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"Un problème fondamental nous est légué par les révolutions précédentes: j'entends surtout celle de 1789 et celle de 1917; dressées pour une grande partie contre l'oppression, animées d'un souffle puissant de liberté et proclamant la liberté comme leur but essentiel, pourquoi ces révolutions sombrèrent-elles dans une nouvelle dictature exercée par d'autres couches dominatrices et privilégiées, dans un nouvel esclavage des masses populaires ?"

Voline

La révolution inconnue

Russie 1917 – 1921

[...Suite, page 3]

Voici, dans le même temps, ce que diffusait la Radio-Station de Moscou et que reproduit le même n° 4 des Izvestia, pour l'édification des lecteurs:

Radio de Moscou

A ceux de Cronstadt, trompés

Voyez-vous maintenant où les vauriens vous ont menés ? Voilà où vous en êtes ! Les crocs gourmands des anciens généraux tsaristes apparaissent déjà derrière le dos des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks. Tous ces Pétritchenko et autres Toukine sont maniés comme des pantins par le général tsariste Kozlovsky, les capitaines Borkser, Kostromitinov, Chirmanovsky et autres blanc-gardistes avérés. On vous trompe ! On vous disait que vous luttiez pour la démocratie. Deux jours à peine sont écoulés, et vous voyez qu'en réalité vous luttez non pas pour la démocratie, mais pour des généraux tsaristes. Vous avez permis à un nouveau Wiren(3) de vous mettre la bride sur le cou.

On vous conte des bourdes: que Petrograd est avec vous que la Sibérie et l'Ukraine vous soutiennent. Tout cela n'est que mensonges cyniques ! Le dernier marin de Petrograd vous a tourné le dos lorsqu'il a appris que des généraux tsaristes, tel Kozlovsky, agissent parmi vous. La Sibérie et l'Ukraine défendent fermement le pouvoir soviétique. Petrograd, la rouge cité, se moque des piteuses prétentions d'une poignée de socialistes-révolutionnaires et blanc-gardistes.

Vous êtes entourés de tous côtés. Quelques heures encore et vous serez obligés de vous rendre. Cronstadt n'a ni pain ni combustible. Si vous persistez, on vous canardera comme des perdrix. Naturellement, tous ces généraux - les Kozlovsky et les Borkser,- tous ces vauriens - les Pétritchenko et les Toukine - fuiront à la dernière minute, chez les blanc-gardistes, en Finlande. Mais vous autres, simples marins et soldats rouges trompés, ou irez-vous ? Si l'on vous promet de vous nourrir en Finlande, on vous trompe encore ! Ne savez-vous pas que les soldats du général Wrangel, emmenés à Constantinople, y crevaient par milliers, comme des mouches, de faim et de maladies ? Le même sort vous attend si vous ne revenez pas immédiatement à la raison.

Rendez-vous tout de suite, sans perdre une minute !

Déposez les armes et passez chez nous !

Désarmez et arrêtez les chefs criminels, surtout les généraux tsaristes !

Sa faute sera pardonnée à celui qui se rendra immédiatement.

Rendez-vous immédiatement ! - Comité de Défense de Petrograd.

Mêmes insinuations dans un autre radiogramme lancé, cette fois, par le Soviet de Petrograd et dont le texte est reproduit dans le même numéro des Izvestia, précédé de cette brève introduction:

La station de T.S.F. du Petropavlovsk a capté le radiogramme suivant qui confirme que les communistes continuent à tromper non seulement les ouvriers et les soldats rouges, mais aussi les membres du Soviet de Petrograd.

Mais ils ne réussiront pas à tromper la garnison de Cronstadt ni ses ouvriers.

Enfin, le numéro 5 des Izvestia du 7 mars donne communication d'un nouveau et très long radiogramme de Moscou.

Avant de le reproduire, le journal le commente dans une note intitulée: "Ils continuent à calomnier".

La note réfute les inventions bolchevistes dans les termes suivants:

Ainsi nous venons d'apprendre que, selon les informations le la radio "Rosta", tout un monde est à pied d'œuvre chez nous: l'Entente et les espions français, les blanc-gardistes et les généraux tsaristes, les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, les banquiers de la Finlande, bref le monde entier fonce sur les pauvres communistes.

Et nous, ceux de Cronstadt, nous étions justement les seuls à n'en rien savoir !

Ce document de la bêtise communiste est franchement comique. Nous le reproduisons ici. Il procurera à ceux de Cronstadt quelques minutes de gaîté.

Il serait trop long, de reproduire ici ce radiogramme en entier. Bornons-nous à en citer quelques passages typiques:

(...)

Le 2 mars, le "Conseil du travail et de la Défense" ordonna: 1° de déclarer l'ancien général Kozlovsky et ses partisans hors la loi; 2° de promulguer l'état de guerre dans la ville et dans la province de Petrograd; 3° de remettre le pouvoir suprême de tout le district de Petrograd aux mains du Comité de Défense de Petrograd.

(...)

La garnison entière de la Krasnaïa Gorka maudit les rebelles et brûle du désir de les combattre.

Petrograd est absolument calme, et même les quelques usines où certains individus avaient lancé dernièrement des accusations contre le Gouvernement soviétique ont compris la provocation; elles ont compris où les entraînaient les agents de l'entente et de la contre-révolution.

(...)

C'est au moment même où le parti républicain en Amérique vient d'assumer le pouvoir et se montre disposé à renouer les relations commerciales avec la Russie soviétique que la diffusion de fausses rumeurs et la fomentation des désordres à Cronstadt sont organisées pour impressionner le nouveau président américain et empêcher un changement de la politique américaine en Russie. La Conférence de Londres a lieu au même moment. La diffusion de semblables rumeurs cherche à influencer la délégation turque et à la rendre docile quant aux exigences de l'Entente. La révolte de l'équipage du Petropavlovsk est sans aucun doute une étape de la grande conspiration pour créer des difficultés à l'intérieur de la Russie soviétique et pour ébranler la situation internationale. Ce plan est mis à exécution en Russie même par un général tsariste et par des ex-officiers, avec l'appui des mencheviks et des socialistes - révolutionnaires.

Un nom revient constamment dans tous ces documents: celui d'un certain général Kozlovsky, prétendu vrai chef et maître du mouvement.

Il y avait en effet, à Cronstadt, un ex-général tsariste du nom de Kozlovsky. Ce fut Trotsky, ce grand restaurateur des ex-généraux du Tsar en tant que spécialistes, qui l'établit là comme artilleur spécialisé. Tant que ce personnage fut inscrit au service des bolcheviks, ceux-ci fermèrent les yeux sur son passé. Mais dès que Cronstadt se révolta, ils mirent à profit la présence de leur "spécialiste" pour en faire un épouvantail.

Ce Kozlovsky ne joua aucun rôle dans les événements de Cronstadt, non plus que ses aides, cités par les bolcheviks: Borkser, Kostromitinov et Chirmanovsky, dont l'un était simple dessinateur. Mais les bolcheviks exploitèrent leurs noms avec habileté pour dénoncer les marins comme ennemis de la République et présenter leur mouvement comme contre-révolutionnaire. Les agitateurs communistes furent envoyés dans les usines et les ateliers de Petrograd et de Moscou afin d'appeler le prolétariat à se dresser contre Cronstadt, "ce nid de la conspiration blanche, dirigée par le général Kozlovsky" et "s'associer au soutien et à la défense du gouvernement des ouvriers et paysans contre la rébellion blanc-gardiste de Cronstadt."

Kozlovsky lui-même ne put que hausser les épaules lorsqu'il apprit le rôle que les bolcheviks lui faisait jouer dans les événements. Il raconta, plus tard, que le commandant bolchevik de la forteresse de Cronstadt s'était enfui aussitôt après la constitution du Comité Révolutionnaire Provisoire. Conformément aux règlements bolchevistes, c'était le chef de l'artillerie - le général Kozlovsky en l'occurrence - qui devait le remplacer. Mais comme ces règlements n'avaient plus aucune valeur, le pouvoir communiste étant remplacé par celui du Comité Révolutionnaire, Kozlovsky refusa d'occuper ce poste. Le Comité Révolutionnaire désigna alors un autre spécialiste, un certain Solovianov, comme commandant de la forteresse. Et quant à Kozlovsky, il fut chargé de diriger les services techniques de l'artillerie. Ses aides, personnages absolument insignifiants, restèrent eux aussi totalement à l'écart du mouvement.

Ironie historique: ce fut précisément un important ex-officier tsariste, le fameux Toukhatchevsky (récemment fusillé par ordre de Staline), qui assuma, par ordre de Trotsky, la charge de commander l'ensemble des forces destinées à agir contre Cronstadt. Il y a mieux: tous les "spécialistes", toutes les vedettes du tsarisme, passés au service des bolcheviks, participèrent à l'élaboration du plan de siège et d'attaque de Cronstadt. Et quant à ceux de Cronstadt, calomniés par leurs cyniques adversaires, ils n'avaient à leur disposition, comme spécialistes techniques ou militaires, que la pâle personne de Kozlovsky et trois ou quatre autres personnages absolument nuls au point de vue politique.

Le mouvement de Cronstadt éclata spontanément. Si ce mouvement avait été l'aboutissement d'un plan conçu et préparé d'avance, on ne l'aurait certainement pas déclenché au début de mars, moment le moins favorable. En effet, quelques semaines encore et Cronstadt, libéré des glaces, devenait une forteresse à peu près imprenable, ayant à sa disposition une flotte puissante, menace terrible pour Petrograd. Ravitaillé du dehors, Cronstadt aurait pu alors non seulement tenir très longtemps, mais même vaincre. La plus grande chance du gouvernement bolcheviste fut, justement, la spontanéité du mouvement et l'absence de toute préméditation, de tout calcul dans l'action des marins.

Il n'y eut pas de "révolte" à Cronstadt, au propre sens du mot. Il y eut un mouvement spontané et pacifique, absolument naturel et légitime dans les circonstances données qui engloba rapidement la ville, la garnison et la flotte tout entières.

Tremblant pour leur pouvoir, leurs postes et leurs privilèges, les bolcheviks forcèrent les événements et obligèrent Cronstadt à accepter la lutte armée.

La riposte de Cronstadt. - Naturellement, Cronstadt fit son possible pour riposter aux insinuations et aux calomnies bolchevistes.

Par son journal et ses radios, le Comité Révolutionnaire faisait connaître aux masses laborieuses de Russie et du monde les véritables buts et aspirations du mouvement, en réfutant en même temps les mensonges du gouvernement communiste.

Ainsi, le numéro 4 des Izvestia du 6 mars reproduit l'appel radiodiffusé suivant du Comité Révolutionnaire:

A tous... A tous... A tous...

Camarades ouvriers, soldats rouges et marins !

Ici, à Cronstadt, nous savons combien vous souffrez - vous-mêmes, vos femmes et vos enfants affamés - sous le joug de la dictature des communistes.

Nous avons jeté bas le Soviet communiste. Dans quelques jours, notre Comité Révolutionnaire Provisoire procédera aux élections du nouveau Soviet, lequel, élu librement, reflétera bien la volonté de toute la population laborieuse et de la garnison et non celle d'une poignée de fous "communistes".

Notre cause est juste. Nous sommes pour le pouvoir des Soviets et non des partis. Nous sommes pour l'élection libre des représentants des masses laborieuses. Les Soviets falsifiés, accaparés et manipulés par le parti communiste, ont toujours été sourds à nos besoins et à nos demandes; la seule réponse que nous avons reçue fut la balle assassine.

Actuellement, la patience des travailleurs étant à bout, on veut vous fermer la bouche à l'aide d'aumônes; par ordre de Zinoviev, les barrages sont supprimés dans la province de Petrograd et Moscou assigne 10 millions de roubles-or pour l'achat à l'étranger des vivres et des objets de première nécessité. Mais nous savons que le prolétariat de Petrograd ne se laissera pas acheter avec ces aumônes. Par-dessus les têtes des communistes, Cronstadt révolutionnaire vous tend la main et vous offre son aide fraternelle.

Camarades ! Non seulement on vous trompe, mais on dénature impudemment la vérité, on s'abaisse jusqu'à la dissimulation la plus vile. Camarades, ne vous laissez pas faire !

A Cronstadt le pouvoir est exclusivement entre les mains des marins, des soldats et des ouvriers révolutionnaires, et non entre celles de "contre-révolutionnaires dirigés par un Kozlovsky", comme essaie de vous le faire croire la radio mensongère de Moscou.

Ne tardez pas, camarades ! Unissez-vous à nous ! Entrez en contact avec nous ! Exigez que vos délégués sans parti soient autorisés à venir à Cronstadt. Eux seuls pourront vous dire la vérité et démasquer l'abjecte calomnie sur "le pain finlandais" et les menées de l'Entente.

Vive le prolétariat révolutionnaire des villes et des champs !

Vive le pouvoir des Soviets librement élus !

Dans le numéro 10 du 12 mars, nous lisons ceci:

Nos généraux

Les communistes insinuent que des généraux, des officiers blanc-gardistes et un curé se trouvent parmi les membres du Comité Révolutionnaire Provisoire.

Afin d'en finir une fois pour toutes avec ces mensonges, nous portons à leur connaissance que le Comité est composé des quinze membres suivants:

1. Petritchenko, premier écrivain à bord du Petropavlovsk;

2. Yakovenko, téléphoniste du district de Cronstadt;

3. Ossossov, mécanicien du Sébastopol;

4. Arhipov, quartier-maître mécanicien;

5. Perepelkine, mécanicien du Sébastopol ;

6. Patrouchev, quartier-maître mécanicien du Petropavlovsk

7. Koupolov, premier aide-médecin;

8. Verchinine, matelot du Sébastopol:

9. Toukine, ouvrier électricien;

10. Romanenko, garde des chantiers de réparation des navires;

11. Oréchine, employé à la 3e École technique;

12. Valk, ouvrier charpentier;

13. Pavlov, ouvrier aux ateliers des mines marines;

14. Baïkov, charretier;

15. Kilgast, timonier.

En reproduisant la même liste dans le numéro 12 du 14 mars, le journal termine par cette note ironique:

Tels sont nos généraux: nos Broussilov, Kamenev, etc. .

Les gendarmes Trotsky et Zinoviev vous cachent la vérité.

Dans leur campagne de calomnies, les bolcheviks cherchaient à défigurer non seulement l'esprit et le but du mouvement, mais aussi les actes de ceux de Cronstadt.

Ainsi, ils répandirent le bruit que les communistes de Cronstadt subissaient toutes sortes de violences de la part des "mutins".

A plusieurs reprises, Cronstadt rétablit la vérité.

Au numéro 2 des Izvestia du 4 mars, on trouve la note suivante:

Le Comité Révolutionnaire Provisoire tient à démentir les bruits suivant lesquels les communistes arrêtés subiraient des violences. Les communistes arrêtés sont en complète sécurité.

Sur plusieurs communistes arrêtés, une partie a été, d'ailleurs, remise en liberté. Un représentant du parti communiste fera partie de la commission chargée d'enquêter sur les motifs d'arrestations. Les camarades communistes: Iliine, Kabanov et Pervouchine se sont adressés au Comité Révolutionnaire et ont été autorisés à rendre visite aux détenus sur le navire Petropavlovsk. Ce que ces camarades confirment en apposant ici leurs signatures. Signé: Iliine, Kabanov, Pervouchine. - pour copie conforme, signé: N. Arhipov, membre du Comité Révolutionnaire. - Pour le secrétaire, signé: P. Bogdanov.

Ce numéro 2 publia également, sous la signature des mêmes communistes, un "Appel du bureau provisoire de la section de Cronstadt du Parti Communiste". Pour des raisons compréhensibles, les termes de cet "Appel" adressé aux communistes sont prudents et vagues. Néanmoins, on y lit ceci:

N'accordez aucun crédit aux faux bruits qui affirment que des communistes responsables ont été fusillés et que les communistes ont l'intention de se rebeller à Cronstadt les armes à la main. Ce sont des mensonges propagés dans l'intention de provoquer l'effusion de sang. Le Bureau Provisoire du parti communiste reconnaît la nécessité des nouvelles élections du Soviet et il demande aux membres du parti communiste d'y participer. Le Bureau provisoire exhorte les membres du parti à rester à leurs postes et à ne pas mettre d'obstacle aux mesures du comité Révolutionnaire Provisoire. - Bureau provisoire de la section de Cronstadt du parti communiste, signé: J. Iliine, A. Kabanov, F. Pervouchine.

Plusieurs ripostes ont lieu dans des notes brèves, paraissant de temps à autre sous le titre: Leurs mensonges.

Au numéro 7, du 9 mars, nous lisons:

Leurs mensonges

"Le commandant de l'armée qui opère contre Cronstadt, Toukhatchevsky, vient de communiquer à un collaborateur du Commandant rouge ce qui suit: Nous sommes informés que la population civile de Cronstadt ne reçoit presque pas de vivres.

"Le régiment des tirailleurs, en garnison à Cronstadt, refusa de se joindre aux mutins et résista à une tentative de désarmement.

"Les principaux meneurs de la rébellion s'apprêtent à fuir en Finlande.

"Un marin transfuge de Cronstadt, sans parti, communique qu'au meeting des marins du 4 mars à Cronstadt, la parole a été prise par le général Kozlovsky. Dans son discours, il exigea un pouvoir ferme et une action décisive contre les partisans des Soviets.

"A Cronstadt. le moral est bas. La population est déprimée. Elle attend impatiemment la fin de la rébellion et demande à remettre les meneurs blanc-gardistes entre les mains du gouvernement soviétique."

Voilà ce que les communistes racontent sur les événements. Tels sont les moyens auxquels ils recourent afin de salir notre mouvement aux yeux du peuple laborieux.

Au numéro 12, du 14 mars:

Leurs mensonges.

Nous reproduisons textuellement les notes parues dans le numéro du 11 mars de la Pravda de Petrograd :

"Lutte armée à Cronstadt. - La communication suivante a été reçue hier à 8 h. du soir par le Comité de Défense du camarade Toukhatchevsky, commandant d'armée, actuellement à Oranienbaum:

"Une forte fusillade est entendue à Cronstadt: tirs de fusils et de mitrailleuses. A la jumelle, on voit des troupes menant une attaque en rangs dispersés, dirigée de Cronstadt vers les ateliers des mines situées au nord-est du fort "Constantin". Il est à supposer que l'attaque a pour objet, soit le fort "Constantin", soit des détachements révoltés contre les blanc-gardistes et retranchés aux environs des ateliers des mines."

"Un incendie à Cronstadt. - Au moment où nous nous emparions du fort N., un grand incendie a été observé à Cronstadt. Une épaisse fumée enveloppait la ville".

"Encore sur les inspirateurs et les chefs de 1a rébellion. - Un transfuge, qui quitta Cronstadt dans la nuit du 7 mars, a fait la communication suivante sur l'esprit et l'attitude des officiers blanc-gardistes:

"Ils sont d'une humeur très joviale. Ils ne se soucient nullement de l'effusion de sang qu'ils ont provoquée. Ils rêvent aux délices qui les attendent s'ils s'emparent de Petrograd. "Une fois Petrograd entre nos mains, il y aura au moins un demi-poud d'or par tête. Et si nous perdons, nous nous sauverons en Finlande ou l'on nous accueillera les bras ouverts." Voilà ce que ces messieurs déclarent. Ils se sentent totalement maîtres de la situation. Et, en effet, ils le sont. Leur attitude vis-à-vis des marins ne diffère en rien de celle des vieux temps tsaristes. "Ça ce sont de vrais chefs, non pas comme les communistes, disent d'eux les marins. Il ne leur manque que des "épaulettes dorées."

"Nous portons à la connaissance de messieurs les officiers blanc-gardistes qu'ils ne doivent pas compter beaucoup sur une fuite en Finlande et qu'ils vont recevoir chacun, non pas de l'or, mais une bonne portion de plomb."

Le Journal Rouge relate:

"Deux marins arrivés de Reval affirment que 150 bolcheviks ont été tués à Cronstadt."

Voilà comment on écrit l'histoire. Et voilà comment les communistes s'efforcent de cacher la vérité au peuple au moyen de calomnies et de mensonges.

Au numéro 13, du 15 mars:

Leurs mensonges

Le Journal Rouge communique:

Oranienbaum, le 11 mars. - Il est confirmé qu'à Cronstadt les marins se sont révoltés contre les mutins.

Oranienbaum, le 12 mars. - Dans la journée d'hier, on a vu des hommes se faufiler, à travers les glaces, de Cronstadt vers le littoral de la Finlande. On a observé, également, des hommes qui se dirigeaient de la Finlande vers Cronstadt. Cela met hors de doute les liens entre Cronstadt et la Finlande.

Oranienbaum le 12 mars. - Les pilotes rouges qui ont survolé Cronstadt, hier, communiquent qu'on n'y voit presque personne dans les rues. Tout service de garde ou de liaison est absent. Aucun service de liaison avec la Finlande n'a été observé non plus.

Oranienbaum, le 11 mars. - Les transfuges de Cronstadt communiquent que le moral des marins y est très bas. Les chefs de la mutinerie ont perdu tante confiance dans les marins si bien que ces derniers ne sont plus admis au service de l'artillerie. Celle-ci est servie par des officiers qui détiennent le pouvoir réel. Les marins sont éliminés de presque partout.

Fusillades à Cronstadt. - Selon les informations reçues aujourd'hui, une intense fusillade a lieu à Cronstadt. On entend tirer des fusils et des mitrailleuses. Il faut croire qu'il s'agit d'une révolte.

Tout en accusant mensongèrement les gens de Cronstadt d'excès et de violences, les bolcheviks eux-mêmes en usaient d'une façon absolument ignoble.

Depuis trois jours - lisons-nous dans l'éditorial du n° 3 des lzvestia du 5 mars - Cronstadt s'est débarrassé de l'horrible pouvoir des communistes, comme la ville s'était débarrassée, il y a quatre ans de celui du Tsar et de ses généraux.

Depuis trois jours, les citoyens de Cronstadt respirent librement, délivrés de la dictature du parti.

Les "chefs" communistes de Cronstadt se sont sauvés honteusement, tels des gamins en faute. Ils craignaient pour leur peau. Ils supposaient que le Comité Révolutionnaire Provisoire aurait recours aux méthodes préférées de la Tcheka: la mise à mort.

Vaines appréhensions !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire n'exerce pas la vengeance. Il ne menace personne.

Tous les communistes de Cronstadt sont en liberté. Aucun danger ne les menace. Seuls ceux qui cherchaient à fuir et tombaient entre les mains de nos patrouilleurs ont été arrêtés. Mais même ceux-là se trouvent en sécurité, assurés contre la vengeance éventuelle de la population qui pourrait être tentée de leur faire payer la "terreur rouge".

Les familles des communistes sont hors de toute atteinte, comme le sont tous les citoyens. Face à cela, quelle est l'attitude des communistes?

Dans le tract qu'ils ont diffusé hier par avion, on lit que de nombreuses personnes ont été arrêtées à Petrograd: personnes n'ayant aucun rapport avec les événements de Cronstadt.

Il y a mieux : leurs familles mêmes sont jetées en prison.

Le Comité de défense, dit le tract, déclare que tous ces prisonniers sont retenus comme otages pour les camarades arrêtés par les mutins à Cronstadt, particulièrement pour le commissaire de la flotte baltique, N. Kouzmine; pour le président du Soviet de Cronstadt, le camarade Vassiliev et quelques autres. Les otages paieront de leur vie le moindre dommage souffert par nos Camarades arrêtés.

C'est ainsi que le Comité de Défense termine sa proclamation.

C'est la rage des impuissants.

Torturer les familles innocentes, cet acte n'ajoutera pas de nouveaux lauriers à la renommée des camarades communistes. Et, de toutes façons, ce n'est pas avec de pareils moyens qu'ils pourront reprendre le pouvoir que les ouvriers. marins et soldats rouges de Cronstadt leur ont arraché.

Cronstadt répondit par le radiogramme suivant reproduit au numéro 5 des Izvestia du 7 mars:

Au nom de la garnison de Cronstadt, le Comité Révolutionnaire Provisoire exige que les familles des ouvriers, marins et soldats rouges détenues comme otages par le Soviet de Petrograd soient mises en liberté dans le délai de vingt-quatre heures.

La garnison de Cronstadt déclare que les communistes jouissent à Cronstadt de leur pleine liberté et que leurs familles sont absolument hors de danger. L'exemple du Soviet de Petrograd ne sera pas suivi ici parce que nous considérons ces méthodes - la détention d'otages - comme les plus viles et infâmes même lorsqu'elles sont provoquées par une rage de désespoir. L'histoire ne connaît pas de semblable ignominie. - Petritchenko, président du Comité Révolutionnaire Provisoire; Kilgast, secrétaire.

D'une façon générale, le Comité de Défense sévissait à Petrograd, inondé de troupes venues de provinces et soumis au régime de terreur de "l'état de siège".

Le Comité prit des mesures systématiques pour "nettoyer la ville". De nombreux ouvriers, soldats et marins suspects de sympathie pour Cronstadt furent emprisonnés. Tous les marins de Petrograd et divers régiments de l'armée, considérés "politiquement suspects", furent envoyés en des régions lointaines.

Dirigé par son président Zinoviev, le Comité assuma le contrôle complet de la ville et de la province de Petrograd. Tout le district nord fut déclaré en état de guerre et toutes les réunions furent interdites. On prit des précautions extraordinaires pour protéger les institutions gouvernementales et on plaça des mitrailleuses dans l'hôtel "Astoria", occupé par Zinoviev et les autres hauts fonctionnaires bolchevistes.

Une grande nervosité régnait à Petrograd. De nouvelles grèves éclataient et on colportait de persistantes rumeurs sur des tumultes ouvriers qui auraient eu lieu à Moscou et sur des révoltes agraires qui se seraient produites dans l'Est et en Sibérie.

