il est impossible à un "stakhanoviste" d'y rester: les ouvriers ne le laisseraient pas en vie. Généralement les autorités prennent soin de leur fidèle serviteur: le plus souvent il est envoyé, tout d'abord dans un sanatorium où il séjourne "convenablement" pendant quelques mois: après quoi il est appelé à un poste administratif à Moscou ou dans une autre grande ville où, souvent, on met à sa disposition une coquette villa et où il mène une vie "agréable", touchant des appointements et jouissant des prérogatives en rapport avec les services rendus. Sa carrière est faite. Il est fonctionnaire. Il est "arrivé", "sorti du troupeau".

Par tous ces procédés "stakhanovisme", "super-stakhanovisme", classification en diverses catégories des salariés. etc., le gouvernement "communiste" arrive, lui, à diviser et à mieux commander la masse ouvrière. Il crée, en même temps, une couche privilégiée qui lui est servilement dévouée: elle tient en haleine "le troupeau" et sert de "tampon" entre les maîtres et les esclaves.

Ainsi, les procédés employés par les nouveaux maîtres - les "communistes" - vis-à-vis de la masse laborieuse demeurent ce qu'ils avaient été de tout temps: diviser et dominer. Et la parole consolatrice lancée par les maîtres dans le "troupeau" reste, elle aussi, éternelle: "Ouvriers ! Vous voulez "arriver" ? Maintenant, cela ne dépend que de vous-mêmes, car tout homme capable, appliqué et dévoué peut devenir "quelqu'un". Ceux qui n'y réussissent pas, les "ratés", n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes."

D'après les calculs minutieux et objectifs de l'économiste E. Yourievsky, tirés des statistiques du gouvernement de l'U.R.S.S., sur les quelque 18 millions d'ouvriers en 1938, il y avait environ 1 million et demi (8 %) d'ex-ouvriers et ouvriers privilégiés: super-stakhanovistes et stakhanovistes, etc.

On comprend que le gouvernement encourage et favorise cet arrivisme dont il tire de si grands profits et que, d'ailleurs, il ne désigne jamais sous ce nom. On appelle cela: "noble émulation", "zèle honorable au service du prolétariat" et ainsi de suite. Il existe une décoration "pour le zèle". Il existe même toute une couche de "porteurs de décorations" ("ordénonostsi").

Avec les plus "dignes" de ces éléments le gouvernement crée une sorte de nouvelle noblesse "soviétique" et aussi une nouvelle bourgeoisie capitaliste-étatiste: soutiens décidés et solides du régime.

C'est à tous ces éléments que Staline, leur chef suprême, fait allusion lorsqu'il dit, dans certains de ses discours: "La vie chez nous devient toujours plus agréable, plus gaie..."

Le troupeau reste le troupeau, comme partout ailleurs. Et, comme partout, le gouvernement dispose d' "assez de moyens pour le maintenir à sa merci, tranquille et soumis."

On prétend que de telles mœurs préparent le passage au "véritable communisme".

Nous nous sommes demandé si le sort de l'ouvrier en U.R.S.S. est préférable à celui du travailleur en pays du capitalisme privé. Or, le vrai problème n'est pas là; il est plus justement celui-ci: un tel état des choses contient-il du socialisme ou, du moins, en est-ce l'"aurore" ? Une telle organisation, une telle ambiance sociale, peuvent-elles y mener ?

Nous invitons le lecteur à répondre lui-même à ces questions - et à d'autres encore - lorsqu'il sera parvenu au terme de notre étude.

Chapitre III

Situation des paysans

Là il faut distinguer quatre périodes successives.

Tout d'abord, cherchant à gagner et à consolider les sympathies des vastes masses laborieuses et de l'armée, le gouvernement bolcheviste pratiqua vis-à-vis des paysans une politique de "laisser faire".

Les paysans - le lecteur le sait - commencèrent à s'emparer des biens fonciers dont les propriétaires étaient soit en fuite, soit chassés, longtemps avant la Révolution d'octobre. Le gouvernement bolcheviste n'eut qu'à sanctionner cet état de choses. (Décret du 25 octobre 1917.)

"D'eux-mêmes, les soldats ont cessé la guerre, tandis que les paysans se sont emparés des terres et les ouvriers, des usines", constate P. Milioukov, historien et écrivain russe bien connu, ex-ministre du premier gouvernement provisoire: "Lénine n'eut qu'à sanctionner le fait accompli pour s'assurer les sympathies des soldats, des paysans et des ouvriers".(P. Milioukov, Histoire de Russie, vol. III, p. 1274.) Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation du leader bourgeois, bien qu'il eût tort de ne tenir aucun compte de l'influence de la propagande et de l'activité des révolutionnaires. Avec cette réserve, son témoignage est particulièrement intéressant. Milioukov fut toujours fin observateur et connaisseur de la vie russe. Il détenait un poste lui permettant une bonne information. Enfin, il n'avait aucune raison de diminuer le rôle des bolcheviks, au contraire... (Remarquons en passant que ce témoignage est fort suggestif, non seulement par rapport au problème paysan et ouvrier lors d'une révolution, mais aussi en ce qui concerne le problème de la guerre.)

Avis à tous ceux qui, intentionnellement ou par ignorance, prétendent que la Révolution fut accomplie non pas par les masses, mais par les bolcheviks. C'est un point à souligner. Dans le fond, la Révolution d'octobre, de même que celle de février, fut réalisée et gagnée par les masses, bien entendu avec l'aide et le soutien des révolutionnaires de toutes tendances. Les masses étaient prêtes à la nouvelle Révolution; elles la réalisaient de jour en jour, partout sur place. C'est ce qui importe; c'est ce qui signifie "accomplir la révolution". Quant aux bolcheviks, ils accomplirent un acte purement politique en s'emparant du pouvoir qui devait tomber fatalement au cours de cette Révolution populaire en marche. Par leur geste politique les bolcheviks arrêtèrent la véritable Révolution et déterminèrent sa déviation.

Cette constatation confirme, entre autres, la thèse fondamentale des anarchistes. Ceux-ci affirment, en effet, que lorsque les conditions nécessaires et favorables sont remplies, les masses sont parfaitement capables d'accomplir la Révolution elles-mêmes, avec l'aide et le concours des révolutionnaires. Ils ajoutent - et c'est ce qui est essentiel dans leur point de vue - qu'au lendemain de la victoire, la Révolution devrait suivre le même chemin: action libre des masses, soutenue par l'action libre des révolutionnaires de toutes tendances, sans qu'un parti politique, en éliminant les autres, s'installe au pouvoir, impose sa dictature et monopolise la Révolution.

Donc, au début - première période - Lénine ne toucha pas aux paysans. C'est pour cette raison, entre autres, que ceux-ci le soutinrent, lui laissant ainsi le temps nécessaire pour consolider son Pouvoir et son État. A cette époque, on disait même - surtout à l'étranger - que les paysans étaient ceux qui gagneraient le plus à la Révolution russe, et que les bolcheviks, en dépit de leur doctrine marxiste seraient obligés de s'appuyer, en fin de compte, non pas sur la classe ouvrière mais sur la classe paysanne.

Or, plus tard - deuxième période - au fur et à mesure que l'État s'affermissait et que, d'autre part, les villes leurs provisions épuisées, tournaient leur regard vers la campagne, Lénine commença à refermer de plus en plus le cercle autour des paysans.

Si les ouvriers des villes et des régions industrielles avaient eu, par le canal de leurs organisations indépendantes et agissantes, la liberté d'action et d'initiative, ils auraient certainement établi un contact économique direct et fécond avec les paysans pour la production, les échanges, etc. On peut être sûr qu'un tel contact entre les producteurs et les consommateurs libres des villes et de la campagne aurait abouti à des ententes et, finalement, à une solution pratique et heureuse de ce problème capital de la Révolution Sociale: celui des rapports entre les deux classes de travailleurs, entre les deux branches essentielles de l'économie nationale.

Mais, voilà ! Les ouvriers et leurs organisations n'avaient aucune liberté d'action, aucune initiative. Les paysans non plus. Tout se trouvait concentré entre les mains de l'État, du gouvernement. Lui seul pouvait agir, entreprendre, résoudre.

Dans ces conditions, et naturellement, tout le monde attendait ses décisions.

Les paysans qui, sur des suggestions et propositions directes des ouvriers, auraient certainement fait de leur propre initiative, depuis longtemps et d'une façon naturelle, spontanée et simple, le nécessaire auprès des villes, les paysans ne bougeaient pas, tant que le gouvernement - il était là pour cela ! - ne faisait pas connaître ses intentions.

Par sa présence et ses fonctions mêmes, un gouvernement s'interpose entre les deux couches de travailleurs et les sépare. Automatiquement il les empêche de s'aboucher puisqu'il se charge d'intervenir auprès des deux en intermédiaire, en arbitre.

Or, lorsqu'elles émanent d'un gouvernement, les "dispositions" n'ont rien des relations directes de travailleurs à travailleurs. Par leur nature même, elles ne peuvent être autres que des prescriptions, des commandements, des ordres.

Donc, Lénine intervint. Naturellement, en tant que dictateur marxiste, il ne comprenait rien à la véritable situation. Il expliquait l'attitude indifférente des paysans, non pas comme une conséquence fatale de l'application du faux principe gouvernemental, mais comme une manifestation de leur "égoïsme", de leur "mentalité petite-bourgeoise", de leur "hostilité à l'égard des villes", etc.

Il agit et sévit. Par une série de décrets et d'ordonnances, il somma les paysans de remettre la plus grande partie de leur récolte à l'État. Cette sommation fut appuyée par la force armée et policière. Ce fut la période des réquisitions, des impôts en nature, des "expéditions armées", bref, du "communisme de guerre". La violence militaire s'abattit sur les paysans pour leur soustraire tout ce dont 1' "État" avait besoin.

On défendit aux paysans de vendre leurs produits. On établit, sur les chemins de fer, sur les routes et autour des villes, des "barrages" pour empêcher cette vente qualifiée de "spéculation". Des milliers de paysans et d'autres "citoyens" furent arrêtés et une partie fusillés pour avoir enfreint ces mesures. Inutile de dire qu'on ramassait surtout les pauvres bougres qui portaient en ville un quelconque sac de farine à seule fin d'avoir quelques sous permettant d'augmenter leur subsistance quotidienne, ou encore des paysans qui cherchaient uniquement à venir en aide à leurs parents ou amis affamés. Les vrais spéculateurs en gros "forçaient" les barrages aisément à coups de pots-de-vin. Une fois de plus, dans le système étatiste, la réalité se moquait de la "théorie".

Bientôt, cette politique aboutit à des troubles sérieux. Les paysans opposèrent à la violence une résistance farouche. Ils cachaient leur blé; ils réduisaient la surface d'ensemencement aux proportions strictement nécessaires pour satisfaire leurs besoins personnels; ils tuaient leur bétail, ils sabotaient le travail, ils se dressaient çà et là contre les perquisitions et les réquisitions, ils assassinaient de plus en plus souvent les "commissaires" chargés de ces opérations.

Les villes se trouvèrent sous la menace d'être affamées, et aucune amélioration ne put être envisagée. Les ouvriers, subissant de dures privations, comprenant de mieux en mieux les véritables raisons de cette faillite et cherchant à redresser la Révolution, commencèrent à s'émouvoir sérieusement. Une partie de l'armée se montra assez disposée à soutenir ce mouvement des masses. (C'est ainsi que se produisit, en mars 1921, le grand soulèvement de Cronstadt dont nous nous occuperons dans la dernière partie de notre ouvrage.) La situation devenait critique.

Ne croyant pas son État, c'est-à-dire l'ensemble des forces d'appui et de coercition, assez consolidé pour réussir à imposer, coûte que coûte, sa volonté au pays, Lénine recula. Aussitôt après la "victoire" de Trotsky sur Cronstadt, il proclama la fameuse NEP: "la nouvelle politique économique".

La NEP forme la troisième période de l'évolution du problème agraire.

Elle ne fut "nouvelle" que par rapport à l'impitoyable rigueur et aux mesures militaires de la veille. Ce fut, tout simplement, une certaine détente. On allégea un peu la pression pour contenter les ventres et apaiser les esprits.

"La nouvelle politique" octroya aux paysans une certaine liberté de disposer du produit de leur travail: notamment d'en vendre une partie librement, au marché. Les barrages furent supprimés. Le petit commerce bénéficia de quelques "libéralités". La propriété individuelle recouvra quelques droits.

Mais, pour mille raisons, la NEP ne changea pas grand'chose. Elle ne constituait pas une solution. Ce fut une demi-mesure, vague et douteuse. Certes, elle rasséréna un peu l'atmosphère. Mais elle créa, en même temps, une sorte de flottement et de désorganisation. Elle aboutit rapidement à des confusions et à des contradictions lourdes de conséquences, aussi bien dans le domaine économique que dans la vie du pays en général.

D'autre part, la situation équivoque et instable qu'elle avait créée représentait un certain danger pour la sécurité du gouvernement. Ayant fait des concessions, celui-ci avouait une certaine faiblesse. Cet aveu indirect éveilla des espoirs dans les milieux bourgeois. Il donna une impulsion nouvelle à des forces et à des éléments dont l'esprit et l'activité pouvaient devenir vite séditieux et même dangereux pour le régime. Ceci d'autant plus que les sympathies des masses pour le bolchevisme s'étaient fortement émoussées depuis 1917, ce que le gouvernement n'ignorait pas. Le réveil éventuel des appétits bourgeois chez certains éléments de la paysannerie paraissait particulièrement redoutable.

Les membres du parti et les couches privilégiées en général, déjà formées dans ce nouvel État et assez influentes eurent peur. On insista auprès du gouvernement sur là nécessité d'en finir avec la "pause de la NEP" et de revenir au régime de l'État-patron, de l'État-poigne.

Pour toutes ces raisons Staline, qui remplaça Lénine mort en 1924, se vit obligé de choisir entre deux solutions: ou bien élargir encore la NEP, ce qui signifiait, en dépit de la possession des "leviers de commande", ouvrir les portes à la restauration économique, et peut-être, politique du régime du capitalisme privé; ou bien revenir à l'étatisme intégral, au régime totalitaire, et reprendre l'offensive à l'État contre les paysans.

Tout pesé, sûr de la puissance acquise et de la maîtrise de l'État, assuré du soutien actif des couches privilégiées ainsi que de l'appui d'une bonne partie de l'armée, définitivement assujettie, et de toutes les forces coercitives de "son appareil", Staline finit par opter pour la deuxième décision. Il procéda, à partir de 1928, à l'étatisation totale de l'agriculture: étatisation appelée "collectivisation" et représentant la quatrième période de l'évolution du problème paysan.

Par la force des armes, par la terreur qui prit bientôt des formes et des proportions inouïes, l'État se mit à enlever au paysan resté propriétaire son lopin de terre, même moyen, même petit. Il entra ainsi en possession effective et complète du sol.

Avant cette opération, il fallait distinguer en U.R.S.S.:

1° Les "sovkhoz" (abrégé du nom russe) : "possessions soviétiques", exploitées directement par l'État;

2° Les "kolkhoz": "possessions collectives", exploitées en commun par les paysans y adhérant et travaillant sous la direction et sous le contrôle de l'État;

3° Les cultivateurs individuels, à l'époque sortes de fermiers de l'État, redevables vis-à-vis de celui-ci, comme les "kolkhoz" d'une partie plus ou moins importante de leurs produits.

Cette distinction disparut à la "collectivisation". L'agriculture tout entière devint désormais entreprise directe de l'État, propriétaire effectif du sol. Tout "chantier agricole" prit le nom de "kolkhoz";

Tout paysan fut obligé par force d'entrer dans un "kolkhoz". Son lopin de terre et ses biens furent confisqués. Et, soulignons-le, il s'agissait non ,seulement des paysans plus ou moins aisés, mais aussi des millions de cultivateurs pauvres, ayant juste de quoi se nourrir, n'employait pas de main-d'œuvre et ne disposant que du strict nécessaire pour leur travail individuel.

Depuis cette époque, tout paysan en U.R.S.S. est obligatoirement attaché à un "kolkhoz", comme l'ouvrier à une usine. L'État l'a transformé, non seulement en son fermier, mais en son serf et l'a contraint à travailler pour ce nouveau maître. Et, comme tout vrai maître, il ne lui laisse, sur le produit de son travail, que le minimum indispensable pour vivre: le reste, la plus grosse part, est mise à la disposition du gouvernement. Et, comme tout vrai maître, celui-ci en dispose à son gré, sans que le paysan en ait la moindre notion. Certes, ce reste ne va pas enrichir les capitalistes, mais il y a d'autres couches à engraisser en U.R.S.S.

Théoriquement, l'État "achète" aux "kolkhoz" leurs produits. C'est surtout sous cette forme qu'il rémunère le travail des paysans. Mais, propriétaire et acheteur unique, il paie pour ces produits un prix dérisoire. Cette rémunération n'est qu'une nouvelle forme d'exploitation des masses paysannes par l'État capitaliste.

Pour le comprendre, il suffit de constater que, d'après les données de la presse "soviétique", l'État réalisa en 1936 un bénéfice net de près de 25 millions de roubles par la revente des produits achetés aux "kolkhoz". Ou encore: en 1937, les "kolkhoziens" ne touchèrent que près de 50 pour 100 de la valeur réelle des produits de leur labeur. Le reste fut retenu comme impôts frais d'administration, retenues diverses, etc.

La quasi-totalité de la population paysanne de l'U.R.S.S. se retrouve aujourd'hui dans un état de servage. Cette organisation agricole rappelle les fameuses "colonies militaires" d'Araktchéiev, du temps du Tsar Alexandre 1er. En fait, l'agriculture "soviétique" est "mécanisée", "bureaucratisée", "militarisée".

Pour arriver à ces fins, Staline dut recourir vis-à-vis des paysans à de terribles mesures de violence. En maints endroits la campagne n'accepta pas de bonne grâce les réformes annoncées: elle se cabra. Staline s'y attendait. Il n'hésita pas. Des millions de paysans furent emprisonnés, déportés ou fusillés à la moindre résistance. Des détachements de "troupes spéciales" - sorte de garde mobile ou de corps de gendarmerie et de police militarisée - remplirent surtout cette besogne. Au cours de ces "expéditions", nombre de villages récalcitrants ou rebelles furent brûlés et fauchés par l'artillerie et les mitrailleuses.

De plus, au cours de tous ces bouleversements, plusieurs famines dévastèrent des régions entières et emportèrent d'autres millions de victimes.

Finalement, "force resta à la loi". Il n'y a pas lieu de s'en étonner, ni de "rester sceptique" vis-à-vis de nos affirmations. Nous savons par d'autres exemples, tels que ceux du fascisme et de l'hitlérisme, à quel point un régime autoritaire, armé de tous les moyens modernes, peut subjuguer les masses et leur imposer sa volonté, en dépit de toutes les résistances et de tous les obstacles, tant que la police et l'armée lui obéissent.

D'aucuns diront que le gouvernement bolcheviste n'avait pas d'autres moyens pour sauvegarder son régime, pour sauver le pays de la famine permanente et d'autres désastres pires que le remède, pour "faire progresser l'agriculture", pour "assurer la marche vers le socialisme".

Nous sommes d'accord, sauf sur les buts.

Oui, le procédé étatiste, gouvernemental, n'a pas d'autres moyens d'action que ceux-là. Mais c'est, précisément, la preuve irréfutable que sa doctrine est erronée et que la situation créée est sans issue. Car, par ces moyens, jamais le socialisme ne sera réalisé.

Ce système peut "assurer" la marche, non "vers le socialisme", mais vers un capitalisme d'État, plus abominable encore que le capitalisme privé. Ce système n'est donc nullement un état "de transition", comme on veut souvent nous le faire croire: il est tout simplement un autre mode de domination et d'exploitation. On sera obligé de le combattre comme on a combattu - ou comme on combat aujourd'hui - d'autres systèmes à base de domination et d'exploitation.

Quant au "progrès de l'agriculture", nous sommes persuadés que la vraie collectivisation progressive de cette branche - comme de toute l'économie - sera réalisée par des forces qui n'auront rien de commun avec celles de la dictature politique étatiste.

Nous avons dit que depuis un moment le problème agraire se compliquait sérieusement en U.R.S.S. La masse paysanne menant une lutte, sourde mais efficace, contre l'État-patron et sabotant le travail des "kolkhoz", le rendement de l'agriculture commença à baisser catastrophiquement. Afin de stimuler les kolkhosiens et pour les réconcilier avec le système, on les autorisa alors à posséder, au sein même du "kolkhoz", une certaine propriété individuelle, d'ailleurs très restreinte: un peu de terre, quelque bétail, quelque outillage. On permit au kolkhozien de travailler un peu pour lui-même.

Le résultat fatal de cette mesure ne tarda pas à se faire sentir: la lutte entre le paysan et l'État se cristallisa bientôt autour de ce "secteur privé" ("autour de la vache", dit-on dans le pays).

Depuis ce temps, les paysans tendent opiniâtrement à augmenter leur "propriété", leurs droits et leur travail personnel au détriment du kolkhoz.

Quant à l'État, il s'oppose, naturellement, à cette tendance. Mais, d'autre part, il se voit obligé de ménager autant que possible le "secteur individuel" dont le rendement est supérieur à celui du kolkhoz et contribue fortement à la prospérité de l'État.

Actuellement, cette lutte et ces hésitations constituent le point névralgique du problème agraire en U.R.S.S. Il n'est pas impossible que le pays se trouve à la veille d'une nouvelle et cinquième période dans son évolution agricole.

Notons, toutefois, que ces détails et les autres ne changent rien au tableau général que nous venons de peindre.

Chapitre IV

Situation des fonctionnaires

La troisième couche sociale, dont l'importance devient énorme en U.R.S.S., est celle des bureaucrates, des fonctionnaires.

Du moment que les relations directes entre les diverses catégories de travailleurs sont supprimées, de même que leur initiative et leur liberté d'action, le fonctionnement de la machine d'État doit être nécessairement assuré par des intermédiaires dépendant de la direction centrale de la machine. Le nom que l'on donne à ces intermédiaires: fonctionnaires, désigne merveilleusement leur rôle qui consiste à faire fonctionner.

Dans les pays "libéraux" les fonctionnaires "font fonctionner" ce qui relève de l'État.

Dans un pays où l'État est tout, ils sont appelés à faire fonctionner le tout. Ce qui veut dire qu'ils sont chargés d'organiser, d'administrer, de coordonner, de surveiller, bref, de faire marcher la vie entière du pays: économique et autre.

Dans un pays aussi immense que l'U.R.S.S., cette "armée civile" de l'État-patron doit être extraordinairement nombreuse. Et en effet, la caste des fonctionnaires s'y élève à quelques millions. D'après E. Yourievsky, déjà cité, leur nombre global dépasse neuf millions. N'oublions pas qu'en U.R.S.S. il n'y a ni municipalités ni autres services ou organismes indépendants de l'État, ni entreprises privées quelles qu'elles soient.

Il va de soi qu'à part les petits employés subalternes, c'est la couche sociale la plus privilégiée. Sous ce rapport, seuls les cadres supérieurs militaires peuvent lui faire concurrence. Les services qu'elle rend au patron (État) sont inappréciables. A côté de l'armée et de la police, énormes aussi et bien dressées, la bureaucratie "soviétique" est une force de première importance. Au fond, tout repose sur elle. Non seulement elle sert l'État, l'organise, le régit, le fait marcher, le contrôle, etc., mais, ce qui est encore plus précieux, elle soutient fidèlement et activement le régime dont elle dépend entièrement. Au nom du gouvernement qu'elle représente, la haute bureaucratie commande, dicte, ordonne, prescrit, surveille, punit, sévit; la moyenne et même la petite exécutent et commandent aussi, chaque fonctionnaire étant maître dans les limites qui lui sont assignées. Hiérarchiquement, tous sont responsables devant leurs supérieurs. Les plus hauts le sont devant le fonctionnaire-chef, le grand, le génial, l'infaillible Dictateur.

Les fonctionnaires se donnent corps et âme au gouvernement. Et ce dernier leur en sait gré: à l'exception du troupeau de petits employés dont la situation correspond à celle du troupeau ouvrier, les fonctionnaires "responsables" en U.R.S.S. sont l'objet de soins inlassables. Bonne rémunération et avancement sont garantis à tout fonctionnaire digne de ces faveurs. Tout fonctionnaire docile et appliqué est bien payé, choyé, félicité, décoré. Les plus dévoués et zélés avancent rapidement en grade et peuvent espérer arriver aux postes les plus élevés de l'État.

La médaille a pourtant son revers. Tout fonctionnaire est, au fond, un instrument et un jouet entre les mains de ses supérieurs. La moindre faute, erreur ou négligence peut lui coûter cher. Responsable uniquement devant ses chefs, tel un militaire, il est sanctionné par eux dans l'ordre administratif, suivant leur bonne volonté, sans autre forme de procès. C'est la destitution foudroyante, souvent la prison, parfois la mort. Le caprice personnel et l'arbitraire des chefs règnent sans appel. Le plus terrible est que, fréquemment, le fonctionnaire sanctionné n'est qu'un bouc émissaire, sa "faute" ou son échec étant imputable, soit aux dispositions défectueuses de ses supérieurs, soit aux conditions générales ou encore à la politique du gouvernement. "Staline a toujours raison" (comme Hitler en Allemagne). S'il y a maldonne, on trouve vite les coupables. Très souvent aussi - la chose est profondément ancrée dans les mœurs de la bureaucratie "soviétique" - le coupable tombe victime de la lutte pour l'existence; la concurrence, la jalousie, les intrigues, ces éléments inséparables d'un arrivisme déchaîné, guettent le fonctionnaire à tous les instants de sa vie.

En revanche, certains écarts de la vie privée des hauts fonctionnaires, allant parfois jusqu'à la débauche, sont tolérés par le gouvernement, comme une sorte de délassement indispensable. Le Guépéou ferme les yeux. Ses chefs y participent. Le fameux Iagoda fut un gros noceur pervers. Et il y a encore des orgies à Moscou !

"Arriver" à tout prix et par tous les moyens, sans se faire prendre: tel est l'un des plus grands soucis et un des plus forts stimulants en U.R.S.S.

Aussitôt un peu au-dessus du niveau de l'immense troupeau des 150 millions d'ouvriers, paysans et petits employés tout fonctionnaire débutant peut, en se montrant dévotement et aveuglément soumis, en sachant flagorner et "jouer des coudes", arriver à la "belle vie".

C'est cet espoir qui pousse aujourd'hui tout jeune citoyen en U.R.S.S. vers l'instruction et l'étude. Il aspire et espère, comme le "stakhanoviste", "sortir de la masse"qui se débat dans la misère. Il ambitionne un poste de chef, une voiture, une serviette en cuir, une paire de bonnes bottes, une bonne rémunération des décorations.

Sur ce chemin, il ne se gêne pas avec son prochain. Il sait à merveille se faufiler, bousculer, insinuer, intriguer, piétiner, écraser... Et, bien entendu, il sait aussi flatter, encenser, être obséquieux et servile.

Pour se rendre compte de tout cela, il suffit de suivre attentivement ce qui se passe dans le pays. Il suffit même de lire attentivement la presse "soviétique", si l'on connaît suffisamment la vie, la mentalité et les moeurs russes en général. Les discours et les harangues des chefs, les distributions périodiques de décorations, les déclarations et interventions des délégués aux Congrès, les reportages locaux et les "petites histoires" quotidiennes qui trouvent leur place et leurs échos dans les journaux, toute cette documentation met celui qui sait la lire et la comprendre au courant de la situation.

D'après Yourievsky, sur les 10 millions environ de fonctionnaires en U.R.S.S., 2 millions (20%) sont des privilégiés. Le reste mène une existence plus ou moins pénible, agrémentée par l'espoir d'"en sortir" et d'"arriver".