La population, qui ne pouvait pas avoir confiance dans la presse, écoutait avidement les bruits les plus excessifs, quoique manifestement faux. Tous les regards se portaient vers Cronstadt dans l'attente d'événements importants.

En attendant, des prescriptions collées aux murs ordonnaient le retour immédiat des grévistes à leurs usines, interdisaient la suspension du travail et prévenaient la population de ne pas se réunir dans les rues. "En cas de rassemblement - y lisait-on - les troupes recourront aux armes et, en cas de résistance, l'ordre est de fusiller sur place."

Petrograd était dans l'impuissance d'agir. Soumise à la plus ignoble terreur, obligée de se taire, la capitale fondait tous ses espoirs sur Cronstadt.

La vie intérieure de Cronstadt pendant la lutte. Sa presse. - Le sens et les buts de sa lutte. - Dès les premiers jours du mouvement, Cronstadt entreprit une œuvre d'organisation intérieure: œuvre intense et fiévreuse. La tâche était vaste et urgente. Il fallait faire face à de nombreux problèmes à la fois.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire, dont le siège se trouvait au début à bord du Pétropavlovsk, ne tarda pas à être transféré à la "Maison du Peuple", dans le centre de Cronstadt, de façon qu'il fût, comme le disaient les Izvestia, "en contact plus suivi avec la population".

D'autre part, le nombre de ses membres - cinq seulement au début - ayant été jugé insuffisant pour faire face à toutes les nécessités de l'heure, on le porta rapidement à quinze.

Les Izvestia publièrent le compte rendu des premiers actes du Comité dans les termes suivants (n° 3, du 5 mars) :

Vaincre ou mourir.

Une réunion des délégués. - Hier, 4 mars, à 6 heures du soir, a eu lieu, au Club de la garnison, une réunion des délégués des unités militaires et des syndicats, convoqués pour compléter le Comité Révolutionnaire Provisoire par l'élection d'autres membres, et pour entendre des rapports sur les événements en cours.

202 délégués, venus pour la plupart directement du lieu de leur travail, assistèrent à la réunion.

Le marin Petritchenko, président, déclara que le Comité Révolutionnaire Provisoire, surchargé de travail, devait être complété au moins par dix nouveaux membres.

Sur vingt candidats proposés, la réunion élut à une majorité écrasante de voix les camarades: Verchinine, Perepelkine, Koupolov, Ossossov, Valk, Romanenko, Pavlov, Baïkov, Patrouchev et Kilgast.

Les nouveaux membres prirent place au bureau.

Ensuite Petritchenko, président du Comité Révolutionnaire Provisoire, présenta un rapport détaillé sur l'activité du Comité depuis son élection à ce jour.

Le camarade Petritchenko souligna que la garnison entière de la forteresse et des navires était prête au combat, le cas échéant. Il constata le grand enthousiasme qui animait toute la population laborieuse de la ville ouvriers, marins et soldats rouges.

Des applaudissements frénétiques accueillirent les nouveaux élus et le rapport du président.

La réunion passa ensuite aux affaires courantes.

Il s'est révélé que la ville et la garnison sont suffisamment pourvues en vivres et en combustibles,

On examina la question de l'armement des ouvriers.

Il a été décidé que tous les ouvriers sans exception seront armés et chargés de la garde à l'intérieur de la ville, car tous les marins et soldats désiraient prendre leur place dans les détachements de combat. Cette décision souleva une approbation enthousiaste aux cris de: "La victoire ou la mort !"

On décida ensuite de réélire, dans un délai de trois jours, les commissions administratives de tous les syndicats et aussi le Conseil des syndicats. Ce dernier devra être l'organe ouvrier dirigeant et se trouver en contact permanent avec le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Ensuite, des camarades marins qui avaient pu s'échapper avec beaucoup de risques, de Petrograd, de Strelna, de Peterhov et d'Oranienbaum, firent des rapports d'information.

Ils constatèrent que la population et les ouvriers de toutes ces localités étaient maintenus par les communistes dans une ignorance totale de ce qui se passait à Cronstadt. Partout, des bruits étaient répandus qui disaient que des gardes blancs et des généraux opéraient a Cronstadt.

Cette communication souleva une hilarité générale.

Ce qui égaya encore plus la réunion, fut la lecture d'une sorte de "Manifeste" diffusé à Cronstadt par un avion communiste.

"Eh, oui ! cria-t-on. Nous avons ici un seul général: le commissaire de la flotte baltique, Kouzmine ! Et même, celui-ci est arrêté !"

La réunion se termina par des vœux et des manifestations d'enthousiasme, démontrant la décision unanime et ferme de vaincre ou de mourir.

Mais il ne s'agissait pas seulement de l'activité du Comité et des divers organes créés: la population tout entière s'anima d'une vie intense et participa avec une énergie nouvelle à l'œuvre de reconstruction. L'enthousiasme révolutionnaire égalait celui des journées d'octobre. Pour la première fois depuis que le parti communiste s'était emparé de la Révolution, Cronstadt se sentait libre. Un nouvel esprit de solidarité et de fraternité avait réuni les marins, les soldats de la garnison, les ouvriers et les éléments divers dans un effort commun pour la cause de tous.

Les communistes eux-mêmes subirent la contagion de cette fraternité de toute la ville. Ils participèrent aux préparatifs pour les élections du Soviet de Cronstadt.

Les pages des Izvestia apportent d'abondantes preuves de cet enthousiasme général, réapparu dès que les masses sentirent avoir retrouvé, dans les Soviets libres, le véritable chemin de l'émancipation et l'espoir de faire aboutir la vraie Révolution .

Le journal abonde en notes, en résolutions, en appels de toute sorte, émanant de citoyens isolés ou de divers groupements et organismes, où se donnent libre cours cet enthousiasme, le sentiment de solidarité, le dévouement, le désir d'agir, d'être utile, de prendre part à l'œuvre commune.

Le principe: "Droits égaux pour tous, privilèges pour personne", fut établi, et il fut maintenu rigoureusement.

La ration de vivres fut unifiée. Les marins qui, sous le régime bolcheviste, recevaient des rations beaucoup plus élevées que les ouvriers, décidèrent de ne pas accepter plus que ce qu'on donnait à l'ouvrier ou au citoyen. Les meilleures rations et les rations spéciales furent accordées uniquement aux malades et aux enfants.

Nous venons de dire que cet élan général gagna les communistes. Il bouleversa l'opinion de beaucoup des leurs.

Les pages des Izvestia contiennent de nombreuses déclarations de groupements et organisations communistes de Cronstadt qui condamnent l'attitude du gouvernement central et appuient la ligne de conduite et les mesures prises par le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Mais il y a mieux que cela. Un très grand nombre de communistes de Cronstadt annoncèrent publiquement leur abandon du parti. Dans divers numéros des Izvestia, on publia des centaines de noms de communistes que leur conscience empêchait de rester dans le parti du bourreau "Trotsky", comme s'exprimaient quelques-uns. Les démissions du parti communiste furent bientôt si nombreuses que le journal, faute de place, dut renoncer à les annoncer immédiatement et déclara ne pouvoir les passer autrement qu'en les groupant, et cela selon les possibilités. On avait l'impression d'un exode général.

Quelques lettres prises au hasard, parmi une grande quantité d'autres, donnent un aperçu suffisant de ce revirement bien significatif.

Voici quelques-unes de ces lettres:

Je reconnais que la politique du parti communiste a conduit le pays à une impasse sans issue. Le parti est devenu bureaucratique. Il n'a rien appris et ne veut rien apprendre. Il refuse d'écouter la voix des masses et cherche à leur imposer sa propre volonté. (Pensons aux 115 millions de paysans !) Il ne veut pas comprendre que seules la liberté de parole et la possibilité pour les masses de participer à la reconstruction du pays à l'aide de procédés électoraux modifiés peuvent réveiller le peuple de sa léthargie.

Je refuse, dorénavant, de me considérer membre du parti communiste. J'approuve entièrement la résolution adoptée à la réunion de toute la population le 1er mars, et je mets, par conséquent, mes aptitudes et mon énergie à la disposition du Comité Révolutionnaire Provisoire.

Je demande que soit publiée dans le journal la présente déclaration.

Herman Kanaïev, officier de l'Armée rouge, fils d'un exilé du procès des 193. (Izvestia n° 3, du 5 mars.)

* * *

Camarades communistes de la base ! Regardez autour de vous et vous verrez que nous sommes embourbés dans un terrible marécage. Nous y avons été conduits par une poignée de "communistes" bureaucrates qui, sous le masque de communistes, se sont arrangés des nids bien chauds dans notre République.

Comme communiste, je vous en supplie: débarrassez-vous de ces faux "communistes" qui vous poussent vers le fratricide. C'est grâce à eux que nous autres, communistes de la base, qui ne sommes responsables de rien, nous subissons les reproches de nos camarades ouvriers et paysans sans parti.

Je suis effrayé de la situation actuelle.

Est-il possible que le sang de nos frères coule pour les intérêts de ces "communistes bureaucrates" ?

Camarades, revenez au bon sens ! Ne vous laissez pas faire par ces "communistes" bureaucrates qui vous provoquent et vous poussent à la boucherie. Mettez-les à la porte ! Un vrai communiste ne doit pas imposer son idée mais marcher avec toute la masse laborieuse, dans ses rangs mêmes.

Rojkali, membre du parti communiste russe (bolch.). (Izvestia, n° 4 du 6 mars.)

* * *

Vu qu'en réponse à la proposition des camarades de Cronstadt d'envoyer une délégation de Petrograd, Trotsky et les chefs communistes ont envoyé les premiers obus et ont versé le sang, je demande que l'on ne me considère plus comme membre du parti communiste. Les discours des orateurs communistes m'ont fait tourner la tête, mais le geste des bureaucrates communistes me l'a remise en place.

Je remercie les bureaucrates communistes d'avoir dévoilé leur vrai visage et de m'avoir permis ainsi de voir mon égarement. J'étais un instrument aveugle entre leurs mains.

André Bratachev, ex-membre du parti communiste n° 537.575, (Izvestia, n° 7, du 9 mars).

* * *

Considérant que la terrible situation actuelle est le résultat des actes de l'insolente poignée de communistes solidement installés au sommet du parti, et ayant adhéré au parti sous la pression, comme militant de base j'observe avec horreur le fruit de leurs œuvres. Ce sont uniquement l'ouvrier et le paysan qui peuvent relever le pays conduit à la ruine. Or, le parti communiste qui est au pouvoir les a déplumés complètement. Pour cette raison, je quitte le parti et je donne mes forces à la défense des masses laborieuses.

L. Korolev, commandant la 5e Batt., 4e Div., (Izvestia, n° 7, du 9 mars.)

* * *

Camarades ! Mes chers élèves des écoles industrielles, militaires rouges et navales !

J'ai vécu presque trente ans avec un profond amour du peuple. J'ai apporté la lumière et la science, dans la mesure de mes forces, à tous ceux qui en étaient avides et ceci jusqu'au dernier moment.

La Révolution de 1917 donna un nouvel élan à mon travail; mon activité augmenta; je m'employai plus que jamais à servir mon idéal.

La consigne communiste: "Tout pour le peuple" m'inspira par sa noblesse et sa beauté et en février 1920 je devins candidat du parti communiste. Mais le premier coup de feu tiré contre le peuple pacifique, sur mes enfants chéris dont le nombre s'élève à 7.000 à Cronstadt, m'a fait frémir d'horreur à la pensée que je puisse être considérée comme complice dans l'effusion du sang de ces innocents.

Je sens que je ne puis plus croire ni propager l'idée qui s'est déshonorée par un acte criminel. Ainsi donc, depuis le premier coup de feu, je cesse de me considérer membre du parti communiste.

Maria Nikolaïevna Chatel ! institutrice, (lzvestia, n° 8, du 10 mars.)

* * *

Vu qu'en réponse à la proposition des camarades de Cronstadt d'envoyer des délégués de Petrograd, Trotsky envoya un avion chargé de bombes qu'on lança sur des femmes et des enfants innocents; vu aussi que, partout, sévissent les fusillades d'honnêtes ouvriers, nous, communistes de la base de l'équipe électrique de la 3e région, profondément indignés par les actes de Trotsky et de ses acolytes, et par leurs procédés de bêtes féroces, nous abandonnons le parti communiste et nous nous joignons à tous les honnêtes ouvriers dans la lutte commune pour l'émancipation des travailleurs. Nous demandons à être considérés comme des "hors parti".

Suivent 17 signatures. (Izvestia, n° 8, du 10 mars.)

* * *

Pendant trois ans, j'ai travaillé à Cronstadt comme instituteur à l'école primaire et aussi dans des unités de l'armée et de la marine. J'ai marché toujours honnêtement avec les travailleurs de Cronstadt libre, leur sacrifiant toutes mes forces dans le domaine de l'instruction du peuple. Le vaste élan de la culture, annoncé par les communistes, la lutte de classe des travailleurs contre les exploiteurs et la perspective de la construction soviétique m'ont entraîné dans les rangs du parti communiste dont je suis devenu candidat le 1er février 1920. Depuis ma candidature, j'ai pu observer de multiples et importants défauts chez les sommités du parti. Je me suis rendu compte que ces dernières souillaient la belle idée du communisme. Les plus graves défauts, qui impressionnaient les masses très défavorablement, étaient: le bureaucratisme, la rupture entre le parti et les masses, les procédés dictatoriaux à l'égard de celles-ci, un grand nombre de suiveurs arrivistes, etc. Tous ces défauts creusaient un abîme insondable entre les masses et le parti, en transformant ce dernier en un organisme impuissant à lutter contre la débâcle intérieure du pays.

Les événements actuels ont mis à découvert les plaies les plus horribles du régime. Lorsque la population de Cronstadt, qui compte plusieurs milliers d'habitants, présenta aux "défenseurs des intérêts des travailleurs" des revendications tout à fait justes, les sommités bureaucratisées du parti communiste les rejetèrent et, au lieu d'une libre et fraternelle entente avec les travailleurs de Cronstadt, ouvrirent un feu fratricide contre les ouvriers, marins et soldats rouges de la ville révolutionnaire. Et - ce fut le comble - le lancement de bombes par avion sur des femmes et des enfants sans défense ajouta une belle épine à la couronne du parti communiste.

Ne voulant pas partager la responsabilité des actes barbares des communistes et n'approuvant pas la tactique de leurs sommités, qui aboutit à l'effusion de sang et à la grande misère des masses populaires, je déclare ouvertement que je ne me considère plus candidat du parti communiste et fais mien, entièrement, le mot d'ordre des travailleurs de Cronstadt: "Tout le pouvoir aux Soviets et non aux partis".

T. Dénissov, instituteur à la 2e école primaire (Izvestia, n° 10, du 12 mars.)

* * *

Sans violence, ni effusion de sang, le pouvoir du parti communiste, qui avait perdu la confiance des masses, passa, à Cronstadt, aux mains des travailleurs révolutionnaires. Néanmoins, le gouvernement central recourut au blocus de Cronstadt. Il diffusa des proclamations et des radios mensongères, essayant d'imposer son pouvoir par la faim, le froid et la trahison.

Nous considérons une pareille tactique comme une trahison du principe essentiel de la Révolution Sociale: "Tout le pouvoir aux travailleurs". Par cette trahison, les communistes au pouvoir se rangent du côté des ennemis des travailleurs, Pour nous, il n'y a plus maintenant qu'une seule issue: rester jusqu'au bout à nos postes et lutter farouchement contre tous ceux qui tenteront d'imposer leur pouvoir aux masses laborieuses par la violence, la trahison et la provocation. Nous rompons donc tout lien avec le parti.

Miloradovitch, Bezsonov, Markov, ex-membre du parti communiste, Fort "Totleben". Izvestia, n° 10, du 12 mars.)

* * *

Révolté par les procédés du grand seigneur Trotsky, qui n'hésita pas à rougir ses mains du sang de ses camarades ouvriers, je considère comme mon devoir moral de quitter le parti et de publier ma déclaration.

P. Grabégev, candidat du parti, président du syndicat des ouvriers du bâtiment. (Izvestia, n° 10, du 12 mars.)

Enfin, quelques extraits édifiants, tirés d'autres déclarations du même genre. Ces extraits donnent une idée très nette de l'esprit et de la tendance qui régnaient dans tous les milieux:

Nous soussignés, [...] avons adhéré au Parti Communiste, car nous le considérions comme une émanation de la volonté des masses laborieuses. Mais il s'est révélé, en réalité, bourreau des ouvriers et des paysans, etc.

(N° 5, du 7 mars).

* * *

Nous, candidats au parti communiste,[...] déclarons unanimement que nous tenons, non pas au pouvoir, mais entièrement à la juste cause des travailleuses etc.

(N° 7, du 9 mars).

* * *

Les partis se sont préoccupés de la politique. Or, une fois la guerre civile terminée, tout ce qu'on demandait au parti c'était d'orienter le travail sur la voie de la vie économique, dans le sillage de la reconstruction de l'économie du pays ruiné.

Le paysan n'a pas besoin des commissaires pour comprendre qu'il faut donner du pain à la ville; et l'ouvrier, à son tour, s'efforcera lui-même de fournir au paysan tout ce dont celui-ci a besoin pour son travail.

(N° 11, du 13 mars).

* * *

Résolution des prisonniers

Ce 14 mars, l'assemblée générale des koursanti, officiers et soldats rouges, au nombre de 240, faits prisonniers et internés au Manège, adopta la résolution suivante:

"Le 8 mars dernier, nous, koursanti, officiers et soldats rouges de Moscou et de Petrograd, reçûmes l'ordre de partir à l'attaque contre la ville de Cronstadt. On nous avait dit que les blanc-gardistes y avaient déclenché une mutinerie. Lorsque, sans faire usage le nos armes, nous nous sommes approchés des abords de la ville de Cronstadt et sommes entrés en contact avec les avant-gardes des marins et des ouvriers, nous avons compris qu'aucune mutinerie blanc-gardiste n'existait à Cronstadt, mais qu'au contraire les marins et les ouvriers avaient renversé le pouvoir absolutiste des commissaires. Aussitôt, nous sommes passés volontairement du côté de ceux de Cronstadt, et maintenant nous demandons au Comité Révolutionnaire de nous verser dans les détachement des soldats rouges combattants car nous voulons lutter parmi les vrais défenseurs des ouvriers et des paysans, et de Cronstadt et de toute la Russie."

Nous estimons que le comité Révolutionnaire Provisoire a pris la bonne voie vers l'émancipation de tous les travailleurs et que seule l'idée de "tout le pouvoir aux Soviets et non aux partis" pourra mener l'œuvre commencée à bon port.

(N° 14, du 16 mars).

* * *

Nous, soldats de l'Armée Rouge du fort de "Krasnoarmeietz", sommes corps et âme avec le Comité Révolutionnaire. Nous défendrons jusqu'au dernier moment le Comité, les ouvriers et les paysans.

Que personne ne croie aux mensonges des proclamations communistes lancées par les avions. Nous n'avons ici ni généraux ni seigneurs. Cronstadt a toujours été la ville des ouvriers et des paysans, et elle continuera de l'être.

Les communistes disent que nous sommes menés par des espions. C'est un mensonge effronté. Nous avons toujours défendu les libertés conquises par la Révolution, et nous les défendrons toujours. Si l'on veut s'en persuader, qu'on nous envoie une délégation. Et quant aux généraux, ils sont au service des communistes.

Au moment actuel, quand le sort du pays est en jeu, nous qui avons pris le pouvoir en mains et avons remis le Commandement suprême au Comité Révolutionnaire, déclarons à la garnison entière et à tous les travailleurs que nous sommes prêts à mourir pour la liberté du peuple laborieux.

Libérés du joug communiste et de la terreur de ces trois années, nous préférons mourir plutôt que de reculer d'un seul pas.

Le détachement du fort de "Krasnoarmeietz" (lzvestia, n° 5, du 7 mars.)

L'amour passionné pour la Russie libre et la foi illimitée dans les "véritables Soviets" inspiraient Cronstadt. Jusqu'au bout, les "Kronstadtzi" espéraient être soutenus par toute la Russie, par Petrograd avant tout, et pouvoir réaliser ainsi la libération complète du pays.

Camarades marins, ouvriers et soldats rouges de la Ville de Cronstadt !

Nous, la garnison du fort de "Totleben", vous envoyons nos fraternelle salutations à cette heure, grave et tragique, de notre glorieuse lutte contre le joug haï des communistes. Tous, nous sommes prêts, comme un seul homme, à mourir pour l'émancipation de nos frères qui souffrent: les paysans et les ouvriers de la Russie entière réenchaînés pour le maudit esclavage, par la violence et la tromperie. Nous espérons que, bientôt, par un élan décisif, nous briserons en mille pièces le cercle des ennemis autour de la forteresse et porterons à travers notre pays souffrant la vraie vérité, la liberté.

Cette note parut dans le dernier numéro des Izvestia des révoltés (n° 14), le 16 mars 1921. L'ennemi était aux portes de Cronstadt. Petrograd et le reste du pays, terrassés par un déploiement formidable de forces militaires et policières, se trouvaient manifestement dans l'impuissance de briser l'étau. Il ne restait presque plus d'espoir à l'héroïque poignée des défenseurs de la forteresse, attaquée par une nombreuse armée de "koursanti" aveuglément dévoués au gouvernement. Et, le lendemain même, Cronstadt devait tomber entre leurs mains. Mais, emportés par leur grand idéal, par la pureté de leurs motifs, par la foi fervente en l'imminente libération, ils continuaient à espérer et à lutter contre tout espoir.

Ce ne furent pas eux qui voulurent la lutte armée.

Ils cherchèrent à résoudre le conflit par des moyens pacifiques et fraternels: la réélection libre des Soviets; une entente avec les communistes; la persuasion; la libre action des masses laborieuses.

La lutte fratricide leur fut imposée. Et, au fur et à mesure que les tragiques événements se précipitaient, ils étaient de plus en plus décidés à lutter jusqu'au bout pour leur noble et juste cause.

Un point significatif de leur attitude fut la façon dont ils entendaient accepter d'être aidés dans leur action.

Ils recevaient des propositions d'aide de divers côtés, notamment de la part des socialistes-révolutionnaires de droite. Mais ils refusaient toute aide venant de droite. Et quant aux courants de gauche, ils n'admettaient leur aide que sous une forme libre, sincère, dévouée, fraternelle et apolitique. Ils acceptaient la collaboration d'amis, mais non pas la pression. Ni le "diktat" .

Quatorze numéros des Izvestia du "Comité Révolutionnaire Provisoire" ont paru en tout pendant la révolte, du 3 au 16 mars.

La noble, l'ardente aspiration des révoltés à une vie nouvelle, vraiment libre, pour Cronstadt et pour toute la Russie, leurs espoirs, leur sublime dévouement et leur décision ferme de se défendre "jusqu'à la dernière goutte de sang" dans la lutte qui leur fut imposée, tous ces traits essentiels se reflètent fidèlement dans une série d'articles de leur journal où ils expliquaient leur position, formulaient leurs aspirations, cherchaient à persuader les aveugles et les trompés, répondaient, comme nous l'avons déjà vu, aux calomnies et aux actes des communistes.

Parcourons ces pages historiques, presque totalement inconnues. Elles devraient être lues et relues par les travailleurs de tous les pays. Ces documents devraient les faire réfléchir et les mettre en garde contre l'erreur fondamentale qui perdit la Révolution russe en 1917, et qui menace déjà la prochaine révolution dans d'autres pays: l'action sous l'égide des partis politiques; la reconstruction d'un pouvoir politique; l'instauration d'un nouveau gouvernement; l'organisation d'un État centralisé, sous de nouvelles étiquettes vides de sens réel, telles que: "dictature du prolétariat", "gouvernement prolétarien", "État ouvrier et paysan", etc. (Ces documents, comme l'épopée de Cronstadt elle-même, prouvent jusqu'à l'évidence que ce qui doit être vraiment ouvrier et paysan, ne peut être ni gouvernemental ni étatiste, et que ce qui est gouvernemental et étatiste ne peut être ni ouvrier ni paysan.

Le premier numéros du 3 mars 19'21, contient, en plus de quelques renseignements et de petites notes administratives, le Manifeste "A la population de la Forteresse et de la Ville de Cronstadt" et la fameuse "Résolution" des marins, déjà cités .

Au n° 2 du 4 mars, dont nous avons, également, cité certaines déclarations et reproduit le radiogramme de Moscou, figure, parmi d'autres notes et dispositions administratives, le significatif "Appel" que voici:

A la population de la Ville de Cronstadt

Citoyens ! Cronstadt commence une âpre lutte pour la liberté. A tout instant, on peut s'attendre à une offensive des communistes dans le but de s'emparer de Cronstadt et de nous imposer à nouveau leur pouvoir qui nous a conduits à la famine, au froid et à la débâcle économique.

Tous, jusqu'au dernier, nous défendrons avec force et fermeté la liberté conquise. Nous nous opposerons au dessein de s'emparer de Cronstadt. Et si les communistes tentent de le faire par la force des armes, nous riposterons par une digne résistance.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire exhorte la population à ne pas s'émouvoir au cas où elle entendrait une fusillade.

Le calme et le sang-froid nous apporteront la victoire.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Nous avons déjà puisé tout ce qu'il y a d'intéressant dans le n° 3 (du 5 mars), sauf les notes, déclarations et informations habituelles qui se renouvellent, d'ailleurs, dans chaque numéro. Ajoutons-y cependant cet entrefilet:

L'ordre complet règne à Cronstadt. Toutes les institutions fonctionnent normalement. Les rues sont animées. Pas un coup de fusil depuis trois jours.

Le n° 4 (du 6 mars) a été cité presque en entier (sauf, comme toujours, les notes et dispositions administratives et économiques concernant les cartes, les rations, etc., ainsi que les diverses déclarations dont nous avons donné de multiples exemples).