Si nous groupons toutes nos données, nous obtiendrons le tableau suivant, bien entendu approximatif:

1.500.000 ouvriers privilégiés sur 18.000.000

2.000.000de fonctionnaires privilégiés sur 10.000.000

4.000.000de paysans aisés sur 142.000.000

2.500.000 privilégiés divers: membres du parti (indépendamment de leurs fonctions), spécialistes, militaires, policiers, etc.

10.000.000de privilégiés toutes catégories sur 170.000.000

Ces 10 millions constituent la nouvelle classe privilégiée en U.R.S.S. et le soutien réel du régime.

Le reste le la population: 160 millions d'âmes, n'est qu'un troupeau plus ou moins obscur, soumis, exploité et misérable.

Chapitre V

La structure politique

Par notre analyse du rôle des fonctionnaires, nous touchons à la structure politique du pays.

Politiquement, l'U.R.S.S. est gouvernée par de hauts fonctionnaires d'État (comme la France, d'après la formule consacrée, est gouvernée par les "préfets") et administrée, sous leurs ordres, par une innombrable armée de fonctionnaires subalternes.

Il nous reste à apporter à cette constatation certaines précisions indispensables,

Avant tout, il faut distinguer deux éléments absolument différents: l'un est constitué par les apparences, le décor, la mise en scène - seul héritage de la glorieuse Révolution d'octobre - l'autre est la réalité.

En apparence, l'U.R.S.S. est gouvernée par les Soviets. ("Les Soviets partout !" clament les communistes français, sans savoir nullement à quoi s'en tenir sur les "Soviets", sans avoir la moindre notion de leur vraie histoire ni de leur véritable rôle.)

Rien n'est plus faux ! Les braves gens qui, à l'étranger, croient encore sincèrement en ce mythe se laissent magistralement "rouler".

Sans nous perdre ici dans des détails, établissons les faits essentiels, soulignant surtout les traits peu ou pas connus.

Depuis très longtemps, les "Soviets" (conseils ouvriers) ne jouent plus aucun rôle important en U.R.S.S., ni politique, ni social. Leur emploi est tout à fait secondaire et même insignifiant: ce sont des organes purement administratifs et exécutifs, chargés de petites besognes locales sans importance, entièrement soumis aux "directives" des autorités centrales: gouvernement et organes dirigeants du parti, Les Soviets n'ont même pas l'ombre d'un pouvoir.

Un grand malentendu règne, hors de Russie, sur les Soviets. Pour nombre de travailleurs des autres pays, le terme Soviet a quelque chose de mystique. Une foule de sincères, de naïfs - de "poires" pour dire le mot - prenant des vessies pour des lanternes, prêtent foi au décor" socialiste" et "révolutionnaire" des nouveaux imposteurs. En Russie, les masses sont contraintes, par la violence et par d'autres méthodes à usage interne, de s'adapter à cette imposture (exactement comme elles le sont dans l'Allemagne de Hitler, dans l'Italie de Mussolini, etc.). Mais les millions de travailleurs des autres pays s'y laissent naïvement prendre, inconscients de la supercherie dont ils seront un jour les premières victimes.

Éclairons cette question des Soviets.

Deux faits essentiels sont à souligner:

Le premier. - La création des "Soviets" eut lieu en Russie uniquement à défaut d'autres organisations ouvrières, sous la nécessité pressante de former un organe d'information, de coordination et d'action commun à plusieurs usines. (Voir ici même, deuxième partie, chap. II.) Il est certain que si la Russie avait possédé en 1905 des syndicats ouvriers et un mouvement syndicaliste de classe, on n'aurait jamais eu l'idée de créer des "Soviets"; on n'aurait jamais eu recours à ces organismes vagues, tout à fait fortuits et purement représentatifs.

Le second. - Au fond, un "Soviet" n'est nullement un organisme de lutte de classe, d'action révolutionnaire. Il ne peut être, non plus, une cellule vivante, agissante, de la transformation sociale ou de la nouvelle société naissante. Par sa structure même, c'est une institution molle, passive, d'allure plutôt bureaucratique ou, dans le meilleur cas, administrative. Un Soviet peut s'occuper de certaines petites besognes locales, sans plus. C'est une sorte de conseil municipal ouvrier. Mais - et cela est grave - par sa structure et surtout par ses prétentions, il peut devenir, dans certaines circonstances, un instrument entre les mains d'un parti politique ou d'un gouvernement, comme ce fut le cas en Russie. Il est donc sujet à la "maladie politique" et, partant, représente un danger certain pour la Révolution.

Pour ces deux raisons, tout ce fameux système "des Soviets", produit des conditions spécifiques où se trouvait le mouvement ouvrier en Russie, ne représente aucun intérêt ni aucune utilité pour les travailleurs des pays où il existe des organismes syndicaux, un mouvement syndical, une lutte syndicaliste; pour les pays où les ouvriers ont depuis longtemps leurs organisations de classe, de combat et de reconstruction sociale; pour les pays où les masses laborieuses se préparent à une lutte finale directe, en dehors de l'État, des partis politiques et d'un gouvernement quel qu'il soit.

En apparence - avons-nous dit - la Russie est gouvernée par les Soviets ("libres émanations de la classe ouvrière", d'après le mythe répandu à l'étranger).

Théoriquement, c'est-à-dire selon la vieille constitution "soviétique" écrite, le pouvoir suprême en U.R.S.S. appartient au Congrès Panrusse des Soviets, convoqué périodiquement et ayant, en principe, le droit de nommer, d'éliminer et de remplacer le gouvernement. En principe, les Soviets détiennent le pouvoir législatif, et leurs "Exécutifs", le pouvoir exécutif.

En réalité, c'est le gouvernement lui-même: le Conseil des Commissaires du Peuple, émanation directe du parti communiste, qui détient, d'une façon absolue, toute la force et tout le pouvoir, aussi bien législatif qu'exécutif, dans le pays.

C'est le gouvernement qui est maître, non les Soviets.

C'est le gouvernement qui peut, s'il veut, écraser le Congrès des Soviets, ou tout Soviet pris séparément, ou tout membre d'un Soviet, en cas d'opposition ou de non-obéissance. Car c'est le gouvernement qui tient tous les "leviers de commande".

Mais il y a mieux. Le véritable gouvernement du pays, ce n'est même pas le Conseil des Commissaires du Peuple qui, lui aussi, n'est qu'un décor, mais bien le Politbureau (Bureau politique), lequel comprend quelques sommités du parti, membres de son Comité central. Ce n'est pas tout. En fait, c'est le chef brutal et rusé du Politbureau, secrétaire et chef du parti et du Comité central, le "grand" et "génial" Staline (ou celui qui le remplacera), qui est le véritable pouvoir suprême: le dictateur, le "Vojde" (Duce ou Führer) du pays. Cet homme pourrait dire, avec beaucoup plus de raison que Louis XIV: "L'État (l'U.R.S.S.) c'est moi !"

C'est Staline (ou son remplaçant éventuel) qui est soutenu par 1'"aréopage" (le Politbureau), le Conseil des Commissaires du Peuple, le parti tout entier, les "candidats" (aspirants) au parti, les couches privilégiées, la bureaucratie, l'"appareil", l'armée et la police. Car tout ce monde dépend de lui, matériellement et moralement, et n'existe que grâce à lui. Tout ce monde croit aveuglément en sa force et en son habileté pour sauvegarder le régime, constamment menacé par le sourd mécontentement et la colère - pour l'instant impuissante - des vastes masses populaires trompées subjuguées et exploitées.

C'est lui - le "grand Chef" - et ensuite le Politbureau, le Comité central du parti et le Conseil des Commissaires du Peuple, qui imposent leurs volontés aux Soviets et non l'inverse.

D'aucuns prétendent que Staline et toutes ces institutions règnent par 1e volonté du peuple: car, dit-on, tous les membres du gouvernement, des organes dirigeants et des Soviets sont élus, d'une façon libre et secrète.

Or, en examinant de près le mécanisme et les dispositions qui le régissent, il est facile de se rendre compte, même sans y participer, que ces élections "libres et discrètes" ne sont qu'une comédie (plus ou moins comme partout ailleurs ).

Si, tout au début, les élections aux Soviets, etc., étaient relativement libres et à peu près discrètes - les vastes masses étant pour les Soviets, le gouvernement n'avait rien à craindre de ce côté et, d'autre part, il était impossible de décevoir ces masses immédiatement - cette liberté relative n'existe plus depuis fort longtemps. Depuis des années, les élections ne sont plus ni libres ni secrètes, et ceci de façon tout à fait officielle, n'en déplaise aux "suiveurs" ignorants des autres pays, qui ont toujours nié le fait. Il est notoire, en effet, que les prétendus "liberté" et "caractère secret" des élections furent "octroyés" au peuple récemment, par la fameuse "Constitution démocratique" de Staline. Le véritable but de ce geste fut d'apaiser le mécontentement grandissant en U.R.S.S. et, d'autre part, de jeter de la poudre aux yeux des travailleurs étrangers. Staline et son gouvernement avaient désormais la certitude de pouvoir rester maîtres de la situation, malgré la "liberté" et le "secret" des élections. L' "appareil" de l'État était suffisamment solide - et le peuple suffisamment dompté - pour que ce gouvernement eût à sa merci le troupeau votant, en dépit des "libéralités" accordées. Le texte même de la "Constitution" laisse percer ces calculs.

Aujourd'hui, malgré les apparences, les élections sont inspirées, voire imposées, menées, organisées et surveillées de près par les innombrables agents du gouvernement omnipotent. Les comités, les "cellules" et d'autres organes du Parti sur place "suggèrent" aux électeurs leurs "idées" et imposent leurs candidats. D'ailleurs, la liste de ces derniers est unique, présentée par le Parti Communiste. Il n'y a pas de concurrents. Qui oserait s'opposer à cette liste ou en présenter une autre ? Et dans quel but l'électeur "bouderait"-il, puisque ce geste ne pourrait rien changer à la situation, tout en pouvant mener le rétif en prison ?

Le vote est "libre" et "secret" dans ce sens que l'électeur peut manipuler la plume sans être surveillé par-dessus l'épaule. Mais quant à ce que sa plume peut coucher sur le papier, il n'a pas le choix. Son geste est "prédestiné", donc purement automatique.

Ainsi, la composition des Soviets et leur soumission au gouvernement sont assurées d'avance. Et le "bulletin de vote" ne constitue qu'une supercherie de plus.

Rappelons au lecteur que la "Constitution de Staline" est la troisième depuis la Révolution d'octobre. La première, adoptée par le Ve Congrès des Soviets en juillet 1918, sous Lénine, établit les bases de l'État bolcheviste. La deuxième fut adoptée en 1924, encore sous Lénine. Elle apporta certaines précisions et modifications qui consolidèrent la puissance de l'État, en supprimant les derniers vestiges de l'indépendance des Soviets, des comités d'usines, etc. Enfin, la troisième fut octroyée par Staline et adoptée en 1936. Cette dernière ne changea rien à l'état des choses. Quelques remaniements de détail sans importance; quelques vagues promesses; quelques articles rabâchant des formules "démocratiques" aussitôt contredites par les articles suivants et, enfin, le remplacement des Congrès annuels panrusses des Soviets par un Soviet Supérieur permanent, renouvelable tous les quatre ans. Ce fut tout.

Je devrais parler maintenant du niveau culturel de cet étrange État.

Mais puisque, au fond, la culture ne fait pas partie de la structure d'un État, je préfère m'en occuper plus loin, dans le chapitre des Réalisations.

Chapitre VI

Vue d'ensemble

Pour achever le tableau que je viens de brosser, voici quelques derniers coups de pinceau.

Le système bolcheviste veut que l'État-patron soit aussi, pour chaque citoyen, le fourrier, le guide moral, le juge, le distributeur de récompenses et de punitions.

L'État fournit à ce citoyen du travail et lui désigne un emploi - l'État le nourrit et le paie ! l'État le surveille; 1'État l'emploie et le manie à sa guise; l'État l'éduque et le façonne; l'État le juge; l'État le récompense ou le châtie ; (em)ployeur, nourrisseur, protecteur, surveillant, éducateur, instructeur, juge, geôlier, bourreau - tout, absolument tout dans la même personne: celle d'un État qui, à l'aide de ses fonctionnaires, veut être omniprésent, omniscient, omnipotent. Malheur à celui qui chercherait à lui échapper !

Soulignons que l'État (le gouvernement) bolcheviste s'est emparé non seulement de tous les biens matériels et moraux existants, mais - ce qui est peut-être, le plus grave - il s'est fait aussi le détenteur perpétuel de toute vérité, dans tous les domaines: vérité historique, économique, politique, sociale, scientifique, philosophique ou autre. Dans tous les domaines le gouvernement bolcheviste se considère comme infaillible et appelé à mener l'humanité.

Lui seul possède la vérité. Lui seul sait où et comment se diriger. Lui seul est capable de mener à bien la Révolution Et alors, logiquement, fatalement, il prétend que les 175 millions d'hommes qui peuplent le pays doivent eux aussi le considérer comme seul porteur de la vérité: porteur infaillible, inattaquable, sacré. Et, logiquement, inévitablement, tout homme ou groupement osant, non pas combattre ce gouvernement, mais simplement douter de son infaillibilité, le critiquer, le contredire, le blâmer en quoi que ce soit, est considéré comme son ennemi et partant comme ennemi de la vérité, de la Révolution: le "contre-révolutionnaire" !

Il s'agit là d'un véritable monopole de l'opinion et de la pensée. Toute opinion, toute pensée autre que celle de l'État (ou gouvernement) est considérée comme une hérésie: hérésie dangereuse, inadmissible, criminelle. Et, logiquement, immanquablement, intervient le châtiment des hérétiques: la prison, l'exil, l'exécution.

Les syndicalistes et les anarchistes, farouchement persécutés uniquement parce qu'ils osent avoir une opinion indépendante sur la Révolution, en savent quelque chose.

Comme le lecteur le voit, ce système est bien celui d'un esclavage complet, absolu, du peuple: esclavage physique et moral. Si l'on veut, c'est une nouvelle et terrible Inquisition sur le plan social. Telle est l'œuvre accomplie par le Parti bolcheviste.

Chercha-t-il ce résultat ? Y alla-t-il sciemment ?

Certainement non. Indubitablement, ses meilleurs représentants aspiraient à un système qui aurait permis la construction du vrai socialisme et aurait ouvert la route au communisme intégral. Ils étaient convaincus que les méthodes préconisées par leurs grands idéologues allaient y mener infailliblement. D'autre part, ils croyaient que tous les moyens étaient bons et justifiés, du moment qu'ils devaient mener au but.

Ils s'étaient trompés, ces sincères. Ils ont fait fausse route.

C'est pour cela que certains d'entre eux, ayant compris l'erreur irréparable et ne voulant pas survivre à leurs espoirs évanouis, se suicidèrent.

Naturellement, les conformistes et les arrivistes s'adaptèrent.

Je tiens à enregistrer ici un aveu qui m'a été fait, il y a quelques années, par un bolchevik éminent et sincère, lors d'une discussion serrée, passionnée. "Certainement, me dit-il, nous nous sommes égarés et engouffrés là où nous ne voulions ni ne pensions arriver. Mais nous tâcherons de revenir sur nos erreurs, de sortir de l'impasse, de retrouver le bon chemin. Et nous y réussirons."

On peut être absolument certain, au contraire, qu'ils ne réussiront pas, qu'ils n'en sortiront jamais. Car, la force logique des choses, la psychologie humaine générale, l'enchaînement des faits matériels, la suite déterminée des causes et des effets sont, en fin de compte, plus puissants que la volonté de quelques individus si forts et sincères qu'ils soient.

Ah, si des millions d'hommes libres s'étaient trompés, s'il s'agissait de puissantes collectivités agissant en toute liberté, en toute franchise et en accord complet, on aurait pu, par un effort commun de volonté, réparer les fautes et redresser la situation. Mais une tâche pareille est impossible pour un groupe d'individualités placées en dehors et au-dessus d'une masse humaine subjuguée et passive, face à des forces gigantesques qui les dominent.

Le parti bolcheviste cherche à construire le socialisme au moyen d'un État, d'un gouvernement, d'une action politique, centralisée et autoritaire. Il n'aboutit qu'à un capitalisme d'État monstrueux, meurtrier, basé sur une odieuse exploitation des masses "mécanisées", aveugles, inconscientes.

Plus il sera démontré que les chefs du parti furent sincères, énergiques, capables, et qu'ils étaient suivis par de vastes masses, mieux en ressortira la conclusion historique qui se dégage de leur œuvre Cette conclusion, la voici:

Toute tentative d'accomplir la Révolution Sociale à l'aide d'un État, d'un gouvernement et d'une action politique - même si cette tentative est très sincère, très énergique, favorisée par les circonstances et épaulée par les masses -- aboutira fatalement à un capitalisme d'État, le pire des capitalismes, et qui n'a absolument aucun rapport avec la marche de l'humanité vers la société socialiste.

Telle est la leçon mondiale de la formidable et décisive expérience bolcheviste: leçon qui fournit un puissant appui à la thèse libertaire et sera bientôt, à la lumière des événements, comprise par tous ceux qui peinent, souffrent, pensent et luttent.

Chapitre VII

Les "réalisations"

Le problème. - En dépit de nombreux ouvrages et études apportant une documentation abondante et des précisions irréfutables sur les prétendues "réalisations soviétiques", bien des gens continuent à croire obstinément en ce mythe. Car bien des gens prétendent connaître et comprendre les choses sans les examiner de près, sans même se donner la peine de lire ce qui se publie.

Nombre de naïfs, prêtant une entière confiance aux affirmations des partisans de l'U.R.S.S., estiment sincèrement que les merveilleuses "réalisations" de l'unique "État socialiste" préparent le terrain pour le prochain "communisme" vrai et intégral.

Nous qui connaissons le pays, nous qui suivons de près ce qui s'y passe et s'y décèle, nous pouvons apprécier à leur juste valeur les "conquêtes" et les "prouesses" bolchevistes à ce jour.

Une analyse approfondie et détaillée de celles-ci n'est pas dans notre sujet. Mais nous tenons à répondre ici brièvement à cette fort intéressante et naturelle question:

Le capitalisme d'État auquel, d'après les propres aveux des communistes sincères, le bolchevisme a abouti en Russie, donne-t-il au moins des résultats appréciables au point de vue purement industriel, agricole, culturel ? Réalise-t-il des progrès dans ces domaines ? A-t-il réussi à donner un élan au pays arriéré industriellement, techniquement, politiquement, socialement ? Pourra-t-il un jour, en raison des progrès accomplis, faciliter la transformation sociale et le passage à la société socialiste de demain ? Ce capitalisme d'État peut-il être considéré comme une transition vers le socialisme: stade inévitable et indispensable dans un pays tel que l'était la Russie avant la Révolution ?

Nombre de gens prétendent que, dans les conditions données, les bolcheviks ont fait le maximum du possible. En raison de l'état rudimentaire de l'industrie, de la technique et de l'instruction générale des masses, disent-ils, l'unique but concevable dans ce pays était l'installation au pouvoir d'une élite intellectuelle qui, d'autorité, obligerait le peuple à rattraper les retards, créerait une puissante industrie, une technique moderne, une agriculture progressive, une activité éducative exemplaire. Cette tâche était la seule abordable. Et elle était indispensable dans ce pays. Les bolcheviks furent les seuls à la comprendre et à s'y consacrer résolument, ne s'arrêtant devant aucun moyen, devant aucun obstacle. Et ils eurent parfaitement raison de balayer impitoyablement tout ce qui pouvait les gêner dans cette œuvre préparatoire. Car, l'avenir immédiat du pays et aussi celui du socialisme en général dépendaient de ces réalisations nécessaires et urgentes.

Les chapitres qui précèdent, incitent déjà, nous l'espérons, à réfléchir sur le bien-fondé de ces assertions.

Complétons notre exposé, grosso modo, par quelques faits, chiffres et constatations précises.

Le moyen d'investigation. - Il existe un excellent moyen de se rendre compte des réalisations effectives de l'État bolcheviste et de sa véritable situation. Ceci à condition, toutefois, de connaître le pays, son histoire, sa langue, ses mœurs, et surtout de savoir lire la presse soviétique. Il est à regretter que, faute de ces conditions essentielles, le moyen en question soit peu praticable hors de Russie.

Ce moyen consiste à suivre régulièrement les journaux qui paraissent en U.R.S.S., tout particulièrement les Izvestia et la Pravda.

Le gouvernement bolcheviste sait très bien que, sauf de rares exceptions, ces journaux ne sont pas lus à l'étranger. Misant, d'une part, sur l'ignorance de ce qui se passe réellement en U.R.S.S. et, d'autre part, sur les effets de son immense et intense propagande, le gouvernement se croit suffisamment à l'abri des révélations inopportunes. Obligé d'avouer et d'expliquer certaines faiblesses à sa propre population, il peut le faire en toute sécurité. Il tolère donc certains aveux dans ses journaux, tout en contrôlant, naturellement, leur objet, leur allure et leur dosage.

D'aveu en aveu, un lecteur régulier et attentif de la presse soviétique arrive fatalement à des conclusions édifiantes.

La presse "soviétique". - Les rubriques suivantes doivent surtout attirer l'attention du chercheur:

1° Les éditoriaux;

2° Les comptes rendus des Congrès (les discours des délégués tout particulièrement);

3° Les reportages et les correspondances locales;

4° La chronique.

Les éditoriaux. - Les éditoriaux et autres articles de fond, fabriqués sur commande et exécutés toujours sur le même gabarit, revêtent, depuis des années, un même caractère invariable.

Chaque article débute par un hymne aux "réalisations" acquises:

Dans tel domaine, est-il dit notamment, nous avons fait des pas de géants. Tout va à merveille. "Le parti et le gouvernement" (formule consacrée répétée maintes fois dans chaque article) ont pris telle où telle décision, ils ont appliqué telle ou telle mesure ou promulgué tel ou tel décret. Nous sommes donc sûrs (on glisse imperceptiblement au temps futur) que, dès à présent, ceci ou cela sera fait; que, très prochainement, on aura réalisé tel ou tel progrès; qu'incessamment on aura atteint tel et tel résultat, etc.

Cette partie occupe généralement les deux tiers de l'article.

Ensuite vient, invariablement, un "Mais", un "Cependant", un "Pourtant" ou un "Toutefois":

Mais, continue l'article, le parti et le gouvernement se voient obligés de constater que, d'après les derniers rapports reçus, les réalisations actuelles sont encore loin d'atteindre les résultats nécessaires; que les belles promesses se font attendre ; que présentement il n'y a que ceci et cela de fait. Suivent les chiffres et les données en étonnante disproportion avec les prévisions.

Plus vous lisez, plus vous vous apercevez qu'en attendant le splendide avenir, le réel présent est déplorable: négligences, omissions, fautes graves, faiblesses, impuissance, désordre, pagaille, voilà ce que constate habituellement l'article. Et il continue, invariablement, par des appels désespérés: "Allons ! Accélérons la cadence ! Il faut se ressaisir ! Il est grand temps d'augmenter la production ! Moins de rebut ! Que les responsables y mettent de l'ordre ! Le parti et le gouvernement ont rempli leur devoir. C'est aux ouvriers de faire le leur", etc.

Souvent l'article se termine par des menaces à l'égard de ces malheureux "responsables" et en général de ceux qui resteraient sourds aux appels "du parti et du gouvernement".

Je me suis arrêté à ce détail de la presse soviétique, car il est extrêmement typique et se retrouve, jour après jour, depuis vingt ans. Cela en dit déjà long sur les "réalisations" effectives, précédentes.

Les comptes rendus des Congrès.- Les comptes rendus des Congrès sont particulièrement édifiants si l'on se donne la peine de suivre attentivement les discours des délégués.

Tous les délégués appartiennent, bien entendu, à 1' "aristocratie" ouvrière privilégiée. Tous leurs discours se ressemblent comme des gouttes d'eau.

Chaque discours débute par une glorification démesurée de Staline: le grand, le génial, le bien-aimé, le vénéré, le surhomme, l'homme le plus sage de tous les peuples et de tous les siècles. Ensuite, tout délégué affirme que dans sa région - ou dans son domaine - on fait des efforts inouïs pour réaliser les prescriptions "du parti et du gouvernement", pour contenter le "Vojde" (Chef) adoré. Après quoi on entend de belles promesses pour l'avenir. Enfin, presque tous les délégués énumèrent servilement tout ce que le "parti et le gouvernement" ont déjà fait "pour les ouvriers". En guise d'exemple, le délégué cite habituellement son propre cas. Cette partie du discours est, généralement. la plus curieuse. Travaillant avec zèle et ayant atteint tels et tels résultats, dit le délégué, il a pu réaliser tel et tel gain, ce qui lui a permis d'avoir maintenant un intérieur coquets, de jolis meubles, un phono, un piano, etc. Et il espère faire mieux encore pour arriver à un train de vie encore plus agréable. "Il a bien raison, notre grand Staline, s'écrie le délégué: la vie en U.R.S.S. devient tous les jours plus gaie, plus aisée !" Fréquemment, il termine son discours sur une note naïve jusqu'au ridicule: "Les autorités m'ont promis, dit-il, en récompense de mes efforts, ceci et cela (un beau vélo, par exemple). La promesse n'est pas encore réalisée, mais j'attends patiemment, confiant dans mon gouvernement..." (Applaudissements prolongés du Congrès.)

Le but de ces discours, savamment inspirés, est clair. On dit aux ouvriers: "Travaillez avec zèle, obéissez aux autorités, vénérez votre "Vojde", et vous arriverez à sortir du troupeau, à vous créer une gentille existence bourgeoise.

Cette propagande porte ses fruits spécifiques. Le désir d'"arriver" fouette l'énergie de milliers d'individus en U.R.S.S. L'exemple de ceux qui "arrivent" décuple cette énergie. La caste dominante y trouve son profit. Mais le "socialisme" ? Patience, pauvres dupes !

Quant aux reportages, correspondances locales, chroniques, etc., ces rubriques nous permettent, en les suivant régulièrement, de nous faire une idée approximative et suggestive d'une multitude de faits journaliers, de ces "petits riens" qui, en réalité, composent et caractérisent l'existence. Au bout d'une pareille étude, on est suffisamment fixé sur le niveau social et le véritable esprit du "premier pays socialiste".

Naturellement, l'étude de cette documentation doit être complétée par la lecture des articles de revues, des statistiques, etc.

Quelles sont donc nos conclusions quant aux réalisations concrètes en U.R.S.S. ?

La propagande. - I1 existe avant tout un domaine où le pouvoir "soviétique" a vraiment battu tous les records: c'est celui de la propagande; plus exactement, celui du mensonge, de la tromperie et du bluff.

Dans ce domaine les bolcheviks se sont révélés maîtres hors concours .

Ayant entre leurs mains tous les moyens d'information, de publicité, etc., ils ont, d'une part, entouré le pays d'une véritable muraille protectrice à travers laquelle ils laissent passer uniquement ce qui correspond à leurs desseins; et, d'autre part, ils utilisent tous les moyens pour monter et maintenir une entreprise incroyablement puissante de duperie, de truquage, de mise en scène et de mystification.

Cette propagande trompeuse à travers le monde est d'une envergure et d'une intensité sans égales. Des sommes considérables y sont sacrifiées. Jeter de la poudre aux yeux est une des tâches principales de l'État bolcheviste. Journaux, revues, brochures, livres, photos, cinéma, T.S.F., expositions, démonstrations, "témoignages", etc., tous les moyens, plus truqués les uns que les autres, sont utilisés.

Incontestablement, le gouvernement soviétique fait un large usage de subventions directes ou indirectes à l'étranger. Parmi les "Amis de l'U.R.S.S.", par exemple, se trouvent des écrivains qui sont "amis" surtout parce que ce titre leur permet d'écouler leur production littéraire en U.R.S.S. ou d'entrevoir d'autres avantages dus à cette "amitié".

La propagande par la parole ne suffisant pas, le gouvernement bolcheviste a magistralement organisé une duperie par le fait.