Nous croyons toutefois utile de reproduire l'éditorial de ce numéro:

Les mains calleuses des marins et des ouvriers de Cronstadt ont arraché le gouvernail des mains des communistes et se sont emparé de la barre.

Le navire du pouvoir soviétique sera conduit d'une manière alerte et sûre vers Petrograd d'où ce pouvoir des mains calleuses devra s'étendre sur la Russie malheureuse.

Mais, camarades, prenez garde !

Décuplez votre vigilance, car la route est semée d'écueils. Un coup de barre imprudent, et votre navire, avec sa charge si précieuse pour vous - celle de la construction sociale - peut s'échouer sur un rocher.

Camarades, surveillez de près les abords du gouvernail: les ennemis cherchent déjà à l'approcher. Une seule faute, et ils vous arracheront le gouvernail, et le navire soviétique pourra couler sous le rire triomphal des laquais tsaristes et des valets de la bourgeoisie.

Camarades, en ce moment vous vous réjouissez de la grande et pacifique victoire sur la dictature des communistes. Or, vos ennemis s'en réjouissent aussi.

Les raisons de cette joie, chez vous et chez eux, sont opposées.

Vous êtes animés d'un désir ardent de rétablir le véritable pouvoir des Soviets, d'un noble espoir de voir l'ouvrier exercer un travail libre et le paysan jouir du droit de disposer, sur sa terre, des produits de son travail. Eux, ils rêvent de rétablir le knout du tsarisme et les privilèges des généraux.

Vos intérêts sont différents. Ils ne sont pas vos compagnons de route.

Vous aviez besoin de vous débarrasser du pouvoir des communistes pour vous mettre au travail créateur et à la construction pacifique. Eux, ils veulent renverser ce pouvoir pour que les ouvriers et les paysans redeviennent leurs esclaves.

Vous recherchez la liberté. Eux, ils veulent vous enchaîner à leur manière.

Soyez vigilants ! Ne laissez pas les loups sous une peau d'agneau s'approcher du gouvernail.

L'éditorial du n° 6 (du 7 mars) :

Le "feld-maréchal" Trotsky menace Cronstadt tout entier, libre et révolutionnaire, révolté contre l'absolutisme des commissaires communistes.

Les travailleurs, qui ont jeté bas le joug honteux de la dictature du parti communiste, sont menacés par ce nouveau genre de Trépov d'une débâcle militaire. Il promet de bombarder la population pacifique de Cronstadt. Il répète l'ordre de l'autre: "Pas d'économies de balles !" Il doit en avoir en quantité pour les marins, les ouvriers et les soldats rouges révolutionnaires.

Car lui, le dictateur de la Russie soviétique violée par les communistes, se moque pas mal du sort des masses laborieuses, l'essentiel étant que le pouvoir reste entre les mains de son parti !

Il a le culot de parler au nom de la Russie soviétique. Il promet la grâce !

Lui, le sanguinaire Trotsky, chef des "cosaques" communistes qui versent sans pitié des torrents de sang pour le bien de l'absolutisme du parti, lui, l'étouffeur de tout esprit libre, il ose tenir ce langage à ceux de Cronstadt, qui tiennent avec audace et fermeté le drapeau rouge !

Les communistes espèrent rétablir leur absolutisme au prix du sang des travailleurs et des souffrances de leurs familles emprisonnées. Ils veulent obliger les marins, les ouvriers et les soldats rouges révoltés à tendre à nouveau leur cou. Ils rêvent de s'y installer solidement et de continuer leur néfaste politique qui a précipité toute la Russie laborieuse dans l'abîme du désordre, de la famine et de la misère.

On en a assez ! Les travailleurs ne se laisseront plus tromper ! Communistes, vos espoirs sont vains et vos menaces n'ont pas d'effet.

La dernière vague de la Révolution des travailleurs est en marche. Elle balayera les ignobles imposteurs et calomniateurs de la surface du pays des Soviets, souillé de leurs œuvres. Et quant à votre grâce, monsieur Trotsky, nous n'en avons pas besoin !

Dans le même numéro nous lisons cette note:

Nous n'exerçons pas la vengeance

L'oppression des masses laborieuses par la dictature communiste a produit une indignation et un ressentiment parfaitement naturels parmi la population. Comme conséquence de cet état de choses, quelques personnes apparentées aux communistes furent boycottées ou congédiées. Ceci ne doit plus se produire. Nous ne cherchons pas la vengeance: nous défendons nos intérêts ouvriers. Il faut agir avec sang-froid et éliminer uniquement ceux qui, par le sabotage ou par une campagne calomniatrice, empêchent la restauration du pouvoir et des droits des travailleurs.

Nous y trouvons aussi l'article que voici:

Nous et eux

Ne sachant pas comment conserver le pouvoir qui leur échappe, les communistes emploient les plus viles provocations. Leur presse immonde a mobilisé toutes ses forées pour exciter les masses populaires et pour présenter le mouvement de Cronstadt comme une conspiration des gardes blancs. En ce moment, leur cénacle de malfaiteurs stigmatisés lance dans le monde le slogan "Cronstadt s'est vendu à la Finlande". Leurs journaux vomissent le feu et le poison. Ayant échoué dans la tâche de convaincre le prolétariat que Cronstadt est aux mains des contre-révolutionnaires, ils s'efforcent maintenant de jouer sur le sentiment national.

Tous les pays connaissent déjà par nos radios les raisons pour lesquelles la garnison et les ouvriers de Cronstadt luttent. Mais les communistes cherchent à dénaturer le sens des événements, espérant ainsi induire en erreur nos frères de Petrograd.

Petrograd est étroitement cerné par les baïonnettes des "koursanti" et des "gardes" du parti. Le Maliuta Skouratov -Trotsky - ne laisse pas venir à Cronstadt les ouvriers et les soldats rouges sans parti. Il craint qu'ils ne découvrent la vérité et que la vérité ne balaie immédiatement les communistes. Car, alors, les mains calleuses des masses ouvrières aux yeux dessillés prendront le pouvoir.

C'est la raison pour laquelle le Soviet de Petrograd n'a pas répondu à notre radio demandant que fussent envoyés à Cronstadt des camarades véritablement impartiaux.

Craignant pour leur peau, les chefs communistes étouffent la vérité et échafaudent mensonges sur mensonges: "Les gardes blancs sont à l'œuvre de Cronstadt" ... "Le prolétariat de Cronstadt s'est vendu à la Finlande et aux espions français" ... "Les Finlandais ont déjà organisé une armée pour s'emparer de Petrograd avec l'aide des rebelles de Cronstadt", etc.

Nous n'avons qu'une seule chose à répondre à tout cela: Tout le pouvoir aux Soviets ! Ôtez vos mains de là: vos mains rouges du sang des martyrs de la liberté qui luttèrent contre les gardes blancs, les propriétaires et la bourgeoisie !

Enfin, nous trouvons dans le même numéro une véritable "profession de foi" de ceux; de Cronstadt: leur programme et le testament qu'ils ont légué aux masses laborieuses des révolutions à venir. Leurs aspirations et leurs espérances y sont exposées clairement et définitivement. Voici ce document:

Les buts pour lesquels nous combattons

En faisant la Révolution d'Octobre, la classe ouvrière avait espéré obtenir son émancipation. Mais il en résulta un esclavage encore plus grand de l'individualité humaine.

Le pouvoir de la monarchie policière passa aux mains des usurpateurs - les communistes - qui, au lieu de laisser la liberté au peuple, lui réservèrent la peur des geôles de la Tcheka, dont les horreurs dépassent de beaucoup les méthodes de la gendarmerie tsariste.

Au bout de longues années de luttes et de souffrances, le travailleur de la Russie soviétique n'a obtenu que des ordres impertinents, des coups de baïonnettes et le sifflement des balles des "cosaques" de la Tcheka. De fait, le Pouvoir communiste a substitué à l'emblème glorieux des travailleurs - la faucille et le marteau - cet autre symbole: la baïonnette et la grille, ce qui a permis à la nouvelle bureaucratie, aux commissaires et aux fonctionnaires communistes de s'assurer une vie tranquille et sans soucis.

Mais ce qui est le plus abject et le plus criminel, c'est l'esclavage spirituel instauré par les communistes: ils mirent la main aussi sur la pensée, sur la vie morale des travailleurs. Obligeant chacun à penser uniquement suivant leur formule.

A l'aide des syndicats étatisés, ils attachèrent l'ouvrier à 1a machine et transformèrent le travail en un nouvel esclavage au lieu de le rendre plaisant.

Aux protestations des paysans, allant jusqu'à des révoltes spontanées; aux réclamations des ouvriers, obligés par les conditions mêmes de leur vie de recourir à des grèves, ils répondent par des fusillades en masse et par une férocité qu'auraient envié les généraux tsaristes.

La Russie des travailleurs, la première qui leva le drapeau rouge de l'émancipation du travail, est reniée dans le sang des martyrs pour la plus grande gloire de la domination communiste. Les communistes noient dans cette mer de sang toutes les grandes et belles promesses et possibilités de la Révolution prolétarienne.

Il devenait de plus en plus clair, et il devient maintenant évident que le parti communiste n'est pas, comme il feignait de l'être le défenseur des travailleurs. Les intérêts de la classe ouvrière lui sont étrangers. Après avoir obtenu le pouvoir, il n'a qu'un seul souci: de ne pas le perdre. Aussi considère-t-il que tous les moyens lui sont bons: diffamation, tromperie, violence, assassinat, vengeance sur les famille, des rebelles.

Mais la patience des travailleurs martyrisés est à bout.

Le pays s'illumine çà et là par l'incendie des rébellions dans la lutte contre l'oppression et la violence. Les grèves ouvrières se multiplient.

Les limiers bolchevistes veillent. On prend toutes les mesures pour embêter et étouffer l'inévitable troisième Révolution.

Malgré tout, elle est venue. Elle est réalisée par les masses laborieuses elle-mêmes. Les généraux du communisme voient bien que c'est le peuple qui s'est soulevé, convaincu qu'il est de leur trahison aux idées de la Révolution. Craignant pour leur peau et sachant qu'ils ne pourront se cacher nulle part pour échapper à la colère des travailleurs, les communistes cherchent à terroriser les rebelles, avec l'aide de leurs "cosaques", par la prison, l'exécution et autres atrocités. Sous le joug de la dictature communiste, la vie même est devenue pire que la mort.

Le peuple laborieux en révolte a compris que dans la lutte contre les communistes et contre le régime de servage rétabli on ne peut s'arrêter à mi-chemin. Il faut aller jusqu'au bout. Les communistes feignent d'accorder des concessions; ils enlèvent les barrages dans la province de Petrograd; ils assignent 10 millions de roubles-or pour l'achat de produits l'étranger. Mais qu'on ne s'y trompe pas: c'est la poigne de fer du maître, du dictateur, qui se cache derrière cet appât; du maître qui, le calme revenu, fera payer cher ses concessions.

Non, pas d'arrêt à mi-chemin ! Il faut vaincre ou mourir !

Cronstadt la Rouge, terreur de la contre-révolution de gauche comme de droite, en donne l'exemple.

C'est ici que la grande poussée nouvelle de la Révolution fut réalisée. Ici fut hissé le drapeau de la révolte contre la tyrannie des trois dernières années, contre l'oppression de l'autocratie communiste qui fit pâlir les trois siècles du joug monarchiste.

C'est ici, à Cronstadt, que fut scellée la pierre fondamentale de la troisième Révolution qui brisera les dernières chaînes du travailleur et lui ouvrira la nouvelle et large route de l'édification socialiste.

Cette nouvelle révolution secouera les masses laborieuses de l'Orient et de l'Occident. Car elle montrera l'exemple d'une nouvelle construction socialiste en opposition à la "Construction" communiste, mécanique et gouvernementale. Les masses laborieuses de l'autre côté de nos frontières seront alors convaincues par les faits que tout ce qui a été fabriqué chez nous jusqu'à présent, au nom des ouvriers et paysans, n'était pas le socialisme.

Le premier pas dans ce sens est fait sans un seul coup de fusil, sans répandre une seule goutte de sang. Les travailleurs n'ont pas besoin de sang. Ils n'en feront couler qu'en cas de légitime défense. Malgré tous les actes révoltants des communistes, nous aurons assez de maîtrise de nous-mêmes pour nous borner à les isoler de la vie sociale afin de les empêcher de nuire au travail révolutionnaire par leur fausse et malveillante agitation.

Les ouvriers et les paysans vont de l'avant, irrésistiblement. Ils laissent derrière eux la Constituante avec son régime bourgeois, et la dictature du parti communiste avec sa Tcheka et son capitalisme d'État qui resserre le noeud autour du cou des travailleurs et menace de les étrangler.

Le changement qui vient de se produire offre enfin aux masses laborieuses la possibilité de s'assurer des Soviets librement élus et qui fonctionneront sans aucune pression violente d'un parti. Ce changement leur permettra aussi de réorganiser les syndicats étatisés en associations libres d'ouvriers, de paysans et de travailleurs intellectuels.

La machine policière de l'autocratie communiste est enfin brisée.

Nous empruntons au n° 7, du 9 mars, deux brefs articles. L'un, de polémique, est intitulé:

Écoute, Trotsky !

Dans leurs radios, les communistes ont déversé des tonneaux d'ordures sur les animateurs de la troisième Révolution, qui défendent le véritable pouvoir des Soviets contre l'usurpation et l'arbitraire des commissaires.

Nous ne l'avons jamais caché à la population de Cronstadt. Toujours, nous avons rendu publiques ces attaques calomniatrices, dans nos Izvestia.

Nous n'avions rien à craindre. Les citoyens savaient comment la révolte s'était produite et par qui elle avait été faite.

Les ouvriers et les soldats rouges savent qu'il n'existe, dans la garnison, ni généraux ni gardes blancs.

De son côté, le Comité Révolutionnaire Provisoire a envoyé à Petrograd une radio exigeant l'élargissement des otages détenus par les communistes dans des prisons surpeuplées: ouvriers, marins et leurs familles, et aussi la mise en liberté des détenus politiques.

Notre seconde radio proposait de faire venir à Cronstadt des délégués sans parti qui, ayant vu sur place ce qui se passait chez nous, pourraient dire la vérité aux masses laborieuses de Petrograd.

Eh bien, les communistes, qu'ont-ils fait ?

Ils ont caché cette radio aux ouvriers et aux soldats rouges.

Quelques unités des troupes du "feld-maréchal" Trotsky, passées de notre côté, nous ont remis des journaux de Petrograd. Dans ces journaux, pas un seul mot de nos radios !

Et pourtant, il n'y a pas bien longtemps, ces tricheurs, habitués à jouer avec des cartes biseautées, criaient qu'il ne fallait pas avoir de secrets pour le peuple, même pas de secrets diplomatiques !

Écoute, Trotsky ! tant que tu réussiras à échapper au jugement du peuple, tu pourras fusiller des innocents par paquets. Mais il est impossible de fusiller la vérité.

Elle finira par se frayer un chemin. Toi et tes "cosaques" vous serez obligés alors de rendre des comptes.

L'autre article, constructif, fut publié pour ouvrir la discussion sur le sujet traité:

La réorganisation des syndicats

Sous la dictature des communistes les tâches des syndicats et de leurs commissions administratives sont réduites au minimum.

Pendant les quatre années du mouvement syndical révolutionnaire en Russie "socialiste", nos syndicats n'avaient aucune possibilité d'être des organismes de classe.

Ce ne fut nullement de leur faute. Telle fut, en effet, la conséquence de la politique du parti dirigeant, cherchant à éduquer les masses par la méthode centraliste, "communiste".

En fin de compte, le travail des syndicats se réduisit à des écritures et des correspondances absolument inutiles dont le but était d'établir le nombre des membres de tel ou tel syndicat et de fixer, ensuite, la spécialité de chaque adhérent, sa situation par rapport au parti, etc.

Et quant à l'activité économique d'un genre coopérateur, quant aussi à l'éducation culturelle des ouvriers membres des syndicats, rien n'a été entrepris dans ce sens.

C'est tout à fait naturel. Car, si l'on avait donné aux syndicats le droit a une vaste activité indépendante, tout le système centraliste de la construction entreprise par les communistes devait fatalement s'écrouler, ce qui eût abouti à la démonstration de l'inutilité des commissaires et des "sections politiques".

Ce furent ces défauts qui détachèrent les masses des syndicats, ceux-ci s'étant finalement transformés en noyaux de gendarmerie qui entravaient toute activité vraiment syndicale des classes laborieuses.

Une fois la dictature du parti communiste renversée, le rôle des syndicats devra changer radicalement. Les syndicats et leurs commissions administratives une fois réélus devront remplir une grande et urgente tâche d'éducation des masses en vue d'une rénovation économique et culturelle du pays. Ils devront animer leur activité d'un souffle nouveau, purifiant. Ils auront à devenir de véritables émanations des intérêts du peuple.

La République Soviétique Socialiste ne pourra être forte que lorsque son administration sera exercée par les classes laborieuses, à l'aide des syndicats rénovés.

A l'œuvre donc, camarades ouvriers ! Bâtissons les nouveaux syndicats, libres de toute emprise: là est notre force.

Le n° 8, du 10 mars, a trait surtout aux événements d'ordre militaire: l'attaque de Cronstadt par les communistes et sa défense.

Le n° 9 (11 mars) publie un ardent appel: "Aux camarades ouvriers et paysans", dont nous extrayons ces quelques passages essentiels:

Cronstadt a commencé une lutte héroïque contre le pouvoir odieux des communistes, pour l'émancipation des ouvriers et des paysans.

( ... )

Tout ce qui se passe actuellement fut préparé par les communistes eux-mêmes: par leur œuvre de sang et de ruine, qui dure depuis trois ans. Les lettres qui nous parviennent de la campagne sont remplies de plaintes et de malédictions à l'égard des communistes. Nos camarades rentrés de permission, soulevés de colère et d'indignation, nous ont raconté les horreurs perpétrées par les bolcheviks sur toute détendue du pays. D'ailleurs, nous-mêmes nous avons vu, entendu et senti tout ce qui se passait autour de nous. Une immense, une déchirante clameur le détresse nous parvenait des champs et des villes de l'énorme Russie. Elle alluma dans nos cœurs l'indignation et arma nos bras.

Nous ne voulons pas le retour au passé. Nous ne sommes ni valets de la bourgeoisie, ni mercenaires de l'Entente. Nous sommes pour le pouvoir de tous les travailleurs, mais non pour l'autorité déchaînée et tyrannique d'un seul parti quelconque.

Ce ne sont ni Koltchak, ni Denikine, ni Youdénitch qui opèrent à Cronstadt: Cronstadt est entre les mains des travailleurs.

Le bon sens et la conscience des simples marins, soldats et ouvriers de Cronstadt ont enfin trouvé les paroles et le chemin qui nous permettront de sortir de l'impasse.

( ... )

Au début, nous voulions tout arranger par la voie pacifique. Mais les communistes n'ont pas voulu céder. Plus que Nicolas II, ils s'accrochent au pouvoir, prêts à noyer le pays entier dans le sang, pourvu qu'ils règnent en autocrates.

Et voici que, maintenant, Trotsky, ce mauvais génie de la Russie, lance sur nous nos frères. Des centaines de leurs cadavres couvrent déjà la glace autour le la forteresse. Depuis quatre jours on s'acharne dans la lutte, le canon tonne, le sang fraternel coule. Depuis quatre jours, les héros de Cronstadt repoussent victorieusement toutes les attaques des ennemis.

Tel un épervier, Trotsky plane sur notre héroïque ville. Mais Cronstadt tient toujours. Tous, nous sommes prêts à mourir plutôt que de capituler.

Nos ennemis opèrent avec des "koursanti", des gardes communistes spéciaux et des troupes amenées de loin, trompées et menacées de mitrailleuses par derrière.

( ... )

Camarades ouvriers ! Cronstadt lutte pour vous, pour les affamés, pour ceux qui sont transis de froid, pour ceux qui sont en loques et sans abri.

Tant que les bolcheviks resteront au pouvoirs on ne verra pas une vie meilleure.

Vous supportez tout cela.

Au nom de quoi ? Uniquement pour que les communistes vivent dans la jouissance et pour que les commissaires engraissent ? Leur accordez-vous encore confiance ?...

En informant le Soviet de Petrograd que le gouvernement avait assigné des millions de roubles-or pour l'achat de divers produits, Zinoviev calcula que chaque ouvrier en aurait pour 50 roubles. Voilà camarades ouvriers, le prix par tête pour lequel la clique bolcheviste espère vous acheter.

( ... )

Camarades paysans ! C'est vous que le Pouvoir bolcheviste a trompés et dépouillés le plus. Où est la terre que vous aviez reprise aux propriétaires, après y avoir rêvé depuis des siècles ? Elle est entre les mains des communistes, ou exploitée par les Sovkhoz. Et quant à vous, il vous reste à la regarder et à vous en lécher les lèvres.

On vous a pris tout ce qu'on a pu vous enlever. Vous êtes voués au pillage, à la ruine complète. Vous êtes épuisés par le servage bolcheviste. On vous a obligés à faire docilement la volonté de vos nouveaux maîtres en vous affamant, en vous plombant la bouche, en vous laissant dans la plus crasseuse misère.

Camarades ! Ceux de Cronstadt ont levé le drapeau de la révolte dans l'espoir que des dizaines de millions d'ouvriers et de paysans répondraient à leur appel.

Il faut que l'aube qui vient de poindre à Cronstadt se convertisse en soleil brillant sur toute la Russie.

Il faut que l'explosion de Cronstadt ranime la Russie entière et en premier lieu Petrograd.

Nos ennemis ont rempli les prisons d'ouvriers. Mais de nombreux sincères et audacieux sont encore en liberté.

Camarades, levez-vous pour la lutte contre l'absolutisme des communistes !

Au même numéro, cette note dont voici quelques passages:

Les yeux se sont ouverts.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire et la rédaction des Izvestia sont submergés par une avalanche de déclarations des communistes qui abandonnent leur parti.

Que signifie cette fuite éperdue ?

Serait-ce la peur d'une vengeance du peuple travailleur qui a arraché le pouvoir aux bolcheviks ?

Non, mille fois non !

On a dit à une ouvrière venue nous faire la même déclaration: "Que de fuyards !". Elle s'indigna et riposta. "Nous ne fuyons pas: nos yeux se sont ouverts !"

Le sang des travailleurs, qui a rougi la glace du golfe de Finlande pour le bon plaisir des fous défendant leur Pouvoir, ce sang a ouvert les yeux au peuple.

Tous ceux qui gardent encore un brin d'honnêteté fuient éperdument la bande des démagogues.

Il ne reste plus, dans cette bande, que les malhonnêtes et les criminels: les commissaires de tous les grades, les tchékistes et les "sommités" engraissés au compte des ouvriers et des paysans affamés, les poches remplies d'or, après avoir cambriolé les palais, les musées et tout ce que le peuple avait conquis avec son sang.

Toute cette racaille espère encore quelque chose.

En vain ! Le peuple, qui sut jeter bas le joug du tsarisme et des gendarmes, saura aussi se débarrasser des chaînes du servage communiste.

Les yeux du peuple laborieux se sont ouverts.

Le n° 10, du 12 mars, ne contient rien de plus saillant que ce qui a déjà été cité précédemment.

Relevons, cependant, ces quelques lignes dans un article intitulé: "Les étapes de la Révolution" :

Un nouveau servage - communiste - s'est implanté. Le paysan fut transformé en serf dans l'économie "soviétique". L'ouvrier devint simple salarié dans les usines de l'État. La couche laborieuse intellectuelle fut à peu près exterminée. Ceux qui voulurent protester furent jetés dans les geôles de la Tcheka. Et ceux qui continuaient à remuer furent tout simplement collés au mur. La Russie tout entière a été transformée en un immense bagne.

Le n° 11 du 13 mars, s'occupe principalement des événements militaires. Il publie aussi des déclarations et des appels pareils aux autres.

A u n° 12, du 14 mars, nous trouvons le curieux article que voici:

Il faut hurler avec les loups

On pouvait s'attendre à ce que Lénine, au moment de la lutte des travailleurs pour leurs droits foulés aux pieds, ne fût pas hypocrite et sût dire la vérité.

C'est que, dans leur idée, les ouvriers et les paysans séparaient Lénine, d'un côté, de Trotsky et Zinoviev, de l'autre.

On ne croyait pas un seul mot de Zinoviev ou de Trotsky ; mais quant à Lénine, la confiance en lui n'était pas encore perdue.

Mais...

Le 8 mars, commença le Xe Congrès du Parti Communiste Russe. Lénine y répéta tous les mensonges sur Cronstadt en révolte. Il déclara que le mot d'ordre du mouvement était "la liberté du commerce". Il ajouta, certes, que "le mouvement était pour les Soviets, mais contre la dictature des bolcheviks"; mais il n'omit pas d'y mêler "les généraux blancs et les éléments anarchistes petits-bourgeois".

Ainsi, en disant des vilenies, Lénine s'embrouilla lui-même. Il laissa échapper l'aveu que la base du mouvement était la lutte pour le pouvoir des Soviets, contre la dictature du parti. Mais, troublé, il ajouta:

"C'est une contre-révolution d'un autre genre. Elle est extrêmement dangereuse, quelque insignifiantes que puissent paraître, à première vue, les corrections qu'on pense apporter à notre politique."

Il y a de quoi se troubler. Le coup porté par Cronstadt révolutionnaire est dur. Les meneurs du parti sentent que la fin ne leur autocratie est proche.

Le grand trouble de Lénine perce à travers tout son discours sur Cronstadt. Le mot "danger" y revient à tout instant.

Il dit, par exemple, textuellement ceci:

"Il faut en finir avec ce danger petit-bourgeois, très dangereux pour nous car, au lieu d'unir le prolétariat, il le désunit; il nous faut le maximum d'unité."