Nul ne peut entrer en U.R.S.S. sans une autorisation spéciale, très difficile à obtenir, à moins d'offrir une certaine garantie de sympathie pour le régime. Nul ne peut parcourir le pays librement ni examiner en toute indépendance ce qui l'intéresse. Par contre le gouvernement a patiemment et minutieusement monté un fastueux décorum. Il a exécuté tout un "montage" de promesses à exposer au monde ébloui. Il montre cet échafaudage en toute occasion. Les "délégations ouvrières" autorisées de temps à autre à passer quelques semaines en Russie, abominablement dupées (si leurs membres sont sincères), lui servent de moyen. De même la majorité écrasante de "touristes" ou de visiteurs isolés qui parcourent le pays sous l'œil vigilant des mouchards, sans pouvoir comprendre quoi que ce soit à ce qui se passe réellement autour d'eux.

Usines, collectivités agricoles, écoles, musées, cantines, terrains de sports, de jeux ou de repos, etc., tout est préparé à l'avance, dans des endroits déterminés, et truqué d'une telle manière que le pauvre voyageur en reste "épaté" sans se douter de la supercherie.

Et même lorsqu'il voit quelque chose de vraiment bon ou beau, il ne se doute pas que cela concerne uniquement les 10 millions de privilégiés, mais nullement les 160 millions de "prolos" exploités.

Si la bourgeoisie des autres pays recourt à un "bourrage de crânes", le bolchevisme, lui, fait du "superbourrage" tel que, de nos jours encore et en dépit de tous les témoignages sincères, des millions de travailleurs de tous les pays ne connaissent pas la vérité sur l'U.R.S.S.

Passons à d'autres réalisations.

La bureaucratie. - La nouvelle bourgeoisie. - L'armée. - La police. - Nous savons déjà que l'État bolcheviste a réussi à faire naître et à développer avec une rapidité vertigineuse une bureaucratie formidable, incomparable, inégalable, une bureaucratie qui forme actuellement à elle seule une caste privilégiée, "aristocratique", de plus de 2 millions d'individus.

Il a réussi, d'autre part, à diviser la population de l'État "socialiste" en plusieurs catégories - 20 au moins - de salariés. On est arrivé à une inégalité des conditions sociales jamais atteinte par les États du capitalisme privé. Les catégories les plus basses perçoivent de l00 à 150 roubles par mois. Les catégories les plus élevées gagnent 3.000 roubles et plus .

Il existe une bourgeoisie d'État en U.R.S.S.: bourgeoisie qui vit grassement, disposant de villas somptueuses, de voitures, de domestiques, etc.

L'État bolcheviste a su militariser les propres rangs du parti dirigeant en formant, surtout avec la jeunesse bolcheviste, des "corps d'armée spéciaux", sortes de corps de gendarmerie ou de garde mobile. C'est à l'aide de ces corps spéciaux que le gouvernement bolcheviste écrasa l'émeute révolutionnaire de Cronstadt en 1921 et que, lorsqu'il le faut, il noie impitoyablement dans le sang les grèves, les manifestations et les révoltes qui se produisent dans ce pays de temps à autre, mais dont, naturellement, la presse bolcheviste ne souffle mot.

Telle qu'elle fut : ligotée, châtrée, bureaucratisée. embourgeoisée, embrigadée, défigurée et pétrifiée, la Révolution russe, nous l'avons dit, était impuissante à s'imposer d'elle-même au monde. Les bolcheviks finirent par s'en rendre compte. Ils comprirent aussi que, dans ces conditions, ils auraient tôt ou tard, presque fatalement, à défendre leur système - non seulement contre l'"ennemi intérieur", mais contre le monde entier - et qu'ils auraient à le faire suivant les mêmes méthodes qui leur avaient servi pour s'imposer au pays: la violence armée.

Dès lors, ils s'appliquèrent inlassablement à forger l'instrument indispensable à l'emploi de cette méthode: une armée moderne puissante.

Leur production minière et leur "industrie lourde" furent consacrées particulièrement à cette besogne. La tâche leur réussit dans une certaine mesure. Ils finirent par créer une armée régulière, façonnée sur le modèle de toutes les armées du monde: mécaniquement disciplinée, aveuglément dévouée au Pouvoir, nantie de grades et de décorations, bien nourrie, bien habillée et munie d'engins "dernier cri".

Cette armée finit par devenir une force imposante.

Le bolchevisme a su, enfin, former une police puissante, en partie normale, mais surtout secrète, une police qui est, peut-être, la meilleure au monde puisqu'elle a réussi, jusqu'à ce jour, à maintenir dans l'obéissance une population subjuguée, trompée, exploitée, miséreuse. Il a su, tout particulièrement, élever le mouchardage à la hauteur d'une vertu civique. Tout membre du parti communiste - voire tout citoyen loyal - est tenu d'aider le "Guépéou", de lui signaler les cas suspects, de moucharder, de dénoncer.

En fin de compte, le Pouvoir bolcheviste a réussi à réduire en complet esclavage 160 millions d'individus, dans le but de les amener un jour - par ce moyen infaillible, paraît-il - à la liberté, à la prospérité, au vrai communisme. En attendant, avec son administration entièrement bureaucratisée, avec son économie totalement étatisée, avec son armée professionnelle et sa police omnipotente, ce Pouvoir aboutit à créer un État bureaucratique, militaire et policier par excellence: un modèle d' "État totalitaire"; un mécanisme dominateur et exploiteur incomparable; un véritable État capitaliste.

Toutes ces "prouesses" et "réalisations" sont indéniables.

Que dire des autres ?

Les autres "réalisations". - Établissons avant toute autre chose, et d'une façon catégorique, que, d'après les aveux mêmes des pouvoirs soviétiques, aveux forcés, indirects, mais suffisamment nets, les trois plus grandes tâches de l'État capitaliste:

La fameuse "industrialisation" du pays,

Les célèbres "plans quinquennaux",

La formidable "collectivisation de l'agriculture", ont abouti à un fiasco complet.

Certes, on a importé dans le pays une quantité imposante de machines, d'appareils et d'engins de toutes sortes ; on a érigé, dans certaines grandes villes, (les maisons modernes et, dans certains endroits, des habitations ouvrières, d'ailleurs très mal aménagées; on a réalisé, à l'aide d'ingénieurs et de techniciens étrangers, quelques constructions gigantesques, telles que: le barrage de "Dnieprostroï", les hauts fourneaux de "Magnitogorsk", les vastes entreprises mécaniques de "Sverdlovsk", le fameux canal "Biélooserski", etc.; enfin, on a repris, après l'arrêt dû aux années de tempête, les exploitations minières, la production du naphte, le fonctionnement régulier des usines. Cela, tout pays, tout régime l'aurait fait, sous peine de disparaître. Dans le cas présent, le problème a pour nous un tout autre sens.

Dans tout ce qui a été accompli par l'État bolcheviste, peut-on y voir de véritables réalisations qui intéressent notre point de vue ? Peut-on y constater un vrai progrès général du pays, progrès qui le mettrait sur le chemin de l'émancipation sociale et culturelle des masses laborieuses, sur le chemin du socialisme, du communisme ? L'activité du gouvernement bolcheviste créa-t-elle dans le pays les conditions indispensables à une telle évolution ? Réalisa-t-elle vraiment l'ébauche d'une société nouvelle ? Là est tout le problème.

L'industrialisation d'un pays ne peut être vraiment productive et progressive que si elle s'harmonise avec l'évolution générale et naturelle de celui-ci; elle ne peut être utile socialement que si elle se trouve en harmonie avec l'ensemble de la vie économique et si, par conséquent, ses effets peuvent être utilement assimilés par la population. Dans le cas contraire, elle aboutit à des édifications peut-être impressionnantes, mais socialement inutiles.

On peut ériger tout ce qu'on veut lorsqu'on dispose de certains moyens et surtout d'une main-d'œuvre asservie, maniable à souhait et payable par l'État-patron comme bon lui semble. Le problème ne consiste pas, cependant, à présenter des réalisations mécaniques ou autres, mais à pouvoir les mettre au service du but poursuivi.

Or, une industrialisation forcée, imposée à une population qui n'y est préparée à aucun point de vue, ne peut remplir ce rôle essentiel. Vouloir industrialiser par en haut un pays dont la population laborieuse n'est qu'un troupeau soumis, inerte et misérable, c'est vouloir industrialiser un désert.

Pour qu'un pays puisse s'industrialiser effectivement, il doit posséder un des deux éléments essentiels que voici ou bien une énergique, puissante et riche bourgeoisie, ou bien une population maîtresse de ses destinées, c'est-à-dire libre, consciente de ses besoins et de ses actes, avide de progrès et décidée à s'organiser pour le réaliser. Dans le premier cas, la bourgeoisie doit disposer d'un marché capable d'absorber rapidement les résultats d'une industrialisation. Dans le second, cette assimilation et l'industrialisation sont assurées par l'élan puissant de toute la population en marche vers le progrès.

La Révolution russe a supprimé la bourgeoisie. La première condition n'existait donc pas. Restait la seconde. Il fallait donner libre cours à l'évolution collective d'un peuple de 170 millions d'individus, peuple spontanément prêt à accomplir une formidable expérience sociale: bâtir une société sur des bases absolument nouvelles, non capitalistes et non étatistes. Il fallait, simplement aider ce peuple à réaliser l'expérience. L'immense progrès technique étant dans le monde humain un fait accompli, une rapide industrialisation et l'abondance de produits étant de nos jours, matériellement possibles, il n'y avait pas d'obstacles insurmontables pour que de puissantes collectivités humaines, emportées par un élan prodigieux et aidées par toutes les forces mûres disponibles, n'aboutissent pas, cette fois, au but recherché. Et qui sait quelle serait aujourd'hui la face du monde si cette route avait été prise ?

Le Parti bolcheviste n'a rien compris à cette tâche. Ayant saisi le pouvoir vacant, il voulut se substituer à la bourgeoisie déchue et à la masse libre créatrice. Il supprima les deux conditions pour les remplacer par une troisième: le Pouvoir dictatorial qui étouffe le vrai souffle de la Révolution - l'élan formidable de millions d'êtres humains vers le but - qui tarit toutes les sources vives du véritable progrès et barre la route à l'évolution effective de la société. Le résultat d'une telle erreur fut fatal: un "mécanisme", des "mécanismes" sans vie, sans âme, sans création.

Nous savons aujourd'hui, nous basant sur des données précises et incontestables, qu'à part le secteur militaire, l'"industrialisation" bolcheviste aboutit, dans l'écrasante majorité des cas, à toutes sortes d'installations et de constructions stériles, surtout en ce qui concerne le véritable progrès économique, social et culturel d'un peuple.

Nous savons que les 75 pour 100 de toutes ces "formidables" édifications restent sans objet, ne fonctionnent pas ou fonctionnent mal.

Nous savons que les milliers de machines importées de l'étranger sont pour la plupart rapidement mises hors de service, abandonnées, perdues.

Nous savons que la main-d'œuvre actuelle en U.R.S.S. : main-d'œuvre qui n'est qu'un troupeau d'esclaves travaillant à contre-coeur et d'une façon abrutissante pour le compte du patron-État, ne sait pas les manier, les utiliser et qu'enfin la population n'en tire aucun profit. Seul 1'équipement de l'armée en bénéficie, dans une certaine mesure.

Nous savons que le peuple - 160 millions d'individus sur 170 - vit dans des conditions effarantes de misère et d'abrutissement moral.

La prétendue "industrialisation" de l'U.R.S.S. n'est pas une prouesse; elle n'est pas une "réalisation de l'État socialiste": elle est une entreprise anonyme de l'État-patron obligé, après la faillite du "communisme de guerre" et ensuite de la N.E.P., de jouer sa dernière carte. Celle-ci consiste à bercer ses propres sujets, et aussi les naïfs de l'étranger, par la grandeur factice et illusoire de ses projets, dans l'espoir de se maintenir ainsi "jusqu'aux temps meilleurs".

L'"industrialisation" de l'U.R.S.S. n'est qu'un bluff, rien de plus.

Les "plans quinquennaux" ne sont eux non plus qu'un immense bluff faisant suite à celui de 1'"industrialisation". Nous appuyant sur des faits et des chiffres précis, nous affirmons que ces plans ont fait une faillite complète. On commence aussi à s'en rendre compte un peu partout.

Quant à la "collectivisation", nous en avons assez parlé pour ne pas insister. Le lecteur a vu ce qu'elle représente en réalité. Nous répétons qu'une telle "collectivisation" n'est nullement la vraie solution du problème agraire. Elle est loin d'être une "réalisation" socialiste ou même simplement sociale. Elle est un système de violence inutile et absolument stérile. Nous affirmons que le paysan sera gagné à la cause de la Révolution Sociale par des moyens qui n'auront rien de commun avec ce retour au servage moyenâgeux, où le maître féodal est remplacé par le maître d'État.

Faits et chiffres. -- Peut-on construire, ne disons pas le socialisme, mais tout bonnement une économie saine et progressive sur de telles bases ?

Voyons quelques faits et chiffres.

Les plans quinquennaux. - En 1939, l'U.R.S.S. s'est prononcée sur les résultats de la troisième période Quinquennale.

Tout au long des deux premières, les journaux soviétiques se plaignaient inlassablement des retards considérables dans l'exécution des plans. L'extraction des minerais et de la houille, l'exploitation des puits de pétrole, la production métallurgique, celle des produits textiles, les progrès de l'industrie lourde et de toutes autres, l'extension des voies ferrées et l'amélioration de leur matériel - bref, toutes les branches de l'activité économique se trouvaient en grand retard sur les prescriptions et les prévisions. On passait d'une période quinquennale à la suivante, tout en restant très en arrière des résultats à atteindre.

Le génial dictateur sévissait, frappait, exécutait.

Or, voici que les Izvestia se voient obligés d'avouer indirectement, dans une série d'articles d'août à novembre 1939, la faillite de la troisième tranche. Le journal constate que la production de l'acier et du fer s'est révélée en octobre 1939 inférieure à celle d'octobre 1938, pourtant insuffisante; que le rendement a baissé dans toutes les branches de l'industrie métallurgique; que plusieurs hauts fourneaux ont dû être éteints faute de charbon et de métal.

La situation devient critique à un tel point qu'à partir du mois de septembre la presse soviétique cesse de communiquer les chiffres mensuels.

- D'après les données de la presse soviétique, les usines de locomotives n'ont réalisé, au cours des deux premières périodes quinquennales, qu'un peu plus de 50 p. 100 du plan.

- Le nombre des wagons de marchandises ne put être augmenté que dans une proportion très en-dessous des prévisions du plan.

- Les fabuleuses entreprises telles que le "Dnieprostroï", le "Magnitogorsk", etc., fonctionnent mal. Plusieurs de ces entreprises subissent de longues périodes d'inactivité forcée.

- Les gigantesques projets d'électrification ne sont réalisés que dans une mesure insignifiante.

- Le commissaire du peuple Kossyguine déclare en mai 1939 que les entreprises textiles sont faiblement outillées et techniquement inaptes à travailler dans les proportions nécessaires. Il se plaint, en outre, d'un manque de liaison entre l'industrie textile, d'une part, et les producteurs de la matière première, de l'autre. "Les entreprises textiles, avoue-t-il, ne reçoivent pas assez de lin, de chanvre, de laine. Cependant, de grandes quantités de lin pourrissent dans les champs; le chanvre récolté attend indéfiniment d'être transformé en fils; et quant à la laine, les règles élémentaires de triage et de nettoyage sont négligées dans sa préparation, ce qui porte un préjudice énorme à la fabrication des tissus. On peut en dire autant, ajoute-t-il, de la préparation des cocons de soie."

On pourrait couvrir ainsi des pages et des pages avec des faits et des chiffres précis, puisés dans la presse bolcheviste et se rapportant à tous les domaines, pour prouver irréfutablement la faillite des "plans quinquennaux".

L' "industrialisation". - Pour décrire l'état lamentable de toutes les industries soviétiques, on n'a que l'embarras du choix.

- D'après les aveux des Izvestia (plusieurs numéros de janvier 1940), l'industrie houillère ne sait pas utiliser les nouvelles machines. Ce qui est l'une des raisons du rendement insuffisant.

- Les journaux soviétiques du 30 juillet 1939 sont consacrés à la "Journée des transports ferroviaires". Les aveux que nous y découvrons sont exceptionnellement édifiants.

- Généralement les rails sont fournis par les usines en quantités très insuffisantes. Leur qualité est mauvaise.

- Quatre grandes usines fabriquent des rails en U.R.S.S. Depuis quelque temps, ces usines ont cessé de fabriquer des rails de première qualité. Les chemins de fer doivent donc se contenter des rails de seconde et de troisième qualité. Or, parmi ceux-ci jusqu'à 20 % sont inutilisables.

- En juillet 1939, en pleins travaux de réparation de voies, la grande usine "Kouznetzki" cesse brusquement toute livraison de rails. La raison ? Manque d'outillage pour le percement des trous.

- D'une façon générale, les pièces détachées indispensables pour les travaux de réparation n'arrivent pas, ce qui arrête tout travail.

- Trois grandes usines qui fabriquent diverses pièces détachées pour les chemins de fer interrompent très souvent la livraison faute d'acier, d'outils ou pour d'autres raisons. Un cas est cité, entre autres, où il ne manquait à l'usine que 180 pounds (environ 3 tonnes) de métal, seulement. Néanmoins, toute la livraison fut bloquée et les chemins de fer manquèrent d'un million de pièces de rechange.

- Très souvent aussi, les usines livrent telles ou telles pièces, mais négligent de fournir telles autres, aussi indispensables. Les rails sont là, mais ils gisent à terre et se détériorent, faute de crampons, par exemple.

- Les autorités ont beau sévir. Le gouvernement a beau lancer des S.O.S. et établir les "responsabilités", toutes ces mesures restent inefficaces et les rapports officiels sont obligés de constater, de temps à autre, que l'une des raisons de toutes ces lacunes est "l'absence de tout intérêt, de tout entrain chez les masses laborieuses". D'après certains aveux des organes compétents, l'indifférence des ouvriers frise le sabotage.

On parle aussi beaucoup "d'excès de centralisation", de "bureaucratisme", d' "incurie générale", etc.

Mais parler ne signifie pas remédier. Or, il n'existe pas de remède. Il faut donc condamner le système tout entier

- D'après d'autres aveux de la presse soviétique, toutes les exploitations minières, ainsi que celle du naphte, souffrent d'un manque d'organisation. Leur rendement reste faible, malgré l'emploi des machines (qui d'ailleurs, sont souvent dans un très mauvais état) et en dépit de toutes les mesures officielles. Les numéros de la Pravda de décembre 1939 constatent que le rendement des entreprises houillères de l'Oural baisse continuellement.

- Vers la même époque, les journaux se plaignent d'un gâchis inextricable dans l'industrie chimique.

- Par ailleurs, nous apprenons que l'usine "Le Prolétariat Rouge" qui, d'après la Pravda, est à l'avant-garde de l'industrie métallurgique en U.R.S.S., n'arrive à produire que 40 pour 100 de métal, en raison d' "un grand désordre technique et administratif".

Nous pourrions continuer les exemples et les citations à l'infini.

Dans tous les domaines, la situation de l'industrie en U.R.S.S. a toujours été et reste de nos jours la même: lamentable. La vraie industrialisation n'est qu'un mythe. Il y a des machines, il n'y a pas d'industrialisation.

La "collectivisation". - On pourrait amonceler des volumes de données édifiantes, recueillies çà et là dans la presse bolcheviste.

Citons quelques faits, toujours pris au hasard dans des journaux russes:

- Pour ce qui concerne la récolte de 1939, l'Agriculture socialiste du 8 août constate que, partout, les travaux de récolte sont très en retard, et souvent mettent la moisson en péril. Par endroits, la récolte est à peu près manquée. Selon la section agraire du Comité central du parti, la raison principale en est dans l'insuffisance des moyens techniques due, à son tour, à la négligence, à la désorganisation, à l'incurie et à des retards de toutes sortes.

Ainsi, par exemple, les pièces de rechange indispensables pour les machines réalisées n'arrivent pas à temps ou sont livrées en quantités insuffisantes.

- La construction des ateliers de réparation est partout très en retard. Par exemple, une centrale qui, s'engage à construire pour telle date 300 ateliers, n'en achève que... 14 ! Une autre en construit 8 sur 353 promis, et ainsi de suite. Dans le district de Koursk, 3 ateliers seulement sur les 91 du plan ont été terminés.

- D'autre part (toujours d'après les aveux du journal) les travaux de récolte sont en difficulté car, cette année (1939), de grandes quantités de blé ont été couchées par les intempéries. Or, les instructions sur la façon d'adapter les machines à la récolte du blé couché se laissent toujours attendre:

- Enfin, continue le journal, les cadres des ouvriers qualifiés ont sensiblement diminué cette année car, en beaucoup d'endroits, les mécaniciens et les conducteurs des machines n'ont pas encore été payés pour l'année passée. La raison ? On paie ces ouvriers après que les kolkhoz ont effectué leurs versements. Or, en beaucoup d'endroits, ces derniers n'ont encore rien versé.

- Les Izvestia et L'Agriculture socialiste constatent qu'en 1939, à cause de tous ces "contretemps", on a moissonné au 1er août 64 millions d'hectares de blé en moins par rapport à 1938.

- La presse soviétique de novembre 1939 se plaint des retards considérables dans la récolte des pommes de terre et d'autres légumes. Les raisons ? Le manque d'hommes et de chevaux, la défectueuse livraison de l'essence et, surtout l'incurie des kolkhoziens.

- Les Izvestia du 4 novembre 1939 avouent qu'au 25 octobre les sovkhozes n'ont fourni que 67 % des semences obligatoires du plan ; que les kolkhoz ont rempli seulement 59 % de leurs obligations de paiements; qu'à la même date, 34 % seulement de pommes de terre et 63 % de légumes en général ont été livrés par les kolkhoz à l'État.

- En juillet 1939, un Congrès d'éleveurs d'État en Ukraine constate: 1 ° qu'il existe beaucoup de kolkhoz n'ayant aucun cheptel (45 % en Khirguisie; 62 % en Tadjikie ; 17 % dans le district de Riasan; 11 % dans celui de Kirovsk; 34 % en Ukraine etc.); 2° que de très nombreux kolkhoz ne disposent que d'un cheptel dérisoire: ainsi, en Ukraine, presque 50 % des kolkhoz ont moins de 10 vaches ("tout juste pour que ça sente un peu la vache" plaisanta le rapporteur); 3° que, d'une façon générale, le nombre de têtes de bétail avait beaucoup diminué en U.R.S.S. depuis la collectivisation.

Et le plus curieux est que, comme partout ailleurs, aucune mesure vraiment franche, pratique et efficace ne put être trouvée.

Faut-il continuer ?

Ces faits, ces aveux et ces lamentations durent depuis vingt ans. Et, pour bien d'autres domaines, on pourrait poursuivre cette énumération à l'infini.

En U.R.S.S. on y fait plus attention. On se plie, dans la mesure nécessaire, aux exigences des autorités et... "on se débrouille comme on peut".

A l'étranger, jusqu'à ces derniers temps, on n'en savait généralement rien. Actuellement, la vérité commence à percer. Pour Etre pleinement édifié, le lecteur n'a qu'à se pencher sur les ouvrages de plus en plus nombreux qui traitent ces problèmes et révèlent ces faits.

Quant à nous, nous avons tenu à citer ici quelques faits et chiffres pour permettre au lecteur de prévoir d'ores et déjà la réponse aux questions fondamentales qui nous intéressent ! Notre sujet principal ne nous permet pas de nous y attarder.

Cependant notons encore un fait important et tout récent.

Les dernières mesures prises par le gouvernement bolcheviste pour stimuler l'activité des kolkhoz sont typiques.

Déjà en été 1939, certains organes de presse - par exemple, L'Œuvre constructrice du Parti, n° X - constataient que le mal essentiel du système soviétique était "le peu d'intérêt du kolkhozien à fournir un travail de qualité et à obtenir de bonnes récoltes". Inspirée d'en haut, la presse se mit à travailler ce sujet.

Un peu plus tard, en janvier 1940, les Izvestia déclarent que "le Parti et le gouvernement" avaient pris la décision de stimuler l'intérêt économique des kolkhoziens. Dans ce but, affirma-t-on, dorénavant "chaque kolkhozien devra avoir la certitude que tout excédent de récolte par lui obtenu restera à la disposition entière du kolkhoz et servira à améliorer son économie" (Donc, précédemment ce n'était pas le cas). Et on ajoutait qu'il était très important de "développer l'initiative créatrice - des masses kolkhoziennes".

Enfin, par un arrêté en date du 18 janvier 1940 le Comité central du Parti et le Conseil des Commissaires du Peuple accordaient aux kolkhoz une certaine indépendance économique. Chaque kolkhoz obtenait le droit d'établir lui-même le plan des semailles (lequel, naturellement, devrait toujours être "validé par les autorités officielles").

Il va de soi que cette sorte de NEP kolkhozienne restera lettre morte. Elle n'est qu'une manoeuvre du gouvernement due surtout à ses revers dans la guerre finlandaise et pratiquement contrecarrée par toute l'ambiance. D'ailleurs, la masse paysanne a parfaitement compris cette nouvelle machination; elle a accueilli la "réforme" avec une totale indifférence.

Nous avons tenu à en parler, car cette petite histoire jette une lumière très vive sur le véritable caractère de la "collectivisation" bolcheviste.

Rappelons-nous que, d'une façon générale, cette prétendue "collectivisation" forcée, entreprise dans le but d'asservir complètement le paysan à ]'État et représentant une nouvelle forme de servage, craque de toutes parts. Elle ne réalise aucun progrès. Son échec est certain. Ce que nous venons de voir ne laisse aucun doute à ce sujet.

D'ailleurs, la presse soviétique elle-même est obligée d'insister de plus en plus sur la gravité de la lutte du "secteur individuel" contre le "secteur socialiste" dans l'agriculture de l'U.R.S.S. Celui-ci est négligé, abandonné, même carrément saboté par les paysans à la moindre occasion et par mille moyens. La situation est considérée finalement comme "très sérieuse". Les quelques apparentes concessions sont des tentatives d'éveiller chez le kolkhoziens un intérêt pour leur kolkhoz et de combattre les tendances contraires à cet intérêt.

Il n'y a pas le moindre doute que ces tentatives échoueront. La lutte du paysan contre le servage continuera.

Les "réalisations" sur le "front culturel". -- Abandonnons le plan "matériel": économique, industriel, technique. Abordons certains domaines qu'il serait possible de qualifier "spirituels".

Trois points surtout demandent des précisions:

1° Le problème de l'éducation et de l'instruction du peuple;

2° L'émancipation de la femme;

3° Le problème religieux.

Je regrette de ne pouvoir m'arrêter longuement sur chacun de ces sujets. Une pareille tâche exigerait trop de place. Elle n'est pas le but de cet ouvrage. Bornons-nous à en établir les quelques traits essentiels.

L'éducation et l'instruction. - Depuis des années, les ignorants et les intéressés prétendent qu'ayant trouvé le pays dans un état totalement inculte, presque "sauvage", les bolcheviks lui on fait accomplir "un pas de géant" sur le chemin de la culture générale, de l'instruction et de l'éducation.

Des voyageurs étrangers, après avoir visité telle ou telle, grande ville, nous parlent des merveilles qu'ils ont pu voir "de leurs propres yeux".

N'ai-je pas entendu affirmer avec la plus parfaite assurance, qu'avant les bolcheviks "il n'y avait presque pas d'écoles populaires en Russie" et qu'actuellement "il y en a de splendides à peu près partout" ? N'ai-je pas entendu dire par un conférencier que, "avant la Révolution il n'y avait dans le pays que deux ou trois Universités, et que les bolcheviks en ont créé plusieurs ?" Ne raconte-t-on pas qu'avant les bolcheviks le peuple russe, presque entier, ne savait ni lire ni écrire et que maintenant ce type d'illettré total a presque disparu ? Ne dit-on pas - je cite ce cas comme exemple de l'ignorance et des fausses assertions concernant la Russie - ne dit-on pas que la loi tsariste interdisait aux ouvriers et aux paysans l'accès des écoles secondaires et supérieures ?