Oui, le chef des communistes est obligé de trembler et de faire appel "au maximum d'unité". Car la dictature des communistes et le parti lui-même accusent une grave fissure.

De façon générale, était-il possible à Lénine de dire la vérité ?

Récemment, dans une réunion communiste contradictoire sur les syndicats, il dit:

"Tout cela n'ennuie à la mort. J'en ai par-dessus la tête. Indépendamment de ma maladie, je serais heureux de lâcher tout et de fuir n'importe où !"

Mais ses partenaires ne le laisseront pas fuir. Il est leur prisonnier. Il doit calomnier comme eux. Et, d'autre part, toute la politique du parti est gênée par l'action de Cronstadt. Car Cronstadt exige, non pas "la liberté de commerce", mais le vrai pouvoir des Soviets.

Le même numéro publie une Sévère philippique contre Zinoviev:

Vains espoirs

On lit dans la Pravda de Petrograd du 11 mars une lettre de Zinoviev aux camarades sans parti.

Cet impudent goujat constate avec regret que les ouvriers communistes se font de plus en plus rares dans les usines de Petrograd. Et il en conclut que "les communistes doivent à tout prix entraîner dans l'œuvre soviétique les ouvriers et ouvrières honnêtes hors parti".

Que le nombre des communistes soit tombé bien bas dans les usines, c'est tout à fait naturel: tout le monde fuit le parti des traîtres. Il est naturel également que les tchékistes s'efforcent de domestiquer les ouvriers hors parti par tous les moyens, surtout en les entraînant dans le marécage de la collaboration avec les communistes.

"Commençons donc, avec ordre et méthode, écrit ce provocateur, à attirer les hors parti, systématiquement, dans le travail."

Mais quel ouvrier honnête voudra adhérer à cette bande de pillards, de commissaires et de tchékistes ?

Les ouvriers comprennent très bien que ces gendarmes nouveau style cherchent à étouffer les murmures de la masse laborieuse et à endormir sa vigilance à l'aide de certaines avances et concessions, uniquement pour, plus tard, la serrer davantage dans l'étau.

Les ouvriers voient de quelle façon leurs camarades hors parti sont traités, en ce moment, par les communistes. à Cronstadt.

"Dernièrement, pleurniche Zinoviev, nous avons même eu un gros malentendu avec l'usine Baltique. Mais si cette usine réalise, la première, le plan envisagé et montre ainsi l'exemple aux autres, beaucoup d'erreurs lui seront pardonnées".

Là, le provocateur s'est trahi lui-même.

En effet, il y a à peine quelques jours, les communistes assuraient les ouvriers de Cronstadt, par leurs radios, que tout allait à merveille à Petrograd et que l'usine Baltique travaillait normalement. Et voici que, brusquement, apparaissent de "gros malentendus" et une invitation à montrer l'exemple "à d'autres usines".

Il se passe donc quelque chose dans "d'autres usines" aussi ?

Mais alors, Zinoviev nous trompait-il pas à ce moment-là où nous trompe-t-il maintenant ?

Afin de gagner les bonnes grâces des ouvriers de la Baltique, les communistes leur promettent tous les biens de la terre :

"Nous mettrons des ouvriers aux postes les plus importants pour le moment: au ravitaillement, aux combustibles, au contrôle des institutions, etc.

"Nous donnerons aux ouvriers hors parti les moyens de prendre une part des plus actives, par l'intermédiaire de leurs délégués, aux achats, avec de l'or, des produits alimentaires à l'étranger, pour permettre aux ouvriers de Petrograd de traverser la période difficile.

"Nous entamerons une lutte énergique contre le bureaucratisme dans nos établissements

"Nous nous réprimanderons, nous nous critiquerons quelque peu les uns les autres; mais quant au principal, à l'essentiel, nous finirons toujours par nous entendre."

C'est ainsi que Zinoviev chante aujourd'hui, doucereux et caressant. Il fait entendre aux ouvriers des paroles mielleuses pour les endormir et pour détacher leur attention des coups de canon tirés contre leurs frères de Cronstadt.

Pourquoi donc les communistes n'en ont-ils jamais parlé jusqu'à présent ? Pourquoi n'ont-ils pas agi de la sorte au cours de leur règne qui dure depuis bientôt quatre ans ?

C'est très simple: ils ne pouvaient réaliser cela auparavant. Et ils ne pourront pas, non plus, le réaliser maintenant.

Nous connaissons la valeur de leurs promesses et même de leurs contrats ("chiffons de papier").

Non, l'ouvrier ne vendra pas sa liberté et le sang de ses frères pour tout l'or du monde.

Que Zinoviev abandonne donc le projet creux de "s'entendre" !

Maintenant que les frères de Cronstadt se sont levés pour défendre la vraie liberté, les ouvriers n'ont qu'une seule réponse à donner aux communistes: provocateurs et bourreaux, lâchez vite le pouvoir, tant qu'il vous est encore possible de déguerpir. Ne vous bercez pas de vains espoirs !

Enfin, nous trouvons dans le même numéro un Appel du Comité révolutionnaire Provisoire, dont nous extrayons ce passage:

En s'emparant du pouvoir, le Parti Communiste vous promettait le bien-être.

Or, que voyons-nous ?

Il y a trois ans, on nous disait: "Cous pourrez rappeler vos représentants et réélire vos Soviets quand vous voudrez."

Mais quand nous, ceux de Cronstadt, avons exigé, justement la réélection des Soviets libres de la pression du parti, le nouveau Trépov - Trotsky - lança l'ordre: "Pas d'économie de balles !"

Quelle trahison !

Nous avons exigé aussi qu'on laisse les travailleurs de Petrograd nous envoyer une délégation pour qu'on puisse voir quels sont nos généraux et qui dirige le mouvement.

Cette délégation ne vient pas. Les communistes craignent qu'une délégation n'apprenne la vérité et ne vous la fasse connaître.

Dans le n° 13, du 15 mars (l'avant-dernier numéro des Izvestia des révoltés), cet éditorial:

Maison de commerce Lénine, Trotsky et C°

Elle a bien travaillé la Maison de commerce Lénine, Trotsky et Cie.

La criminelle politique absolutiste du parti communiste au pouvoir a conduit la Russie à l'abîme de la misère et de la ruine.

Après cela, il serait temps de prendre sa retraite. Hélas ! les larmes et le sang versés par les travailleurs paraissent encore insuffisants.

Au moment même de la lutte historique, audacieusement entamée par Cronstadt révolutionnaire pour les droits du peuple travailleur, bafoués et piétinés par les communistes, une volée de corbeaux s'est décidée à tenir son "Xe Congrès du parti". Elle y trame les moyens de continuer, avec encore plus de malice et de succès, son œuvre fratricide.

Leur effronterie atteint la perfection. D'une façon tranquille, ils parlent des "concessions commerciales".

Lénine déclare très simplement ceci:

"Nous commençons à réaliser le principe des concessions. Le succès de cette entreprise ne dépend pas de nous. Mais nous devons faire notre possible". Et par la suite, il avoue que les bolcheviks ont mis la Russie Soviétique dans un joli pétrin :

"Car, dit-il, nous ne pourrons pas reconstruire le pays sans recourir à la technique étrangère si nous voulons rattraper économiquement, dans une certaine mesure, les autres pays. Les circonstances nous ont obligés à acheter à l'étranger, non seulement des machines, mais aussi du charbon qui, pourtant, abonde chez nous. Nous aurons encore à l'avenir, poursuit-il, à faire de nouveaux sacrifices pour avoir des objets de consommation courante et aussi le nécessaire pour l'économie agraire."

Où sont donc les fameuses réalisations économiques au nom desquelles on transforma l'ouvrier en esclave de l'usine d'État et le paysan laboureur en serf des sovkhoz ?

Ce n'est pas tout. En parlant de l'agriculture, Lénine promet encore plus de "bien-être" si les communistes continuent leur "fonctionnarisme économique" (ce fut son expression).

"Et si nous réussissons un jour à reconstituer ça et là les grandes économies rurales et la grande industrie, continue-t-il, ce ne sera qu'en imposant de nouveaux sacrifices à tout producteur, sans rien lui donner en échange".

Tel est le "bien-être" que fait espérer le chef des bolcheviks à tous ceux qui voudront porter docilement le joug de l'absolutisme des commissaires.

Il avait rudement raison, ce paysan qui déclara au VIIIe Congrès des Soviets:

"Tout va très bien... Seulement, si la terre est à nous, le pain est à vous; l'eau est à nous, mais le poisson est à vous; les forêts sont à nous, mais le bois est à vous..."

A part ça, le travailleur ne doit pas s'en faire.

Lénine promet bien "d'accorder quelques faveurs aux petits patrons, d'élargir quelque peu les cadres de l'économie libre".

"Comme le "bon vieux seigneur", il prépare "quelques faveurs" afin de serrer le cou des travailleurs davantage, plus tard, dans l'étau de la dictature du parti. On le voit bien par cet aveu: "Certes, on ne pourra pas se passer de la contrainte, car le pays est fatigué et dans une misère terrible."

C'est net: on pourra bien enlever sa dernière chemise à un miséreux.

C'est ainsi que Lénine conçoit la tâche de la construction: concessions commerciales en haut, impôts en bas.

Toujours dans le même numéro, cet édifiant coup d'éveil rétrospectif:

Les bienfaits de la "Commune"

"Camarades ! Nous allons construire une vie nouvelle et belle". Ainsi parlaient, ainsi écrivaient les communistes.

"Nous allons détruire le monde de la violence et nous construirons un monde nouveau, socialiste, de toute beauté". Ainsi chantaient-ils au peuple.

Voyons quelle est la réalité.

Toutes les meilleures maisons, tous les meilleurs appartements sont réquisitionnés pour des bureaux et des sous-bureaux des institutions communistes. Ainsi seuls les bureaucrates se voient installés d'une façon agréable, confortable, spacieuse. Le nombre des logements habitables a diminué. Les ouvriers sont restes là où ils étaient. Ils y vivent maintenant serrés à l'extrême dans une condition pire qu'auparavant.

Les maisons, n'étant pas entretenues, se délabrent. Le chauffage se détraque. Les vitres brisées ne sont pas remplacées. Les toitures se disjoignent et l'eau commence à couler à travers. Les clôtures s'effondrent. Les tuyaux sont à moitié crevés. Les cabinets ne fonctionnent pas et leur contenu envahit les appartements, ce qui oblige les citoyens à aller satisfaire leurs besoins dans la cour ou chez les voisins. Les escaliers restent sans éclairage; ils sont pleins de crasse. Les cours sont remplies d'ordures, du fait que les fosses d'aisance, les poubelles, les vidanges et les égouts ne sont ni réparés ni vidés. Les rues sont sales. Les trottoirs, jamais réparés, sont malpropres et glissants. Il y a danger à marcher dans les rues.

Pour obtenir un logement, il faut avoir un bon "tuyau" au Bureau des logements, sans quoi il ne faut pas y songer. Seuls les favorisés possèdent des appartement convenables.

Pour les vivres, c'est encore pire. Des fonctionnaires irresponsables et ignorants ont laissé se perdre des milliers de tonnes de produits. Les pommes de terres distribuées sont toujours gelées; la viande, au printemps et en été, toujours avariée. Jadis, on se gardait de donner aux cochons ce qu'aujourd'hui les citoyens obtiennent des "constructeurs de la belle vie nouvelle".

Ce fut "l'honnête poisson soviétique" - le hareng - qui sauva la situation pendant assez longtemps. Mais voici que lui-même commence à faire défaut.

Les boutiques Soviétiques sont au-dessous de celles des usines, de triste mémoire, où les industriels patrons faisaient écouler toute sorte de camelote, et où les ouvriers esclaves ne pouvaient rien dire.

Pour détruire la vie familiale, nos gouvernants ont inventé des restaurants collectifs.

Quel est le résultat ?

La nourriture y est encore moins potable. Les produits Sont volés de toute manière avant d'arriver aux citoyens qui ne reçoivent que les restes. La nutrition des enfants est un peu meilleure, mais encore très insuffisante. Le lait, surtout, manque. Pour leurs propres sovkhoz, les communistes ont réquisitionné à la population paysanne toutes les vaches laitières. Du reste, la moitié des bêtes périrent avant d'arriver au lieu de destination. Le lait des vaches qui survécurent va d'abord aux gouvernants, ensuite aux fonctionnaires. Les restes seuls parviennent aux enfants.

Mais le plus dur est de se vêtir et de se chausser. On porte ou on échange les habits portés autrefois. Presque rien n'est distribué. (Par exemple, un des syndicats distribue actuellement des boutons : un bouton et demi par tête. N'est ce pas se moquer du monde ?) Quant aux chaussures, elles sont introuvables.

La route du paradis communiste est belle.

Mais peut-on la parcourir sans semelles ?

Cependant, il existe bien des fissures où s'échappe tout le nécessaire. Les gens de l'entourage des soi-disant "Coopératives" et les gouvernants possèdent tout. Ils ont leurs propres restaurants et des rations spéciales. Ils ont aussi à leur disposition les "Bureaux des bons" qui distribuent des biens selon les bonnes grâces des commissaires.

On a fini par comprendre que cette "commune" a sapé et complètement désorganisé le travail producteur. Alors, tout désir de travailler, tout intérêt au travail ont disparu. Cordonniers, tailleurs, plombiers, etc., ont tout abandonné et se sont dispersés. Ils servent comme gardes, courriers, etc.

Tel est le paradis que les bolcheviks ont entrepris de construire.

A la place de l'ancien, s'établit un nouveau régime d'arbitraire d'insolence, d "amitiés", de favoritisme, de vol et de spéculation, régime terrible où l'on est obligé de tendre la main vers l'autorité pour chaque morceau de pain, pour chaque bouton; régime où l'on n'appartient pas à soi-même, où l'on ne peut disposer de soi-même; régime d'esclavage et d'avilissement.

Au n o 14, le dernier, du 16 mars 1921, consacré surtout aux péripéties de la lutte, de plus en plus acharnée, et aux affaires en cours, nous empruntons ce dernier article, encore rétrospectif qui complète le précédent:

Le soi-disant "Socialisme"

En faisant la Révolution d'octobre, les marins, les soldats rouges, les ouvriers et les paysans versaient leur sang pour le pouvoir des Soviets, pour l'édification d'une République des Travailleurs.

Le Parti Communiste a pris bonne note des aspirations des masses. Ayant inscrit sur sa bannière des slogans alléchants qui enthousiasmaient les travailleurs, il les a entraînés dans la lutte et leur a promis de les conduire dans le beau royaume du Socialisme que seuls les bolcheviks sauraient édifier.

Naturellement, une joie infinie s'empara des ouvriers et des paysans. "Enfin, l'esclavage sous le joug des agrariens et des capitalistes va entrer dans le domaine des légendes", pensaient-ils. Il semblait que le temps était venu d'un libre travail dans les campagnes, dans les usines et les fabriques. Il semblait que le pouvoir allait passer aux mains des travailleurs.

Par une propagande adroite, des enfants du peuple laborieux étaient attirés dans les rangs du parti où on les soumettait à une discipline rigoureuse.

Par la suite, se sentant bien en forces, les communistes, progressivement, éliminèrent du pouvoir d'abord les socialistes d'autres tendances; après quoi, ils repoussèrent de nombreux postes de l'État les ouvriers et les paysans eux-mêmes, tout en continuant à gouverner en leur nom.

Les communistes substituèrent ainsi au pouvoir qu'ils avaient usurpé la tutelle des commissaires avec tout l'arbitraire du pouvoir personnel. Contre toute raison, et contrairement à la volonté des travailleurs, ils commencèrent alors à construire obstinément un socialisme étatique, avec des esclaves, au lieu de bâtir une société basée sur le travail libre.

L'industrie étant totalement désorganisée, malgré le "contrôle ouvrier", les bolcheviks réalisèrent la "nationalisation des usines et des fabriques". D'esclave du capitaliste, l'ouvrier fut transformé en esclave des entreprises d'État. Bientôt, cela ne suffit plus. On projeta l'application du système Taylor.

Toute la masse des laboureurs fut déclarée ennemie du peuple et assimilée aux "koulaks". Très entreprenants, les communistes se mirent alors à ruiner les paysans et à instaurer des exploitations soviétiques, c'est-à-dire des propriétés du nouveau profiteur agrarien: l'État. C'est tout ce que les paysans obtinrent du socialisme bolcheviste, au lieu du travail libre sur la terre libérée qu'ils avaient espéré.

En échange du pain et du bétail, presque entièrement réquisitionnés, on obtint les razzias des tchékistes et les fusillades en masse. Beau système d'échange pour un État des travailleurs: du plomb et la baïonnette en place du pain !

La vie du citoyen devint monotone et banale à la mort, réglée d'après les prescriptions des autorités. Au lieu d'une vie animée par le travail libre et par la libre évolution des individus, naquit un esclavage inouï, incroyable. Toute pensée indépendante, toute critique juste des actes des gouvernants criminels devinrent des crimes, châtiés de la prison et souvent de la mort.

La peine de mort, cette honte de l'humanité, s'épanouit dans "la patrie socialiste".

Tel est le beau royaume du socialisme où la dictature du parti communiste nous a conduits.

Nous avons obtenu le Socialisme d'État, avec des Soviets de fonctionnaires qui votent docilement ce que l'autorité et ses commissaires infaillibles leur dictent.

Le mot d'ordre: "Celui qui ne travaille pas ne mange pas", a été modifié sous ce beau régime "des Soviets": "Tout pour les commissaires !" Et quant aux ouvriers, paysans et travailleurs intellectuels, eh bien, ils n'ont qu'a accomplir leur travail dans l'ambiance d'une prison.

Cela devint insupportable. Cronstadt révolutionnaire brisa, la première, les chaînes et enfonça les grilles de la prison. Elle lutte pour la véritable République Soviétique des travailleurs où le producteur lui-même deviendra le maître des produits de son labeur et en disposera comme il voudra.

Pour terminer cette documentation, notons que la plupart des numéros des Izvestia des révoltés portaient en manchette des mots d'ordre qui précisaient leurs revendications et leurs sentiments. En voici quelques échantillons:

TOUT LE POUVOIR AUX SOVIETS ET NON AUX PARTIS !

LE POUVOIR DES SOVIETS LIBÉRERA LES TRAVAILLEURS DES CHAMPS DU JOUG DES COMMUNISTES.

LÉNINE DIT: "LE COMMUNISME, C'EST LE POUVOIR DES SOVIETS PLUS L'ELECTRIFICATION", MAIS LE PEUPLE A CONSTATE QUE LE COMMUNISME BOLCHEVISTE C'ETAIT L'ABSOLUTISME DES COMMISSAIRES PLUS LES FUSILLADES.

LES SOVIETS, ET NON PAS LA CONSTITUANTE, SONT LE REMPART DES TRAVAILLEURS.

VIVE CRONSTADT ROUGE AVEC LE POUVOIR DES SOVIETS LIBRES !

Chapitre V

Le dernier acte

L'attaque de Cronstadt. - Sa dernière lutte. - La fin de son indépendance. - Il nous reste à traiter le dernier acte de la tragédie: l'attaque de Cronstadt, sa défense héroïque, sa chute.

Dans le n° 5 des Izvestia, du 7 mars, nous trouvons les détails des pourparlers concernant l'envoi d'une délégation de Petrograd à Cronstadt aux fins d'information. Voici ce que nous lisons:

Les pourparlers au sujet d'une délégation

Le Comité Révolutionnaire Provisoire a reçu de Petrograd le radiotélégramme suivant:

"Faites savoir par radio à Petrograd si l'on peut envoyer de Petrograd à Cronstadt quelques délégués du Soviet pris parmi des sans-parti et des membres du parti, pour savoir de quoi il s'agit"

Le Comité Révolutionnaire Provisoire répondit immédiatement par radio:

Radiotélégramme au Soviet de Petrograd. - Ayant reçu la radio du Soviet de Petrograd demandant "si l'on peut envoyer de Petrograd à Cronstadt quelques délégués du Soviet pris parmi des sans-parti et des membres du parti, pour savoir de quoi il s'agit", nous vous informons que:

Nous n'avons pas confiance dans l'indépendance de vos sans-parti.

Nous proposons d'élire, en présence d'une délégation des nôtres, des délégués sans parti des usines, des unités rouges et des marins. Vous pouvez y ajouter quinze pour cent de communistes. Il est désirable d'avoir la réponse indiquant la date d'envoi des représentants de Cronstadt à Petrograd et des délégués de Petrograd à Cronstadt le 6 mars, à 18 heures. En cas d'impossibilité de répondre dans ce délai, nous demandons d'indiquer votre date et les motifs du retard.

Les moyens de déplacement devront être assurés à la délégation de Cronstadt.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Cependant à Petrograd de persistantes rumeurs laissaient entendre que le gouvernement se préparait à des opérations militaires contre Cronstadt. Mais la population n'y croyait pas: la chose paraissait trop répugnante, invraisemblable.

Les ouvriers`de Petrograd ne savaient rien de ce qui se passait à Cronstadt. Les seules informations étaient données par la presse communiste, et ses bulletins parlaient toujours du "général tsariste Kozlovsky qui avait organisé la rébellion contre-révolutionnaire à Cronstadt".

La population attendait avec anxiété la session convoquée par le Soviet de Petrograd, qui devait décider de l'attitude à adopter.

Le Soviet se réunit le 4 mars. Seuls, les membres convoqués pouvaient assister à cette réunion; c'étaient, généralement, des communistes.

Voici en quels termes l'anarchiste Alexandre Berkman, qui put assister à cette réunion, la décrit dans son excellente étude sur la révolte de Cronstadt, étude dont il a puisé la documentation à la même source authentique que nous utilisons pour notre exposé: aux Izvestia du Comité Révolutionnaire Provisoire, aux documents soviétiques et aux témoignages contrôlés:

En tant que président du Soviet de Petrograd, Zinoviev déclara la session ouverte et prononça un long discours sur la situation à Cronstadt.

J'avoue que j'étais allé à cette réunion plutôt disposé en faveur du point de vue de Zinoviev: l'assemblée était alertée en raison des indices d'une tentative contre-révolutionnaire à Cronstadt.

Mais le discours de Zinoviev suffit pour me convaincre que les accusations communistes contre les marins étaient une pure invention, sans la moindre ombre de véracité. J'ai entendu parler Zinoviev en différentes occasions; une fois ses prémisses acceptées, il avait le don de convaincre. Mais à cette réunion, son attitude, son argumentation, son ton, ses manières, tout reflétait la fausseté de ses assertions, le manque de sincérité. La protestation de sa propre conscience me paraissait patente.

L'unique "pièce à conviction" contre Cronstadt était la fameuse Résolution du 1er mars. Ses revendications étaient justes et même modérées. C'est en s'appuyant sur ce document et sur la dénonciation véhémente, presque hystérique, de Kalinine contre les marins, que le pas fatal fut décidé. La résolution contre Cronstadt, préparée à l'avance et présentée par Yevdokimov - bras droit de Zinoviev - fut acceptée. Les délégués étaient surexcités par un excès d'intolérance et par une sorte de férocité sanguinaire. L'acceptation de la motion belliqueuse eut lieu dans un grand tumulte et au milieu des protestations de plusieurs délégués des fabriques de Petrograd et du représentant des marins. La résolution déclarait Cronstadt coupable de sédition contre-révolutionnaire, elle exigeait sa reddition immédiate.

C'était une déclaration de guerre.

Beaucoup de communistes eux-mêmes se refusaient à croire qu'on exécuterait ladite résolution. Il paraissait monstrueux d'attaquer avec la force armée "l'orgueil et la gloire de la Révolution russe" pour employer le qualificatif que Trotsky avait décerné autrefois aux marins de Cronstadt. Dans les cercles d'amis intimes, beaucoup de communistes sensés menaçaient de se séparer du parti si un acte aussi sanguinaire se consommait".

Le jour suivant, 5 mars, Trotsky publia son ultimatum à Cronstadt. L'ultimatum fut transmis à la population de Cronstadt par radio et parut dans le même n° 5 des Izvestia du 7 mars, à côté des deux radios sur l'envoi d'une délégation. Naturellement tous pourparlers au sujet de celle-ci furent rompus:

Voici le document:

Le gouvernement ouvrier et paysan a décrété que Cronstadt et les navires en rébellion doivent se soumettre immédiatement à l'autorité de la République Soviétique.

J'ordonne, par conséquent, à tous ceux qui levèrent la main contre la patrie socialiste de poser les armes sans délai. Les récalcitrants devront être désarmés et. remis aux autorités soviétiques. Les commissaires et les autres représentants du gouvernement qui sont arrêtés doivent être remis en liberté sur le champ.

Seuls ceux qui se seront rendus sans conditions pourront compter sur un acte de grâce de la République Soviétique.

Je donne simultanément l'ordre de préparer la répression de la révolte et la soumission des marins par la force armée. Toute la responsabilité des dommages que la population pacifique pourrait souffrir de ce fait retombera entièrement sur la tête des mutins blanc-gardistes.

Cet avertissement est définitif.

Signé : Trotsky, Président du Conseil militaire révolutionnaire de la République; Kamenev, Commandant en chef.

Cet ultimatum fut suivi d'un ordre de Trotsky contenant la menace historique: "Je vous abattrai comme des perdrix".

Quelques anarchistes de Petrograd, encore en liberté tentèrent un dernier effort pour inciter les bolcheviks à renoncer à attaquer Cronstadt. Ils considéraient de leur devoir, devant la Révolution, de tenter cet ultime effort pour empêcher le massacre imminent de l'élite révolutionnaire de la Russie: les marins et les ouvriers de Cronstadt. Ils envoyèrent le 5 mars une protestation au Comité de Défense, soulignant les intentions pacifiques et les justes revendications de Cronstadt, rappe1ant aux communistes l'histoire révolutionnaire héroïque des marins et proposant un moyen de résoudre le conflit, moyen digne de camarades et de révolutionnaires.

Voici le document :

Au comité du Travail et de Défense de Petrograd.

Au président Zinoviev.

Garder maintenant le silence est impossible et même criminel. Les événements qui viennent de se produire nous obligent, comme anarchistes, à parler franchement et à préciser notre attitude devant la situation actuelle.

L'esprit de mécontentement et d'inquiétude chez les ouvriers et les marins est le résultat de faits qui exigent la plus sérieuse attention. Le froid et la faim ont engendré le mécontentement; l'absence de la moindre possibilité de discussion et de critiqué oblige les marins et les ouvriers à déclarer formellement leurs griefs.

Les bandes de gardes-blancs voudront et pourront exploiter ce mécontentement dans leur propre intérêt de classe. Se cachant derrière les marins, ils réclament l'Assemblée constituante, le commerce libre et autres avantages du même genre.

Nous, anarchistes, avons fait connaître depuis longtemps le fond trompeur de ces revendications, et nous déclarons devant tous que nous lutterons les armes à la main contre toute tentative contre-révolutionnaire, avec tous les amis de la Révolution Sociale et aux côtés des bolcheviks.

En ce qui concerne le conflit entre le gouvernement soviétique et les ouvriers et marins, nous sommes d'avis qu'il devrait être liquidé non par les armes, mais au moyen d'un accord révo1utionnaire fraternel, dans un esprit de camaraderie. Recourir à l'effusion de sang de la part du gouvernement soviétique, dans la situation actuelle, n'intimiderait ni ne pacifierait les ouvriers; au contraire, cela servirait seulement à augmenter la crise et à renforcer les œuvres de l'Entente et de la contre-révolution

Et, ce qui est le plus important, l'emploi de la force par le gouvernement ouvrier et paysan contre des ouvriers et paysans provoquera une répercussion désastreuse sur le mouvement révolutionnaire international. Il en résultera un dommage incalculable pour la Révolution Sociale.

Camarades bolcheviks, réfléchissez avant qu il soit trop tard ! Vous êtes à la veille de faire le pas décisif.

Nous vous soumettons la proposition suivante: élire une commission de cinq membres comprenant des anarchistes. Cette commission ira à Cronstadt pour résoudre le conflit par des moyens pacifiques. Dans la situation présente, c'est la méthode la plus radicale. Elle aura une importance révolutionnaire internationale.

Signé : Alexandre Berkman, Emma Goldman, Perkus, Pétrovsky.

Petrograd, le 5 mars 1921.

"Zinoviev, dit A. Berkman, fut informé que ce document allait être soumis au Comité de Défense. Il envoya un représentant personnel le chercher. J'ignore si cet appel fut discuté au Comité. Ce qui est certain, c'est que rien ne fut décidé à ce sujet."

Le 6 mars, Trotsky acheva les préparatifs pour l'attaque. Les divisions les plus fidèles prélevées sur tous les fronts, les régiments de "koursanti", les détachements de la Tcheka et les unités militaires composées de communistes, furent concentrés dans les forts de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka, ainsi que dans les positions fortifiées du voisinage. Les meilleurs techniciens militaires furent envoyés sur le théâtre des opérations pour établir le plan de blocus et d'attaque de Cronstadt. Toukhatchevsky fut désigné comme commandant en chef des troupes.

Le 7 mars, à 6 h. 45 de l'après-midi, les batteries de Sestroretsk, de Lissy Noss et de Krasnaïa Gorka commencèrent à bombarder Cronstadt.

Une avalanche d'obus, de bombes et aussi de proclamations arrogantes, jetées par des avions, s'abattit sur la ville. A plusieurs reprises, "la bande de corbeaux" installée à Krasnaïa Gorka: Trotsky, Toukhatchevsky, Dybenko et autres, lança l'ordre de s'emparer de la forteresse assiégée, par un foudroyant assaut. Ces tentatives restèrent vaines. Les attaques les plus furieuses furent repoussées par les vaillants défenseurs. Le bombardement ne créa pas la moindre panique dans la Ville. Au contraire, il attisa la colère de la population et raffermit sa volonté de résister jusqu au bout.

Le n° 6 des Izvestia (8 mars) fait, pour la première fois, état de la nouvelle situation. Il porte en tête cette manchette: LE PREMIER COUP DE FEU DE TROTSKY EST LE SIGNAL DE DÉTRESSE DES COMMUNISTES.

Le Comité Révolutionnaire Provisoire publia ensuite son premier "communiqué" que voici:

A 6 h. 45 du soir, les batteries des communistes à Sestroretsk et à Lissy Noss ont, les premières, ouvert le feu contre les forts de Cronstadt.

Les forts relevèrent le défi et, rapidement réduisirent les batteries au silence.

Ce fut ensuite la "Krasnaïa Gorka" qui ouvrit le feu. Elle reçut une digne réponse du navire de ligne Sébastopol.

Une canonnade espacée continue.

De notre côte, deux soldats rouges ont été blessés et admis à l'hôpital.

Aucun dégât matériel.

Cronstadt, le 7 mars l921.

Ce communiqué fut suivi d'une note:

Le premier coup de feu

Ils ont commencé à bombarder Cronstadt. Eh bien, nous sommes prêts ! Mesurons nos forces !

Ils ont hâte d'agir. On le comprend; malgré tous les mensonges des communistes, les travailleurs russes commencent à comprendre la grandeur de l'œuvre de libération, entamée par Cronstadt révolutionnaire après trois ans d'esclavage.

Les bourreaux sont inquiets. La Russie Soviétique, victime de leur terrible aberration, s'échappe de leur prison. Et, du même coup, ils sont obligés de renoncer à leur domination sur le peuple travailleur.

Le gouvernement des communistes lance le signal de détresse. Les huit jours d'existence de Cronstadt libre prouvent leur impuissance.

Encore un peu, et une digne réponse de nos glorieux navires et forts révolutionnaires fera couler le bateau des pirates soviétiques forcés d'accepter le combat avec Cronstadt révolutionnaire battant le pavillon: "Le pouvoir aux Soviets et non aux partis".

Ensuite venait cet appel:

Que le monde sache !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire a envoyé ce jour le radiogramme suivant:

A tous.. A tous... A tous

Le premier coup de canon vient d'être tiré. Le "feld-maréchal" Trotsky, taché du sang des ouvriers, fut le premier à tirer sur Cronstadt révolutionnaire qui se leva contre l'autocratie des communistes afin de rétablir le véritable pouvoir des Soviets.

Sans avoir répandu une seule goutte de sang, nous nous sommes libérés, nous soldats rouges, marins et ouvriers de Cronstadt, du joug des communistes. Nous avons laissé la vie à ceux des leurs qui étaient parmi nous. Ils veulent maintenant nous imposer à nouveau leur pouvoir, par la menace des canons.

Ne voulant aucune effusion de sang, nous avons demandé que fussent envoyés ici des délégués de sans-parti du prolétariat de Petrograd pour qu'ils puissent se rendre compte que Cronstadt combat pour le pouvoir des Soviets. Mais les communistes cachèrent notre demande aux ouvriers de Petrograd et ouvrirent le feu: réponse habituelle du prétendu gouvernement ouvrier et paysan aux demandes des masses laborieuses.

Que les ouvriers du monde entier sachent que nous, défenseurs du pouvoir des Soviets, veillerons aux conquêtes de la Révolution Sociale.

Nous vaincrons ou nous périrons sous les ruines de Cronstadt, en luttant pour la juste cause des masses ouvrières.

Les travailleurs du monde entier seront nos juges. Le sang des innocents retombera sur la tête des communistes, fous furieux enivrés par le pouvoir.

Vive le pouvoir des Soviets !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Détail touchant: le 7 mars était, en Russie soviétique, le jour de la fête des ouvrières. Cronstadt, assiégé et attaqué, ne l'oubliait pas. Sous le feu de nombreuses batteries les marins envoyèrent un radio de félicitations aux ouvrières du monde. Voici ce message (reproduit dans le même numéro):

Cronstadt libéré. - Aux ouvrières du monde.

Ce jour est un jour de fête universelle: le jour de l'ouvrière. Nous, ceux de Cronstadt, envoyons - au milieu du fracas des canons et des explosions des obus tirés par les communistes ennemis du peuple laborieux - nos fraternels saluts aux ouvrières du monde: saluts de Cronstadt Rouge révolutionnaire et libre...

Nous désirons que vous réalisiez bientôt votre émancipation libre de toute forme de violence et d'oppression.

Vivent les libres ouvrières révolutionnaires !

Vive la Révolution Sociale mondiale !

Le Comité Révolutionnaire Provisoire.

Enfin, le même numéro publie cet entrefilet:

Cronstadt est calme

Hier, le 7 mars, les ennemis des travailleurs - les communistes - ont ouvert le feu contre Cronstadt.

La population accueillit le bombardement vaillamment. Les ouvriers coururent aux armes avec un bel élan ! On voyait bien que la population laborieuse de la ville vivait en parfait accord avec son Comité Révolutionnaire Provisoire

Malgré l'ouverture des hostilités, le Comité jugea inutile de proclamer l'état de siège. En effet, qui aurait-il à craindre ? Certes pas ses propres soldats rouges, ni ses marins, ni ses ouvriers ou intellectuels !

Par contre, à Petrograd, en raison de l'état de siège proclamé, on n'est autorisé à sortir seulement que jusqu'à 7 heures. Cela se comprend: les imposteurs ont à craindre leur propre population laborieuse.

Les premières attaques contre Cronstadt furent dirigées simultanément et du nord et du sud par l'élite des troupes communistes, vêtues de toile blanche dont la couleur se confondait avec la neige qui couvrait le golfe de Finlande pris par les glaces.

Terribles furent ces premières tentatives pour prendre d'assaut la forteresse au prix de sacrifices humains insensés. Les marins le déplorèrent profondément en termes émouvants adressés à leurs frères d'armes trompés, qui croyaient Cronstadt contre-révolutionnaire.

S'adressant aux soldats rouges qui combattaient pour les communistes, les Izvestia du 10 mars disaient (n° 8):

Nous ne voulions pas verser le sang de nos frères et nous nous refusions à faire feu à moins qu'on ne nous y obligeât. Nous devions défendre la juste cause du peuple travailleur, et nous nous sommes vus obligés de tirer sur nos propres frères, envoyés à la mort certaine par les communistes qui se sont crée une vie de privilégiés aux dépens du peuple.

Malheureusement pour vous, nos frères, un terrible tourbillon de neige se produisit, et tout fut enveloppé dans les ténèbres d'une nuit obscure. Malgré cela, les bourreaux communistes vous poussèrent sur la glace en vous menaçant de mitrailleuses à l'arrière-garde, maniées par leurs formations communistes.

Beaucoup d'entre vous périrent, cette nuit-là, dans la vaste étendue glacée du golfe de Finlande. Et, lorsque vint l'aube, après que l'ouragan se fut calmé, seuls les restes misérables de vos détachements, épuisés, affamés, presque incapables de marcher, se traînèrent jusqu'à nous dans leurs suaires blancs.

Vous étiez un millier à l'aube; mais au cours de la journée on ne pouvait même plus vous compter. Vous avez payé de votre sang cette aventure. Après votre déroute, Trotsky est allé à Petrograd chercher de nouvelles victimes à envoyer à la boucherie: le sang de nos ouvriers et paysans lui coûte peu !

Cronstadt vivait dans la croyance profonde que le prolétariat de Petrograd viendrait à son aide. Mais les ouvriers de la capitale furent terrorisés, et Cronstadt bloqué, isolé, de sorte qu'aucun secours ne fut possible.

La garnison de Cronstadt était composée de quelque 14.000 hommes dont environ 10.000 marins. Cette garnison devait défendre un front vaste et de nombreux forts et batteries, disséminés dans le golfe. Les continuelles attaques des bolcheviks qui recevaient sans cesse des renforts, le manque de vivres, les longues nuits de froid, tout contribuait à diminuer la vitalité de Cronstadt. Mais les marins furent d'une persévérance héroïque, espérant jusqu'au dernier moment que leur noble exemple serait suivi par le pays.

La lutte fut trop inégale.

Les soldats bolchevistes se rendaient pourtant par milliers; d'autres se noyaient par centaines sous la glace devenue fragile pleine de crevasses et de fondrières à la suite du dégel, ou morcelée par les obus. Mais ces pertes ne diminuaient en rien l'intensité des attaques: des renforts frais arrivaient, arrivaient sans cesse.

Que pouvait la ville, seule, contre cette marée montante ?

Elle s'efforçait de tenir. Elle espérait obstinément une révolte générale imminente des ouvriers et des soldats rouges de Petrograd et de Moscou, révolte qui signifierait le commencement de la "Troisième Révolution". Et elle se battait héroïquement, jour et nuit, sur l'ensemble du front qui, tous les jours, se resserrait davantage.

Mais ni révolte ni secours n'apparaissaient; chaque jour Cronstadt s'affaiblissait dans la résistance, et les assaillants obtenaient avantage sur avantage.

Au reste, Cronstadt n'avait point été conçu pour soutenir une attaque par l'arrière, et entre autres mensonges, les bolcheviks avaient répandu le bruit que les marins révolutionnaires voulaient bombarder Petrograd, calomnie des plus odieuses. La fameuse forteresse avait été édifiée dans l'unique but de défendre la capitale du côté de la mer. En outre, pour le cas ou elle serait tombée aux mains de l'ennemi, les batteries des côtes du golfe et les forts de Krasnaïa Gorka avaient été édifiés pour répondre à une attaque combinée contre Cronstadt et non contre Petrograd. Les constructeurs n'avaient pas renforcé spécialement la partie arrière de Cronstadt. Or, c'est de ce côté que la ville était assaillie.

Et, précisément, les bolcheviks renouvelaient sur ce point leurs attaques presque chaque nuit.

Pendant toute la journée du 10 mars, l'artillerie communiste balaya sans cesse l'île entière du sud au nord.

Dans la nuit du 12 au 13, les communistes attaquèrent par le sud, en utilisant à nouveau les "suaires" blancs. ("Le 11 mars, un brouillard épais empêcha le tir", dit le communiqué des Izvestia.) Dans cette attaque, des centaines de "koursanti" furent une fois de plus sacrifiés.

Les jours suivants, la lutte devint de plus en plus inégale. Les héroïques défenseurs étaient épuisés par la fatigue et les privations. On se battait maintenant aux abords immédiats de la ville. Les communiqués des opérations, publiés quotidiennement par le Comité Révolutionnaire, devenaient de plus en plus tragiques. Le nombre des victimes augmentait rapidement.

Enfin, le 16 mars, les bolcheviks, sentant le dénouement proche, déclenchèrent une foudroyante attaque concentrée, précédée d'une furieuse préparation d'artillerie. Il fallait en finir coûte que coûte. Chaque heure de résistance de plus, chaque coup de canon parti de Cronstadt étaient autant de défis aux communistes et pouvaient soulever à tout moment, contre eux, des millions d'hommes. Déjà ils se sentaient de plus en plus abandonnés à eux-mêmes. Déjà Trotsky était obligé de mettre en jeu des détachements de Chinois et de Bachkirs. Il fallait écraser Cronstadt sans délai, sinon c'était Cronstadt qui allait faire exploser le pouvoir bolcheviste.

Dès le matin, les gros canons de la Krasnaïa Gorka firent pleuvoir sur la ville, sans répit, des obus qui portaient ruines et incendies. Des avions lançaient des bombes dont l'une détruisit l'hôpital malgré son insigne visible de la Croix-Rouge.

Ce bombardement furieux fut suivi d'un assaut général: par le nord, le sud et l'est.

Le plan d'attaque, écrivit plus tard Dybenko, ex-commissaire bolcheviste de la Flotte et futur dictateur de Cronstadt, fut préparé dans ses plus minutieux détails selon les directives du commandant en chef, Toukhatchevsky, et de l'état-major de l'armée du Sud. L'attaque des forts débuta au crépuscule. "Les suaires blancs et la valeur des koursanti, a écrit Dybenko, donnèrent la possibilité d'avancer en colonnes."

Néanmoins, en plusieurs endroits, après un combat acharné à la mitrailleuse, l'ennemi fut rejeté.

Çà et là, dans le fracas de la lutte sous les murs de la ville, les marins manoeuvraient habilement, s'élançaient vers les points les plus menacés, donnaient des ordres, lançaient des appels. Un véritable fanatisme de bravoure s'empara des défenseurs. Personne ne pensait ni au danger ni à la mort. "Camarades, entendait-on de temps à autre, camarades, armez vite les derniers détachements ouvriers ! Que tous ceux qui sont capables de tenir les armes viennent au secours !" Et les derniers détachements se formaient, s'armaient arrivaient en hâte pour prendre immédiatement part au combat.

Les femmes du peuple firent preuve d'un courage et d'une activité surprenants; dédaignant le danger, elles avançaient loin de la ville, porteuses de munitions; elles ramassaient les blessés des deux camps les transportaient à l'hôpital sous un feu intense, organisaient les secours.

Vers la soirée du 16 mars, la bataille restait encore indécise.

Toutefois les miliciens parcoururent les rues à cheval en invitant les non-combattants à se réfugier dans des lieux sûrs.

Plusieurs forts avaient été pris.

Au cours de la nuit, des communistes laissés en liberté à l'intérieur de la ville réussirent à indiquer aux assaillants l'endroit le plus faible de Cronstadt: la Porte de Petrograd.

Vers 7 heures du matin, le 17 mars, les bolcheviks forcèrent celle-ci après un suprême assaut, et avancèrent en combattant jusqu'au centre de la ville: la fameuse place de l'Ancre.

Mais les marins ne se tinrent pas encore pour vaincus: ils continuaient à se battre "comme des lions", défendant chaque quartier, chaque rue, chaque maison. C'est au prix de gros sacrifices que les soldats rouges arrivèrent à prendre fermement pied dans quelques secteurs. Les membres du Comité Révolutionnaire passaient encore d'un endroit menacé à un autre, faisant manœuvrer les combattants, organisant la lutte. L'imprimerie continuait encore à composer le n° 15 des Izvestia, qui ne parut jamais.

Toute la journée du 17 on se battit à l'intérieur de la ville. Les marins savaient que pour eux il n'y aurait pas de quartier; ils préféraient mourir en combattant plutôt que d'être lâchement assassinés dans les sous-sols de la Tcheka.

Ce fut un massacre brutal, une véritable boucherie. De nombreux communistes de la ville, dont la vie avait été épargnée par les marins, les trahirent, s'armèrent et les attaquèrent dans le dos. Le commissaire de la flotte de la Baltique, Kouzmine, et le président du Soviet de Cronstadt Vassiliev, libérés de la prison par les communistes, participèrent à la liquidation de la révolte.

La lutte désespérée des marins et des soldats de Cronstadt continua jusqu'à une heure avancée de la nuit. La ville qui, pendant quinze jours de lutte, n'avait fait aucun mal aux communistes, devint maintenant un vaste théâtre de fusillades, de sauvages exécutions, de véritables assassinats par paquets.

Échappés à la boucherie, certains détachements reculèrent vers la Finlande. D'autres combattirent jusqu'au dernier homme.

Au petit matin, le 18 mars, on se battait encore - ou plutôt on faisait la chasse aux révoltés - dans certains quartiers de la ville.

Les deux projets suivants des révolutionnaires restèrent inexécutés:

D'une part, les marins avaient décidé de faire sauter, à la dernière minute, les deux gros navires de guerre qui, les premiers, avaient hissé la bannière de la "Troisième Révolution": le Petropavlovsk et le Sébastopol. Mais lorsqu'ils voulurent réaliser ce projet, ils trouvèrent les fils électriques coupés.

D'autre part, presque toute la population de Cronstadt avait pris la décision de quitter la ville pour la laisser aux bolcheviks "morte et vide". L'absence totale de moyens de transport empêcha l'exécution de ce projet.

Nommé commissaire de Cronstadt, Dybenko fut nanti de pleins pouvoirs pour "nettoyer la ville rebelle". Ce fut alors une orgie de massacres. Innombrables furent les victimes de la Tcheka, exécutées en masse dans les journées qui suivirent la chute de la forteresse.

Le 18 mars, le gouvernement bolcheviste et le parti communiste fêtaient publiquement la Commune de Paris de 1871, étouffée dans le sang des ouvriers par Galliffet et Thiers. Ils célébrèrent au même moment la victoire sur Cronstadt ! Le surnom de Trotsky: "Le Galliffet de Cronstadt"; restera dans l'Histoire.

Pendant les semaines qui suivirent, les prisons de Petrograd furent remplies de centaines de prisonniers de Cronstadt. Chaque nuit, de petits groupes de prisonniers étaient, sur l'ordre de la Tcheka, sortis des prisons et fusillés. Ainsi finit Pérépelkine, membre du Comité Révolutionnaire Provisoire de Cronstadt. Un autre membre du Comité, Verchinine, fut traîtreusement arrêté par les bolcheviks au début de la révolte. Voilà en quels termes les Izvestia racontent cet épisode dans le n° 7, du 9 mars, sous le titre: "Abus du drapeau blanc":

Hier, le 8 mars, des soldats rouges sont sortis d'Oranienbaum et ont pris la direction de Cronstadt, porteurs d'un drapeau blancs. Deux de nos camarades, sans armes, sont partis à cheval à la rencontre des parlementaires. L'un des nôtres s'approcha du groupe ennemi; l'autre s'arrêta à quelque distance. A peine notre camarade prononça-t-il quelques paroles, les communistes se jetèrent sur lui, le descendirent de cheval et l'emmenèrent. Le second camarade put retourner à Cronstadt.

Le parlementaire de Cronstadt ainsi emmené était Verchinine. Naturellement, on n'a plus jamais entendu parler de lui.

Le sort des autres membres du Comité Révolutionnaire nous est inconnu.

Dans les prisons, dans les camps de concentration de la région polaire d'Arkhangelsk, dans les déserts lointains du Turkestan, les hommes de Cronstadt qui se rebellèrent contre l'absolutisme bolcheviste pour "les vrais Soviets libres" achevèrent, pendant de longues années, une existence lamentable et moururent lentement. Il ne doit plus guère en rester en vie a l'heure actuelle.

Quelque temps après la révolte, le gouvernement bolcheviste annonça une amnistie générale pour ceux des rebelles qui, ayant pu s'échapper lors de la répression, se trouvant a l'étranger ou se cachant à l'intérieur du pays, se présenteraient spontanément aux autorités.

Tous ceux qui eurent la naïveté de croire à cette "amnistie" et de se présenter furent arrêtés sur-le-champ et partagèrent le sort de leurs camarades d'armes.

Cet ignoble guet-apens - parmi tant d'autres constitue l'une des pages les plus infâmes de la véritable histoire du bolchevisme.

La leçon de Cronstadt. - Lénine n'a rien compris - ou plutôt n'a rien voulu comprendre - au mouvement de Cronstadt.

L'essentiel pour lui et pour son parti était de se maintenir au pouvoir, coûte que coûte.

La victoire sur les rebelles le rassura pour l'instant. Mais il eut peur. Surtout pour l'avenir. Il avoua que les canons de Cronstadt obligèrent le parti "à réfléchir" et à réviser sa position.

La révisa-t-il dans le sens nettement indiqué par les troubles ouvriers et par les révoltes ? Nullement.

Le sens profond qui se dégageait de ces événements, était la nécessité pour le parti de réviser le principe de la dictature; la nécessité pour la population laborieuse de jouir de la liberté de discussion et d'action; la nécessité pour le pays de l'élection libre des Soviets.

Les bolcheviks se rendaient parfaitement compte que la moindre concession dans ce sens porterait un coup décisif à leur pouvoir. Or, pour eux, il s'agissait surtout et avant tout de conserver ce pouvoir en entier.

En tant que marxistes, autoritaires et étatistes, les bolcheviks ne pouvaient admettre la liberté des masses, leur indépendance d'action. Ils n'avaient aucune confiance dans les masses libres. Ils étaient persuadés que la chute de leur dictature signifierait la ruine de toute l'œuvre entreprise et la mise en péril de la Révolution avec laquelle ils se confondaient. Et inversement: ils étaient convaincus qu'en conservant leur dictature - les "leviers de commande" - ils pouvaient "reculer stratégiquement" jusqu'à renoncer, momentanément, à toute leur politique économique, sans que les buts de la Révolution soient définitivement compromis. Au pis-aller, se disaient-ils, la réalisation de ces buts serait retardée.

Leurs "réflexions" portèrent donc uniquement sur cette question: "Que faire pour conserver intacte notre domination ?"

Céder, momentanément, sur le terrain économique; accorder des concessions dans tous les domaines, sauf celui du "pouvoir": telle fut leur première solution. Tout ce qu'ils "comprirent" c'était qu'il fallait jeter un os à la population pour apaiser son mécontentement; il fallait lui donner quelques satisfactions, ne fût-ce qu'en apparence.

Déterminer les concessions, fixer les limites du "recul", telle fut leur seconde préoccupation.

Ils finirent par établir "la liste" de ces concessions. Et alors, un des plus curieux sarcasmes historiques voulut que Lénine et son parti appliquassent exactement le "programme" économique qu'ils attribuaient faussement à ceux de Cronstadt, pour lequel, soi-disant, ils les combattirent et firent couler tant de sang.

Lénine proclama la fameuse "nouvelle politique économique": la NEP.

On octroya a la population une certaine "liberté économique": notamment, on rétablit, dans une certaine mesure, la liberté du commerce privé et de l'activité industrielle.

Ainsi le vrai sens de la "liberté" exigée par les révoltée de Cronstadt fut complètement dénaturé. Au lieu d'une libre activité créatrice et constructive des masses laborieuses, activité qui aurait permis de continuer et d'accélérer la marche vers leur émancipation totale (comme le réclamait Cronstadt), ce fut la "liberté" pour certains individus de faire du commerce, de faire des "affaires", de s'enrichir. C'est alors qu'apparut pour quelque temps ce type du nouveau riche soviétique: le "nepman" (homme de la NEP).