Quant aux voyageurs, il est certain qu'ils peuvent observer et même admirer dans de grandes villes de l'U.R.S.S. quelques belles écoles modernes, bien équipées et bien organisées: d'abord, parce que de telles écoles modèles sont l'un des apanages de toutes les grandes villes du monde (un voyageur pouvait faire les mêmes constatations en Russie tsariste); ensuite, parce que l'installation de telles écoles fait partie du programme démonstratif et décoratif du gouvernement bolcheviste. Mais il est clair que la situation dans quelques grandes villes ne signifie rien quant à l'état des choses dans le pays, surtout lorsqu'il s'agit d'un pays aussi vaste que la Russie. Un voyageur qui voudrait formuler de conclusions se rapprochant de la vérité devrait aller voir les choses et suivre leur évolution au jour le jour, pendant au moins quelques semaines, dans les profondeurs du pays: dans les nombreuses petites villes, dans les innombrables villages, dans les kolkhoz, dans les usines éloignées des grands centres, etc. Quel est donc le voyageur qui a eu l'idée, obtenu l'autorisation et la possibilité de le faire ?

Et quant aux légendes du genre de celles dont je viens de donner quelques échantillons, nous leur avons déjà réglé leur compte dans d'autres parties de cet ouvrage.

Personne ne prétendra que l'instruction et l'éducation du peuple étaient suffisamment répandues dans la Russie d'avant la Révolution. (Elles ne l'étaient d'ailleurs, dans aucun pays. Il n'y avait qu'une différence de détails et de nuances.) Personne ne contestera que la quantité de gens ne sachant ni lire et écrire restait encore très élevée dans la Russie tsariste et que l'instruction populaire y était très en retard par rapport à certains pays occidentaux. Mais de là aux affirmations dont je viens de citer des exemples, il y a de la marge.

Il est assez facile d'établir l'exacte vérité.

D'une part, le réseau des écoles primaires, secondaires et supérieures dans la Russie d'avant la Révolution était déjà assez impressionnant, sans être suffisant. C'est surtout par rapport à l'enseignement lui-même que la situation était défectueuse : les programmes, les méthodes et les moyens étaient lamentables. Naturellement, le gouvernement se souciait fort peu de l'instruction véritable du peuple. Et quant aux municipalités et aux particuliers, surveillés par les autorités et tenus de suivre les programmes officiels, ni les unes ni les autres ne pouvaient aboutir à de grands résultats, tout en ayant réussi quelques belles réalisations.

D'autre part, les prétendus "énormes progrès" réalisés dans ce domaine par le gouvernement bolcheviste sont en réalité très médiocres.

Pour se rendre compte, il suffit, comme en d'autres matières, de suivre de près la presse soviétique authentique.

Comme par ailleurs, ses lamentations et ses aveux à ce sujet, depuis des années, sont très éloquents.

Arrêtons-nous à quelques citations plus ou moins récentes.

D'après les déclarations générales et les chiffres officiels globaux, l'enseignement en U.R.S.S. se poursuit d'une façon plus que satisfaisante. Le nombre des élèves dans les écoles primaires et secondaires atteignait en 1935-36 le chiffre imposant de 25 millions; le nombre des étudiants dans les écoles supérieures s'élevait à 520.000. En 1936-37, les chiffres respectifs étaient: 28 millions et 560.000. Enfin, en 1939 (Pravda du 31 mai): 29,7 millions et 600.000. Près d'un million d'élèves recevaient un enseignement technique: industriel, commercial, agricole, etc. Les cours pour les adultes étaient nombreux dans le pays. Le désir de s'instruire y est très vif.

Il est naturel qu'un gouvernement issu de la Révolution et se prétendant populaire s'efforce de satisfaire les aspirations du peuple à une bonne instruction. Il est normal que ce gouvernement soumette le système d'enseignement à une réforme fondamentale. Tout gouvernement post-révolutionnaire en eût fait autant.

Pour juger l'œuvre du gouvernement bolcheviste en connaissance de cause, les chiffres officiels et quantitatifs ne suffisent pas.

Le vrai problème est de savoir quelles sont la qualité et la valeur de ce nouvel enseignement.

Il faut se demander si le gouvernement a réussi à organiser un bon enseignement, à assurer une instruction valable, profonde, solide.

Il faut savoir si l'instruction et l'éducation en U.R.S.S. sont capables de former des hommes constructeurs d'une vie nouvelle, des militants de l'Œuvre socialiste.

A cette question fondamentale, la presse soviétique elle-même, par ses aveux qui durent depuis des années, répond négativement .

Mais, tout d'abord, constatons que l'enseignement en U.R.S.S. n'est pas égal pour tout le monde. En effet, l'enseignement supérieur n'y est pas gratuit. (Voir la "Constitution" de Staline, art. 125.) La majorité des étudiants sont boursiers de l'État. Et les autres ? Bon nombre de jeunes sont donc privés de l'instruction supérieure qui devient ainsi un privilège accordé selon le bon plaisir du gouvernement.

Nous le notons en passant, car il y a d'autres défauts beaucoup plus graves.

Depuis des années, les mêmes constatations et lamentations reviennent invariablement dans les colonnes des journaux soviétiques.

1° Le gouvernement ne réussit pas encore à produire une quantité suffisante de manuels scolaires. La bureaucratie, le centralisme, les lenteurs administratives, etc., empêchent d'y arriver.

Le président du Comité dirigeant les écoles supérieures, un certain Kaftanov, dut avouer dans son discours (Pravda du 31 mai 1939) que les écoles supérieures manquaient totalement de manuels. On a enfin réussi à en éditer une petite quantité en 1939. Et encore, une bonne partie de ceux-ci ne constitue que la réimpression de manuels parus avant la Révolution.

2° Même constatation, d'année en année, pour les fournitures d'école. Leur pénurie ou leur très mauvaise qualité gêne sérieusement l'œuvre d'instruction.

3° La quantité d'édifices scolaires est absolument insuffisante. Elle s'accroît très lentement, ce qui crée un grave obstacle aux progrès réels de l'instruction. De plus, les édifices existants sont dans un très mauvais état, et ceux qu'on construit - toujours à la hâte et sans soin - sont défectueux et se dégradent rapidement.

Cependant, les défauts signalés ne sont pas les plus importants.

Un mal beaucoup plus profond paralyse l'œuvre d'éducation en U.R.S.S. : le manque d'instituteurs et de professeurs.

Depuis 1935, les Izvestia, la Pravda et d'autres journaux soviétiques abondent en aveux et en pleurs à ce sujet.

Selon ces aveux, la préparation des cadres d'instituteurs ne répond nullement aux nécessités du pays. En 1937, par exemple, 50 % seulement du "plan" des cadres ont été obtenus.

Des centaines et parfois des milliers d'instituteurs manquent dans les districts.

Ce n'est pas tout. Ceux qui exercent leur fonction sont loin d'être dûment qualifiés. Ainsi, les deux tiers environ des professeurs d'écoles secondaires n'ont pas reçu une instruction supérieure. De même, les deux tiers des instituteurs primaires manquent d'instruction secondaire.

La presse soviétique se plaint amèrement de l'ignorance crasse des instituteurs et cite de nombreux exemples ahurissants de leur inaptitude et de leur incompétence.

En résumé - et en réalité - l'instruction et l'éducation en U.R.S.S. sont dans un état lamentable.

Hors des grandes villes et de leur factice décorum, il n'existe ni assez de manuels, ni assez de fournitures, ni assez d'écoles, ni assez de maîtres. Les édifices scolaires manquent d'installations élémentaires, de locaux, d'hygiène, souvent même de chauffage.

Dans les profondeurs du pays, I'enseignement populaire se trouve dans un état d'abandon incroyable. C'est la pagaille absolue.

Dans ces conditions, les prétendus "90 % de la population" plus ou moins lettrés, ne sont-ils pas un mythe de plus ?

La presse soviétique elle-même y répond. D'année en année elle constate l'absence de la plus élémentaire instruction et un niveau culturel très bas, non seulement dans la masse du peuple, mais aussi chez la jeunesse scolaire, chez les étudiants, les instituteurs et les professeurs.

Les efforts du gouvernement pour remédier à cet état de choses n'aboutissent pas. L'ambiance générale, le fond même du système bolcheviste constituent un obstacle insurmontable à toute amélioration effective de la situation.

La tendance même de tout le système d'enseignement en U.R.S.S. empêche le succès. On fait plutôt de la propagande que de l'instruction ou de l'éducation. On bourre le crâne aux élèves avec les doctrines rigides du bolchevisme et du marxisme. Aucune initiative, aucun esprit critique, aucune liberté de doute ni d'examen ne sont tolérés.

L'enseignement tout entier est pénétré d'un esprit scolastique: morne, dur, figé.

Le manque général de toute liberté d'opinion, l'absence de toute discussion ou d'action indépendantes, voire de tout échange d'idées dans le pays où seul le dogme marxiste est admis, tout cela interdit la véritable instruction et la vraie éducation du peuple.

Les voyageurs - observateurs nécessairement superficiels et souvent naïfs - admirent les institutions culturelles et sportives qu'ils ont vues "de leurs propres yeux" lors de quelques rapides visites officielles à Moscou, à Leningrad et dans deux ou trois autres villes.

Mais voilà ce que nous trouvons, par exemple, dans le n° 168 du journal Troud (juillet 1939) :

Les mineurs du bassin du Donetz y posent aux autorités la question suivante (chose rare: le document a été publié):

Quelle est l'utilité des retenues effectuées sur leurs salaires en vue de l'entretien du "Palais de la Culture" à Gorlovka (une localité industrielle du bassin ) ?

En cette année 1939, disent les mineurs, le coût de cet entretien atteint quelques millions de roubles. Le budget du "Club des mineurs" s'élève, seul, à 1.173.000 roubles. Sur cette somme, plus de 700.000 sont payés à l'industrie cinématographique pour la location de films que personne ne vient voir en raison de leur mauvaise qualité. Les autres 400.000 roubles sont affectés à l'entretien du personnel. Et quant aux mineurs, ils ne profitent absolument en rien de l'argent qu'ils sont obliges de verser.

- Le "Palais de la Culture", continuent les mineurs, est entouré d'un jardin appelé solennellement: "le parc". Une somme d'argent importante a été retenue sur les salaires des mineurs pour la mise en état de ce jardin. Avec cet argent, on a construit une immense porte d'entrée, munie de multiples caisses-guérites en béton. Mais on a oublié de monter une muraille autour du "parc". Le jardin est là, avec la luxueuse entrée, mais sans muraille. Personne n'en profite car tout s'y trouve dans un état d'abandon. Pourtant on y a élevé un théâtre, une estrade, un tir, même un bain-douche. Aucune de ces installations ne fonctionne pour 1es mineurs. Elles sont là uniquement pour faire voir à ces derniers la désinvolture avec laquelle les dirigeants responsables des organisations ouvrières manient l'argent des ouvriers. Ces dirigeants se sont aménagés à l'intérieur du "parc", un petit jardin à eux: coin intime, appelé "jardin du Comité minier". Et quant aux mineurs qui paient et le "Palais", et le "Club", et 1e "Parc", et le "Jardin du Comité mineur", ils ont à leur disposition les rues poussiéreuses de Gorlovka.

Par miracle, cette réclamation a trouvé place dans les colonnes du journal. Il faut supposer que, pour certaines raisons, les autorités n'ont pu refuser aux mineurs cette publication et qu'il a été décidé en haut lieu de faire droit à leur réclamation et d'appliquer des sanctions. Mais il est certain que sur un cas offert à la publicité, des milliers d'autres restent inconnus.

Un dogmatisme étouffant, l'absence de toute vraie vie individuelle, de tout élan libre, de toute envolée morale, un manque de perspectives vastes et passionnantes; le règne d'un esprit de caserne, d'un fonctionnarisme suffoquant, d'un servilisme et d'un arrivisme plats; la monotonie désespérante d'une existence morne et incolores réglée jusque dans ses moindres détails par les prescriptions de l'État: telles sont les caractéristiques de tout ce qui touche à l'enseignement, à l'éducation et à la "culture" en U.R.S.S.

Quoi d'étonnant que, selon la Komsomolskaïa Pravda (par exemple, le n° du 20 octobre 1936), une déception profonde et un esprit d'ennui "dangereux" envahissent les rangs de la jeunesse scolaire ? L'ambiance tout entière exerce une action déprimante sur les jeunes.

D'après certains aveux parus dans la presse soviétique, une grande quantité d'étudiant ne suit les cours que par obligation, sans intérêt réel.

Beaucoup d'étudiants passent leurs nuits à jouer aux cartes.

Les lignes suivantes ont été trouvées dans le "journal" d'un jeune étudiant:

"Je m'ennuie. Je m'ennuie terriblement. Rien de saillant ni de remarquable: ni parmi les hommes, ni dans les événements. Qu'est-ce qui m'attend ? Bon, je terminerai mon cours. Bon, je serai ingénieur, excellent ingénieur peut-être. J'aurai deux chambres, une femme bête, un gosse intelligent et 500 roubles d'appointements. Deux réunions par mois etc. Et après ?... Et lorsque je me demande si j'éprouverai du regret à quitter cette vie, je me réponds: non, je la quitterai sans grand regret."

L'émancipation de la femme. - On a fait beaucoup de bruit autour de "l'émancipation de la femme par les bolcheviks". La véritable égalité des sexes, l'abolition du mariage légal, l'union libre, la liberté pour la femme de disposer de son corps et le droit à l'avortement, toutes ces belles "prouesses" du gouvernement bolcheviste ont été chantées et glorifiées par la presse" "d'avant-garde" de tous les pays, sans la moindre tentative d'examen approfondi sur place.

Ces "réalisations" appartiennent aussi au domaine des mythes.

Le lecteur sait que les idées sur l'égalité et sur la liberté des sexes, avec toutes les conséquences pratiques qui en découlent, étaient acquises depuis longtemps - bien longtemps avant la Révolution - par les milieux avancés russes. Tout gouvernement issu de la Révolution se trouvait obligé d'en tenir compte, de sanctionner cet état de choses. Il n'y a rien de spécifiquement "bolcheviste" dans cette conquête. Le mérite des bolcheviks n'y occupe qu'une place très modeste.

Incontestablement, le gouvernement bolcheviste a voulu appliquer les principes énoncés. Mais, à nouveau, la question essentielle est de savoir s'il a réussi. Et, à nouveau, nous pourrions remplir des pages - avec, à l'appui, des faits authentiques - pour démontrer qu'il a échoué lamentablement et que son propre système, avec ses conséquences pratiques l'a obligé à tout lâcher, à revenir en arrière, à ne garder que la légende et le bluff.

D'abord, le mariage légal n'est nullement aboli en U.R.S.S.: il est simplifié ou plutôt, il est devenu civil tandis qu'avant la Révolution il était obligatoirement religieux. Même remarque pour le divorce qui, civil, est réglementé par une série de conditions pécuniaires, de mesures pénales, etc. (Voir, par exemple, les Izvestia du 28 juin 1936.)

En examinant les enregistrements de mariages, on constate une forte proportion de mariages conclus entre des femmes très jeunes et des hommes âgés mais hautement appointés. Ceci prouve qu'en U.R.S.S., comme partout ailleurs - et peut-être même plus qu'ailleurs - le mariage est une "affaire" et non pas une libre union d'amour, comme les bolcheviks voudraient le faire croire. Et c'est tout à fait naturel du moment que le système capitaliste, sous une autre forme, est resté intact. La forme seule ayant changé, le fond et tous ses effets subsistent.

Ayant échoué dans leur tentative de construire un "État socialiste", ayant abouti à édifier un État capitaliste (aucun autre État ne pouvant être imaginé), les bolcheviks furent obligés, comme dans tous les autres domaines, de faire marche en arrière pour tout ce qui concerne les relations entre les sexes: la famille, les enfants, etc.

C'était fatal. Ce domaine ne peut être vraiment modifié que si l'ensemble de la société change fondamentalement. Si cet ensemble n'est pas entièrement rénové. S'il ne change que de forme alors toutes les mœurs, y compris les rapports entre les sexes, la famille, l'enfant, ne changent, elles non plus, que de forme; dans le fond, elles restent aussi arriérées qu'elles l'étaient auparavant, tout en changeant d'aspect.

C'est ce qui est arrivé en U.R.S.S.

A partir du mois de mai 1936, toutes les "belles idées", tous les "principes avancés" furent peu à peu mis au rancart. Une série de lois ont réglementé le mariage le divorce, les responsabilités des époux, etc.

Cette législation a rétabli purement et simplement, quoique sous des formes nouvelles, les bases de la "famille bourgeoise".

La libre disposition de son corps a été réinterdite à la femme. Le droit à l'avortement a été fortement restreint. Actuellement (voir la loi de mai 1936 et les arrêtés postérieurs ), l'avortement n'est admis que dans des cas exceptionnels, sur un avis du médecin et dans des situations déterminées. L'avortement et même la suggestion de l'avortement sont assez sévèrement punis s'ils ont lieu sans justification légale.

La prostitution est très répandue en U.R.S.S. Pour s'en persuader et aussi - disons-le en passant - pour se rendre compte du niveau très bas des mœurs "soviétiques" en général, il suffit de parcourir régulièrement et attentivement la chronique quotidienne, les correspondances locales et autres rubriques semblables dans les journaux russes.

Quant à 1' "égalité des sexes", ce principe ayant été en vigueur depuis fort longtemps dans les milieux russes d'avant-garde, les bolcheviks, naturellement, l'ont admis. Mais de même que d'autres belles thèses sociales ou morales, celle-ci a été faussée, à son tour, à la suite de la déviation générale de la Révolution. Concrètement, il s'agit en U.R.S.S. d'une "égalité" dans le travail, non dans les salaires. La femme y travaille autant que l'homme, mais sa rétribution est moins élevée. De sorte que cette "égalité" permet à l'État d'exploiter la femme plus encore que l'homme.

La religion. - Arrêtons-nous un instant sur cet autre sujet important.

On prétend que le bolchevisme eut raison des préjuges religieux. C'est une erreur dont la source est, encore, l'ignorance des faits concrets.

Le gouvernement bolcheviste a réussi, par la terreur, à supprimer, pour un temps, le culte public de la religion. Quant au sentiment religieux, loin de l'avoir extirpé, le bolchevisme, avec ses méthodes et ses "prouesses", et en dépit de sa propagande, l'a, au contraire, soit rendu plus intense, chez les uns, soit simplement transformé, chez les autres.

Ajoutons que déjà avant la Révolution, surtout depuis 1905, le sentiment religieux se trouvait en déclin dans les masses populaires, ce qui ne manqua pas d'inquiéter sérieusement les popes et les autorités tsaristes. Le bolchevisme réussit plutôt à le raviver sous d'autres formes.

La religion sera tuée non pas par la terreur, non pas tant par la propagande, mais par la réussite effective de la vraie Révolution Sociale, avec ses conséquences heureuses. La semence antireligieuse qui tombera sur le sol fécond de cette réussite donnera une belle récolte.

Nous avons assez parlé précédemment des "réalisations" sociales pour ne plus insister ici sur ce point.

On me fait parfois cette objection que le gouvernement bolcheviste a fait tout ce qu'il a pu pour réaliser telle ou telle autre tâche et que ce n'est pas de sa faute si ses efforts n'ont pas été couronnés d'un succès total.

Justement : plus la bonne volonté du gouvernement bolcheviste sera démontrée, plus il deviendra clair que la véritable Révolution Sociale et le vrai socialisme ne peuvent être réalisés par le système gouvernemental et étatiste.

"Le gouvernement communiste, pour sa part, a mis toute sa bonne volonté pour réussir", nous affirme-t-on.

Je ne dis pas le contraire. Mais le problème n'est pas là. Il ne s'agit pas de savoir si le gouvernement a voulu ou s'il n'a pas voulu faire ceci ou cela. Il s'agit de savoir s'il a abouti, s'il a réussi. Le problème est là et pas ailleurs.

Plus il sera prouvé qu'un gouvernement n'a pas abouti malgré toute sa bonne volonté, plus il deviendra clair qu'un gouvernement ne peut aboutir.

"Le gouvernement n'a pu faire davantage."

Mais alors, pourquoi a-t-il empêché d'autres éléments de le tenter ? S'il se voyait impuissant, il n'avait aucun droit d'interdire à d'autres d'agir. Et qui sait ce que ces autres auraient pu accomplir et réaliser ?

Pourquoi donc le gouvernement n'a-t-il pas réussi ?

"L'état arriéré du pays l'en a empêché." "Les masses, arriérées, n'étaient pas prêtes."

On n'en sait rien puisqu'on a volontairement empêché les masses d'agir. C'est comme si l'on s'étonnait que quelqu'un ne puisse marcher après qu'on lui aurait lié les pieds.

"Les autres éléments de gauche n ont pas voulu marcher avec les bolcheviks." Ces autres éléments n'ont pas voulu se plier aveuglément aux ordres et aux exigences bolchevistes qu'ils considéraient comme néfastes. Alors on les a empêchés de dire leur mot et d'agir.

"L'entourage capitaliste..."

Justement : l'entourage capitaliste a pu gêner et faire dégénérer un gouvernement. Mais il ne pourrait jamais empêcher ou faire dégénérer la libre action de millions d'hommes, prêts, comme nous l'avons vu, à accomplir, dans un élan prodigieux, la véritable Révolution.

Parler d'une "trahison de la Révolution", comme le fait Trotsky, est une "explication" au-dessous, non seulement de toute conception "marxiste" ou "matérialiste", mais du plus ordinaire bon sens.

Comment cette "trahison" fut-elle possible au lendemain d'une si belle et complète victoire révolutionnaire ?

Voilà la vraie question.

En réfléchissant, en examinant les choses de près, le moins initié comprendra (que cette prétendue "trahison" n'est pas "tombée du ciel"; (qu'elle fut la conséquence "matérielle" et rigoureusement logique de la manière même dont la Révolution a été menée.

Les résultats négatifs de la Révolution russe ne furent que la conclusion d'un certain processus. Et le régime stalinien n'est que l'aboutissement fatal des procédés appliqués par Lénine et Trotsky eux-mêmes.

Ce que Trotsky appelle "trahison" est en réalité l'effet inéluctable d'une lente dégénérescence due à de fausses méthodes.

Justement : le procédé gouvernemental et étatiste mène à la "trahison", c'est-à-dire à la faillite qui permet la "trahison", celle-ci n'étant qu'un aspect éclatant de cette faillite. D'autres procédés auraient abouti à d'autres effets.

Dans son aveugle partialité (ou plutôt dans son inconcevable hypocrisie), Trotsky commet la plus banale des confusions, impardonnable chez lui: il confond les effets avec les causes.

Se trompant vulgairement (ou plutôt feignant de se tromper, faute de disposer d'autres moyens pour défendre sa thèse), il prend l'effet (la "trahison" de Staline) pour la cause. Erreur - ou plutôt manœuvre - qui lui permet d'éviter le problème essentiel : comment le "stalinisme" fut-il possible ?

"Staline a trahi la Révolution"... C'est simple ! C'est même trop simple pour expliquer quoi que ce soit.

L'explication est pourtant toute indiquée: le "stalinisme" fut la conséquence naturelle de la faillite de la véritable Révolution, et non pas inversement: et la faillite de la Révolution fut l'aboutissement naturel de la fausse route où le bolchevisme la fit s'engager.

Autrement dit: c'est la dégénérescence de la Révolution égarée et perdue qui amena Staline, et ce n est pas Staline qui fit dégénérer la Révolution.

Ajoutons que, déjà attaqué par la maladie, l'organisme révolutionnaire eût pu y résister victorieusement au moyen d'une libre activité des masses; mais depuis longtemps les bolcheviks, guidés par Lénine et Trotsky lui-même, lui avaient enlevé tous moyens d'autodéfense contre le mal: fatalement, celui-ci finit par l'envahir tout entier et le perdre.

La "trahison" fut possible, car les masses laborieuses ne réagirent ni contre sa préparation ni contre son accomplissement. Et les masses ne réagirent pas car, totalement subjuguées par leurs nouveaux maîtres, elles perdirent rapidement, et le sens de la vraie Révolution, et tout esprit d'initiative, de libre action, de réaction. Ligotées, soumises, dominées, elles sentaient l'inutilité - que dis-je ? - l'impossibilité de toute résistance. Trotsky participa en personne à faire renaître dans les masses cet esprit d'obéissance aveugle, cette morne indifférence vis-à-vis de tout ce qui se passe "en haut". La tâche réussit aux "Chefs". La masse fut terrassée, et pour longtemps. Dès lors, toutes les "trahisons" devenaient possibles.

Après tout ce qui vient d'être dit, nous invitons le lecteur à porter lui-même un jugement sur les "réalisations" bolchevistes".

Chapitre VIII

La Contre-Révolution

L'impuissance de création du gouvernement bolcheviste, le chaos économique où le pays se trouva plongé, le despotisme et la violence inouïs, en un mot la faillite de la Révolution puis la situation tragique qui en résulta, provoquèrent d'abord un vaste mécontentement, ensuite des remous de plus en plus graves et, enfin, des mouvements vigoureux contre l'insupportable état de choses, imposé par la dictature.

Comme toujours en pareil cas, ces mouvements vinrent de deux pôles opposés: du côté de la Réaction, de la "droite", qui espérait reprendre le Pouvoir et rétablir l'ancien ordre, et du côté de la Révolution, de la "gauche" qui aspirait au redressement de la situation et à la reprise de l'action révolutionnaire.

Nous ne nous attarderons pas longtemps aux mouvements contre-révolutionnaires. D'une part, parce qu'ils sont plus ou moins connus; d'autre part, parce qu'en eux-mêmes ils n'offrent qu'un intérêt secondaire: ces sortes de mouvements se ressemblent, à peu de choses près, dans toutes les grandes révolutions.

Toutefois, certains à-côtés de ces mouvements sont suffisamment instructifs pour ne pas les passer sous silence.

Les premières résistances qui s'opposèrent à la Révolution Sociale, à ses débuts (en 1917 et 1918), furent très limitées, plutôt locales et relativement anodines. Comme dans toutes les révolutions, certains éléments réactionnaires se dressèrent immédiatement contre l'ordre nouveau, tentant d'étouffer la Révolution dans l'œuf. L'écrasante majorité des ouvriers, des paysans et de l'armée étant - activement ou passivement - pour cet ordre nouveau, ces résistances furent rapidement et facilement brisées.

Si, par la suite, la Révolution avait su se montrer vraiment féconde, puissante, créatrice, juste; si elle avait su résoudre convenablement ses grands problèmes et ouvrir au pays - et peut-être, dans ce cas, à d'autres pays - des horizons nouveaux, tout se serait certainement borné à ces quelques escarmouches partielles, et la victoire de la Révolution n'aurait plus été menacée. La marche ultérieure des événements, en Russie et ailleurs, aurait pu prendre un caractère autre que celui auquel nous assistons depuis vingt ans.

Mais, comme le lecteur le sait, le bolchevisme, installé au pouvoir, dénatura, ligota et châtra la Révolution. Il la rendit d'abord impuissante, stérile, morne, malheureuse, ensuite lugubre, ignoblement tyrannique, inutilement et stupidement violente.

Le bolchevisme finit ainsi par désillusionner, irriter, dégoûter des couches de plus en plus vastes de la population. Nous avons vu de quelle façon il jugula les ouvriers, supprima les libertés, écrasa les autres courants. Son action de terreur et de violences cruelles vis-à-vis des paysans aboutit à dresser ces derniers aussi contre lui.

N'oublions pas que, dans toutes les révolutions, le gros de la population : les simples "habitants" a-politiques, les "citoyens" exerçant quotidiennement leurs professions et emplois, la petite bourgeoisie, une partie de la bourgeoisie moyenne, bon nombre d'ouvriers et de paysans, etc., restent, d'abord, neutres: ils observent, hésitent, et attendent passivement les premiers résultats. Il est important pour la Révolution de pouvoir se "justifier" devant ces éléments le plus rapidement possible. Sinon, toute cette population "tiède" se détourne de l'œuvre révolutionnaire: elle est prête à lui devenir hostile; elle commence à sympathiser avec les menées contre-révolutionnaires; elle les soutient et les rend beaucoup plus dangereuses.

Telle est surtout la situation lors des bouleversements de grande envergure qui touchent aux intérêts de millions d'hommes, modifient profondément les rapports sociaux et se font au moyen de grandes souffrances et de grandes promesses de satisfaction. Cette satisfaction doit venir vite. De toutes façons, les masses doivent pouvoir l'espérer. Dans le cas contraire, la Révolution faiblit et la contre-révolution prend des ailes.

Ajoutons que le concours actif de ces éléments neutres est indispensable pour la bonne marche de la révolution, car ils comprennent un grand nombre de "spécialistes" et d'hommes de métier: travailleurs qualifiés, techniciens, intellectuels, etc.

Tout ce monde. qui n'est pas précisément hostile à la Révolution une fois qu'elle est faite, se tournerait entièrement vers elle et l'aiderait avec enthousiasme, si elle arrivait à lui inspirer une certaine confiance, à lui faire sentir ses capacités, ses possibilités et ses perspectives, ses avantages, sa force, ses vérités, sa Justice.

Dans le cas contraire, tous ces éléments finissent par devenir franchement ennemis de la Révolution, ce qui porte à celle-ci un coup très sensible.

On peut supposer que les vastes masses laborieuses, exerçant elles-mêmes, avec l'aide des révolutionnaires, une activité libre, sauraient arriver à des résultats probants et partant sauraient rassurer et finalement entraîner lesdits éléments.

La dictature - impuissante, hautaine, stupide et méchamment violente - n'y arrive pas et les rejette de l'autre côté de la barricade.

Le bolchevisme ne sut ni "se justifier" lui-même, ni "justifier" la Révolution.

Comme nous l'avons vu, le seul grand problème qu'il réussit à résoudre - tant bien que mal et sous la pression de l'armée elle-même, qui refusait de combattre - fut celui de la guerre. Ce succès: la paix acquise, lui valut la confiance et les sympathies durables des vastes masses populaires. Mais ce fut tout. Par la suite, son impuissance économique, sociale et autre, se fit bientôt sentir. La stérilité de ses moyens d'action: procédés gouvernementaux, absolutisme étatiste, etc., se révéla presque au lendemain de la victoire.

Les bolcheviks et leurs sympathisants aiment invoquer les "terribles difficultés" que le gouvernement bolcheviste eut à surmonter, après la guerre et la Révolution, dans un pays tel que la Russie. C'est sur la base de ces difficultés que l'on cherche à justifier les procédés bolchevistes.

On peut influencer, avec de tels arguments, le public étranger qui ne connaît pas les faits. Mais ceux qui vivaient la Révolution se rendaient compte tôt ou tard: 1° que les procédés néfastes du bolchevisme provenaient non pas tant des difficultés rencontrées que de la nature même de la doctrine bolcheviste; 2° que beaucoup de ces difficultés surgissaient précisément parce que le gouvernement se mit, dès le début, à étouffer la libre activité des masses; 3° que les difficultés réelles, au lieu d'être aplanies par les bolcheviks, étaient rendues par eux, au contraire, encore plus âpres; 4° que ces difficultés auraient été surmontées facilement par la libre action des masses.

La principale difficulté était certainement celle de l'approvisionnement et du ravitaillement. Pour faire avancer la Révolution, il fallait passer, aussi rapidement que possible, du régime de rareté et de l'économie "échangiste" (à base d'argent) au régime d'abondance et à l'économie "distributive" en supprimant l'argent.

Mais, justement: plus les difficultés étaient importantes et vastes, moins un gouvernement pouvait se montrer capable de les résoudre: plus elles étaient âpres et épineuses, plus il aurait fallu recourir à la libre initiative et à l'activité du peuple. Or, nous le savons, le gouvernement bolcheviste accapara tout: idées, initiatives, moyens et action. Il s'installa en dictateur absolu ("du prolétariat"). Il subjugua les masses, il étouffa leur élan. Et plus les difficultés étaient grandes, moins il permettait au "prolétariat" d'agir.

Rien d'étonnant qu'en dépit de sa prétendue "industrialisation" de ses fameux "plans quinquennaux", etc., le bolchevisme ne sut pas venir à bout de ces difficultés et qu'il fut acculé bientôt, dans sa lutte désespérée contre les exigences de la vie, à la plus odieuse violence, ce qui ne fit que souligner son impuissance réelle. Ce n'est pas au moyen d'une industrialisation forcée et imposée à une masse d'esclaves, qu'on peut amener l'abondance et bâtir une nouvelle économie.

Les masses, elles, sentaient intuitivement la nécessité de passer à d'autres formes de la production et de transformer les rapports entre celle-ci et la consommation. Les masses percevaient de mieux en mieux la nécessité et la possibilité d'en finir avec l'argent et de passer à un système d'échanges directs entre les organismes de production et ceux de consommation. A plusieurs reprises, ça et là, elles étaient même prêtes à faire des essais dans ce sens. Il est fort probable que si elles avaient eu la liberté d'action, elles auraient pu arriver, progressivement, à la véritable solution du problème économique: l'économie distributive. Il fallait les laisser chercher, trouver, agir, tout en les guidant et en les aidant en vrais amis.

Le gouvernement le voulait rien entendre. Il prétendait faire tout lui-même et imposer sa volonté et ses méthodes. Intuitivement d'abord, de plus en plus nettement par la suite, les masses se rendaient compte de l'inefficacité de celles ci, de l'impuissance du gouvernement, du péril où la dictature et la violence entraînaient le pays.

Le résultat psychologique d'un tel état de choses est facile à comprendre.

D'une part, les masses se détournaient de plus en plus du bolchevisme. Désillusionnées, elles l'abandonnaient ou même se retournaient contre lui. Le mécontentement, l'esprit de révolte grandissaient de jour en jour.

Mais, d'autre part, les masses ne savaient pas comment elles pourraient sortir de l'impasse. Aucune solution valable ne se présentait, tout mouvement d'idées, toute discussion, toute propagande et toute action libre étant interdits. La situation leur paraissait sans issue: elles n'avaient aucun moyen d'agir; leurs organisations étaient étatisées et militarisées; la moindre opposition était sévèrement réprimée; les armes et tout autre moyen matériel se trouvaient entre les mains des autorités et des nouveaux privilégiés qui avaient su organiser leur imposture et leur défense.

En définitive, les masses, tout en étant de plus en plus révoltées n'entrevoyaient aucune possibilité d'entreprendre une action efficace.

La contre-révolution aux aguets ne manqua pas de mettre à profit cet état de faits et cet esprit. Avec empressement elle chercha à retourner en sa faveur les esprits et les événements. Et c'est ainsi que le mécontentement populaire de plus en plus général et profond servit de base à de vastes mouvements contre-révolutionnaires et les appuya pendant trois ans.

De grandes campagnes armées prirent pied dans le Midi et dans l'Est du pays, ourdies par les classes privilégiées soutenues par la bourgeoisie d'autres pays, dirigées par des généraux de l'ancien régime.

Dans les nouvelles conditions, les vastes soulèvements déclenchés en 1919-1921, revêtirent un caractère autrement sérieux que les résistances spontanées et relativement insignifiantes de 1917-1918, telles que la sédition du général Kalédine dans le Sud, celle de l'atman Doutov dans l'Oural et d'autres encore.

Déjà en 1918-1919 quelques rébellions plus graves, de grand style, furent tentées ça et là. Citons l'offensive du général Youdénitch contre Petrograd (décembre l919) et le mouvement contre-révolutionnaire dans le nord, sous l'égide du gouvernement de "Tchaïkovsky".

Les forces de Youdénitch, bien organisées, armées et équipées, étaient arrivées aux portes de la capitale. A cette époque elles furent, une fois de plus, facilement brisées par un élan plein de dévouement, d'enthousiasme, et aussi de remarquable organisation des masses ouvrières de Petrograd, avec l'appui de détachements de marins de Cronstadt: élan soutenu vigoureusement par des soulèvements en arrière du "front". La jeune Armée Rouge, commandée par Trotsky, participa à la défense.

Le mouvement de Tchaïkovsky réussit à envahir le département d'Arkhangelsk et une partie de celui de Vologda. Comme par ailleurs, son effondrement ne fut pas l'œuvre de l'Armée Rouge. Des soulèvements spontanés des masses laborieuses sur place et à l'arrière du front en vinrent à bout. Il est à noter que ce mouvement, soutenu par la bourgeoisie étrangère, se heurta également à une résistance de la classe ouvrière occidentale. Des grèves et des manifestations contre toute intervention en Russie - grèves dans les ports anglais surtout - inquiétèrent cette bourgeoisie, qui ne se sentait pas en sécurité chez elle-même, et la firent reculer.

Plus importante fut l'insurrection menée par l'amiral Koltchak dans l'Est, en été 1918. Elle fut soutenue, entre autres, par une armée tchécoslovaque, formée en Russie. Il est notoire que l'Armée Rouge de Trotsky fut impuissante à briser ce mouvement. Une fois de plus, il fut liquidé par une résistance acharnée des partisans: ouvriers et paysans armés, et par des soulèvements à l'arrière. L'Armée Rouge arriva "triomphalement"... après le fait accompli.

Notons que tous ces mouvements contre-révolutionnaires furent plus ou moins activement soutenus par les socialistes modérés: les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires de droite.

C'est au moment de l'offensive tchécoslovaque (juin-juillet 1918) que les bolcheviks, pour éviter toute complication et redoutant un enlèvement éventuel, exécutèrent, dans la nuit du 16 au 17 juillet, l'ex-Tsar Nicolas II et sa famille, déportés précédemment dans la ville d'Ekaterinenbourg, en Sibérie. La ville fut ensuite évacuée par les bolcheviks.

Les circonstances exactes de cette exécution restent assez mystérieuses, en dépit d'une enquête minutieuse, menée sur l'ordre de Koltchak, par un juriste. On ne sait même pas exactement si cette mise à mort fut ordonnée par l'autorité centrale de Moscou ou décidée par le Soviet local. Et quant aux bolcheviks eux-mêmes, ils se taisent.

Ainsi, à cette époque, les masses populaires, non encore désarmées par les bolcheviks et conservant leur confiance dans la Révolution bolcheviste, résistèrent énergiquement aux mouvements contre-révolutionnaires et en vinrent à bout assez aisément.

Cette situation changea complètement à la fin de 1919.

Les masses, désillusionnées et désabusées à l'égard du bolchevisme (et désarmées par le gouvernement "soviétique" ), n'offrirent plus la même résistance aux entreprises contre-révolutionnaires. Par surcroît, les chefs de ces mouvements surent parfaitement faire jouer leurs cordes sensibles. Dans leurs tracts et manifestes, ils déclaraient combattre uniquement le despotisme des bolcheviks. Ils promettaient au peuple les "Soviets libres" et la sauvegarde des autres principes de la Révolution, bafoués par le gouvernement bolcheviste. (Bien entendu, une fois la victoire acquise, ils espéraient bien ne pas tenir ces promesses puis mater toute révolte.)

C'est ainsi que les deux grands soulèvements "blancs" du Midi, celui de Denikine et celui de Wrangel, purent prendre une ampleur telle qu'ils faillirent renverser le régime.

Le premier de ces mouvements, dirigé militairement par le général Denikine (1919) envahit rapidement toute l'Ukraine et une importante partie de la Russie centrale. A un certain moment, l'armée blanche, battant et refoulant les troupes rouges, atteignit la ville d'Orel, près de Moscou. Le gouvernement bolcheviste s'apprêtait déjà à fuir lorsqu'à sa grande surprise l'armée de Denikine lâcha subitement pied et se retira précipitamment. La menace sur Moscou cessa. La situation était sauvée. Le lecteur trouvera plus loin les détails de cet épisode historique, Notons à nouveau pour l'instant, que les bolcheviks ni leur armée ne jouèrent aucun rôle dans cet effondrement.

Le second mouvement très dangereux pour les bolcheviks fut celui du général Wrangel. Il suivit le soulèvement de Denikine. Wrangel, plus fin, sut tirer quelques leçons de la défaite de son prédécesseur et trouva des sympathies plus profondes et plus solides que celui-ci, De plus, le revirement des esprits était plus avancé, Le lecteur verra dans la dernière partie du livre de quelle façon cette seconde contre-révolution militaire fut brisée. Une fois de plus le mérite n'en revient nullement aux bolcheviks.

Tous ces mouvements et tant d'autres de moindre importance échouèrent.

Celui de Denikine s'écroula d'un bloc. Arrivée, comme nous l'avons vu, "aux portes de Moscou", son armée dut brusquement lâcher tout et redescendre en débandade vers le sud. Là elle disparut, par la suite, dans une débâcle catastrophique. Ses quelques débris, errant un peu partout, furent liquidés peu à peu par des détachements de l'Armée Rouge, descendus du nord sur la trace des fugitifs, et par les partisans.

Pendant 24 heures au moins le gouvernement bolcheviste à Moscou, pris de panique, ne voulut pas croire à la retraite des troupes denikiniennes, n'en comprenant pas la raison. Il eut l'explication beaucoup plus tard. Se rendant enfin à l'évidence, il respira et dépêcha des régiments rouges à la poursuite des blancs. Le mouvement de Denikine était brisé.

Celui de Wrangel, surgi quelques temps après remporta, d'abord lui aussi, quelques gros succès. Sans être parvenu à menacer Moscou, il inquiéta, néanmoins, le gouvernement bolcheviste, plus que le raid de Denikine. Car les populations, de plus en plus dégoûtées du bolchevisme, semblaient ne vouloir point opposer une résistance sérieuse à ce nouveau mouvement antibolcheviste : elles restaient indifférentes.

D'autre part, à cause même de cette indifférence quasi générale, le gouvernement comptait moins qu'avant sur sa propre armée.

Cependant, après les succès du début, le mouvement de Wrangel s'écroula comme les autres.

Quelles furent les raisons de ces revirements presque "miraculeux", de cet échec final des campagnes commencées avec tant de succès ?

Les vraies causes et les circonstances exactes de ces flux et reflux sont d'une part peu connues et, d'autre part, volontairement défigurées par des auteurs intéressés.

En quelques mots, les raisons principales de la faillite du mouvement "blanc" furent les suivantes:

D'abord, l'attitude maladroite, cynique et provocante des autorités, des chefs et des meneurs du mouvement. A peine vainqueurs, tous ces messieurs s'installaient dans les régions conquises en véritables dictateurs, ne le cédant en rien aux conquérants bolchevistes. Menant, le plus souvent, une vie de débauche, impuissants eux aussi à organiser une vie normale, bouffis d'orgueil, plein de mépris pour le peuple laborieux, ils faisaient brutalement comprendre à ce dernier qu'ils entendaient bien restaurer l'ancien régime, avec toutes ses "beautés". Les alléchantes promesses de leurs manifestes, lancées à la veille des offensives dans le but de séduire la population, étaient vite oubliées. Ces messieurs n'avaient pas la patience d'attendre au moins la victoire finale et définitive. Ils jetaient bas les masques avant d'être en sécurité, avec une précipitation qui trahissait aussitôt leurs vrais desseins. Or, ceux-ci ne disaient rien de bon à la population. La terreur "blanche" et les représailles sauvages, avec leur cortège habituel de dénonciations, d'arrestations et d'exécutions sommaires sans jugement et sans pitié commençaient partout séance tenante.

De plus, les anciens propriétaires, fonciers et industriels, partis ou chassés lors de la Révolution, revenaient avec les armées et se hâtaient de rentrer en possession de leurs "biens".

Le régime absolutiste et féodal d'autrefois réapparaissait brusquement dans toute sa hideur.

Une pareille attitude provoquait rapidement une réaction psychologique violente dans les masses laborieuses. Elles craignaient le retour du tsarisme et du "pomestchik" beaucoup plus que le bolchevisme. Avec ce dernier, elles pouvaient malgré tout espérer arriver à des améliorations, à un redressement, et finalement, à une vie "libre et heureuse". Tandis qu'il n'y avait rien à espérer d'un retour au tsarisme. Il fallait lui barrer la route sans tarder. Les paysans surtout qui, à cette époque, profitaient au moins en principe de l'expropriation des terres disponibles, s'effrayaient à l'idée de devoir rendre ces terres aux anciens propriétaires. (Cet ébat d'esprit des masses laborieuses explique, pour une bonne part, la solidité momentanée du régime bolcheviste: entre deux maux, les masses choisissaient celui qui leur paraissait être le moindre.)

Ainsi, la révolte contre les "blancs" reprenait au lendemain même de leurs éphémères victoires. Aussitôt le danger compris, les masses passaient à la résistance. Et en fin de compte, les détachements de partisans, créés en hâte et soutenus aussi bien par l'Armée Rouge que par la population laborieuse revenue de ses égarements, infligeaient aux "Blancs" des défaites écrasantes.

Ainsi, par exemple, l'armée qui contribua le plus à l'écrasement des forces de Denikine et de Wrangel fut celle des paysans et ouvriers ukrainiens insurgés, connue sous le nom d' "armée makhnoviste", du nom de son chef militaire, le partisan anarchiste Nestor Makhno.

Combattant au nom d'une société libre, obligé de lutter simultanément contre toutes les forces d'oppression, aussi bien contre les "blancs" que contre les "rouges", cette armée et tout le mouvement arrêteront notre attention plus loin lorsque nous parlerons de l'autre résistance au bolchevisme: celle de gauche.

Mais, parlant de la réaction "blanche", précisons ici même que ce fut l'armée populaire de Makhno qui obligea Denikine à lâcher Orel et à battre précipitamment en retraite. Ce fut l'armée "makhnoviste" qui infligea une défaite écrasante aux arrière-gardes et aux forces spéciales de Denikine en Ukraine.

Quant aux forces armées de Wrangel leur première grave défaite par l'armée de Makhno m'a été avouée par les bolcheviks eux-mêmes, ceci dans des circonstances assez curieuses.

Lors de l'offensive foudroyante de Wrangel, je me trouvais dans une prison bolcheviste, à Moscou. De même que Denikine, Wrangel battait l'Armée Rouge et la refoulait rapidement vers le Nord. Makhno qui, à cette époque, était en état d'hostilité avec les bolcheviks, décida, vu le grave danger encouru par la Révolution, de leur offrir la paix et de leur prêter main-forte contre les "Blancs". En mauvaise posture, les bolcheviks acceptèrent. Ils conclurent une entente avec Makhno. Ce dernier se jeta sur l'armée de Wrangel et la battit sous les murs d'Orékhov. La bataille terminée, avant de continuer la lutte et de poursuivre les troupes de Wrangel en retraite, Makhno envoya un télégramme au gouvernement de Moscou, annonçant sa victoire et déclarant qu'il n'avancerait pas d'un pouce tant qu'on aurait pas mis en liberté son adjudant Tchoubenko et moi. Ayant encore besoin de Makhno, les bolcheviks s'inclinèrent et me libérèrent. A cette occasion, ils me montrèrent son télégramme et reconnurent les hautes qualités combatives de son armée de partisans.

Pour en terminer avec les réactions de droite, je dois souligner la fausseté de certaines légendes inventées et répandues par les bolcheviks et par leurs amis.

La première est celle des interventions étrangères. D'après la légende, ces interventions auraient été très importantes. C'est surtout de cette façon que les bolcheviks expliquent la force et les succès de certains mouvements "blancs".

Cette affirmation ne correspond pas à la réalité. Elle est très exagérée. En fait, l'intervention "étrangère" lors de la Révolution russe ne fut jamais ni vigoureuse ni persévérante. Une certaine aide, assez modeste, en argent, en munitions et en équipement: ce fut tout. Les "Blancs" eux-mêmes le constatèrent plus tard et s'en plaignirent amèrement. Quant aux détachements de troupes envoyées en Russie, ils ont été toujours de peu d'importance et n'ont joué presque aucun rôle.

Cela se comprend aisément. D'abord, 1a bourgeoisie étrangère avait assez à faire chez elle, pendant et aussitôt après la guerre. Ensuite, les chefs militaires craignaient la "décomposition" de leurs troupes en contact avec le peuple révolutionnaire russe. Autant que possible ce contact fut évité. Les événements montrèrent que ces craintes étaient fondées. Sans parler des détachements anglais et français, qui n'étaient en somme jamais parvenus à se battre contre les révolutionnaires, les troupes de l'occupation austro-allemande (après la paix de Brest-Litovsk), assez importantes et protégées par les forces du gouvernement ukrainien de Skoropadsky, se décomposèrent rapidement et furent débordées par les forces révolutionnaires du pays.

Je me permets de souligner aussi, à ce propos, que la suite de l'occupation allemande confirma la thèse anarchiste lors de la paix de Brest-Litovsk. Qui sait quelle serait aujourd'hui la face du monde si, à cette époque, le gouvernement bolcheviste, au lieu de traiter avec les impérialistes allemands, avait laissé leurs troupes pénétrer en Russie révolutionnaire et si les conséquences de cette pénétration n'auraient pas été les mêmes que celles qui, plus tard, firent disparaître tous les Denikine, les Wrangel, les Austro-Allemands et tutti quanti !

Mais, voilà ! Tout gouvernement - et toujours - signifie pour la Révolution: voie "politique", stagnation, méfiance, réaction, danger, malheur !

Lénine, Trotsky et consorts ne furent jamais des révolutionnaires. Ils ne furent que des réformistes quelque peu brutaux qui, en vrais réformistes et politiciens, recoururent toujours à de vieilles méthodes bourgeoises, aussi bien dans les problèmes intérieurs que dans ceux de la guerre. Ils n'avaient aucune confiance ni dans les masses ni dans la vraie Révolution, et ne la comprenaient même pas. En confiant à ces bourgeois étatistes-réformistes le sort de la Révolution; les travailleurs russes révolutionnaires ont commis une erreur fondamentale et irréparable. Là réside en partie l'explication de tout ce qui s'est passé en Russie depuis octobre 1917 jusqu'à nos jours.

La seconde légende fort répandue est celle du rôle important de l'Armée Rouge. D'après les "historiens" bolchevistes, ce fut elle qui battit les troupes contre-révolutionnaires, écrasa les offensives blanches et remporta toutes les victoires.

Rien n'est plus faux. Dans toutes les offensives contre-révolutionnaires importantes, l'Armée Rouge fut battue et mise en fuite. Ce fut le peuple lui-même, en révolte et partiellement en armes, qui battit les Blancs. L'Armée Rouge revenait invariablement après coup (mais en nombre) pour prêter main-forte aux partisans déjà victorieux, donner le coup de grâce aux armées blanches déjà en déroute, et se faire décerner les lauriers de la victoire.

Livre troisième

Les luttes pour la véritable Révolution sociale

Avant-propos

Nous avons dit que, indépendamment des réactions de droite, se formèrent vers la même époque et plus tard, des mouvements en sens opposé: mouvements révolutionnaires qui combattirent le pouvoir bolcheviste au nom de la vraie liberté et des vrais principes de la Révolution Sociale, bafoués et piétinés par les bolcheviks.

Notons, d'abord, que la politique générale néfaste, l'étatisme et le centralisme étouffants, le bureaucratisme effarant, l'impuissance flagrante, la "trahison" et la violence éhontée des bolcheviks provoquèrent des mouvements d'opposition et de révolte dans les rangs mêmes du gouvernement et du parti.

C'est ainsi que dans l'été 1918 les socialistes-révolutionnaires de gauche, ayant jusque là participé au gouvernement, le quittèrent rompant avec les bolcheviks, leur déclarant la guerre et succombant bientôt sous les coups de la répression.

C'est ainsi, également, que se forma plus tard, au sein même du parti bolcheviste, ce qu'on a appelé "l'opposition ouvrière" dont les premières manifestations contraignirent Lénine à publier son pamphlet connu sur le Gauchisme, maladie infantile . Cette "opposition ouvrière" s'effondra également sous les coups répétés d'une répression implacable.

C'est ainsi enfin que, beaucoup plus tard, se formèrent, toujours au sein du gouvernement et du parti, d'autres mouvements d'opposition tous réprimés avec une férocité croissante.

Tous ces mouvements, nettement politiques et souvent sans audace, ne présentent aucun intérêt particulier. Certes, le futur historien y trouvera une matière fort édifiante pour peindre et juger ce régime. Mais au point de vue de la Révolution et de son sort, c'étaient, au fond, des "querelles de famille", malgré - parfois - les rigueurs de la lutte. Si ces opposants, réfractaires ou révoltés, l'avaient emporté, le pays aurait abouti à un changement de maîtres, sans que le fond de la situation subît la moindre modification. Les nouveaux maîtres auraient été fatalement acculés à la politique et aux méthodes de leurs prédécesseurs. Pour le peuple, rien n'eût changé. Ou, selon la formule, "plus ça aurait changé, plus ç'aurait été la même chose".

Mais en dehors de ces troubles "de palais" se produisaient de temps à autre - et parfois sur d'assez vastes étendues - des mouvements de gauche essentiellement populaires : mouvements de masses, apolitiques, nettement sociaux et vraiment révolutionnaires.

Nous nous arrêterons surtout à deux de ces mouvements les plus conscients, les plus importants et les moins connus: celui de Cronstadt, en mars 1921, et celui d'Ukraine qui, vaste et vigoureux, a duré presque quatre ans, de 1918 à fin 1921.

Première partie : Cronstadt (1921)

Chapitre I

Quelques notions géographiques (Hors carte)

De nombreuses légendes ont couru et courent encore, hors la Russie, sur le rôle de Cronstadt dans la Révolution russe. Mais la vérité n'est généralement pas connue.

Mais avant tout, qu'est-ce que Cronstadt ?

Cronstadt est une forteresse, un port militaire ou, plutôt, une ville forte et une place de guerre, bâtie, il y a deux siècles, sur l'île de Kotline, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Saint-Pétersbourg (aujourd'hui Leningrad), au fond du golfe de Finlande. Elle défend l'accès de la capitale par la mer Baltique. Elle est, en même temps, la principale base de la flotte baltique russe.

Le golfe de Finlande est gelé en hiver. Les communications entre Cronstadt et la capitale sont assurées pendant cinq mois de l'année, de novembre à avril, par une route de neige, établie sur la glace épaisse du golfe.

L'île de Kotline - une bande de terre étroite et allongée, de contours très irréguliers - est longue de 12 kilomètres. Sa largeur maximum atteint, par endroits, 2 à 3 kilomètres. Ses côtes sont peu abordables et, de plus, bien protégées militairement.

La partie est de la ville, qui fait face à la capitale, comprend la ville, les ports et les docks, qui occupent un tiers de l'île environ. Les côtes nord, ouest et sud sont parsemées de fortins et de bastions. Entre les côtes et la ville se trouvait, à l'époque de la Révolution de 1917, un terrain à peu près désert.

Au nord et au sud, l'île est entourée de nombreux forts et batteries, avancées assez loin en mer.

Notons encore que, face à la côte sud de l'île, se trouve, à une vingtaine de kilomètres par mer, sur une pointe du continent, un fort important, "Krasnaïa Gorka"; de l'autre côté, face au littoral nord de l'île, se trouve à quelque 10 kilomètres par la mer, le cap fortifié, dit "Lissy Noss". (Voir la carte.)

A l'intérieur de la ville, I'endroit le plus remarquable est l'immense "Place de l'Ancre". Pouvant contenir jusqu'à 30.000 personnes, cette place servait jadis à l'instruction des conscrits et à des revues militaires. Pendant la Révolution elle devint un véritable forum populaire. Sur convocation et à la moindre alerte, les marins, les soldats et les ouvriers y accouraient pour assister à des meetings monstres.

En hiver, le même rôle était rempli par le vaste "manège maritime".

La population de la ville comprenait : avant tout, les équipages de la flotte Baltique, répartis dans de verstes casernes ; ensuite, les soldats de la garnison, artilleurs pour la plupart; quelques milliers d'ouvriers, occupés surtout dans les arsenaux militaires; enfin, de nombreux officiers, fonctionnaires, commerçants, artisans employés, etc. En tout quelque 50.000 habitants.