Les communistes russes et étrangers ont considéré et expliqué la NEP comme un "recul stratégique", qui permit à la dictature indispensable du parti de "respirer", de fortifier les positions acquises ébranlées par les événements de mars, comme une sorte de "répit économique", analogue au "répit militaire" à l'époque de Brest-Litovsk.

En effet, la NEP ne fut autre chose qu'une "halte"; non pas pour mieux avancer par la suite, mais, au contraire pour mieux revenir au point de départ, à la même dictature féroce du parti, au même étatisme effréné, à la même domination et exploitation des masses laborieuses par le nouvel État capitaliste.

On recula pour mieux reprendre le chemin vers l'État capitaliste totalitaire, avec plus de garanties contre le danger d'une répétition éventuelle de "Cronstadt".

Pendant la période de recul, cet État capitaliste naissant érigea, contre ce danger, sa "ligne Maginot". Il employa les quelques années de la NEP à augmenter ses forces matérielles et militaires; à créer en silence, son "appareil" politique, administratif, bureaucratique et policier, appareil néo-bourgeois; à se sentir définitivement fort pour enserrer tout dans sa "poigne de fer" et transformer le pays entier en une caserne et en une prison "totalitaires".

Si l'on veut parler d'un recul stratégique dans ce sens, c'est exact. Bientôt, après la mort de Lénine (en 1924) et l'avènement - après quelques luttes intestines au sein du parti - de Staline, la NEP fut supprimée, les "nepmen" furent arrêtés, déportés ou fusillés, leurs biens furent confisqués, et l'État, définitivement armé, blindé, bureaucratisé capitalisé, soutenu par 1' "appareil" et par une forte couché sociale privilégiée et avachie, établit résolument et définitivement son omnipotence.

Mais il est évident que toutes ces péripéties n'avaient plus rien de commun ni avec la Révolution Sociale, ni avec les aspirations des masses laborieuses, ni avec leur véritable émancipation.

* * *

Le gouvernement bolcheviste ne se borna pas à la NEP intérieure. L'ironie de l'Histoire a voulu qu'au moment même où les bolchevistes accusaient faussement ceux de Cronstadt d'être les "valets de l'Entente" et de "pactiser avec les capitalistes", eux-mêmes menassent exactement cette besogne.

Conformément aux directives de Lénine, ils s'engagèrent sur la voie des concessions aux capitalistes étrangers et des ententes avec ceux-là. Aux jours mêmes où ils fusillaient les marins de Cronstadt et où des monceaux de cadavres couvraient encore les glaces du golfe de Finlande, ils passèrent plusieurs contrats importants avec des capitalistes de divers pays suivant les désirs de la haute finance, du gros capitalisme de l'Entente, des impérialistes polonais.

Ils signèrent le traité commercial anglo-russe, qui ouvrit les portes du pays au capital anglais. Ils signèrent la paix de Riga en vertu de laquelle une population de 12 millions d'individus fut jetée en pâture à la Pologne réactionnaire. Ils aidèrent, par des ententes, le jeune impérialisme turc à étrangler le mouvement révolutionnaire du Caucase. Et ils s'apprêtaient à entrer en relations d'affaires avec la bourgeoisie de tous les pays, cherchant un appui de ce côté.

Nous l'avons dit ailleurs: "En étranglant la Révolution, le pouvoir (communiste) est obligé de s'assurer, de plus en plus nettement et fermement, l'aide et l'appui des éléments réactionnaires et bourgeois... Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, se détachant de plus en plus des masses, ayant rompu ses derniers liens avec la Révolution et donné l'essor à toute une caste de privilégiés, de grands et de petits dictateurs de serviteurs, de flatteurs, d'arrivistes et de parasites, mais impuissant à créer quoi que ce soit de véritablement révolutionnaire et positif; après avoir rejeté et rasé les forces nouvelles, le pouvoir se voit obligé, pour se consolider, de s'adresser aux forces anciennes. C'est leur concours qu'il cherche de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C'est d'elles qu'il sollicite accord, alliance et union. C'est à elles qu'il cède des positions, n'ayant pas d'autre issue pour assurer sa vie. Ayant perdu l'amitié des masses, il cherche des amitiés ailleurs. Il compte pouvoir subsister à l'aide de ces amitiés nouvelles. Il espère les trahir un jour pour son propre profit. En attendant, il s'embourbe, tous les jours davantage, dans une action antirévolutionnaire et antisociale."

Cronstadt tomba. Le socialisme (capitalisme) d'État triompha cette fois. Il triomphe encore à l'heure actuelle.

Mais l'implacable logique des événements le mène infailliblement à la débâcle.

Son triomphe porte en lui-même le germe de sa déroute finale. Il met de plus en plus en lumière le véritable caractère de la dictature communiste. De plus en plus, les "communistes", entraînés par la logique des choses, montrent qu'ils sont disposés à sacrifier le but, à renier tous leurs principes, à s'entendre avec n'importe qui, pour conserver leur domination et leurs privilèges.

Cronstadt fut la première tentative populaire entièrement indépendante pour se libérer de tout joug et réaliser la Révolution Sociale: tentative faite directement, résolument, hardiment par les masses laborieuses elles-mêmes, sans "bergers politiques", sans "chefs" ni tuteurs.

Ce fut le premier pas vers la Troisième Révolution Sociale.

Cronstadt tomba.

Mais le devoir fut accompli et ce fut l'essentiel.

Dans le labyrinthe compliqué et ténébreux des chemins qui s'offrent aux masses humaines en révolution, Cronstadt est un phare lumineux qui éclaire la bonne route.

Peu importe que, dans les circonstances qui furent leurs, les révoltés aient encore parlé d'un pouvoir (des Soviets) au lieu de bannir à tout jamais le mot et l'idée de "pouvoir", au lieu de parler de coordination, d'organisation. d'administration. C'est le dernier tribut payé au passé. Une fois l'entière liberté de discussion d'organisation et d'action définitivement acquise par les masses laborieuses elles-mêmes, une fois le vrai chemin de l'activité populaire indépendante entrepris, le reste viendra s'enchaîner obligatoirement, automatiquement.

Peu importe que le brouillard demeure encore épais et empêche de voir et le phare et la route par lui éclairée ! Une fois jaillie, la lumière ne s'éteindra plus ! Et le jour viendra - il n'est peut-être pas tellement éloigné - où des millions d'êtres humains la verront luire.

Le phare de Cronstadt reste allumé. Sa lumière deviendra de plus en plus éclatante. Et c'est l'essentiel !

Deuxième partie: Ukraine (1918-1921)

Chapitre I

Le mouvement des masses en Ukraine

Ce chapitre me rend assez perplexe.

Si j'ai dû consacrer une centaine de pages au mouvement de Cronstadt, les événements d'Ukraine, traités comme il sied, demanderaient au moins cinq fois plus de place, en raison de leur envergure, de leur durée et surtout de leur grande portée révolutionnaire et morale. Or, c'est chose impossible.

D'autre part ma documentation sur ce mouvement ne dépasse pas celle de l'excellent ouvrage de Pierre Archinov: Histoire du mouvement makhnoviste. Et il m'est absolument impossible - dans les conditions présentes - de la compléter. Or, remplir des pages simplement pour reproduire une documentation déjà parue - même en tenant compte de l'allure très spéciale et de la rareté bibliographique de l'ouvrage - me paraît exagéré.

Certes, je pourrais apporter à l'étude deux éléments assez appréciables: 1° quelques faits exposés dans les volumes II et III des Mémoires de Nestor Makhno, animateur et guide militaire du mouvement, parus uniquement en langue russe, en 1936 et 1937; 2° quelques épisodes que j'ai vécus, car j'ai participé à ce mouvement à deux reprises, fin 1919 et fin 1920, soit pendant près de six mois.

Mais pour ce qui concerne les Mémoires de Makhno, la mort de l'auteur (décédé à Paris en 1935) a arrêté son travail à ses débuts: les trois volumes parus (le premier en russe et en français, longtemps avant les deux suivants) ne traitent que de la période 1917-1918; ils s'arrêtent juste au seuil du véritable mouvement, des événements les plus typiques et importants (1919-1921).

Et quant à mes souvenirs vécus, personnels, ils seraient particulièrement utiles s'ils venaient s'insérer dans un récit général et complet. Détachés de cet ensemble, ils n'ont pas le même intérêt.

Pourtant, il est impossible de ne pas parler du mouvement des masses en Ukraine, surtout lorsqu'on étudie la Révolution russe sous l'angle où je l'envisage.

Ce mouvement a joué dans la Révolution un rôle exceptionnellement important: plus important encore que celui de Cronstadt. Ceci en raison de son envergure, de sa durée, de son caractère essentiellement populaire, de la netteté de sa tendance idéologique, et enfin des tâches qu'il eut à remplir.

Or, pour des raisons que le lecteur de ce livre comprendra facilement, la littérature existante - quelle qu'elle soit - passe ce mouvement totalement sous silence ou, si elle en parle, elle le fait en quelques lignes et uniquement dans un but diffamatoire.

En fin de compte, l'épopée ukrainienne est restée jusqu'à présent, à peu près inconnue. Et, cependant, parmi les éléments de la "Révolution inconnue", elle est certainement la plus remarquable.

A vrai dire, même l'ouvrage d'Archinoff, fort de quelque 400 pages, n'est qu'un résumé. Traité comme il le mérite, le mouvement ukrainien devrait remplir plusieurs volumes. Rien que les documents, d'une grande valeur historique, qui s'y rapportent, prendraient des centaines de pages. Pierre Archinoff ne put en reproduire qu'une infime partie.

Naturellement, une œuvre de cette étendue incombera aux historiens futurs qui auront à leur disposition toutes les sources voulues. Mais, dès à présent, ce mouvement doit être le mieux possible mis en lumière.

Toutes ces considérations contradictoires m'ont amené finalement à la décision suivante:

1° Conseiller à tout lecteur sérieux et vraiment intéresse de lire l'ouvrage fondamental de Pierre Archinov. Ce volume ne doit pas être facile à trouver, ayant été édité, en 1924, par une petite librairie libertaire. Mais le lecteur ne regrettera pas les efforts qu'il fera pour le trouver chez un libraire, sur les quais de Paris ou dans une grande bibliothèque.

2° Apporter au lecteur, dans ce chapitre, l'essentiel du mouvement, en tirant parti surtout de la documentation de Pierre Archinov.

3° Compléter l'exposé par certains détails tirés des Mémoires de N. Makhno.

4° Le compléter par des épisodes vécus, par mes impressions et appréciations personnelles.

Quelques notions géographiques et historiques. - On désigne sous le nom d'Ukraine (ou de "Petite Russie") une vaste région de la Russie méridionale - au sud-ouest du pays plus exactement - dont la superficie est d'environ 450 000 km carrés (à peu près les quatre cinquièmes de la France) et qui compte environ 30 millions d'habitants. Elle englobe les départements ("gouvernements") de Kiev, de Tchernigov, de Poltava, de Kharkov, d'Ekatérinoslav, de Kherson et de Tauride. Ce dernier est l'antichambre de la Crimée dont il est séparé par la partie est de la mer Noire, par l'isthme de Perekop et par les détroits de la mer d'Azov.

Sans nous engager ici dans une histoire détaillée de l'Ukraine, notons brièvement certains traits caractéristiques de ce pays, traits que le lecteur doit connaître pour comprendre les événements qui s'y sont déroulés en 1917-1921.

1° L'Ukraine est une des contrées agricoles les plus riches du monde. La "terre noire", grasse et fertile, y donne des récoltes incomparables. On appelait jadis cette région "le grenier de l'Europe", l'Ukraine ayant été un fournisseur très important de divers pays européens en blé et en d'autres produits agricoles.

En plus des céréales, l'Ukraine est riche en légumes et en fruits, en steppes fertiles et en pâturages, en forêts, en cours d'eau et, enfin, dans sa partie est, aux confins de la région du Don, en houille.

2° En raison de ses richesses exceptionnelles, et aussi de sa situation géographique, l'Ukraine a été de tout temps une proie particulièrement alléchante pour divers pays, voisins et même lointains. Depuis des siècles la population ukrainienne, ethnographiquement très mélangée mais très unie dans la ferme volonté de sauvegarder sa liberté et son indépendance, soutenait des guerres et des luttes contre les Turcs, les Polonais, les Allemands et aussi contre son puissant voisin immédiat: la grande Russie des Tsars. Finalement, elle fut englobée dans le corps de l'immense Empire russe: en partie, par la conquête, en partie volontairement, ayant un besoin impérieux d'être protégée efficacement, contre les divers compétiteurs, par un seul et puissant voisin.

3° Cependant la composition ethnique de la population ukrainienne, le contact séculaire du pays - contact guerrier, commercial ou autre - avec le monde occidental, certains traits géographiques et topographiques de la région et, enfin, certaines particularités du caractère, du tempérament et de la mentalité du peuple, eurent pour résultat de maintenir une différence assez marquée entre 1a situation de la Grande Russie et celle de l'Ukraine sous le sceptre files Tsars.

Certaines parties de l'Ukraine ne se sont jamais laissé subjuguer totalement, comme cela eut lieu en Grande Russie. Leur population a toujours gardé un certain esprit d'indépendance, de résistance, de "fronde". Relativement cultivé et fin, assez "individualiste", entreprenant et ne fuyant pas l'initiative, jaloux de son indépendance, guerrier par tradition, prêt à se défendre et habitué, depuis des siècles, à se sentir libre et maître chez lui, l'Ukrainien, en général, ne s'était jamais soumis à cet esclavage total - non seulement du corps, mais aussi de l'esprit - qui caractérisait l'état de la population de la Grande Russie.

Mais nous parlons surtout des habitants de certaines contrées de l'Ukraine, qui avaient même obtenu, tacitement, une sorte d'habeas corpus et vivaient en liberté, ces contrées étant presque inaccessibles à la force armée des Tsars, un peu comme le "maquis" de la Corse.

Tout particulièrement dans les îles qui se trouvent en aval du Dnieper - dans ce fameux "Zaporojié" - des hommes épris de liberté s'organisèrent, dès le XIVe siècle, en camps exclusivement masculins et luttèrent, pendant des siècles, contre les tentatives d'asservissement des divers pays voisins, y compris la Grande Russie . Finalement, cette population guerrière dut, elle aussi, se soumettre à l'État russe. Mais les traditions de la "volnitza" (vie libre) se perpétuèrent en Ukraine et ne purent jamais être étouffées. Quels qu'aient pu être les efforts des Tsars, depuis Catherine II pour effacer de l'esprit du peuple ukrainien toute trace de ces traditions de la "république zaporogue", cet héritage des siècles passés (XIVe-XVIe) s'y conserva.

Le servage, impitoyable en Grande Russie, avait une allure pour ainsi dire plus "libérale" en Ukraine, en raison de la résistance constante des paysans. Des milliers d'entre eux se sauvaient de chez les seigneurs trop brutaux, gagnaient "le maquis" et s'y réfugiaient au sein de la "volnitza".

En Grande Russie même, tous ceux qui ne voulaient plus être des serfs, ceux qui aspiraient à plus de liberté, ceux qui aimaient la vie indépendante, ceux qui avaient des démêlés avec la justice ou tombaient sous le coup des lois de l'Empire, fuyaient vers les steppes, les forêts et autres régions peu accessibles de l'Ukraine et y recommençaient une vie nouvelle. Ainsi, depuis des siècles, l'Ukraine fut la terre promise de toutes sortes de fugitifs.

La proximité des mers et des ports (Taganrog, Berdiansk, Kherson, Nikolaïew, Odessa), le voisinage du Caucase et de la Crimée - régions éloignées des centres et abondant en endroits bien abrités - augmentaient encore les possibilités, pour les individus forts et entreprenants, d'une vie libre, insoumise, en rupture de ban avec la société existante. Une partie de ces hommes fournit plus tard les cadres de ces vagabonds ( "bossiaki" ) peints magistralement par Maxime Gorki.

Ainsi l'"atmosphère" entière en Ukraine était très différente de celle de la Grande Russie.

Jusqu'à nos jours, les paysans de l'Ukraine ont gardé un amour particulier pour la liberté. Cet amour se manifesta par une résistance opiniâtre des paysans ukrainiens contre tout Pouvoir cherchant à les assujettir.

Situation particulière de l'Ukraine vis-à-vis de l'emprise bolcheviste. - Le lecteur comprendra maintenant pourquoi la dictature et la terrible étatisation bolchevistes rencontrèrent en Ukraine une opposition beaucoup plus efficace et longue qu'en Grande Russie.

D'autres facteurs favorisèrent cette attitude:

1° Les forces organisées du parti communiste étaient très faibles en Ukraine, en comparaison de celles de la Grande Russie. L'influence des bolcheviks sur les paysans et les ouvriers y fut toujours insignifiante.

2° Pour cette raison et pour d'autres, la Révolution d'octobre y eut lieu beaucoup plus tard; elle y commença fin novembre (1917); elle y continuait encore en janvier 1918. C'était, auparavant, la bourgeoisie nationale locale - les "petliourovtsi", partisans du "démocrate" Petlioura - qui détenait le pouvoir en Ukraine, parallèlement au pouvoir de Kerensky en Grande Russie. Les bolcheviks combattaient ce pouvoir sur le terrain plutôt militaire que révolutionnaire.

3° L'impopularité et l'impuissance du parti communiste en Ukraine firent que la prise du pouvoir par les Soviets y signifia autre chose qu'en Grande Russie.

En Ukraine, les Soviets étaient beaucoup plus exactement des réunions des délégués ouvriers et paysans. N'étant pas dominés par un parti politique - les mencheviks, non plus, ne jouaient en Ukraine aucun rôle effectif - ces Soviets n'avaient pas les moyens de subordonner les masses. Ici, les ouvriers dans les usines et les paysans dans les villages se sentaient une force réelle.

Dans leurs luttes révolutionnaires, ils n'eurent pas l'habitude de céder leur initiative à quiconque, d'avoir à leurs côtés un tuteur constant et inflexible tel que le fut le parti communiste en Grande Russie.

De ce fait, une plus grande liberté d'esprit, de pensée et d'action y prit solidement racine. Elle devait infailliblement se manifester lors des mouvements révolutionnaires de masse.

Les effets de tous ces facteurs se firent sentir dès le début des événements. Tandis qu'en Grande Russie la révolution fut étatisée sans peine et introduite rapidement dans le lit de l'État Communiste, cette étatisation et cette dictature rencontrèrent en Ukraine des difficultés considérables. L' "Appareil soviétique" (bolcheviste) s'y installait surtout par la contrainte, militairement. Un mouvement autonome des masses, surtout des masses paysannes, totalement négligées par les partis politiques se développait parallèlement au processus d'étatisation.

Ce mouvement indépendant des masses laborieuses s'annonçait déjà sous la "République démocratique" de Petlioura. Il progressait lentement, cherchant sa voie. Il se fit remarquer ostensiblement dès les premiers jours de février 1917. C'était un mouvement spontané qui cherchait "à tâtons" à renverser le système économique d'esclavage et à créer un système nouveau, basé sur la communauté des moyens de travail et sur le principe de l'exploitation de la terre par les travailleurs eux-mêmes.

Au nom de ces principes, les ouvriers, ça et là, chassaient les propriétaires des usines et remettaient la gestion de la production à leurs organismes de classe: aux syndicats naissants, aux comités d'usines, etc. Les paysans, eux, s'emparaient des terres de propriétaires fonciers et des "koulaks" (paysans cossus) et en réservaient strictement l'usufruit aux laboureurs eux-mêmes, esquissant ainsi un type nouveau d'économie agricole. Naturellement, ce processus se répandait et se généralisait avec une extrême lenteur, d'une manière plutôt spontanée et désordonnée. C'étaient les premiers pas, assez maladroits encore, vers une activité future plus vaste, plus consciente et mieux organisée. Le chemin sur lequel les masses tâtonnaient était le bon. Intuitivement les masses le sentaient.

Cette pratique d'action révolutionnaire directe des ouvriers et des paysans se développa en Ukraine, presque sans obstacles, durant toute la première année de la Révolution, créant ainsi une ligne de conduite révolutionnaire des masses précise et saine.

Chaque fois que tel ou tel groupe politique, s'étant emparé du pouvoir, tentait de briser cette ligne de conduite révolutionnaire des travailleurs, ces derniers commençaient une opposition révolutionnaire et entraient en lutte contre ces tentatives, d'une manière ou d'une autre.

Ainsi, le mouvement révolutionnaire des travailleurs vers l'indépendance sociale, commencé dès les premiers jours de la Révolution, ne faiblissait pas, quelque fût le pouvoir établi en Ukraine. Il ne s'éteignit pas non plus sous le bolchevisme qui, après le bouleversement d'octobre, se mit à introduire dans le pays son système étatiste autoritaire.

Ce qu'il y avait de particulier dans ce mouvement, c'était: le désir d'atteindre, dans la Révolution, les buts véritables des classes laborieuses - la volonté de conquérir l'indépendance complète du travail, et, enfin, la méfiance envers les groupes non laborieux de la société.

Malgré tous les sophismes du Parti Communiste cherchant à démontrer qu'il était le cerveau de la classe ouvrière et que son pouvoir était celui des travailleurs, tout ouvrier ou paysan ayant conservé l'esprit ou I'instinct de classe se rendait de plus en plus compte qu'en fait, le Parti détournait les travailleurs des villes et des campagnes de leur œuvre révolutionnaire propre; que le pouvoir les prenait sous sa tutelle; que le fait même de l'organisation étatiste était l'usurpation de leurs droits à l'indépendance et à la libre disposition d'eux-mêmes.

L'aspiration à l'indépendance, à l'autonomie complète, devint le fond du mouvement né au sein profond des masses. Leurs pensées étaient constamment ramenées à cette idée par une multitude de faits et de voies. L'action étatiste du parti communiste étouffait impitoyablement ces aspirations. Mais ce fut précisément cette action d'un parti présomptueux ne tolérant aucune objection, qui éclaira le mieux les travailleurs dans cet ordre d'idées et les poussa à la résistance.

Au début, ce mouvement se bornait à ignorer le nouveau pouvoir et à accomplir des actes spontanés, par lesquels les paysans s'emparaient des terres et des biens des propriétaires. Il cherchait ses formes et ses voies. - (Pierre Archinov, l'Histoire du mouvement makhnoviste, pp. 70-72.)

L'occupation brutale de l'Ukraine, après la paix de Brest-Litovsk, par les troupes austro-allemandes, avec toutes ses conséquences terribles pour le peuple laborieux, créa dans le pays des conditions nouvelles et précipita le développement de ce mouvement des masses.

Les terribles conséquences de la paix de Brest-Litovsk pour l'Ukraine. - La naissance de la résistance populaire et le mouvement "Makhnoviste". - Ici, je me permets de citer, presque en entier, un chapitre de l'ouvrage de Pierre Archinoff. On ne pourrait faire un meilleur exposé des événements qui suivirent la paix de Brest-Litovsk. Rappelons-nous que la clause principale du traité de paix donna aux Allemands le libre accès de l'Ukraine d'où les bolchevistes se retirèrent.

L'exposé d'Archinov est rapide, clair substantiel, saisissant. Je ne puis rien en retrancher, rien y ajouter. Il est absolument exact quant aux faits. Chaque détail est important si le lecteur veut comprendre la suite.

L'écrasante majorité des lecteurs n'ayant pas eu en mains l'ouvrage en question ni ne pouvant se le procurer, cette citation s'impose.

Le traité de Brest-Litovsk, conclu par les bolcheviks avec le gouvernement impérial allemand, ouvrit toutes grandes les portes de l'Ukraine aux Austro-Allemands. Ils y entrèrent en maîtres. Ils ne s'y bornèrent pas à une action militaire, mais s'immiscèrent dans la vie économique et politique du pays Leur but était de s'approprier ses vivres.

Pour y parvenir d'une façon facile et complète, ils y rétablirent le Pouvoir des nobles et des agrariens renversés par le peuple, et y installèrent le gouvernement autocrate de l'hetman Skoropadsky.

Quant à leurs troupes, elles étaient systématiquement trompées par les officiers. Ceux-ci leur représentaient la situation en Russie et en Ukraine comme une orgie de forces aveugles et sauvages détruisant l'ordre dans le pays et terrorisant l'honnête population travailleuse. Par ces procédés, on provoquait chez les soldats une hostilité contre les paysans et les ouvriers révoltés, favorisant ainsi l'action (action de simple brigandage, absolument écœurante) des armées austro-allemandes.

Le pillage économique de l'Ukraine par les Austro-Allemands avec l'assentiment et l'aide du gouvernement de Skoropadsky fut "colossal" et horrible. On volait, on emportait tout: blé, bétail, volailles, œufs, matières premières, etc. - tout cela dans de telles proportions que les moyens de transport n'y suffisaient pas. Comme s'ils étaient tombés sur des dépôts immenses voues au pillage, les Autrichiens et les Allemands se hâtaient d'enlever le plus possible, chargeant un train après un autre, des centaines, des milliers de trains, emportant tout chez eux.

Quand les paysans résistaient à ce pillage et tentaient de conserver le fruit de leur travail, les représailles, la schlague, les fusillades sévissaient.

En plus de la violence des envahisseurs, du cynique brigandage militaire, l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands fut accompagnée d'une réaction féroce de la part des agrariens. Le régime de l'hetman fut l'anéantissement de toutes les conquêtes révolutionnaires des paysans et des ouvriers, un retour complet au passé.

Il est donc naturel que cette nouvelle ambiance ait fortement accéléré la marche du mouvement esquissé auparavant, sous Petlioura et sous les bolcheviks.

Partout, principalement dans les villages, commencèrent des actes insurrectionnels contre les agrariens et les Austro-Allemands C'est alors que prit son essor le vaste mouvement révolutionnaire des paysans d'Ukraine, désigné plus tard sous le nom d'insurrection révolutionnaire.