Chapitre II

Cronstadt avant la Révolution

Le lecteur a dû remarquer qu'au cours de notre étude nous avons évoqué à plusieurs reprises les interventions décisives, un peu partout, des marins de Cronstadt dans les luttes révolutionnaires.

En effet, la flotte baltique et la garnison de Cronstadt ont joué dans la Révolution un rôle de tout premier plan.

De multiples raisons y ont contribué.

D'abord les marins se recrutaient nécessairement, de tout temps, plutôt parmi les ouvriers. Et, bien entendu, on préférait pour la marine les plus qualifiés, lettrés, "dégourdis". Or, généralement, ces ouvriers étaient "politiquement" aussi plus avancés. Souvent, avant d'aller faire leur service dans la marine, c'étaient des révolutionnaires en herbe, parfois même des militants. Ils exerçaient naturellement, malgré la discipline et la surveillance, une forte influence sur leurs camarades d'équipage.

D'autre part, visitant, en raison même de leur service les pays étrangers, les marins se rendaient facilement compte de la différence entre les régimes relativement libres de ces pays et celui de la Russie tsariste. Ils s'assimilaient mieux que n'importe quelle autre fraction du peuple ou de l'armée les idées et les programmes des partis politiques. Plusieurs d'entre eux maintenaient des relations avec des émigrés et lisaient la littérature défendue, clandestine.

Ajoutons que la proximité de la capitale, avec son activité politique, intellectuelle et industrielle intense, était pour beaucoup dans l'éducation de ceux de Cronstadt. Ils se trouvaient au coeur même de tout ce qui se passait dans le pays. C'est à Saint-Pétersbourg que la vie "politique" battait son plein. C'est à Saint-Pétersbourg que grouillait une importante masse ouvrière. C'est là aussi que se remuait la nombreuse et turbulente jeunesse universitaire. L'activité pétulante des groupements révolutionnaires, plus tard les troubles et les manifestations de plus en plus fréquentes et imposantes, les bagarres qui parfois s'ensuivaient, également le contact rapide et direct avec tous les événements d'ordre politique et social: tout cela incitait la population de Cronstadt à prêter un intérêt vif et soutenu à la vie intérieure du pays, aux aspirations et aux luttes des masses, à tous les problèmes politiques et sociaux de l'heure.

Saint-Pétersbourg tenait Cronstadt constamment en haleine et parfois dans la fièvre.

Déjà en 1905-1906 et en 1910, les marins de Cronstadt esquissèrent quelques révoltes assez sérieuses, sévèrement réprimées. Leur esprit n'en devint que plus vif, plus farouche.

Enfin, dès le début de la Révolution de 1917, les courants d'extrême gauche: les bolcheviks, les socialistes-révolutionnaires de gauche, les maximalistes, les syndicalistes, les anarchistes, créèrent à Cronstadt des centres actifs et bien organisés. Leur activité exerça vite une influence considérable sur la masse des marins.

Pour toutes ces raisons, Cronstadt prit rapidement le rôle d'avant-garde dans la Révolution de 1917.

La "phalange" de Cronstadt marchait en tête du peuple révolutionnaire. Par son énergie, par son degré de conscience, elle fut "l'orgueil et la gloire de la Révolution russe", dira d'elle Trotsky lorsqu'elle l'aura aidé à prendre le pouvoir. Ce qui ne l'empêchera pas de tourner les canons contre cette "gloire" devenue "canaille contre-révolutionnaire", aussitôt qu'elle se sera dressée contre la déviation et l'imposture du parti bolcheviste.

Chapitre III

Cronstadt, avant-garde de la Révolution

Ses luttes. - Son activité positive. - Son influence

Dès février 1917, tout au long de la Révolution - et un peu partout ceux de Cronstadt furent sur la brèche. Ils ne se bornaient pas à une activité locale, aussi énergique fût-elle. Pleins d'enthousiasme révolutionnaire et d'ardeur combative, riches en forces et en audace, conscients de leur rôle, ils donnaient à la Révolution, sans broncher, tout ce qu'ils pouvaient, tout ce dont elle avait besoin: leur flamme et leur foi, leur conscience et leur force, des militants dévoués jusqu'au sacrifice de leur vie, des agitateurs et des propagandistes populaires, des diffuseurs de la littérature révolutionnaire à travers le pays, des techniciens de toutes sortes et, surtout, des combattants incomparables.

Il va de soi qu'en février 1917 Cronstadt se rallia immédiatement à la Révolution.

Se soulevant et prenant possession de la ville, les marins se virent obligés de procéder à une action pénible mais qu'ils considéraient indispensable: dans la nuit du 27 au 28 février, ils saisirent et exécutèrent sur-le-champ 200 officiers supérieures notoirement et farouchement réactionnaires. La rancune et la haine, accumulées depuis de longues années, purent ainsi s'assouvir. Parmi les victimes se trouvaient, en effet, ceux qui, en 1910, lors d'une tentative de révolte, firent fusiller quelques centaines de marins et ordonnèrent, au fort Totleben, la fameuse noyade de plusieurs barques remplies de matelots appréhendés.

Toutefois l'exécution de ces 200 officiers fut le seul sanglant épisode.

Notons que, en même temps, les marins protégèrent de leur mieux, non seulement ceux des gradés qu'ils estimaient et aimaient, mais même ceux qui, tout simplement, ne s'étaient pas distingués par des férocités dans les répressions. Pendant des heures entières, des groupes de matelots cherchèrent un peu partout leurs officiers disparus dans le tumulte. Les découvrant en état d'arrestation chez d'autres équipages ou ailleurs, ils obtenaient leur libération et les mettaient en sécurité sur leurs bateaux ou dans leurs casernes.

Rapidement, les marins organisèrent le premier Soviet de Cronstadt. Bien qu'il fût très modéré (la plupart de ses membres étant des socialistes révolutionnaires de droite et des mencheviks), ce Soviet, sous la poussée des masses révolutionnaires, connut aussitôt des conflits aigus avec le gouvernement provisoire. Le sujet immédiat de ces conflits fut insignifiant. Mais le fond en était sérieux et bien compris par la masse. Le gouvernement ne pouvait tolérer ni l'esprit d'indépendance ni l'activité grouillante de ceux de Cronstadt. Il cherchait à tout prix à briser l'un, à paralyser l'autre, bref à dompter les rétifs et à soumettre entièrement la ville.

Les premiers conflits furent réglés à l'amiable. Après de multiples meetings et délibérations, Cronstadt crut prudent de céder pour l'instant.

Toutefois, mécontent de l'attitude molle de son Soviet, le peuple de Cronstadt procéda - le premier - à la réélection des délégués.

En attendant, de nouveaux conflits avec le gouvernement provisoire ne tardèrent pas à éclater. A plusieurs reprises, Cronstadt, à bout de patience, fut sur le point de s'insurger contre le gouvernement. Seule, la conviction que le pays ne comprendrait pas encore cet acte prématuré faisait reculer les marins.

C'est à ce moment que surgirent les premières légendes et calomnies à l'égard de Cronstadt, répandues à profusion par la presse bourgeoise russe et étrangère. "Cronstadt s'est séparé de la Russie et s'est proclamé république autonome." "Cronstadt fabrique sa propre monnaie." "Cronstadt s'apprête à traiter la paix avec les ennemis de la patrie." "Cronstadt est à la veille de conclure une paix séparée avec les Allemands." Telles furent certaines de ces insanités. Leur but était de discréditer Cronstadt dans l'opinion du pays et de l'écraser ensuite sans difficulté.

On sait que le premier gouvernement provisoire n'eut pas le temps de réaliser ce projet. Il tomba, balayé par l'hostilité générale.

Cronstadt gagna un bon point aux yeux des masses.

Le second Soviet de Cronstadt fut beaucoup plus à gauche. Il comptait de nombreux bolcheviks, quelques maximalistes et quelques anarchistes .

Cependant l'activité du Soviet et ses luttes intestines inévitables entre les diverses fractions comptaient peu par comparaison à l'énorme travail qui se faisait au sein même des masses, sur les navires, dans les casernes, aux ateliers.

Les meetings à la Place de l'Ancre se succédaient. Tous les problèmes de la Révolution y étaient traités et examinés sous tous les points de vue.

La population vivait des jours intenses, passionnés.

Ainsi Cronstadt s'éduquait et se préparait à la part exceptionnellement active qu'il allait prendre bientôt à toutes les luttes, à toutes les étapes de la Révolution et à son œuvre entière sur toute l'étendue du pays.

D'abord favorables à Kerensky, les marins furent vite fixés sur son rôle.

Deux semaines à peine après la fameuse offensive ratée du 18 juin, Cronstadt se dressa définitivement contre lui et son gouvernement. Ceci d'autant que, vers la même époque, Kerensky, ayant eu vent de l'attitude hostile de Cronstadt, se mit à arrêter les marins militants lorsqu'ils se montraient à Petrograd et à envisager d'autres mesures répressives. Quelques troubles et fusillades à Petrograd où un régiment révolutionnaire de mitrailleurs s'opposa, armes en main, à son envoi sur le front et fut mitraillé par des troupes fidèles au gouvernement, attisa le feu.

C'est alors que, le 4 juillet, 12.000 marins, soldats, ouvriers et ouvrières de Cronstadt débarquèrent à Petrograd, porteurs de drapeaux rouges et noirs et de pancartes clamant surtout le mot d'ordre: "Tout le pouvoir aux Soviets locaux !" Les manifestants se dirigèrent vers le palais de Tauride où toutes les fractions, y compris les bolcheviks, délibéraient sur la situation politique. Ils s'apprêtaient à étendre par la suite la manifestation, à entraîner dans l'action les masses et la garnison de la capitale et à pousser la lutte jusqu'à la chute du gouvernement pour le remplacer par celui "des Soviets".

Cette fois, leur geste ne fut pas suivi. Après avoir perdu quelques-uns des leurs dans des escarmouches de rues avec les troupes qui soutenaient le gouvernement, ils se rendirent compte de l'insuccès de la manifestation et durent retourner à Cronstadt sans résultat. La nouvelle révolution n'était pas encore mûre.

Le gouvernement, de son côté, n'osa pas sévir contre les manifestants. Il ne se sentait pas assez fort. Après de laborieux pourparlers avec Cronstadt, pourparlers au cours desquels les deux parties se préparaient à une lutte sans merci (Cronstadt formait des bataillons pour attaquer Petrograd), on finit par arriver à un accord et tout rentra dans le calme.

Il n'est pas inutile de rappeler quelques traits caractéristiques de cette "sédition" manquée. Les bolcheviks y jouèrent un rôle prépondérant. Les manifestants adoptèrent et portèrent surtout leurs mots d'ordre. A Cronstadt, leurs représentants étaient les principaux organisateurs de l'entreprise. Les marins leur posèrent la question: "Que faire si le parti se dérobe à l'action?" Ils répondirent: "Nous tes obligerons d'ici". Mais le Comité central n'ayant pris aucune décision (ou ayant décide de s'abstenir) et certains bolcheviks notoires traitant avec d'autres fractions, ils y participèrent "en amateurs". Lénine se borna à prononcer du haut d'un balcon, un discours d'encouragement et disparut. Trotsky et d'autres leaders s'abstinrent de toute intervention et s'éclipsèrent à leur tour. Le mouvement n'était pas le leur. Ils ne le commandaient pas. Donc, il ne les intéressait point. Ils attendaient leur heure.

Détail curieux: certains bolcheviks, ayant installé sur une auto blindée un grand drapeau rouge aux initiales de leur Comité Central, voulurent se mettre en tête des manifestants. Les marins leur déclarèrent vouloir agir, non pas sous les auspices du parti bolcheviste, mais sous celles de leur Soviet et les obligèrent à prendre place en arrière.

Les anarchistes, déjà influents à Cronstadt, prirent une part active à l'action et y perdirent quelques-uns des leurs.

Mais, au fond, ce fut un mouvement de masses, c'est-à-dire de quelques milliers de révoltés. Un autre fait curieux: après les journées de juillet, la presse bourgeoise reprit ses calomnies contre Cronstadt, insinuant que la sédition était organisée "avec l'argent allemand" (on "précisait" que chaque matelot avait touché 25 roubles-or par jour), parlant de "trahison", etc. La presse socialiste fit chorus avec l'autre ; elle insinua que le mouvement était l'œuvre "d'éléments louches". N'a-t-on pas dit, depuis longtemps, que "le socialisme était le meilleur gendarme de la bourgeoisie" ?

Cette campagne permit à Kerensky de menacer Cronstadt de représailles sévères. Mais, nous l'avons vu, il n'osa pas passer aux actes.

Cronstadt ne se laissait, d'ailleurs, nullement intimider. On y était de plus en plus conscient de se trouver sur le bon chemin. Et on était aussi de plus en plus sûr que le jour était proche où les vastes masses comprendraient que la foi, la force et les buts de l'action de Cronstadt étaient les leurs.

C'est alors que Cronstadt déploya résolument son extraordinaire et fébrile activité.

On commença par envoyer, coup sur coup, des agitateurs et des propagandistes populaires - sortes d'émissaires révolutionnaires - dans tous les coins du pays.

Le mot d'ordre et de ralliement était: "Tout le pouvoir aux Soviets locaux !".

On arrêtait ces émissaires par dizaines en province. Cronstadt ripostait par de nouveaux envois massifs.

Bientôt, une grande satisfaction vint récompenser ses efforts. Les marins de la mer Noire, qui jusqu'alors soutenaient Kerensky, finirent par mettre en doute "les informations de source sûre" dénonçant "le rôle contre-révolutionnaire de Cronstadt". Pour en avoir le coeur net, ils y envoyèrent une délégation. Solennellement reçue par le Soviet, cette délégation s'aboucha intimement avec ceux de Cronstadt, comprit leur attitude et aussi le mensonge de la presse et des autorités.

A partir de ce moment, une liaison étroite s'établit entre les deux flottes.

Quelques unités des troupes du front envoyèrent à Cronstadt des délégations chargées de sonder l'état d'esprit des marins et de tâcher de les mettre à la raison le cas échéant, tant leur renommée était dénaturée par les calomnies.

Une de ces délégations, composée d'un nombre imposant d'hommes décidés en cas de besoin, à une action violente, forma une véritable expédition de guerre. Elle arriva devant Cronstadt sur des bateaux remplis d'armes (même de canons et de mitrailleuses), prête à faire face à toute éventualité, Elle ne se risqua pas à accoster car, d'après les journaux et les rumeurs, ne pouvait-on pas s'attendre à essuyer un feu nourri des défenseurs de la "République indépendante de Cronstadt" à la solde de l'Allemagne ?

On jeta l'ancre à quelque distance des côtes et on dépêcha en ville, tout d'abord, quelques canots avec des "plénipotentiaires". Débarqués, ceux-ci avancèrent vers la ville, prudemment, comme de véritables patrouilles d'éclaireurs en pays ennemi.

Tout se termina, comme de coutume, par une réception solennelle au Soviet et par des discussions intimes, passionnées, mais amicales. Les marins allèrent visiter les bateaux de 1'"expédition" qu'on fit entrer au port. De leur côté, les hôtes visitèrent les navires de guerre. Le soir, après un bon repas et aux sons de la musique, la délégation, convaincue, repartit pour le front, aux cris de: "Tout le pouvoir aux Soviets locaux !"

Souvent les délégations proposaient aux marins d'aller remplacer au front leurs unités fatiguées. Alors ceux de Cronstadt leur exposaient fermement leur, point de vue: "Tant que la terre n'est pas aux paysans ni la Révolution complètement victorieuse, disaient-ils, les travailleurs n'ont rien à défendre."

Lorsque, un peu avant la marche du général Kornilov sur Petrograd, la réaction, dans ses efforts pour se rendre maîtresse des événements, rétablit ça et là la discipline à l'armée, puis la peine de mort sur le front et essaya de détruire les Comités des soldats, Cronstadt reprit ses préparatifs pour une insurrection armée.

Lorsque, vers la même époque, le gouvernement de Kerensky, sous prétexte de renforcer le front de Riga, décida d'enlever de Cronstadt et de tous les forts les pièces d'artillerie lourde, l'indignation et la colère des marins atteignirent leur comble. Ils se rendaient parfaitement compte que cette artillerie ne pouvait jouer aucun rôle efficace sur le front. De plus, ils savaient que la flotte allemande s'apprêtait à attaquer Cronstadt. Ils se préparaient à lui barrer la route ce qui eût été impossible sans l'artillerie. Ne pouvant admettre une telle ignorance des faits chez les membres du gouvernement, ils voyaient dans cette intention de désarmer Cronstadt à la veille de l'attaque une trahison directe de la Révolution. Ils étaient définitivement convaincus que le gouvernement de Kerensky avait décidé d'étouffer la Révolution par n'importe quel moyen sans exclure la reddition aux Allemands de Cronstadt et de Petrograd.

Alors Cronstadt n'hésita pas. Sur les navires et dans les équipages, sur les forts et aux ateliers, des réunions secrètes se mirent à élaborer un plan de résistance et de révolte. En même temps, des dizaines de matelots partaient tous les jours à Petrograd où ils faisaient le tour des usines, des chantiers et des casernes, prêchant ouvertement l'insurrection.

Devant cette opposition farouche, le gouvernement recula et céda. On négocia un compromis: un petit détachement de matelots seulement partit pour le front. Au fond, les marins se réjouissaient de cette solution. En effet, le seul endroit où ils ne réussissaient pas à pénétrer, grâce à la vigilance des comités d'officiers, était, précisément, le front. Une occasion se présentait maintenant d'y porter ce qu'on appelait "la contagion de Cronstadt".

Après le "putsch" du général Kornilov, en août 1917, dont nous avons parlé plus haut et pour l'écrasement duquel les marins de Cronstadt s'étaient particulièrement distingués, la dernière méfiance des masses à leur égard fut brisée. En même temps, la popularité de Kerensky diminuait chaque jour davantage. On commençait à comprendre partout que Cronstadt avait raison de se méfier du gouvernement, de démasquer les machinations de la réaction et de ne pas se laisser faire.

La victoire morale de Cronstadt fut complète.

A partir de ce moment, de multiples délégations ouvrières et paysannes se succédèrent à Cronstadt. On cherchait à se renseigner sur la situation véritable; on demandait des conseils et des indications pour l'avenir. Le rôle révolutionnaire de Cronstadt se précisait de plus en plus.

Au départ, toutes les délégations demandaient aux marins d'envoyer dans leurs régions des propagandistes et de la littérature pour éclairer les esprits. Cronstadt ne demandait pas mieux. On peut dire sans exagération que, bientôt, il ne resta plus un seul département, un seul district où des émissaires de Cronstadt n'avaient pas passé au moins quelques jours, conseillant de s'emparer carrément des terres, de ne pas obéir au gouvernement, de réélire et de consolider les Soviets, de lutter à outrance pour la paix et pour la poursuite de la révolution.

C'est à cette époque que les socialistes-révolutionnaires de droite et les mencheviks durent quitter les Soviets et céder la place aux bolcheviks. Et c'est alors que se forgèrent, fiévreusement, les éléments essentiels de la prochaine Révolution.

Lénine était au courant de toute cette situation et préparait, lui aussi, "son heure".

Ainsi, par leur inlassable activité, ceux de Cronstadt avaient insufflé un esprit révolutionnaire dans les organisations ouvrières et paysannes et dans l'armée.

Notons qu'en même temps ils se dressaient vigoureusement contre toute mesure non organisée, contre tout acte de haine ou de désespoir individuel.

Et ajoutons qu'au même moment la flotte baltique dut soutenir quelques durs combats contre l'escadre allemande pour défendre l'accès de Petrograd au nom de la Révolution en marche.

Le lecteur connaît déjà le rôle que Cronstadt avait joué dans la lutte contre le général Kornilov, dans la Révolution d'octobre.

Partout où la Révolution se battait contre la vieille société, ceux de Cronstadt se trouvaient aux rangs des combattants.

Pour en terminer avec la période pré-bolcheviste, il nous reste à mettre le lecteur au courant d'un intense travail positif réalisé par Cronstadt malgré toutes les luttes armées et autres tâches.

Le Soviet de Cronstadt créa deux organismes importants: la "Commission technique et militaire" et la "Commission de propagande".

La Commission technique et militaire comprenait: 14 membres du Soviet, quelques délégués de l' "Union des ouvriers des transports maritimes" et des délégués des navires de guerre et des forts.

On créa, de plus, la fonction de commissaires spéciaux aux principaux forts. Ces commissaires étaient chargés d'assurer une liaison permanente entre les forts, le Soviet et la Commission, et aussi de veiller matériellement sur le bon état des forts, leurs moyens d'action, etc.

La commission surveillait tout ce qui avait rapport à la défense de Cronstadt et à ses besoins techniques. Elle était chargée, entre autres, de réaliser le principe de l'armement général du peuple travailleur: elle s'occupait de l'instruction militaire des ouvriers; elle formait leurs bataillons: elle tenait à jour les registres de toutes les unités de combat, etc. Elle veillait aussi sur l'état des navires marchands, cargos ou bateaux de passagers. Elle en faisait l inventaire: elle dirigeait les travaux de réparation; elle était chargée d'utiliser la ferraille dont regorgeait l'immense dépôt d'artillerie.

La Commission de propagande était considérée par Cronstadt comme extrêmement importante. Elle déployait une grande activité éducative, non seulement à Cronstadt même, mais aussi dans des localités plus ou moins éloignées et dont le cercle s'élargissait progressivement à travers le pays. Tous les jours arrivaient des forts dont certains se trouvaient à une trentaine de kilomètres en mer et de telle ou telle banlieue de Petrograd des demandes d'orateurs, rapporteurs, conférenciers, propagandistes.

La Commission commandait, ramassait et diffusait toute sorte de littérature : politique, sociale (socialiste, communiste, anarchiste) et de vulgarisation scientifique, traitant surtout d'économie générale, d'économie rurale, etc.

Chaque soldat tenait à se composer, avec ses propres deniers, une petite bibliothèque qu'il utilisait d'abord avec empressement lui-même et qu'il rêvait d'emporter plus tard chez lui: dans "son pays", dans son village.

Les méthodes employées pour le choix es l'envoi des propagandistes méritent de retenir l'attention.

Tout atelier, toute unité militaire, tout navire pouvait envoyer un propagandiste populaire en province. Celui qui avait le désir de partir comme tel devait le déclarer à l'assemblée générale de son unité ou de son atelier. S'il n'y avait pas d'objection, le Comité de l'Unité ou de l'atelier remettait au candidat un premier mandat. Celui-ci était visé par la Commission de Propagande et allait au secrétariat du Soviet. Si, à la réunion générale du Soviet, la candidature était appuyée par ceux qui connaissaient personnellement le candidat, et si personne ne s'opposait à sa candidature pour des raisons d'ordre révolutionnaire ou moral, le Soviet retournait le mandat formel et définitif au nom du Soviet. Ce mandat devait le protéger contre toute mésaventure: il lui servait de sauf-conduit et de permis de séjour sur place.

Les moyens pécuniaires pour ces missions étaient fournis par la Caisse du Soviet, constituée par des prélèvements bénévoles des ouvriers sur leurs salaires.

Presque toujours, le propagandiste emportait avec lui des produits spécialement fabriqués par des ouvriers de Cronstadt pour être livrés aux paysans à titre de cadeaux.

Cette petite entreprise industrielle mérite aussi d'être signalée.

Les ouvriers de Cronstadt, particulièrement ceux qui gardaient toujours leur "chez soi" paysan, montèrent un atelier où ils travaillaient aux heures libres, produisant des objets indispensables à la campagne: des clous, des fers à cheval, des faux, des charrues etc. Ils étaient aidés dans cette besogne par des soldats et matelots spécialistes.

L'entreprise prit le nom de: "Union des laboureurs de Cronstadt". Chaque objet fabriqué portait la marque de l'Union. Une liste des objets fabriqués paraissait périodiquement dans les Izvestia du Soviet de Cronstadt.

L'Union avait demandé à tous les habitants de la ville de lui livrer la ferraille inutilisable. La Commission technique lui en fournissait également.

Les émissaires de Cronstadt n'oubliaient jamais de se munir de ces produits pour en faire présent aux paysans par l'intermédiaire des Soviets locaux. Des lettres de chaleureuse reconnaissance affluaient au Soviet de la part des paysans qui promettaient, en échange, de soutenir "la ville" dans la lutte "pour le pain et la liberté".

Une autre entreprise est à indiquer.

Les habitants de la ville de Cronstadt utilisèrent le terrain vide entre les côtes et la ville proprement dite pour y aménager des jardins potagers collectifs, sortes de petites communes horticoles.

Des groupes de citadins, d'une cinquantaine de personnes habitant le même quartier ou travaillant au même endroit, s'entendaient pour travailler la terre en commun. Chaque "commune" recevait de la ville un lot de terrain tiré au sort. Les "communards" étaient aidés par des spécialistes: arpenteurs et agronomes.

Toutes les questions générales intéressant les membres de ces communes étaient discutées dans des réunions de délégués ou dans des assemblées générales.

Un Comité d'approvisionnement s'occupait des graines de semence. L'outillage était fourni par les dépôts de la ville et par les "communards" eux-mêmes. Le fumier - seul engrais disponible - était livré également par la ville.

Ces jardins potagers ont rendu aux habitants de Cronstadt de fiers services, surtout aux périodes de famine, en 1918 et plus tard.

Les "communes" servirent, en même temps, à rapprocher les habitants entre eux.

Cette "commune libre" fit preuve d'une grande vitalité. Elle existait encore en 1921 et resta longtemps la seule organisation indépendante que les bolcheviks ne parvinrent pas à briser.

Tout ce qui concernait les services et la vie intérieure de la ville était assuré et administré par les citoyens eux-mêmes, au moyen des Comités de maisons et des "milices". Peu à peu, on avançait vers la socialisation des habitations et de tous les services urbains.

Généralement à Cronstadt et ailleurs (avant l'intronisation des bolcheviks), les habitants d'une maison organisaient d'abord quelques assemblées des locataires. Ces assemblées nommaient un "Comité des locataires", qui comprenait des hommes énergiques et aptes à remplir telle ou telle fonction. (Les locataires finissaient par bien se connaître entre eux.) Le Comité veillait à la bonne tenue de la maison. et à la sécurité de ses habitants ; il désignait les gardes de jour et de nuit et ainsi de suite. Les "Comités des maisons" déléguaient un de leurs membres au "Comité de la rue", qui s'occupait des affaires concernant la rue du quartier. Venaient ensuite: le "Comité du quartier", le "Comité de l'arrondissement" et, enfin, le "Comité urbain" qui s occupait des intérêts de la ville et centralisait, d'une façon naturelle et logique, tous les services, dans la mesure où cette centralisation était nécessaire. Telles étaient les tâches des Comités.

Quant à la "milice", son organisation était semblable à celle des Comités: chaque maison possédait un noyau de miliciens, fourni par les locataires; il y avait, ensuite, une milice de rue, de quartier, etc.

Tous les services fonctionnaient admirablement, car les hommes qui s'en chargeaient le faisaient de bon cœur, par goût personnel et en raison de leurs aptitudes individuelles, donc consciemment et consciencieusement, se rendant pleinement compte de l'importance de leur activité. (Naturellement. les bolcheviks, arrivés au pouvoir, liquidèrent peu à peu cette auto-administration et la remplacèrent par une organisation étatiste "mécanique", assurée par des fonctionnaires. )

S'acheminant ainsi vers la socialisation totale des locaux et de tous les services urbains, la population laborieuse de Cronstadt réalisait en même temps un ensemble de mesures paisibles et créatrices visant à une transformation fondamentale des bases mêmes de la vie en société.

Chapitre IV

Cronstadt se dresse contre l'imposture bolcheviste (mars 1921)

Les premiers dissentiments entre Cronstadt et le gouvernement bolcheviste. - Nous abordons le point crucial de l'épopée de Cronstadt: sa lutte désespérée et héroïque, en mars 1921, contre la nouvelle et dernière imposture (bolcheviste) et la fin de son indépendance.