On voit assez souvent l'origine de cette insurrection uniquement dans l'occupation austro-allemande et dans le régime de l'hetman. Cette explication est insuffisante et partant inexacte. L'insurrection eut ses racines dans toute l'ambiance et dans les fondements mêmes de la Révolution russe. Elle fut une tentative des travailleurs de mener la Révolution jusqu'à son résultat intégral: la véritable, la complète émancipation et la suprématie du travail. L'invasion austro-allemande et la réaction agrarienne ne firent qu'accélérer le processus.

Le mouvement prit rapidement de vastes proportions. La paysannerie se dressait de tous côtés contre les agrariens, les massacrant ou les chassant, s'emparant de leurs terres et de leurs biens, sans ménager non plus les envahisseurs.

L'hetman et les autorités allemandes répondirent par des représailles implacables. Les paysans des villages soulevés furent schlagués et fusillés en masse; tous leurs biens furent brûlés. Des centaines de villages subirent, dans un court espace de temps, un châtiment terrible de la part de la caste militaire et agrarienne. Ceci se passa en juin, juillet et août 1918.

Alors les paysans, persévérant dans leur révolte, s'organisèrent en francs-tireurs et recoururent à une guerre d'embuscades. Comme sur l'ordre d'organisations invisibles, ils formèrent, presque simultanément en différents lieux, une multitude de détachements de partisans, agissant militairement et toujours par surprise, contre les agrariens, contre leurs gardes et contre les représentants du Pouvoir. Habituellement, ces détachements, composés de 20, 50 à 100 cavaliers bien armés, fonçaient brusquement à l'opposé de l'endroit où on les supposait, sur une propriété ou sur la Garde Nationale, massacraient tous les ennemis des paysans et disparaissaient aussi rapidement qu'ils étaient venus. Tout agrarien persécutant les paysans, tous ses fidèles serviteurs, étaient repérés par les francs-tireurs et menacés à tout instant d'être supprimés. Tout garde, tout officier allemand était voué à une mort certaine. Ces exploits, accomplis quotidiennement dans tous les recoins du pays, taillaient dans le vif la contre-révolution agrarienne, la mettant en péril et préparant le triomphe des paysans.

Il est à noter que, pareillement aux vastes insurrections paysannes surgies spontanément, sans aucune préparation, ces actes guerriers organisés étaient toujours accomplis par les paysans eux-mêmes, sans aucun secours ni direction d'une organisation politique quelconque. Leurs moyens d'action les mirent dans la nécessité de vaquer eux-mêmes aux besoins du mouvement, de le diriger et de le conduire vers la victoire. Durant toute la lutte contre l'hetman et les agrariens, même aux moments les plus durs, les paysans demeurèrent seuls face à face à leurs ennemis acharnés, bien armés et organisés. Ce fait eut une très grande influence sur le caractère même de toute l'insurrection révolutionnaire. Partout où celle-ci resta jusqu'au bout une "œuvre de classe", sans tomber sous l'influence des partis politiques ou des éléments nationalistes, elle garda intacts, non seulement l'empreinte de son origine, étant sortie des profondeurs mêmes de la masse paysanne, mais aussi son second trait fondamental: la conscience parfaite que possédaient tous ces paysans d'être eux-mêmes guides et animateurs de leur mouvement. Les partisans surtout étaient pénétrés de cette idée. Ils étaient fiers de cette particularité de leur mouvement et se sentaient en force pour remplir leur mission.

Les représailles sauvages de la contre-révolution n'arrêtèrent pas le mouvement au contraire, elles lui fournirent le prétexte de s'élargir et de s'étendre. Les paysans se liaient de plus en plus entre eux, poussés par la marche même des événements, vers un plan général d'action révolutionnaire.

Certes, Les paysans de toute l'Ukraine ne se sont jamais organisés en une seule force agissant sous une seule direction. Au point de vue esprit révolutionnaire, ils étaient tous unis; mais en pratique, ils s'organisaient plutôt localement, par régions; les petits détachements de partisans, isolés les uns des autres, s'unifiaient pour former des unités importantes et plus puissantes. Au fur et à mesure que les insurrections se faisaient plus fréquentes et les représailles plus féroces et organisées, de telles unions devenaient nécessité urgente.

Dans le sud de l'Ukraine, ce fut la région de Goulaï-Pole qui prit l'initiative de cette unification. Là, elle se fit non seulement dans le but de la défense, mais aussi et surtout en vue d'une destruction générale et complète de la contre-révolution agrarienne.

Cet autre but, plus important et plus décisif, imposa au mouvement d'unification des masses paysannes une tâche plus vaste: celle d'englober dans le mouvement des éléments révolutionnaires des autres régions et de forger avec tous les paysans révolutionnaires, si possible, une grande force organisée, capable de combattre toute réaction et de défendre victorieusement la liberté et le territoire du peuple en révolution .

Le rôle le plus important dans cette œuvre d'unification et dans le développement général de l'insurrection révolutionnaire au sud de l'Ukraine appartint au détachement de partisans guidé par un paysan originaire de la région: Nestor Makhno. C'est pourquoi ce mouvement est connu sous le nom de "mouvement makhnoviste".

Dès les premiers jours du mouvement - dit Pierre Archinov - jusqu'à son point culminant où les paysans vainquirent les agrariens, Makhno joua un rôle prépondérant et capital à un point tel que des régions insurgées entières et les moments les plus héroïques de la lutte sont liés à son nom.

Lorsque, ensuite, l'insurrection triompha définitivement de la contre-révolution de Skoropadsky, mais que la région fut menacée par Denikine, Makhno devint le centre de ralliement de millions de paysans sur l'étendue de plusieurs départements (gouvernements) en lutte contre celui-là.

Soulignons qu'il ne s'agissait, dans cette vaste œuvre que de la région sud de l'Ukraine.

Car ce ne fut pas partout que l'insurrection conserva sa conscience, son essence révolutionnaire et sa fidélité aux intérêts de la classe laborieuse. Alors que dans le sud de l'Ukraine les insurgés, de plus en plus conscients de leur rôle et de leur tâche historique, levèrent le drapeau noir de l'anarchisme et s'engagèrent sur la voie anti-autoritaire d'organisation libre des travailleurs, dans les régions ouest et nord-ouest du pays, ils glissèrent peu à peu, après avoir renversé l'hetman, sous l'influence d'éléments étrangers, ennemis de leur classe, notamment des démocrates-nationalistes (les "petliourovtzi", partisans de Petlioura). Pendant plus de deux ans, une partie des insurgés de l'ouest de l'Ukraine servit d'appui à ces derniers qui poursuivaient, sous l'étendard national, les intérêts de la bourgeoisie libérale Ainsi, les paysans insurgés des gouvernements de Kiev, de la Volhynie, de la Podolie et d'une partie de celui de Poltava, tout en ayant des origines communes avec le reste des insurgés, ne surent, par la suite, trouver en eux-mêmes ni la conscience de leurs tâches historiques, ni leurs forces organisatrices, et tombèrent sous la férule des ennemis du monde du travail, devenant des instruments aveugles entre leurs mains.

L'insurrection du Sud eut un tout autre sens et prit un tout autre aspect. Elle se sépara nettement des éléments non travailleurs de la société, elle se débarrassa rapidement et résolument des préjugés nationaux, religieux, politiques et autres du régime d'oppression et d'esclavage; elle se plaça sur le terrain des aspirations réelles de la classe des prolétaires des villes et des campagnes et entama, au nom de ces aspirations, une rude guerre contre les ennemis multiples du Travail.

L'Anarchiste Nestor Makhno. - Au cours de notre étude, nous avons déjà prononcé, plus d'une fois, le nom de Nestor Makhno, paysan ukrainien qui joua un rôle énormes exceptionnel, dans la vaste insurrection paysanne du sud de l'Ukraine.

Nous avons dit, d'autre part, que toute la littérature, existant sur la Révolution russe, sauf quelques éditions libertaires, passe complètement sous silence - ou ne traite qu'en quelques lignes diffamatoires - ce formidable mouvement.

Quant à son animateur et guide militaire, Nestor Makhno, si l'on daigne parfois le citer, c'est uniquement pour le gratifier des titres de "bandit", d' "assassin", de "pillard", de "fauteur de pogromes juifs", etc. Constamment, opiniâtrement, on le traîne dans la boue, on le calomnie, on l'abhorre. Dans les meilleurs cas, des auteurs sans scrupules, sans se donner la peine d'examiner et de vérifier les faits et les fables, répandent sur la vie et l'action de ce militant libertaire des légendes absurdes et des bêtises ineffables .

Tous ces procédés sont, hélas ! classiques et courants.

Ils nous obligent à reproduite ici, brièvement, la biographie authentique de N. Makhno et, pour l'instant, les étapes de son activité jusqu'au renversement de l'hetman.

D'ailleurs, il est indispensable de connaître la personnalité de Makhno pour comprendre la suite des événements.

Makhno naquit le 27 octobre 1889, et fut élevé par sa mère dans le village de Goulaï-Pole, district d'Alexandrovsk, gouvernement d'Ekaterinoslaw. Il était fils d'une famille de paysans pauvres. Il n'avait que dix mois lorsque son père mourut, le laissant, lui et ses quatre petits frères, aux soins de leur mère.

Dès l'âge de sept ans, en raison de l'excessive pauvreté de la famille, il servit comme petit pâtre, gardant les vaches et les brebis des paysans de son village. A huit ans, il entra à l'école locale qu'il fréquentait en hiver, servant toujours comme pâtre en été.

A douze ans, il quitta l'école et sa famille pour "se placer". Il travailla comme garçon de ferme dans les propriétés des agrariens et des paysans riches (les koulaks) allemands dont les colonies étaient nombreuses en Ukraine. A cette époque déjà, à l'âge de 14 ou 15 ans, il professait une forte haine contre les patrons exploiteurs et rêvait à la manière dont il pourrait "régler un jour leur compte", aussi bien pour lui-même que pour les autres.

Jusqu'à l'âge de seize ans, pourtant, il n'eut aucun contact avec le monde politique. Ses conceptions sociales et révolutionnaires se formaient et se précisaient spontanément, dans un cercle très restreint de paysans, prolétaires comme lui.

Toutes les versions prétendant que Makhno était instituteur et se forma sous l'influence d'un anarchiste intellectuel, sont fausses comme beaucoup d'autres.

La révolution de 1905 le fit sortir d'un seul coup de ce petit cercle en le lançant dans le torrent des grands événements et actes révolutionnaires Il avait alors 17 ans. Il était plein d'enthousiasme révolutionnaire et prêt à tout dans la lutte pour la libération des travailleurs. Après avoir pris quelques connaissances des organisations politiques, il entra résolument dans les rangs des anarchistes-communistes et à dater de ce moment devint un militant infatigable. Il déploya une grande activité et participa aux actes les plus dangereux de la lutte libertaire.

En 1908, il tomba entre les mains des autorités tsaristes qui le condamnèrent à la pendaison pour association anarchiste et participation à des actes terroristes. Par égard pour sa jeunesse, la peine de mort fut commuée en celle de travaux forcés à perpétuité.

Il purgeait sa peine dans la prison centrale de Moscou ("Boutyrki"). Bien que la vie en prison fût pour lui sans espoir et extrêmement pénible, Makhno s'efforça de l'utiliser pour s'instruire . Il fit montre d'une grande persévérance. II apprit la grammaire, il étudia les mathématiques la littérature l'histoire de la culture et l'économie politique. A vrai dire, la prison fut l'unique école où Makhno puisa les connaissances historiques et politiques qui lui furent d'un très grand secours dans son action révolutionnaire ultérieure. La vie, l'action, les faits, furent une autre école où il apprit à connaître et à comprendre les hommes et les événements sociaux.

C'est en prison que, tout jeune encore, Makhno compromit sa santé. Obstiné, ne pouvant se faire à l'écrasement absolu de la personnalité auquel était soumis tout condamné aux travaux forcés, il se cabrait toujours devant les autorités pénitentiaires. Il était continuellement au cachot où, par le froid et l'humidité, il contracta la tuberculose pulmonaire. Pendant les neuf ans de sa réclusion, il resta sans cesse aux fers pour "mauvaise conduite", jusqu'à ce qu'il fût enfin délivré, avec tous les autres détenus politiques, par l'insurrection du prolétariat de Moscou, 1er de mars 1917.

Il retourna aussitôt à Goulaï-Pole où les masses paysannes lui manifestèrent une profonde sympathie. De tout le village, il était le seul forçat politique, rendu à sa famille par la Révolution. C'est pourquoi il devint spontanément l'objet de l'estime et de la confiance des paysans.

Ce n'était plus alors un jeune homme inexpérimenté, mais un militant achevé, ayant un puissant élan de volonté et une idée déterminée de la lutte sociale.

Arrivé à Goulaï-Pole, il s'adonna immédiatement à la besogne révolutionnaire, cherchant d'abord à organiser les paysans de son village et des environs. Il fonda un syndicat des ouvriers agricoles; il organisa une commune libre et un Soviet local des paysans. Le problème qui l'agitait était celui de réunir et d'organiser toute la paysannerie en un faisceau puissant et solide pour qu'elle fût en état de chasser, une fois pour toutes, les seigneurs agrariens, tous les maîtres et dirigeants politiques, et d'arranger elle-même sa vie. C'est dans ce sens qu'il guidait le travail organisateur des paysans - et comme propagandiste et surtout comme homme d'action. Il cherchait à unir les paysans révolutionnairement, mettant à profit les faits flagrants de tromperie, d'injustice et d'oppression dont ils étaient victimes.

Pendant la période du gouvernement de Kerensky et aux jours d'octobre 1917, il fut président de l'union paysanne régionale, de la commission agricole, du syndicat des ouvriers métallurgistes et menuisiers et enfin président du Soviet des paysans et ouvriers de Goulaï-Pole.

Ce fut en cette dernière qualité qu'il rassembla, au mois d'août 1917, tous les propriétaires fonciers de la région, les obligea à lui remettre les documents concernant leurs terres et biens meubles, et procéda à un inventaire exact de tous ces biens. Ensuite, il fit là-dessus un rapport, d'abord en une séance du Soviet local, puis au Congrès des Soviets du district, et enfin au Congrès des Soviets de la région. Il proposa de faire égaliser les droits des propriétaires et des paysans riches (les "koulaks") avec ceux des paysans laboureurs (pauvres) sur l'usufruit des terres.

A la suite de sa proposition, le Congrès décréta de laisser aux propriétaires et aux "koulaks" une part de la terre (ainsi que des instruments de travail et du bétail) égale à celle des laboureurs. Plusieurs congrès paysans des gouvernements d'Ekaterinoslaw, de Tauride, de Poltava, de Kharkov et d'autres suivirent l'exemple de la région de Goulaï-Pole et prirent la même mesure.

Pendant ce temps, Makhno devint dans sa région l'âme des mouvements des paysans qui reprenaient les terres et les biens des agrariens et même, au besoin, exécutaient certains propriétaires récalcitrants. Il se fit ainsi des ennemis mortels parmi les riches et les groupements bourgeois locaux.

Les débuts de l'action insurrectionnelle de Makhno. - Ses idées, ses projets. - Au moment de l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands, Makhno fut chargé par un Comité révolutionnaire clandestin, formé sur place, de créer des bataillons de paysans et ouvriers pour entreprendre une lutte contre les envahisseurs et le pouvoir.

Il fit le nécessaire, mais fut contraint à reculer avec ses partisans sur les villes de Taganrog, Rostov et Tsaritsine, en combattant pas à pas.

La bourgeoisie locale, forte de l'appui militaire des Austro-Allemands, mit sa tête à prix. Il dut se cacher pendant quelque temps. Par vengeance les autorités militaires ukrainiennes et allemandes brûlèrent la maison de sa mère et fusillèrent son frère aîné, Emelian, invalide de guerre.

En juin 1918, Makhno vint à Moscou pour consulter quelques vieux militants anarchistes sur les méthodes et les tendances à suivre dans le travail libertaire révolutionnaire parmi les paysans de 1'Ukraine.

Mais les anarchistes qu'il rencontra étaient, à ce moment indécis et passifs . Il ne reçut aucune indication ni conseil satisfaisants.

Il repartit pour l'Ukraine, de plus en plus ferme dans ses idées et projets personnels.

Il est à noter que, lors de son bref séjour à Moscou, Makhno eut un entretien avec le vieux théoricien de l'anarchisme, Pierre Kropotkine, et un autre avec Lénine. Il en fait un récit détaillé - surtout pour sa conversation avec Lénine - dans le volume de ses Mémoires. Il dit avoir beaucoup apprécié certains conseils de Kropotkine. Quant à son entretien avec Lénine, il porta sur trois points: la mentalité des paysans en Ukraine; les perspectives immédiates pour ce pays et la nécessité pour les bolcheviks de créer une armée régulière (Armée Rouge); le désaccord entre le bolchevisme et l'anarchisme. Sa conversation, tout en présentant un certain intérêt, fut trop brève et superficielle pour apporter quelque chose de vraiment important. Nous ne nous y attarderons donc pas davantage.

Notons encore que les bolcheviks de Moscou aidèrent Makhno, dans une certaine mesure, à prendre des précautions pour pouvoir franchir la frontière de l'Ukraine et se déplacer avec le moins de risques possible.

Makhno considérait la masse paysanne comme une force historique particulière énorme.

Il mûrissait depuis longtemps, continue Pierre Archinov, une idée qui consistait à organiser des vastes masses paysannes, et faire jaillir l'énergie révolutionnaire accumulée en elles depuis des siècles et à précipiter cette formidable puissance sur le régime oppresseur contemporain.

Il jugea le moment arrivé pour l'exécution de cette idée.

Après un bref séjour à Moscou, il repartit donc pour l'Ukraine, cherchant à retourner dans sa région de Goulaï-Pole. Cela se passait en juillet 1918.

Le voyage s'accomplit, raconte Archinov, avec beaucoup de difficultés, très clandestinement, pour ne pas tomber quelque part entre les mains des autorités de l'hetman. Une fois, Makhno faillit périr: il fut arrêté par un détachement austro-allemand; et, pour son malheur, il était porteur de tracts libertaires. Un riche juif de Goulaï-Pole, qui connaissait Makhno personnellement de longue date, réussit à le sauver: il paya pour sa libération une somme d'argent considérable.

Chemin faisant, les communistes proposèrent à Makhno de choisir une région déterminée de l'Ukraine et d'y poursuivre un travail révolutionnaire clandestin en leur nom. Naturellement, il refusa même de discuter cette offre: la tâche qu'il se proposait lui-même d'accomplir n'avait rien de commun avec celle des bolcheviks.

Voilà donc Makhno de nouveau à Goulaï-Pole: cette fois, avec la décision irrévocable de périr ou d'obtenir la victoire des paysans, en tout cas, de ne plus abandonner la région.

La nouvelle de son retour se répandit rapidement de village en village. De son côté, il ne tarda pas à commencer ouvertement sa mission auprès des vastes masses paysannes, prenant la parole dans des meetings improvisés, écrivant et diffusant des lettres et des tracts. Verbalement et par écrit, il appelait les paysans à une lutte décisive contre le pouvoir de l'hetman et contre les propriétaires. Il déclarait inlassablement que les travailleurs tenaient maintenant leur sort entre leurs mains et qu'ils ne devaient pas le laisser échapper.

Son vibrant appel fut entendu, en quelques semaines, par de nombreux villages et des districts entiers, préparant les masses aux grands événements futurs.

En plus de ses appels, Makhno lui-même se mit immédiatement à l'action. Son premier soin fut de former un bataillon révolutionnaire militaire, de force suffisante pour garantir la liberté de propagande et d'action dans les villages et les bourgs, et pour commencer en même temps les opérations de corps francs. Ce bataillon fut rapidement organisé: il y avait partout dans les villages des éléments merveilleusement combatifs, prêts à agir. Il ne manquait qu'un bon organisateur. Ce fut Makhno.

Le premier bataillon de Makhno s'imposa deux tâches urgentes: 1° poursuivre énergiquement le travail de propagande et d'organisation parmi les paysans; 2° mener une lutte armée implacable contre tous leurs ennemis.

Le principal guide de cette lutte sans merci fut le suivant: Tout agrarien persécutant les paysans, tout agent de police de l'hetman, tout officier russe ou allemand, en tant qu'ennemi mortel et implacable des paysans, ne doit trouver aucune pitié: il doit être supprimé. De plus, doit être exécuté tout participant à l'oppression des paysans pauvres et des ouvriers, tout homme cherchant à supprimer leurs droits, à usurper leur travail.

En l'espace de deux ou trois semaines, le bataillon devint déjà la terreur, non seulement de la bourgeoisie locale, mais aussi des autorités austro-allemandes. Le champ d'action militaire révolutionnaire de Makhno était considérable: il s'étendait de Lozovaïa à Berdiansk, à Marioupol et à Taganrog, et de Lougansk (ainsi que de la station importante de Grichino) à Ekaterinoslaw, à Alexandrovsk et à Melitopol.

La rapidité des déplacements était la tactique particulière de Makhno. Grâce à elle et aussi à l'étendue de la région, il apparaissait toujours à l'improviste, à l'endroit où on l'attendait le moins.

En peu de temps, il enveloppa d'un cercle de fer et de feu toute la région où se retranchait la bourgeoisie locale.

Tous ceux qui, depuis deux ou trois mois, avaient réussi à se réinstaller dans leurs vieux nids de hobereaux, tous ceux qui s'enivraient de l'asservissement des paysans en pillant leurs terres et en jouissant des fruits de leur travail, tous ceux qui régnaient sur eux en maîtres, se trouvèrent brusquement pris sous la main implacable de Makhno et de ses partisans.

Rapides comme l'ouragan, intrépides, inaccessibles à la pitié vis-à-vis de leurs ennemis, ils tombaient en foudre sur telle ou telle propriété, y massacraient tous les ennemis avérés des paysans et disparaissaient aussi vite qu'ils étaient venus.

Le lendemain, Makhno recommençait à plus de 100 kilomètres de là; puis il apparaissait soudainement dans quelque bourg, y massacrait la "garde nationale" (la varta), les officiers, les agrariens, et s'éclipsait avant que les troupes allemandes, pourtant disposées tout près, aient eu le temps de comprendre ce qui se passait.

Le jour suivant, il était de nouveau à 100 kilomètres de là, sévissant contre un détachement de magyars en exercice de représailles ou faisant pendre quelque part des gardes de la "varta".

La "varta" s'alarma. Les autorités austro-allemandes aussi. Plusieurs bataillons furent envoyés pour écraser Makhno et s'en emparer. En vain ! Excellents cavaliers dès l'enfance, ayant en cours de route des chevaux de rechange à volonté, Makhno et ses partisans étaient insaisissables, faisant, en vingt-quatre heures, des marches impossibles pour des troupes de cavalerie régulière.

Bien des fois, comme pour se moquer de ses ennemis, Makhno apparaissait brusquement, tantôt au centre même de Goulaï-Pole, tantôt à Pologui où de nombreuses troupes austro-allemandes étaient toujours réunies, tantôt dans un autre lieu de concentration de troupes, tuant les officiers qui lui tombaient sous la main et s'esquivant sain et sauf, sans laisser la moindre indication sur la route qu'il allait prendre. Ou bien, juste au moment où, paraissait-il, on suivait sa piste toute fraîche, s'apprêtant à l'entourer et à le prendre dans tel ou tel autre bourg indiqué par quelqu'un, lui-même, vêtu de l'uniforme de la "varta", se mêlait, avec un petit nombre de ses partisans, au plus épais de l'ennemi, s'informant de ses plans et dispositions, puis se mettait en route avec un détachement de la garde "à la poursuite de Makhno" et, chemin faisant, exterminait ce détachement.

La population paysanne tout entière prêtait aux partisans un soutien dévoué, actif, adroit. Partout, sur leur passage, ils étaient certains de trouver, au besoin, un gîte sûr, du ravitaillement, des chevaux, parfois des armes. Souvent, les paysans les cachaient chez eux, au risque de leur vie. Bien des fois, les habitants d'un village dirigeaient la "varta" et les troupes, lancées à la poursuite de Makhno, sur une fausse route, pendant que Makhno lui-même et ses cavaliers se trouvaient au village même ou du côté opposé à celui qu'on indiquait à leurs poursuivants.

De nombreux villages étaient impitoyablement châtiés pour leur attitude vis-à-vis des insurgés: tous les hommes étaient atrocement frappés à coups de baguettes de fusil, plusieurs paysans suspects étaient fusillés sur place. Il y eut même des villages entièrement brûlés par vengeance. Mais rien ne pouvait réduire la résistance farouche de la population laborieuse aux envahisseurs et à leurs protégés: les propriétaires et les contre-révolutionnaires.

En ce qui concerne les troupes austro-allemandes et magyares, les partisans s'en tenaient à la règle générale suivante: tuer les officiers et rendre la liberté aux soldats faits prisonniers. On leur proposait de rentrer dans leur pays, d'y raconter ce que faisaient les paysans ukrainiens et d'y travailler pour la Révolution Sociale. On leur distribuait de la littérature libertaire, parfois de l'argent. On n'exécutait que les soldats reconnus coupables d'actes de violence envers les paysans.

Cette façon de traiter les soldats austro-allemands et magyars faits prisonniers exerça sur eux une certaine influence révolutionnaire.

Durant cette première période de son activité insurrectionnelle, Makhno fut, non seulement l'organisateur et le guide des paysans, mais aussi un justicier redoutable du peuple opprimé. Pendant cette première action insurrectionnelle, des centaines de nids de hobereaux furent détruits, des milliers d'oppresseurs et d'ennemis actifs du peuple furent implacablement écrasés.