Les premiers dissentiments entre ceux de Cronstadt et le nouveau gouvernement se firent jour presque au lendemain de la Révolution d'octobre.

Le mot d'ordre: "Tout le pouvoir aux Soviets locaux" signifiait pour Cronstadt l'indépendance de chaque localité, de chaque Soviet, de chaque organisme social dans les affaires qui les concernaient, par rapport au centre politique du pays: le droit de prendre des initiatives, des décisions et des mesures, sans demander la "permission" à ce "centre". D'après cette interprétation, le "Centre" ne pouvait dicter ni imposer sa volonté aux Soviets locaux, chaque Soviet, chaque organisme ouvrier ou paysan étant le "maître" chez lui. Nécessairement, il avait à coordonner son activité avec celle d'autres organisations, sur une base fédérative. Les affaires concernant le pays entier devaient être coordonnées par un centre fédératif général.

Cronstadt supposait donc que, sous la protection du gouvernement "prolétarien" et "ami", une Fédération libre des Soviets et une Fédération libre des Comités d'Usines allaient créer progressivement une force organisée puissante, capable de défendre les conquêtes de la Révolution Sociale et de continuer-celle-ci.

Or, le gouvernement - naturellement - s'occupait de tout, sauf du problème primordial: celui d'aider les organisations ouvrières et paysannes à s'émanciper définitivement.

Le gouvernement se préoccupait de la Constituante, de sa propre installation et de ses prérogatives, de ses rapports avec les divers partis politiques, de l'élaboration des projets de collaboration avec les restes de la bourgeoisie ("contrôle ouvrier de la production"), etc. Il se souciait fort peu de l'indépendance des organisations ouvrières. Il n'y pensait pas le moins du monde.

I1 y avait mieux: manifestement, il comprenait le mot d'ordre "pouvoir aux Soviets" d'une façon étrange. Il l'appliquait à contresens. Au lieu de prêter main-forte aux masses ouvrières pour leur permettre de conquérir et d'élargir leur activité propre et autonome, il commençait par leur enlever tout "pouvoir" et par les traiter comme des sujets soumis. Il fermait à son gré les usines et en licenciait le personnel contre la décision de celui-ci; il prenait d'autres mesures arbitraires et coercitives, sans même demander l'avis des travailleurs intéressés, il faisait fi des réclamations émanant des organisations ouvrières. Et surtout - tous les jours davantage - il rétrécissait, sous divers prétextes, la liberté d'action des Soviets et des autres organismes de travailleurs, s'imposait partout arbitrairement et même par la violence.

Complétons à ce propos les exemples cités précédemment de l'imposture du gouvernement bolcheviste et aussi de son incapacité en face des problèmes réels de la Révolution.

Au début de 1918, la population laborieuse de Cronstadt, après des débats dans de multiples réunions, décida de procéder à la "socialisation des maisons et des habitations".

Il s'agissait, d'abord, d'obtenir le consentement et le concours du Soviet local; puis, de créer un organisme compétent, ayant à sa charge le recensement et l'examen des immeubles et des locaux, la répartition la plus équitable des logements leur remise en état, leur entretien, la mise en fonction d'un service de réparations, de constructions nouvelles, etc.

Un dernier meeting populaire monstre chargea définitivement quelques membres du Soviet - socialistes - révolutionnaires de gauche et anarcho-syndicalistes - de soulever la question à la prochaine séance plénière.

En conséquence, un projet détaillé, établi par les mandataires, fut déposé au bureau du Soviet.

L'article premier du projet déclarait: "Désormais, la propriété privée pour ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie".

D'autres articles spécifiaient:

- la gestion de tout immeuble incombera désormais au "Comité de la maison", élu par l'ensemble de ses locataires;

- les affaires importantes concernant un immeuble seront discutées et résolues par des assemblées générales des locataires;

- les affaires concernant l'ensemble d'un quartier seront examinées aux assemblées générales de ses habitants; des "Comités de quartier" seront désignés dans leur sein;

- les "Comité d'arrondissement" s'occuperont des affaires touchant tout un arrondissement;

- enfin, les délégués de tous les arrondissements de la ville formeront le "Bureau exécutif urbain des Comités de maisons", lequel prendra à sa charge les affaires concernant la ville entière.

Les membres bolcheviks du Soviet demandèrent de reporter à huit jours la discussion du projet, prétextant l'importance du problème et la nécessité d'un examen approfondi.

Ce délai accepté par le Soviet, ils se rendirent à Petrograd afin d'y obtenir des instructions du "Centre".

A la séance suivante les bolcheviks demandèrent le retrait du projet déposé. Ils déclarèrent, notamment, qu'un problème d'une telle importance ne pouvait être résolu autrement que pour l'ensemble du pays; que Lénine était déjà en train de préparer un décret à ce sujet et que, dans l'intérêt même de la question, le Soviet de Cronstadt devait attendre les instructions du Centre.

Les socialistes-révolutionnaires de gauche, les maximalistes et les anarcho-syndicalistes demandèrent la discussion immédiate et obtinrent gain de cause.

Au cours des débats, l'extrême gauche souligna la nécessité de passer au vote aussitôt après discussion et de procéder à la réalisation immédiate du projet s'il était adopté

Alors les bolcheviks et les sociaux-démocrates (mencheviks) formèrent un "front unique", se levèrent et quittèrent la salle. Des applaudissements ironiques nourris et des cris: "Enfin, ça y est : les voilà unis !" accompagnèrent leur geste.

S'efforçant d'arranger les choses, un délégué maximaliste proposa de voter le projet article par article, ce qui permettait aux bolcheviks de revenir, de prendre part au vote et d'effacer ainsi la fausse impression que leur sortie avait laissée: celle d'être contre l'abolition de la propriété privée.

La proposition fut adoptée. Entre temps, les bolcheviks comprirent leur manque de tactique. Ils regagnèrent leurs sièges et votèrent l'article premier: "La propriété privée en ce qui concerne les biens fonciers et les immeubles est abolie".

Ce fut de leur part un vote "de principe".

Mais lorsqu'on passa à la discussion des articles traitant des moyens de réalisation immédiate de ce principe, ils quittèrent la salle à nouveau.

Détail curieux: quelques bolcheviks estimèrent impossible pour eux de se soumettre, dans cette affaire, à la "discipline du parti". Ils restèrent à leurs places, prirent part à la discussion et votèrent le projet. Ils déclarèrent avoir été formellement mandatés par leurs électeurs pour voter la réalisation immédiate de celui-ci. Néanmoins, sévèrement frappés, ils furent exclus du parti "en raison de leur penchant anarcho-syndicaliste".

Le projet fut voté.

Mais longtemps encore, une lutte passionnée se poursuivit autour de cette affaire, aux ateliers, dans les bataillons, sur les navires, etc. (Cronstadt n'était pas encore ligoté.) Les réunions se succédaient. Les membres du Soviet étaient invités à y faire des rapports sur les incidents de la discussion et sur leur attitude. Certains bolcheviks réfractaires au projet furent rappelés du Soviet par leurs électeurs.

A la suite de ces incidents, les bolcheviks ouvrirent une campagne violente contre les anarcho-syndicalistes. Et ils tentèrent de saboter l'application du projet adopté.

Rien n'y fit. Bientôt, les Comités (des immeubles, des quartiers, etc.) furent constitués et commencèrent à fonctionner. Le projet entra en vigueur. Le principe: "Chaque habitant a droit à un logis convenable" devint une réalité.

Toutes les habitations furent méthodiquement visitées, examinées et recensées par les soins des Comités, aux fins d'une répartition plus équitable.

On découvrit, d'une part, des taudis horribles où s'entassaient des malheureux, parfois plusieurs familles ensemble, alors que des appartements de 10 à 15 pièces, ensoleillées et confortables, n'étaient occupés que par quelques personnes seulement. Le directeur de l'Ecole des Ingénieurs, par exemple, célibataire, occupait à lui seul un appartement luxueux de 20 pièces. Et lorsque la commission se présenta pour recenser son appartement et diminuer son "espace vital" au profit de quelques malheureuses familles arrachées à des taudis malsains, il protesta bruyamment et qualifia cet acte de "véritable brigandage".

Bientôt, tous ceux qui remplissaient des baraques insalubres, des mansardes infectes ou des sous-sols immondes, purent être logés dans les locaux un peu plus sains et confortables.

On aménagea quelques hôtels pour les voyageurs.

Chaque Comité d'arrondissement organisa un atelier chargé des travaux de réparations et d'aménagement des immeubles. Ces ateliers fonctionnèrent avec succès.

Plus tard, le gouvernement bolcheviste détruisit cette organisation et brisa net ses débuts constructeurs. La gestion des immeubles passa à une institution purement bureaucratique, centralisée par en haut : la "Centrale des biens fonciers et des immeubles" rattachée au "Conseil d'Économie nationale". Cette "Centrale" installa dans chaque immeuble, quartier, arrondissement un fonctionnaire ou, pour mieux dire, un policier, chargé surtout de surveiller les entrées et les sorties des maisons, de signaler les déplacements des habitants du quartier, de signifier les infractions aux lois de couchage et aux règlements des visas, de dénoncer les "suspects", etc.

Plusieurs décrets bureaucratiques et partant stériles, furent promulgués. Tous les travaux, toutes les tâches positives, concrètes, furent abandonnés. La population intéressée étant même éliminée de la besogne (comme dans d'autres domaines), tout retomba dans l'état d'inertie et de stagnation. Les meilleurs immeubles furent réquisitionnés pour les services bureaucratiques de l'État, pour les appartements des fonctionnaires, etc. Et les autres, plus ou moins abandonnés à leur sort, commencèrent à se détériorer.

Les mesures préventives du gouvernement. - A la suite de tels procédés et agissements du nouveau pouvoir dans tous les domaines de la vie, les marins de Cronstadt ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient été trompés, bercés par les faux slogans d' "État prolétarien", de "dictature du prolétariat" et autres. Ils comprirent que, sous une apparente amitié, de nouveaux ennemis des masses laborieuses s'étaient installés sur le trône.

Ils ne cachèrent pas leur déception. Une certaine opposition pacifique mais ferme aux actes bureaucratiques, arbitraires, antisociaux et antirévolutionnaires du gouvernement bolcheviste se fit sentir dans leurs rangs dès fin 1917, quelque deux mois après la Révolution d'octobre.

Mais les bolcheviks veillaient. Le gouvernement savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les militants de Cronstadt. Il ne pouvait pas se sentir en sécurité tant que, tout près de lui, continuait à exister cette citadelle de la véritable Révolution.

Il fallait à tout prix la réduire à l'impuissance et à l'obéissance.

Le gouvernement conçut un plan machiavélique. N'osant pas attaquer Cronstadt ouvertement, "de front", il commença - méthodiquement, sournoisement - à l'affaiblir, à l'appauvrir, à l'user, à l'épuiser. Il mit en œuvre une série de mesures camouflées pour priver Cronstadt de ses meilleures forces, pour lui enlever ses éléments les plus combatifs, pour l' "effriter" et, en fin de compte, l'anéantir.

Avant tout, il continua à utiliser plus que jamais l'enthousiasme révolutionnaire, les forces et les aptitudes des marins.

Lorsque, peu après octobre, la situation alimentaire de la population des villes devint catastrophique, le gouvernement demanda à Cronstadt de former des équipes spéciales de propagandistes et de les envoyer en province, à la campagne, dans les villages, prêcher aux paysans les idées de solidarité et de devoir révolutionnaires, notamment la nécessité de nourrir les villes. La renommée révolutionnaire de ceux de Cronstadt, disaient les bolcheviks, pouvait rendre à la cause des services inappréciables: les marins arriveraient plus facilement que tous autres à convaincre les paysans de céder une partie de leurs récoltes aux ouvriers affamés.

Cronstadt s'exécuta. De nombreuses formations partirent pour les profondeurs du pays et s'acquittèrent de la tâche. Or, presque tous ces détachements furent ensuite éparpillés, par mille moyens. Pour diverses raisons, leurs membres furent obligés de rester à l'intérieur du pays. Ils ne rentrèrent plus à Cronstadt.

D'autre part, le gouvernement prélevait constamment à Cronstadt de gros détachements pour les envoyer partout où la situation intérieure devenait flottante, menaçante, dangereuse.

Cronstadt s'exécutait toujours. Combien de ces braves militants et combattants ne revirent plus jamais leur navire ou leur caserne !

On lui demandait aussi, constamment, des hommes pour remplir des fonctions ou occuper des postes exigeant des aptitudes spéciales, une responsabilité sérieuse, un courage à toute épreuve.

Cronstadt ne refusait jamais.

Des chefs de formations militaires, des commandants de trains ou de voitures blindés et de stations de chemin de fer, des ouvriers spécialisés: mécaniciens, tourneurs, monteurs, etc., étaient continuellement puisés parmi ceux de Cronstadt.

Cronstadt se prêtait à tous les sacrifices.

Lorsque le soulèvement de Kaledine dans le Sud devint menaçant, ce fut encore Cronstadt qui envoya contre lui des forces importantes, contribua puissamment à l'écrasement de l'ennemi et laissa beaucoup des siens sur le champ de bataille.

Toutes ces mesures préalables furent enfin couronnées par un coup de massue auquel Cronstadt, déjà très affaibli, ne put résister efficacement.

Lorsque, fin février 1918, les marins rentrant de leur expédition contre Kaledine descendirent du train à la station terminus d'où s'ouvrait le panorama du golfe de Finlande sous sa nappe de neige hivernale, ils furent surpris de voir la route noire de monde. C'étaient les matelots de Cronstadt qui se traînaient vers Petrograd, leurs baluchons au dos.

Bientôt ceux qui rentraient apprirent l'amère vérité de la bouche de ceux qui partaient ainsi.

A l'encontre de la résolution adoptée par le Congrès panrusse des marins au lendemain de la Révolution d'octobre, résolution proclamant, conformément aux mandats unanimes donnés aux délégués, que la flotte ne serait pas démobilisée, mais resterait intacte comme unité combattante révolutionnaire, le Conseil des Commissaires du Peuple publia, au début de février 1918, le fameux décret d'après lequel la flotte actuelle était déclarée dissoute. Une nouvelle "Flotte rouge" allait être créée, sur des bases nouvelles. Chaque conscrit devait signer désormais un engagement individuel par lequel il entrait dans la marine "bénévolement". Et - détail significatif - les soldes des matelots étaient très alléchantes.

Les marins refusèrent d'exécuter le décret.

Le gouvernement riposta par un ultimatum: ou la soumission, ou la ration supprimée dans les vingt-quatre heures.

Cronstadt ne se sentait pas assez fort peur résister jusqu'au bout. La rage au coeur, tout en maudissant le nouveau Pouvoir "révolutionnaire", les matelots plièrent bagage et quittèrent leur "citadelle" emportant quelques mitrailleuses. "Nous en aurons peut-être encore besoin, disaient-ils. Que les bolcheviks arment donc eux-mêmes leurs futurs mercenaires !"

(Comme on le sait, quelques mois plus tard, le gouvernement bolcheviste désarma toute la population. Tout citoyen, quel qu'il fût et où qu'il se trouvât, était sommé de rendre ses armes aux autorités locales, sous peine de mort. )

Plus tard, un certain nombre de matelots, dé retour des fronts révolutionnaires ou pour d'autres raisons, revinrent à Cronstadt et s'y regroupèrent. Mais ce n'était plus qu'une poignée sans importance. Les forces principales étaient "pulvérisées" à travers l'immense pays.

Cronstadt affaibli. - Cronstadt n'était plus la même ville.

Le gouvernement put s'en persuader à plusieurs reprises.

Ainsi, lors des pourparlers de paix avec l'Allemagne, le Soviet de Cronstadt, comme l'écrasante majorité des autres Soviets, vota contre la paix avec les généraux. Dans tous les meetings et réunions on se prononça contre une telle paix. Alors les bolcheviks, après avoir pris certaines mesures, annulèrent le premier vote, soulevèrent la question pour la seconde fois et imposèrent une résolution pour la paix. Cronstadt s'inclina.

La paix conclue et le compact bloc révolutionnaire (Cronstadt, l'escadre de la mer Noire, etc.) enfin désagrégé, le gouvernement bolcheviste avait le champ libre pour consolider sa dictature sur le peuple laborieux.

Lorsque, en avril 1918, il attaqua, à Moscou et ailleurs, les groupements anarchistes, fermant leurs sièges, supprimant leur presse et jetant en prison leurs militants, Cronstadt montra encore une fois ses griffes. Mais elles n'avaient plus le même tranchant. Il était maintenant impossible aux matelots de "tourner leurs canons" contre les imposteurs. Et d'ailleurs ces derniers ne se trouvaient plus à portée de leurs armes: ils s'étaient déjà retranchés, comme certains tyrans précédents, derrière les murs du Kremlin, à Moscou. Cronstadt dut se borner à deux résolutions de protestation: l'une fut adoptée lors d'un meeting monstre tenu sur la glorieuse place de l'Ancre, l'autre le fut par le Soviet.

Aussitôt, une répression féroce s'abattit sur "l'orgueil et la gloire de la Révolution". Les bolcheviks laissèrent convoquer les réunions à dessein: il leur fallait un prétexte. Le Soviet fut dissous et remplacé par un nouveau, plus docile. Les réunions, la parole, la presse, etc., furent soumises, comme partout, au contrôle de l'État. Une section de la Tcheka s'installa dans la ville. Des "cellules communistes" furent créées partout: dans les ateliers, dans les régiments, sur les navires.

Chacun était surveillé par les mouchards. Pour la moindre critique des actes bolchevistes, les "coupables" étaient saisis et emmenés à Petrograd où ils disparaissaient pour la plupart.

Une seule fois Cronstadt se cabra résolument et l'emporta. La navire de ligne Pétropavlovsk refusa net de remettre entre les mains des autorités un matelot anarchiste (un nommé Skourikhine). Les bolcheviks, cette fois, n'insistèrent pas. Provoquer un soulèvement pour un individu eût été imprudent. Le jeu n'en valait pas la chandelle. Et quant au bonhomme, on l'aurait plus tard par un autre moyen.

Sauf pour ce cas fâcheux, le gouvernement bolcheviste pouvait jubiler: l'avant-garde de la vraie Révolution, Cronstadt, était bien impuissante, pliée sous la poigne de fer du pouvoir "communiste".

Toutefois ceci n'était vrai qu'à moitié.

Pendant des mois et des mois, Cronstadt assistait impuissant à l'imposture, à l'ignominie, aux crimes des fossoyeurs de la Révolution.

En rentrant de permission, les matelots racontaient de quelle façon le "Pouvoir des travailleurs" traitait les travailleurs. A la campagne, on réquisitionnait chez les paysans, sans distinction, le dernier blé, le dernier bétail, souvent même des objets de ménage, condamnant ainsi les cultivateurs à une existence de famine et on n'hésitait pas à recourir aux arrestations et aux exécutions en masse des récalcitrants. Autour des villes, des barrages armés confisquaient impitoyablement quelques malheureux sacs de farine que les paysans envoyaient le plus souvent à leurs parents affamés, et jetaient en prison ceux qui résistaient. Et, en même temps, on "ne voyait pas" de vrais marchands qui passaient avec leurs marchandises destinées à la spéculation, car ceux-là savaient graisser les pattes.

"Le peuple laborieux est désarmé", constataient les matelots; on voit maintenant que l'armement général des travailleurs, la liberté de parole et d'action font peur non seulement aux contre-révolutionnaires avérés, mais aussi à ceux qui abandonnent le vrai chemin de la Révolution. On crée l'Armée Rouge qui, comme toutes les armées, finira par devenir une force aveugle entre les mains du parti au pouvoir. Détachés de la base, de l'atelier, de leurs camarades de travail, les soldats, choyés, entraînés par dés mots d'ordre trompeurs, soumis à une discipline abrutissante et privés des moyens d'agir d'une façon organisée, pourront être facilement maniés dans le sens voulu par les dirigeants, quels qu'ils soient".

Cronstadt écoutait, observait et bouillonnait, mais se sentait impuissant à agir.

Et quant au peuple il était de plus en plus ligoté, muselé, subjugué, écrasé.

Les ouvriers de Petrograd se soulèvent contre le gouvernement bolcheviste. - Enfin, et malgré tout, l'orage éclata.

Il commença à gronder, non pas à Cronstadt, mais à Petrograd.

Fin février 1921, la situation des masses ouvrières dans les villes était devenue intenable.

La vie entière se désagrégeait. Les denrées de toute première nécessité faisaient défaut. Le pain même était rationné et difficile à trouver. Faute de combustible, les habitations ne pouvaient plus être chauffées. Les chemins de fer fonctionnaient à peine. De nombreuses usines fermaient leurs portes, ce qui aggravait la situation.

Les appels, les interpellations, les réclamations des ouvriers restaient sans effet.

Le Pouvoir bolcheviste se rendait parfaitement compte de la gravite de la situation. Il avouait même son impuissance à y remédier. Mais il se refusait obstinément à modifier quoi que ce fût de sa "ligne". Il ne voulait même pas discuter avec les ouvriers mécontents. Il repoussait d'avance toute suggestion, toute collaboration, toute initiative. En guise de remède il recourait de plus en plus à des réquisitions, à des expéditions militaires, à des mesures répressives, à la violence la plus arbitraire.

Alors, des troubles sérieux éclatèrent à Petrograd.

Plusieurs usines, parmi les plus importantes, improvisèrent des assemblées générales ouvrières et adoptèrent des résolutions hostiles au gouvernement, exigeant un changement de régime. Des proclamations rédigées dans le même sens apparurent dans les ateliers et sur les murs. Les masses s'agitaient sourdement.

Une observation importante s'impose ici.

Naturellement, dans ce vaste mouvement populaire plusieurs éléments intervenaient, plusieurs thèses se heurtaient. Aucune liberté d'idées ni de discussion n'étant admise et de nombreux révolutionnaires étant sous les verrous, toute cette effervescence était, nécessairement, vague et confuse. La Révolution ayant déjà dévié, le processus révolutionnaire étant engagé sur une fausse route, le mouvement entier était fatalement dénaturé.

Dans ces conditions il était naturel que certains éléments du mouvement, influencés par une propagande antirévolutionnaire - celle des socialistes modérés surtout - proposassent des mesures et des solutions qui cherchaient à ramener la Révolution en arrière au lieu de tenter de la dégager de l'impasse pour la faire avancer.

Ainsi, certains éléments demandaient le retour à la liberté de commerce et surtout la convocation d'une Assemblée constituante.

Mais, trois faits essentiels sont à signaler.

1° Les éléments en question étaient loin de prévaloir dans l'ensemble du mouvement. Ils n'étaient nullement les plus forts ni les plus audacieux. La liberté de propagande pour les gauches, la liberté d'action pour les masses, pouvaient encore, avec l'aide des bolcheviks sincères, sauver la situation amener une solution et donner à la Révolution un nouvel élan dans le bons sens.

2° N'oublions pas qu'au point de vue général, le bolchevisme représentait lui aussi un système réactionnaire. Il y avait donc deux forces réactionnaires en présence: l'une composée de certains éléments antibolchevistes, tirait en arrière; l'autre - le bolchevisme lui-même - paralysait et pétrifiait la Révolution. La seule force vraiment révolutionnaire se trouvait ailleurs.

3° Justement, d'autres éléments représentaient cette véritable force révolutionnaire. Et - ce qui nous importe ici - Cronstadt en était le représentant le plus important.

Ceux de Cronstadt envisageaient une solution qui, tout en étant hostile au bolchevisme, n'avait cependant rien de commun avec les idées rétrogrades, comme celle de l'Assemblée constituante ou celle de retour au capitalisme privé.

L'action menée par Cronstadt, au début même des troubles, en fait foi.

En réponse à certaines proclamations et à une propagande exigeant la convocation de la Constituante, Cronstadt envoya (bien entendu, clandestinement) des délégués à des usines, fabriques et ateliers de Petrograd pour déclarer aux ouvriers ce qui suit:

Toute l'énergie révolutionnaire de Cronstadt, ses canons et ses mitrailleuses seront résolument dressés contre l'Assemblée constituante et contre tout retour en arrière. Mais si les ouvriers désabusés de la "dictature du prolétariat", se dressent contre les nouveaux imposteurs, pour les "Soviets libres", pour la liberté de parole, de presse, d'organisation et d'action des travailleurs: ouvriers et paysans, et de tous les courants idéologiques: anarchistes, socialistes-révolutionnaires de gauche, etc., si les ouvriers se soulèvent pour une troisième Révolution vraiment prolétarienne, pour les mots d'ordre d'octobre, alors Cronstadt les appuiera de toutes ses forces, unanimement prête à vaincre ou à mourir.

Les meetings spontanés dans toutes les grandes usines commencèrent le 22 février.

Le 24, les troubles prirent une tournure plus grave.

Dès le matins les autorités entreprirent, aux fins d' "épuration", une révision des fiches individuelles des ouvriers de l'usine Troubotchny, une des plus importantes de Petrograd. Cela fit déborder la coupe. L'usine cessa le travail. Quelques centaines d'ouvriers allèrent à d'autres usines afin de faire débrayer le personnel. Bientôt l'usine Baltique, la fabrique Laferme et l'usine de munitions Patronny se joignirent à la grève.

Une foule de 2.000 à 3.000 ouvriers, très agités, se forma dans la rue et tenta de manifester. Le gouvernement "ouvrier et paysan", qui disposait déjà de quelques forces policières et militaires spécialement dressées, suffisantes pour combattre de tels mouvements, dépêcha sur place des détachements d'étudiants de l'Académie Militaire, aspirants officiers (dits "Koursanti"). Des collisions eurent lieu entre ces troupes et la foule sans armes. Les ouvriers furent dispersés. Par ailleurs, la police et les troupes empêchèrent plusieurs meetings.

Le 26 février, le mouvement s'accentua encore. Il se répandit dans toute la ville. Les grévistes firent "débrayer" les ouvriers des arsenaux de l'Amirauté et ceux du port "Galernaïa".

Des masses d'ouvriers se rassemblaient ça et là. Elles furent de nouveau dispersées par les formations spéciales.

Voyant les désordres s'amplifier, le gouvernement alerta la garnison de la capitale. Mais celle-ci était aussi en effervescence. Plusieurs unités déclarèrent qu'elles n'avaient pas à se battre contre les ouvriers. Elles furent désarmées; mais le gouvernement ne pouvait plus compter sur ces troupes. Il s'en passa, d'ailleurs, ayant amené, de la province et de certains "fronts" de la guerre civile des détachements d'élite, communistes par excellence.

Le même jour, le gouvernement créa à Petrograd un "Comité de Défense", sous la présidence de Zinovieff, pour coordonner toute l'action contre le mouvement.

Le 26 février, à la séance du Soviet de Petrograd, un communiste notoire, Lachévitch, membre dudit Comité et aussi du Conseil militaire révolutionnaire de la République, fit un rapport sur la situation. Il dénonça les ouvriers de l'usine Troubotchny comme meneurs des troubles, les qualifiant d' "hommes qui ne pensaient qu'à leur intérêt personnel" et de "contre-révolutionnaires". En conséquence l'usine fut fermée et les ouvriers se trouvèrent privés automatiquement de leur ration de vivres.

Au cours de là même séance, le Commissaire de la flotte baltique, Kouzmine, signala pour la première fois une certaine effervescence parmi les équipages des navires de guerre en rade de Cronstadt.

A partir du 27 février, un nombre considérable de proclamations de toutes sortes furent diffusées dans les rues et apposées aux murs de la capitale. L'une des plus caractéristiques disait:

Un changement fondamental dans la politique du gouvernement est nécessaire. En premier lieu, les ouvriers et les paysans ont besoin de liberté. Ils ne veulent pas vivre selon les prescriptions des bolcheviks: ils veulent décider eux-mêmes de leur destin.

Camarades, maintenez l'ordre révolutionnaire ! Exigez d'une manière organisée et décidée:

La libération de tous les socialistes et des ouvriers sans parti, emprisonnés;

L'abolition de l'état de siège, la liberté de parole, de presse et de réunion pour tous ceux qui travaillent;

La réélection libre des Comités d'usines et des représentants aux syndicats et aux Soviets.

Le gouvernement répondit par des arrestations en masse et par la suppression de diverses organisations ouvrières.

Le 28 février, les forces militaires communistes, arrivées du dehors, envahirent Petrograd. Aussitôt une répression impitoyable s'abattit sur les travailleurs. Désarmés, ceux-ci ne purent résister. En deux jours les grévistes furent réduits par la force et l'agitation ouvrière écrasée "par une main de fer", selon l'expression de Trotsky.

Or, c'est précisément le 28 février que Cronstadt se mit en mouvement.

Cronstadt appuie les ouvriers de Petrograd. - Son premier geste. - La riposte et l'attitude du gouvernement. - Ce 28 février, l'équipage du navire de ligne Petropavlovsk, en émoi depuis quelques jours, adopta une résolution qui obtint aussitôt l'approbation d'un autre navire de guerre: Sébastopol.

Rapidement, le mouvement s'étendit à toute la flotte de Cronstadt et gagna aussi les régiments rouges de la garnison.

La résolution ne portait aucun caractère agressif; elle se bornait à formuler les aspirations des travailleurs et des marins.

Quelques commissions de marins furent envoyées à Petrograd afin d'établir une liaison plus étroite avec les ouvriers de la capitale et obtenir une information exacte sur la situation.

Ainsi le mouvement des marins avait un caractère tout à fait pacifique et loyal. Il appuyait moralement certaines revendications des travailleurs, ce qui n'était nullement anormal dans un "État ouvrier", dirigé par un "Gouvernement prolétarien".

Le 1er mars une réunion publique eut lieu sur la place de l'Ancre. Elle fut convoquée officiellement par la première et la seconde escadres de la flotte baltique. L'annonce parut dans l'organe du Soviet de Cronstadt.

Le même jour, le président de l'Exécutif central panrusse Kalinine, et le Commissaire de la flotte baltique Kouzmine, arrivèrent à Cronstadt. Kalinine fut reçu avec les honneurs militaires, avec musique et bannières déployées.

16.000 marins, soldats rouges et travailleurs assistèrent à la réunion. Elle fut présidée par le président du Comité exécutif du Soviet de Cronstadt, le communiste Vassiliev. Kalinine et Kouzmine étaient présents.

Les délégués des commissions envoyées à Petrograd firent leurs rapports au meeting. Vivement indignée, la réunion exprima sa désapprobation des méthodes employées par les communistes pour étouffer les légitimes aspirations des ouvriers de Petrograd. La résolution adoptée la veille par le Petropavlovsk fut alors présentée à l'assemblée. A la discussion, le président Kalinine et le Commissaire Kouzmine attaquèrent avec une extrême violence la résolution, les grévistes de Petrograd et les marins de Cronstadt. Mais leurs discours n'eurent aucun effet. La résolution du Petropavlovsk, mise aux voix par un matelot, Petritchenko, fut adoptée à l'unanimité.

"La résolution fut adoptée par la majorité écrasante de la garnison de Cronstadt. Elle fut lue au meeting général de la ville le 1er mars, en présence de près de 16.000 citoyens, et adoptée à l'unanimité. Le président du Comité exécutif de Cronstadt, Vassiliev, et le camarade Kalinine votèrent contre la résolution." C'est dans les termes ci-dessus que le Commissaire Kouzmine nota l'événement.

Voici le texte intégral de ce document historique/

Résolution de la réunion générale de la 1re et de la 2e escadres de la flotte de la Baltique, tenue le 1er mars 1921.

Après avoir entendu les rapports des représentants envoyés à Petrograd par la réunion générale des équipages pour y examiner la situation,

L'assemblée décide qu'il faut:

Étant donné que les Soviets actuels n'expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans,

1° Procéder immédiatement à la réélection des Soviets au moyen du vote secret. La campagne électorale parmi les ouvriers et les paysans devra se dérouler en pleine liberté de parole et d'action;

2° Établir la liberté de parole et de presse pour tous les ouvriers et paysans, pour les anarchistes et pour les partis socialistes de gauche;

3° Accorder la liberté dé réunion aux syndicats et aux organisations paysannes;

4° Convoquer en dehors des partis politiques une Conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de Petrograd, de Cronstadt et de la province de Petrograd pour le 10 mars 1921 au plus tard;

5° Élargir tous les prisonniers politiques socialistes et aussi tous les ouvriers, paysans soldats rouges et marins, emprisonnés à la suite des mouvements ouvriers et paysans;

6° Élire une commission aux fins d'examiner les cas de ceux qui se trouvent dans les prisons et les camps de concentration;

7° Abolir les "offices politiques", car aucun parti politique ne doit avoir des privilèges pour la propagande de ses idées, ni recevoir de l'État des moyens pécuniaires dans ce but. Il faut instituer à leur place des commissions d'éducation et de culture, élues dans chaque localité et financées par le gouvernement;

8° Abolir immédiatement tous les barrages;

9° Uniformiser les rations pour tous les travailleurs, excepté pour ceux qui exercent des professions dangereuses pour la santé;

10° Abolir les détachements communistes de choc dans toutes les unités de l'armée; de même pour la garde communiste dans les fabriques et usines. En cas de besoin ces corps de garde pourront être désignés dans l'armée par les compagnies et dans les usines et fabriques par les ouvriers eux-mêmes;

11° Donner aux paysans la pleine liberté d'action en ce qui concerne leurs terres et aussi le droit de posséder du bétail, à condition qu'ils s'acquittent de leur tâche eux-mêmes, c'est-à-dire sans avoir recours au travail salarié;

12° Désigner une commission ambulante de contrôle;

13° Autoriser le libre exercice de l'artisanat, sans emploi d'un travail salarié;

14° Nous demandons à toutes les unités de l'armée et aussi aux camarades "koursanti" militaires de se joindre à notre résolution;

15° Nous exigeons que toutes nos résolutions soient largement publiées par la presse.

La résolution est adoptée à l'unanimité par la réunion des équipages de l'escadre. Deux personnes se sont abstenues.

Signé : Petritchenko, président de la réunion; Perepelkine secrétaire.

Il est regrettable que le texte traduit de la résolution n'en reflète pas la tournure populaire, le style "rustique", le parfum candide: une preuve de plus que le mouvement se trouvait entièrement entre les mains des travailleurs eux-mêmes, qu'il exprimait bien leurs véritables idées et aspirations, sans être "poussé" ou "monté" par qui que ce fut.

Puisque la validité des mandats du Soviet de Cronstadt allait expirer, la réunion décida de convoquer une conférence de délégués des navires, de la garnison, des ateliers, des syndicats et des différentes institutions soviétiques, pour le 2 mars, afin de discuter les modalités des nouvelles élections. Cette décision était parfaitement conforme à la Constitution soviétique. La Conférence fut officiellement et régulièrement annoncée dans les Izvestia, organe officiel du Soviet.

Le 2 mars, plus de 300 délègues se réunirent dans la Maison d'Éducation, ancienne École des Ingénieurs.

La grande majorité des délégués n'appartenait à aucun parti politique. Les délégués communistes formaient une minorité; néanmoins selon la coutume, les rapporteurs de la question: "Les buts et les tâches de la Conférence des délégués", furent désignés parmi ceux-ci.

La réunion lut ouverte par le marin Petritchenko. Elle élit, au scrutin public, un bureau de cinq membres. L'un d'eux raconta lulus tard que les membres de la Conférence étaient exclusivement des marins, des soldats rouges, des ouvriers et des employés soviétiques. Naturellement, il n'y avait, parmi les délégués, aucun "officier de l'ancien régime" (insinuation lancée par les communistes de Petrograd ).

L'ordre du jour portait: les nouvelles élections au Soviet. On voulait les organiser sur une base plus libre et plus juste, tenant compte de la résolution adoptée la veille. On désirait un Soviet capable de poursuivre les taches fixées par celle-ci.

L'esprit de la Conférence était tout à fait "soviétique". Cronstadt exigeait des Soviets libres de toute emprise des partis politiques, Soviets qui seraient vraiment le reflet des aspirations des travailleurs et exprimeraient leur volonté. Cela n'empêchait nullement les délégués - adversaires du régime arbitraire des commissaires bureaucrates, mais non pas de celui des Soviets - d'êtres loyaux, de sympathiser avec le parti communiste comme tel et de désirer une solution pacifique des problèmes urgents.

Mais laissons raconter les événements à ceux de Cronstadt eux-mêmes.

Voilà ce qu'ils relatent dans les Izvestia du Comité révolutionnaire provisoire de Cronstadt, n° 9, du 11 mars 1921. (La "résolution" se trouve dans le n° 1 du 3 mars):

Comment fut créé le Comité Révolutionnaire Provisoire

Le 1er mars, à 2 heures de l'après-midi, un meeting de marins, soldats rouges et ouvriers s'est tenu sur la place de la Révolution, avec l'autorisation du Comité exécutif du Soviet et non pas arbitrairement.

15.000 personnes assistèrent à cette réunion. Elle eut lien sous la présidence du camarade Vassiliev, président du Comité exécutif. Le camarade Kalinine, président du Comité exécutif central panrusse, et Kouzmine, commissaire de la flotte baltique, venus de Petrograd, y assistaient.

L'objet de la réunion était la discussion de la résolution adaptée précédemment par la réunion générale des équipages de la 1re et de la 2e escadres, dont le sujet était: "Les événements en cours" et "Les moyens de sortir le pays de l'état de désorganisation et de désarroi".

Cette "résolution" est actuellement connue de tout le monde. Elle ne contient rien qui puisse ébranler le pouvoir des Soviets.

Au contraire, elle exprime bien l'idée du véritable pouvoir des Soviets: pouvoir des ouvriers et des paysans.

Mais les camarades Kalinine et Kouzmine, qui prirent la parole, ne voulurent pas le comprendre. Leurs discours restèrent sans écho. Ils ne surent pas gagner le cœur des masses tourmentées jusqu'à l'angoisse. Et le meeting vota unanimement la résolution des équipages.

Le lendemain, au su du Comité exécutif, avec son autorisation et conformément aux instructions publiées dans les Izvestia, les délégués des navires, de la garnison, des ateliers et des syndicats, à raison de deux par organisation, se réunirent à la Maison d'Éducation (ex-École des Ingénieurs): en tout, plus de 300 personnes.

Les représentants de l'autorité perdirent contenance. D'aucuns quittèrent même la ville. Dans ces conditions, l'équipage du navire de ligne Petropavlovsk se vit obligé d'assurer la garde de l'édifice et la protection des délègues contre les excès éventuels, d'où qu'ils vinssent.

La Conférence fut ouverte par le camarade Petritchenko. Après l'élection du Bureau, au nombre de 5 délégués, il donna la parole au camarade Kouzmine, commissaire de la flotte baltique. En dépit de la position très nette prise par la garnison et les ouvriers vis-à-vis des représentants du Pouvoir et vis-à-vis des communistes, le camarade Kouzmine ne voulut pas en tenir compte.

La Conférence avait pour tâche de trouver une issue pacifique à la situation créée. Il s'agissait, notamment, de constituer un organe à l'aide duquel on pourrait effectuer les réélections au Soviet, prévues par la résolution, sur des bases plus justes.

Cette tâche s'imposait d'autant plus que les pouvoirs du Soviet précédent composé presque uniquement de communistes, et qui s'était avéré inapte à résoudre les problèmes vitaux absolument urgents, venaient à leur terme.

Mais, au lieu de rassurer les délégués, le camarade Kouzmine, au contraire, les excita. Il parla de la position équivoque de Cronstadt, des patrouilles, de deux pouvoirs, du danger polonais, de l'Europe entière qui nous regardait. Il affirma que tout était calme à Petrograd. Il souligna qu'il se trouvait entre les mains des délégués qui pouvaient, s'ils le voulaient, le faire fusiller. Et, pour terminer, il déclara ceci: "Si les délégués veulent une lutte armée ouverte, ils l'auront. Car les communistes n'abandonneront pas le pouvoir bénévolement. Ils lutteront jusqu'au bout".

Le discours maladroit de Kouzmine n'apporta aucun apaisement à l'émotion des délégués; au contraire, il contribua à leur irritation. Quant à l'allocution incolore et vague du président du Comité exécutif Vassiliev, qui lui succéda, elle passa inaperçue. La majorité écrasante des délégués était manifestement hostile aux communistes.

Néanmoins, les délégués ne perdaient pas l'espoir de trouver un terrain d'entente avec les représentants du Pouvoir. L'appel du président de la Conférence pour entamer un travail positif et élaborer un ordre du jour fut approuvé unanimement.

On décida de passer à la rédaction de l'ordre du jour. Mais il était évident qu'on ne pouvait pas faire confiance aux camarades Kouzmine et Vassiliev. On jugea donc nécessaire de les mettre momentanément en état d'arrestation, surtout parce que les communistes étaient en possession des stocks d'armes, qu'on n'avait pas accès au téléphone, que d'après une lettre produite à la conférence les soldats rouges étaient apeurés et excités, que les commissaires interdisaient toute réunion dans les unités militaires.

Les camarades Kouzmine et Vassiliev ainsi que le commandant de la forteresse furent donc éconduits.

La Conférence ne dissimulait pas ses sentiments réprobateurs à l'égard des communistes. Mais lorsqu'on posa la question de savoir si les délégués communistes devaient rester à la Conférence pour continuer le travail commun avec les camarades sans parti la réunion répondit positivement. Malgré quelques protestations et la proposition de certains délégués d'arrêter les communistes, l'ensemble des délégués ne partagea pas cet avis, considérant que les communistes présents étaient des délégués des unités et des organisations au même titre que les autres.

Ce fait prouve une fois de plus que les délègues sans parti des travailleurs, que les soldats rouges, les marins et les ouvriers ne considéraient pas la résolution adoptée au meeting de la veille comme menant nécessairement il une rupture avec les communistes en tant que parti. On espérait encore pouvoir trouver un langage commun.

Ensuite sur la proposition du camarade Petritchenko, lecture fut donnée de la résolution de la veille. Elle fut adoptée par la majorité écrasante des délégués.

Alors, au moment même où la Conférence semblait pouvoir commencer le travail positif, le camarade délégué du navire de ligne Sébastopol demanda la parole pour une déclaration urgente. Il déclara que 15 camions de troupes avec fusils et mitrailleuses étaient en route vers le lieu de la réunion.

La vérification opérée par la suite démontra que cette fausse nouvelle était lancée par les communistes dans le but de "torpiller" la Conférence. Mais au moment où elle fut communiquée - surtout en raison de la tension générale et de la position hostile prise vis-à-vis de la Conférence par les représentants du Pouvoir - toute l'ambiance portait les délégués à y croire.

Néanmoins, la proposition du président de passer à la discussion sur les événements en cours, en prenant pour base la résolution adoptée, est acclamée. La Conférence commence la discussion des mesures à prendre pour que les clauses de la résolution soient effectivement appliquées. L'idée d'envoyer une délégation à Petrograd est déclinée car celle-ci serait certainement arrêtée. Après quoi, plusieurs camarades délégués proposent que le Bureau de la Conférence s'organise en un Comité Révolutionnaire Provisoire et qu'il soit chargé de préparer les réélections au Soviet.

A ce moment-là le camarade président déclare qu'un détachement de 2.000 hommes serait en route vers le lieu de la réunion. Fort émus et excités les délégués anxieux quittent l'immeuble de la Maison d'Éducation.

La séance étant ainsi levée en raison de cette dernière communication, le Comité Révolutionnaire Provisoire, chargé de l'ordre, s'installa sur le navire de ligne Peropavlovsk et y établit son siège jusqu'au jour, où, grâce à ses efforts, l'ordre fut assuré dans la ville au mieux des intérêts de tous les travailleurs, marins, soldats rouges et ouvriers".

Ajoutons à ce récit, sommaire et incomplet, quelques détails rapportés plus tard par l'un des membres du Comité Révolutionnaire.

La décision de créer ce Comité, prise à l'unanimité quelques instants avant la clôture de la séance, sous l'impression de toutes les rumeurs alarmantes et des menaces de Kouzmine de Kalinine et de Vassiliev, laissa entendre que "le Bureau de la Conférence et le président Pétritchenko étaient chargés de remplir provisoirement les fonctions d'un Comité Révolutionnaire, faute du temps nécessaire pour créer un tel Comité d'une façon plus formelle".

Entre autres, on savait positivement qu'aussitôt après le meeting populaire du 1er mars, les Communistes de Cronstadt entreprendraient des préparatifs sérieux en vue d'une action militaire contre le mouvement.

En effet, le Comité communiste local, notamment, se mit à armer abondamment les membres du parti. Il ordonna au commissaire de la forteresse de prélever sur les stocks et de remettre aux cellules communistes des fusils, des mitrailleuses et des munitions.

Il est hors de doute que les chefs communistes de Cronstadt eussent ouvert les hostilités dès le 2 mars et empêché la Conférence des délégués de se réunir si un imprévu n'était venu contrecarrer leurs projets.

Sur les quelque 2.000 communistes inscrits à Cronstadt la grande majorité n'était que des "communistes de registre", venus au parti pour des raisons personnelles, non par conviction. Dès le début des événements, cette "masse Communiste" abandonna ses chefs et vint rejoindre le mouvement général. Or, les chefs seuls, même soutenus par un certain nombre de "koursanti" séjournant à Cronstadt, et aveuglément dévoués au parti, ne pouvaient espérer résister à la flotte, à la garnison et à la population tout entière. C'est pourquoi les chefs abandonnèrent l'idée d'une lutte armée immédiate à l'intérieur de Cronstadt. Une partie d'entre eux s'enfuit. Une autre se rendit aux forts environnants pour tenter de les soulever contre le mouvement. Les "koursanti" les suivirent. Ils visitèrent les forts les uns après les autres, mais ne trouvèrent nulle part l'appui recherché. Finalement, ils se rendirent à la "Pointe Rouge" ( Krasnaïa Gorka", voir la carte.)

C'est ainsi que, dans la soirée du 2 mars, Cronstadt n'avait d'autre "Pouvoir" que celui du Comité Révolutionnaire Provisoire.

Le 3 mars parut le premier numéro des Izvestia (Nouvelles, Informations) du Comité Révolutionnaire Provisoire.

On y trouve en première place une sorte de manifeste ainsi conçu:

A la population de la forteresse et de la Ville de Cronstadt

Camarades et Citoyens, notre pays traverse une période difficile. Voici déjà trois ans que la famine, le froid et le chaos économique nous enserrent dans un étau terrible. Le parti communiste, qui gouverne le pays, s'est détaché des masses et s'est révélé impuissant à les sortir d'un état de débâcle générale. Le parti n'a tenu aucun compte des troubles qui ont eu lieu, ces temps derniers, à Petrograd et à Moscou, et qui ont démontré clairement qu'il a perdu la confiance des masses ouvrières. Il n'a tenu, non plus, aucun compte des revendications formulées par les ouvriers. Il considère tout cela comme des menées de la contre-révolution. Il se trompe profondément.

Ces troubles, ces revendications, c'est la voix du peuple entier, de tous ceux qui travaillent. Tous les ouvriers, marins et soldats rouges voient nettement aujourd'hui que seuls les efforts communs, seule la volonté commune des travailleurs, pourront donner au pays du pain, du bois et du charbon, pourront vêtir et chausser le peuple, pourront sortir la République de l'impasse où elle se trouve.

Cette volonté de tous les travailleurs, soldats rouges et marins s'est manifestée nettement au grand meeting de notre ville, le mardi 1er mars. Le meeting vota à l'unanimité une résolution des équipages des 1re et 2e escadres.

L'une des décision adoptées fut celle de procéder immédiatement aux réélections du Soviet.

Afin d'établir pour ces réélections des bases plus justes, de sorte que la représentation des travailleurs au Soviet soit effective et que le Soviet soit un organe actif et énergique, les délégués de toutes les organisations de la marine, de la garnison et des ouvriers se réunirent le 2 mars à la Maison d'Éducation. Cette réunion devait élaborer les bases des nouvelles élections et commencer ensuite un travail positif et pacifique, travail de réorganisation du système soviétique.

Or, puisqu'on avait des raisons de craindre une répression, et aussi à la suite des discours menaçants des représentants du pouvoir, la réunion décida de créer un Comité Révolutionnaire Provisoire et de lui donner pleins pouvoirs quant à l'administration de la ville et de la forteresse.

Le Comité Provisoire a son siège sur le navire de ligne Petropavlovsk.

Camarades et citoyens ! Le Comité Provisoire se préoccupe surtout de ce qu'il n'y ait pas d'effusion de sang. Il a employé tous ses efforts pour maintenir l'ordre révolutionnaire dans la ville, dans la forteresse et dans les forts.

Camarades et citoyens ! N'arrêtez pas votre travail. Ouvriers, restez à vos machines. Marins et soldats, n'abandonnez pas vos postes. Tous les employés, toutes les institutions doivent continuer le travail.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire exhorte toutes les organisations ouvrières, tous les syndicats maritimes et autres, toutes les unités de mer et de terre, ainsi que tous les citoyens individuellement à lui prêter leur aide.

Sa mission est d'assurer, en coopération fraternelle avec vous, les conditions nécessaires pour les élections justes et honnêtes du nouveau Soviet.

Donc, camarades, de l'ordre, du calme, du sang-froid ! Tous au travail socialiste honnête, pour le bien de tous les travailleurs !

Cronstadt, le 2 mars 1921.

Signé : Petritchenko, président du Comités Révolutionnaire Provisoire; Toukine, secrétaire.

Le même numéro contient la fameuse résolution des escadres et quelques notes administratives, dont celle-ci:

Ce 2 mars, vers 9 heures du soir, toutes les unités rouges de la forteresse et la majorité des forts se sont solidarisées avec le Comité Révolutionnaire Provisoire. Toutes les institutions et les services de liaison sont gardées par des patrouilles du Comité.

Cependant, les bolcheviks ne perdirent pas un instant pour préparer une attaque contre Cronstadt. Dès le début ils sentirent que ce mouvement pouvait entraîner pour eux une catastrophe. Aussi décidèrent-ils de l'étouffer coûte que coûte et le plus vite possible, avant qu'il ne prît de l'extension.

Ils utilisèrent simultanément plusieurs procédés: 1° ils se hâtèrent d'assurer leur maîtrise sur les points stratégiques importants autour de Cronstadt et de Petrograd, tels que: la Pointe-Rouge (Krasnaïa Gorka), Oranienbaum, Lissy Noss, etc.; 2° ils maintinrent l'état de siège à Petrograd et prirent des mesures militaires répressives extraordinaires pour sauvegarder "l'ordre"; 3° ils firent certaines concessions - nous avons parlé de la suppression des "barrages" autour de la capitale - pour calmer les ouvriers; 4° ils procédèrent, sous le commandement suprême de Trotsky, à la rapide mise sur pied d'un corps d'armée spécial aux fins d'une attaque directe de Cronstadt; 5° ils déclenchèrent une violente campagne de mensonges et de calomnies contre ceux de Cronstadt, dans le but de tromper l'opinion et de justifier leur action.

Cette propagande acharnée commença dès le 2 mars.

Dans le numéro 2 des Izvestia du Comité Révolutionnaire en date du 3 mars, nous trouvons, à côté de diverses notes d'ordre administratif et économique, l'information suivante:

La Radio de Moscou.

Nous publions le radiogramme suivant, lancé par l'agence "Rosta" de Moscou et intercepté par la station de T.S.F. du Petropavlovsk: radiogramme, plein de mensonges effrontés et de tromperies de la part du parti communiste qui se dit "Gouvernement soviétique". (Certains passages n'ont pu être déchiffrés à cause du brouillage d'une autre station.) Ce radiogramme se passe de commentaires. Les travailleurs de Cronstadt comprendront la provocation.

Radio-Nouvelles Rosta. Moscou, 3 mars.

A tous ! A tous ! A tous !

A la lutte contre la conspiration blanc-gardiste !

La mutinerie de l'ex-général Kozlovsky et du navire Petropavlovsk a été organisée par les espions de l'Entente, comme cela s'est produit pour de nombreux autres complots antérieurs. Cela se voit à la lecture du journal bourgeois français Le Matin qui, deux semaines avant la révolte de Kozlovsky, publia le télégramme suivant d'Helsingfors: "On mande de Petrograd qu'à la suite de la récente rébellion de Cronstadt, les autorités militaires bolchevistes ont pris des mesures afin d'isoler Cronstadt et d'empêcher que les soldats et marins de Cronstadt s'approchent de Petrograd.

"Le ravitaillement de Cronstadt est interdit jusqu'à nouvel ordre." Il est clair que la sédition de Cronstadt a été dirigée par Paris, que le contre-espionnage français y est mêlé. Toujours la même histoire. Les socialistes-révolutionnaires, dirigés de Paris, tramèrent la rébellion contre le gouvernement soviétique, et à peine leurs préparatifs terminés, le véritable maître - un général tsariste - fit son apparition. L'histoire de Koltchak, qui tenta de rétablir le pouvoir avec l'aide des Socialistes-révolutionnaires, se répète une fois de plus. Tous les ennemis des travailleurs, des généraux tsaristes aux socialistes-révolutionnaires inclus, essaient de spéculer sur la faim et sur le froid. Naturellement. cette rébellion des généraux et des socialistes-révolutionnaires sera vite réprimée, et le général Kozlovsky et ses acolytes subiront le sort de Koltchak.

Mais il est hors de doute que le filet d'espionnage de l'Entente n'est pas jeté seulement sur Cronstadt. Ouvriers et soldats rouges, déchirez ce filet ! Démasquez les insinuateurs et les provocateurs ! Il vous faut du sang-froid, la maîtrise de vous-mêmes, de la vigilance. N'oubliez pas que le vrai moyen de sortir des difficultés alimentaires et autres, momentanées mais certes pénibles, est un travail intense en bonne entente et non pas des excès insensés qui ne peuvent qu'augmenter la misère pour la plus grande joie des ennemis maudits des travailleurs.

Par tous les moyens à sa disposition: ordres militaires, proclamations, tracts, affiches, articles de journaux, T.S.F., le gouvernement diffusait et imposait ces inqualifiables calomnies. N'oublions pas que tous les moyens de propagande et d'information étant entre ses mains, aucune voix libre ne pouvait faire entendre la vérité.

Dans le numéro 4 des Izvestia du Comité, du 6 mars, nous lisons ceci:

Lâches et calomniateurs

Nous portons à la connaissance de tous le texte d'une proclamation, lancée sur Cronstadt du haut d'un avion communiste.

Les citoyens n'éprouveront que du mépris pour cette calomnie provocatrice.

Ceux de Cronstadt savent comment et par qui le pouvoir odieux des communistes a été jeté bas.

Ils savent qu'à la tête du comité Révolutionnaire Provisoire se trouvent des militants dévoués élus, les meilleurs fils du peuple: des soldats rouges, des marins et des ouvriers.

Ils ne permettront à personne de leur mettre la bride sur le cou, encore moins à des généraux tsaristes ou à des blancs-gardistes.

"Quelques heures encore, et vous serez obligés de vous rendre", nous menacent les communistes.

Hypocrites infâmes, qui voulez-vous tromper ?

La garnison de Cronstadt ne s'est jamais rendue aux amiraux tsaristes, elle ne se rendra pas non plus à des généraux bolchevistes.

Lâches que vous êtes ! Vous connaissez notre force et notre volonté de vaincre ou de mourir dignement et non pas fuir comme vos commissaires, les poches remplies de billets de banque tsaristes et d'or, produit du labeur et du sang ouvriers.

Voline


Lire la suite, page 3


Accueil  |   Remonter  |   Page précédente ;


Mentions légales |  Plan du site |  Politique d'accessibilité |  Contact

Site sous licence ccc réalisé par Web Stands conforme W3C et WAI. |  Tester :  xhtml 1.0 strict |  css2 |  aaa |