Sa façon d'agir, hardie et résolue, la rapidité de ses apparitions et disparitions, la précision de ses coups et l'impossibilité avouée de le saisir mort ou vivant, rendirent bientôt son nom célèbre dans toute la région. Ce nom faisait trembler de terreur et de haine les bourgeois et les autorités. Par contre, chez le peuple laborieux le nom de Makhno soulevait des sentiments de profonde satisfaction, de fierté et d'espoir. Pour le peuple, Makhno devint bientôt une figure légendaire.

Et, en effet, il y avait, dans le caractère, et dans la conduite de Makhno, des traits dignes d'une légende; son extraordinaire audace, sa volonté opiniâtre, sa perspicacité en maintes circonstances et, enfin, l'humour savoureux dont il accompagnait volontiers certains de ses actes, toutes ces qualités en imposaient au peuple.

Mais ce n'étaient point là les traits fondamentaux de la personnalité de Makhno.

Son esprit combatif, ses entreprises insurrectionnelles de la première période ne furent que les premières manifestations d'un énorme talent guerrier et organisateur, qui se révéla plus tard dans toute son envergure.

Non seulement organisateur et guide militaire remarquable, mais aussi bon agitateur, Makhno multipliait infatigablement les meetings dans de nombreux villages de la région. Il y faisait des rapports sur les tâches du moment, sur la Révolution Sociale, sur la vie en communauté libre et indépendante des travailleurs, comme but suprême de l'insurrection. Il rédigeait aussi dans ce sens des tracts et des appels aux paysans, aux ouvriers, aux soldats autrichiens et allemands, aux cosaques du Don et du Kouban, etc.

Vaincre ou mourir - tel est le dilemme qui se dresse devant les paysans et les ouvriers de l'Ukraine en ce moment historique. Mais nous ne pouvons pas mourir tous, nous sommes innombrables. Nous, c'est l'Humanité ! Donc, nous vaincrons... Nous ne vaincrons pas pour répéter l'erreur des années passées: celle de remettre notre sort à de nouveaux maîtres. Nous vaincrons pour prendre nos destinées dans nos propres mains, pour arranger notre vie selon notre propre volonté et avec notre vérité. (Tiré d'un des premiers appels de Makhno.)

Ainsi parlait Makhno aux vastes masses paysannes.

Chapitre II

La formation de l'Armée insurrectionnelle "makhnoviste"

Les diverses forces en lutte en Ukraine. - Bientôt, Makhno devint le point de ralliement de tous les insurgés.

Dans chaque village les paysans créèrent des groupes locaux clandestins. Ils se ralliaient à Makhno, le soutenant dans toutes ses entreprises, suivant ses conseils et ses dispositions.

De nombreux détachements de partisans - ceux qui existaient déjà, comme ceux qui se formaient à nouveau - se ralliaient aux groupes de Makhno, cherchant une unité d'action. La nécessité de cette unité et d'une action généralisée était reconnue par tous les partisans révolutionnaires. Et tous étaient d'avis que cette unité serait réalisée pour le mieux sous la direction générale de Makhno. Tel fut aussi l'avis de plusieurs grands détachements d'insurgés, jusqu'alors indépendants les uns des autres. Il y avait, notamment, le grand corps d'insurgés commandé par Kourilenko (il opérait dans la région de Berdiansk), celui commandé par Stchouss (dans la région de Dibrivka), celui de Petrenko-Platonov (région de Grichino) et autres. Ils se joignirent tous spontanément au détachement de Makhno.

Ainsi, l'unification des unités détachées de partisans de l'Ukraine méridionale en une seule armée insurrectionnelle sous le Commandement suprême de Makhno se fit d'une façon naturelle, par la force des choses et par la volonté des masses.

La vaste et indomptable insurrection paysanne finit par désorienter et désagréger complètement les troupes d'occupation et la police de l'hetman. La contre-révolution, soutenue par les baïonnettes étrangères, perdait pied de plus en plus rapidement. La fin de la guerre et le bouleversement politique qui la suivit, en Allemagne et en Autriche, lui portèrent le coup de grâce. Fin 1918, les troupes allemandes et autrichiennes quittèrent le pays. L'hetman et les propriétaires s'enfuirent à nouveau pour ne plus revenir.

A partir de ce moment, trois forces essentielles, très différentes, se trouvèrent en action sur l'étendue de l'Ukraine: la "Petliourovtchina", le "bolchevisme" et la "Makhnovtchina".

Nous avons assez parlé du bolchevisme pour que le lecteur puisse comprendre sans peine, et sans que nous y insistions, quels devaient être les buts et l'action des bolcheviks en Ukraine.

Nous venons de donner, d'autre part, une idée suffisante du mouvement paysan indépendant, dit "mouvement makhnoviste"dans ses premiers aspects.

Il nous reste à caractériser brièvement l'essence et l'œuvre de la "Petliourovtchina".

Dès les premiers jours de la Révolution de février 1917, la bourgeoisie libérale ukrainienne, craignant les "excès" de la révolution "moscovite" et cherchant à les éviter chez elle, posa le problème de "l'indépendance nationale" de l'Ukraine. Une fois le tsarisme à terre, elle pouvait y songer avec espoir de succès, tous les partis politiques russes de gauche ayant proclamé hautement "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes en toute liberté".

Soutenue par quelques autres couches de la population ukrainienne: les paysans riches (les "koulaks"), par les intellectuels libéraux, etc., cette bourgeoisie créa un vaste mouvement national autonomiste et séparatiste, visant à se détacher complètement de l'État "panrusse".

Se rendant cependant compte que le mouvement ne pouvait espérer un succès solide et durable tant qu'il n'arriverait pas à se forger une force populaire armée sur laquelle il pourrait s'appuyer au besoin, les guides du mouvement: Simon Pétlioura et d'autres, portèrent leurs regards vers la masse des soldats ukrainiens qui se trouvaient sur le front et à l'arrière. On procéda à leur, organisation, sur une base nationale, en régiments ukrainiens spéciaux.

En mai 1917, les chefs du mouvement organisèrent un Congrès militaire qui élut un Comité militaire général: organe appelé à diriger le mouvement.

Plus tard, ce Comité fut élargi et baptisé "Rada" (Conseil en ukrainien).

En novembre 1917, au Congrès panukrainien, la "Rada" devint "Rada Centrale"; sorte de Parlement de la nouvelle "République démocratique ukrainienne".

Enfin, un mois après, la "Rada Centrale" proclama solennellement l'indépendance de cette "République".

L'événement porta un coup sensible au bolchevisme qui venait de s'emparer du pouvoir en Grande Russie et, naturellement, voulait l'établir sur l'Ukraine, en dépit du "droit des peuples".

Les bolcheviks dépêchèrent donc, en toute hâte, leurs troupes en Ukraine. Une lutte acharnée eut lieu entre elles et les formations de Pétlioura, autour de Kiew, capitale de l'Ukraine. Le 25 janvier 1918, les bolcheviks s'emparèrent de la ville, y installèrent leur gouvernement et commencèrent aussitôt à étendre leur pouvoir sur toute l'Ukraine. Ils n'y réussirent que partiellement. Le gouvernement de Pétlioura, les hommes politiques du mouvement séparatiste et leurs troupes se retirèrent dans la partie ouest du pays, s'y fortifièrent et, de là, protestèrent contre l'occupation de l'Ukraine par les bolcheviks.

Il est probable qu'un peu plus tard ces derniers seraient parvenus à étouffer le mouvement autonomiste. Mais les événements immédiats les en empêchèrent. En mars et avril 1918 ils se retirèrent en Grande Russie, laissant la place, conformément aux clauses du traité de Brest-Litovsk, à l'armée d'occupation austro-allemande.

Aussitôt, devançant cette dernière, les partisans de Petlioura rentrèrent à Kiew. Leur gouvernement proclama la nouvelle "République Nationale Ukrainienne".

Celle-ci ne vécut, elle aussi, que pendant quelques semaines. Il était bien plus avantageux pour les Austro-Allemands d'avoir affaire aux anciens seigneurs et maîtres de l'Ukraine qu'aux partisans de Petlioura. S'appuyant sur leur force militaire, les Allemands éliminèrent sans façon le gouvernement républicain et le remplacèrent par l'autorité absolutiste de leur créature docile: l'hetman Skoropadsky. Petlioura lui-même fut pour quelque temps emprisonné et dut disparaître momentanément de l'arène politique.

Mais la désagrégation du régime de l'hetman ne se fit pas attendre. L'immense insurrection des paysans commença aussitôt à lui porter des coups de massue. Se rendant compte de sa fragilité, les "petliourovtzi" se remirent énergiquement à l'œuvre. Les circonstances les favorisèrent. La paysannerie étant en révolte, des centaines de milliers d'insurgés spontanés n'attendaient que le premier appel pour marcher contre le gouvernement de l'hetman. Disposant de moyens suffisants pour rassembler organiser et armer une partie de ces forces, ses "petliourovtzi" allèrent de l'avant et s'emparèrent, presque sans résistance de plusieurs grandes villes et localités. Ils soumirent les provinces ainsi conquises à un nouveau genre de pouvoir "Directoire", avec Petlioura en tête. Ils se hâtèrent d'étendre leur pouvoir sur une bonne partie de l'Ukraine, en profitant de l'absence d'autres prétendants, surtout des bolcheviks.

En décembre 1918, Skoropadsky s'enfuit. Le "Directoire" de Petlioura entra solennellement à Kiew.

Cet événement suscita un grand enthousiasme dans le pays. Les "petliourovtzi" firent tout pour "gonfler" leur succès à l'extrême. Ils prirent figure de héros nationaux.

En peu de temps, leur pouvoir s'étendit à nouveau sur la majeure partie de l'Ukraine. Ce ne fut qu'au sud, dans la région du mouvement des paysans "makhnovistes" qu'ils se heurtèrent à une résistance sérieuse. Là ils n'eurent pas de succès ; au contraire, ils y subirent quelques revers sensibles.

Dans tous les grands centres du pays les partisans de Petlioura triomphaient.

Cette fois la domination de la bourgeoisie autonomiste paraissait assurée.

Ce n'était qu'une illusion.

Le nouveau pouvoir eut à peine le temps de s'installer que, déjà, la désagrégation commença autour de lui. Les millions de paysans et d'ouvriers qui, au moment du renversement de l'hetman, s'étaient trouvés dans le cercle de l'influence des "petliourovtzi", furent bientôt désillusionnés et commencèrent à quitter en masse les rangs de Petlioura.

Ils cherchaient un autre appui à leurs intérêts et aspirations. La majeure partie se dissipa dans les bourgs et les villages et y adopta une attitude hostile au nouveau Pouvoir. D'autres se joignirent aux détachements insurrectionnels des "makhnovistes". Les "Petliourovtzi" se trouvèrent donc aussi vite désarmés par la marche des événements qu'ils avaient été armés. Leur idée d'autonomie bourgeoise, d'unité nationale bourgeoise, ne put se maintenir dans le peuple révolutionnaire que durant quelques heures. Le souffle brûlant de la révolution populaire réduisit en cendres cette fausse idée et mit ses porteurs dans une situation d'impuissance complète. En même temps, le bolchevisme militant s'approchait rapidement, venant du nord, expert en moyens d'agitation de classe et fermement décidé à s'emparer du pouvoir en Ukraine. Juste un mois après l'entrée du Directoire de Petlioura à Kiev, les troupes bolchevistes y entrèrent à leur tour. Dès lors, le pouvoir communiste des bolcheviks s'établit dans la plus grande partie de l'Ukraine. (P. Archinov, op. cit., p. 106.)

Donc, aussitôt après la chute de l'hetman et le départ des Austro-Allemands, le gouvernement de Moscou se hâta de réinstaller en Ukraine, définitivement, ses autorités, ses fonctionnaires, ses cadres de militants et, surtout, ses troupes et sa police.

Mais, dans les parties ouest et sud, il se heurta bientôt, d'une part aux éléments nationaux de Petlioura, qui s'y étaient retirés à nouveau; d'autre part, au mouvement authentique et indépendant des masses paysannes, guidé par Makhno.

Pétlioura, chassé du cœur du pays, ne se tint pas pour battu; s'étant retiré dans des régions moins accessibles pour les bolcheviks, il essaya de résister - partout où il le pouvait - et à ceux-ci, et aux "bandes paysannes" de Makhno.

Quant au mouvement paysans indépendant, il se vit bientôt obligé de se dresser, non seulement contre la bourgeoisie petliourienne (avant d'entrer en action, plus tard, contre les tentatives monarchistes de Denikine et de Wrangel), mais aussi contre l'imposture des bolcheviks.

Ainsi, la situation en Ukraine devenait plus embrouillée que jamais. Chacune des trois forces en présence avait à lutter contre les deux autres: les bolcheviks, contre Petlioura; Petlioura, contre les bolcheviks et Makhno; Makhno, contre Petlioura et les bolcheviks.

Par la suite cet imbroglio se compliqua encore, par suite de l'apparition d'un quatrième élément: l'intervention des généraux russes nationalistes et monarchistes cherchant à reconstituer l'ancien empire russe dans son intégrité territoriale et sur sa base absolutiste. A partir de ce moment (été 1919), chacune des quatre forces en présence soutenait une lutte à outrance contre les trois autres. Ajoutons que, dans cette ambiance chaotique, l'Ukraine devint un champ libre pour des exploits et des coups de mains audacieux d'une multitude de véritables "bandes" armées, composées d'éléments dévoyés à la suite de la guerre et de la Révolution, et vivant de pur brigandage. De telles bandes parcourraient le pays dans tous les sens; elles avaient leurs repaires dans tous les recoins; elles opéraient presque sans inconvénient dans tout le Midi de l'Ukraine.

(Beaucoup plus tard, les bolcheviks, suivant leur moyen habituel de diffamation, s'efforcèrent d'assimiler le mouvement indépendant des paysans, et Makhno en personne à ces éléments de brigandage et de contre-révolution. Par ce qui précède, le lecteur saura déjà apprécier les faits, les hommes et les légendes.)

On peut s'imaginer le chaos fantastique dans lequel se trouvait plongé le pays, et aussi les invraisemblables "combinaisons" qui se nouaient, se dénouaient, se renouaient tout au long de ces trois années de luttes (fin 1918 à fin 1921), jusqu'au moment où le bolchevisme l'emporta définitivement sur les autres.

Ajoutons et soulignons, avec Archinov, que toute l'action des bolcheviks en Ukraine fut une pure imposture imposée par la force des armes, imposture qu'ils ne cherchèrent même pas à dissimuler.

Tout en installant leur gouvernement, d'abord à Kharkov, ensuite à Kiev, ils poussaient leurs divisions à travers les régions déjà libérées du pouvoir de l'hetman et y créaient militairement les organes du "pouvoir communiste".

Là où les bolcheviks occupaient la place de haute lutte, après en avoir chassé les partisans de Petlioura, aussi bien que là où la région était libre et les travailleurs maîtres d'eux-mêmes, le "pouvoir communiste" s'installait par ordre militaire. Les conseils des ouvriers et des paysans (les Soviets), qui avaient soi-disant créé ce pouvoir, apparaissaient plus tard, le fait étant accompli et le pouvoir déjà consolidé.

Avant les Soviets il y avait les "Comités révolutionnaires". Et avant les "Comités", il y avait, tout simplement, les divisions militaires.- (P. Archinov, op. cit., p. 129.)

Les qualités et les défauts du mouvement "makhnoviste". - Nous avons vu qu'en raison de nombreuses circonstances particulières, la Révolution Sociale comme en Ukraine, non pas au moyen de la prise du pouvoir par un parti politique d'extrême gauche, mais, en dehors de toute question de pouvoir, au moyen d'une immense révolte spontanée des paysans contre leurs nouveaux oppresseurs.

Au début, cette révolte fut une sorte de tempête déchaînée. Avec une fureur exaspérée, les masses paysannes se vouèrent à la destruction violente de tout ce qu'elles haïssaient, de tout ce qui les opprimait depuis des siècles.

Aucun élément positif n'apparaissait encore dans cette œuvre destructrice.

Mais, peu à peu, dans la mesure même où les événements se développaient, le mouvement des paysans révolutionnaires s'organisait, s'unifiait et précisait de mieux en mieux ses tâches essentielles et constructives.

Obligé de résumer les événements et d'éliminer, autant que possible les détails, nous fixerons tout de suite les traits essentiels, spécifiques du mouvement "makhnoviste", traits dont les manifestations devenaient de plus en plus nettes au cours des événements qui suivirent la débâcle du régime de l'hetman et la fin de l'occupation allemande.

Ces traits caractéristiques du mouvement peuvent être divisés en deux groupes différents: le premier comprend les côtés forts, les qualités et les mérites; le second, les faiblesses, les défauts et les erreurs. Il ne faut pas croire en effet, que le mouvement "makhnoviste" ait été irréprochable, qu'il ait été sans taches ni lacunes. (Certaines défaillances permirent aux bolcheviks de salir et de calomnier le mouvement.)

Les côtés forts et méritoires du mouvement furent:

1° Son indépendance entière de toute tutelle, de tout parti, de toute "politique", d'où qu'ils vinssent et quels qu'ils fussent; l'esprit vraiment libre ou même - plutôt - libertaire du mouvement. Cette qualité fondamentale, d'une importance capitale, était due: a) à la spontanéité de l'insurrection paysanne dès ses débuts; b) à l'influence personnelle de Makhno, libertaire; c) à l'activité d'autres éléments libertaires dans la région, Makhno lui-même, absorbé par la tâche combative, ayant fait tout son possible pour que les libertaires y viennent et y militent en toute liberté. Il faut y ajouter aussi la leçon des expériences que les insurgés firent dans leurs contacts quotidiens avec les partis politiques.

Cette tendance libertaire du mouvement se manifesta par une profonde défiance envers les éléments non travailleurs ou privilégiés; le refus de toute dictature sur le peuple par une organisation quelconque, et par l'idée d'une auto-administration libre et entière des travailleurs eux-mêmes dans leurs localités.

2° La coordination libre, fédérative - et d'autant plus solide - de toutes les forces du mouvement en un seul et vaste mouvement social, librement organisé et discipliné.

3° L'influence idéologique, saine et très élevée que le mouvement exerça librement sur une vaste partie du pays englobant quelque 7 millions d'habitants.

4° La valeur combative incomparable de l'armée des insurgés paysans révolutionnaires, armée qui, malgré son perpétuel manque d'armes et de munitions, malgré d'autres terribles difficultés, malgré tous les obstacles presque insurmontables, malgré les trahisons ignobles et constantes dont elle fut l'objet, put résister à toutes les impostures et à toutes les forces d'oppression pendant près de quatre ans.

5° Le génie organisateur d'une part, stratégique et militaire d'autre part, ainsi que d'autres qualités exceptionnelles du guide du noyau combatif du mouvement, l'anarchiste Nestor Makhno.

6° La rapidité avec laquelle les masses paysannes et les insurgés, en dépit de l'ambiance extrêmement défavorable, se familiarisèrent avec les idées libertaires et cherchèrent à les appliquer.

7° Certaines réalisations positives du mouvement dans les domaines: économique, social et révolutionnairement militaire, dans la mesure où les circonstances le permirent

Les cotés faibles du mouvement furent:

1° I a nécessite presque constante de se battre et de se défendre contre toutes espèces d'ennemis. sans pouvoir s'adonner au travail pacifique et vraiment positif.

2° La longue existence d'une armée au sein du mouvement. Car une armée, quelle qu'elle soit, finit toujours et fatalement par être envahie par certains défauts graves, par une mentalité spécifique et néfaste.

3° L'insuffisance des forces libertaires intellectuelles dans le mouvement.

4° L'absence d'un vigoureux mouvement ouvrier organisé, qui pût appuyer celui des paysans insurgés.

5° Certains défauts personnels de Makhno. En dehors de son génie organisateur et militaire, de son ardeur libertaire et de ses autres qualités militaires remarquables, Makhno avait aussi de graves faiblesses de caractère et d'éducation. Dans certains domaines il n'était pas tout à fait à la hauteur de sa tâche. Ces faiblesses - nous aurons l'occasion d'y revenir - diminuèrent l'envergure et la portée morale du mouvement.

6° Une certaine "bonhomie" - pas assez méfiante -- à l'égard des communistes.

7° La pénurie constante d'armes et de munitions. C'est presque uniquement à force de combats victorieux que les "makhnovistes" arrivaient à s'armer.

Ceci dit, revenons aux événements. Tout en les suivant, nous aurons l'occasion d'observer et les qualités et les défauts du mouvement pour arriver à le juger en son entier.

Attaque générale des insurgés contre l'Hetman, les Allemands et contre Pétlioura. - Leur victoire. - La création d'une région libre, débarrassée de tout pouvoir. - En octobre 1918, les détachements de Makhno, réunis en une armée de partisans volontaires, commencèrent une attaque générale contre les forces de l'hetman.

En novembre, les troupes austro-allemandes se trouvèrent complètement désorientées par les événements sur le front occidental de la guerre et à l'intérieur des pays qu'elles occupaient. Makhno mit à profit cet état de choses. Dans certains endroits, il traita avec ces troupes, obtint leur neutralité et réussit même à les désarmer sans difficulté, s'emparant ainsi de leurs armes et munitions. Ailleurs, il les repoussait en combattant. Par exemple, après un combat opiniâtre de trois jours, il occupa définitivement Goulaï-Pole.

Partout on pressentait la fin proche du régime de l'hetman. La jeunesse paysanne affluait en masse à l'armée de Makhno. On regrettait de ne pas pouvoir armer tous ces volontaires et de devoir en refuser la plus grande partie.

Néanmoins, l'armée des insurgés "makhnovistes" possédait déjà plusieurs régiments d'infanterie et de cavalerie, un peu d'artillerie et de nombreuses mitrailleuses.

Quant aux troupes ukrainiennes et à la garde ("varta") de l'hetman, elles se volatilisèrent presque toutes devant l'accroissement extraordinaire de l'armée insurrectionnelle.

Bientôt, cette dernière devint la maîtresse d'une très vaste région, libérée ainsi de tout pouvoir. Mais l'hetman tenait encore Kiew. Makhno remonta alors vers le nord. Il occupa les importantes stations de chemin de fer: Tchaplino, Grichino, Sinelnikovo, et la ville de Pavlograd. Il tourna ensuite à l'ouest, dans la direction d'Ekaterinoslaw.

Là, il se heurta aux forces réorganisées et complètement militarisées de Petlioura.

A cette époque, les "petliourovtzi" considéraient le mouvement "makhnoviste" comme un épisode peu important de la révolution ukrainienne. Ne le connaissant pas de près, ils espéraient attirer ces "bandes de révoltés"dans leur sphère d'influente et les placer sous leur direction. Ils adressèrent à Makhno, très amicalement, une série de questions politiques, à savoir: Quel était son opinion sur le mouvement petliourien et sur le pouvoir de Petlioura ? Comment se représentait-il la structure politique future de l'Ukraine ? Ne trouvait-il pas désirable et utile d'œuvrer en commun à la création d'une Ukraine indépendante ?

La réponse des "makhnovistes" fut nette. Ils déclarèrent notamment que, à leur avis, la "petliourovtchina"était un mouvement de la bourgeoisie nationaliste dont la voie était tout autre que celle des paysans révolutionnaires; que l'Ukraine devait être organisée sur la base d'un travail libre et de l'indépendance des ouvriers et des paysans; qu'ils n'admettaient aucune union avec qui que ce fût, et que seule la lutte était possible entre la "Makhnovtchina", mouvement du peuple laborieux, et la "Pétliourovtchina", mouvement de la bourgeoisie.

Les événements qui suivirent cet "échange de vues" représentent l'un de ces chassés-croisés dont abondent les luttes en Ukraine.

L'armée de Makhno s'arrêta à Nijne-Dnieprovsk, faubourg d'Ekaterinoslaw, et se prépare à attaquer la ville. Un "Comité" bolcheviste se trouve là, également. Il dispose de quelques forces armées insuffisantes pour l'action. Makhno étant connu dans la région comme révolutionnaire valeur et un guide de guerre très doué, le "Comité" lui offre le commandement des détachements ouvriers du parti. Makhno l'accepte.

Il recourt à une ruse - comme il le faisait souvent - fort risquée, mais pleine de promesses en cas de réussite: il charge un train de ses troupes et l'envoie de Nijne-Dnieprovsk en pleine gare d'Ekaterinoslaw, sous l'aspect paisible d'un "train ouvrier". De tels trains, amenant les habitants ouvriers du faubourg à la gare d'Ekaterinoslaw d'où ils se rendaient à leur travail, passaient généralement sans obstacle ni contrôle. Makhno le savait. Si, par hasard, la ruse avait été découverte avant l'arrêt du train, toute la troupe eut été faite prisonnière.

Le train passe sans entrave, il entre en gare et s'arrête. En un clin d'œil, les troupes "makhnovistes" occupent la gare et ses environs. Une bataille acharnée s'engage en ville. Les pétliouriens sont vaincus. Ils battent en retraite et abandonnent la ville. On ne les poursuit pas. Makhno se contente, pour l'instant, de prendre possession de la ville et de s'y organiser.

Quelques jours après, les petliouriens, ayant reçu des renforts, reviennent à la charge, battent l'armée de Makhno et reprennent la ville. Mais ils ne se sentent pas assez forts pour poursuivre les makhnovistes.

L'armée insurrectionnelle se retire à nouveau dans la région de Sinelnikovo. Elle s'y retranche et établit une ligne de front entre elle et les petliouriens à la frontière nord-ouest de la région occupée par les insurgés.

Les troupes de Petlioura, composées pour la plupart paysans insurgés ou mobilisés par contrainte, se désagrègent rapidement au contact des makhnovistes. Bientôt, ce front est liquidé, sans combat: il a "fondu". Par la suite, Ekaterinoslaw sera occupé par les bolcheviks qui, pour l'instant, ne se hasarderont pas au-delà de la ville. De son côté, Makhno ne croit pas ses forces suffisantes pour tenir ferme à la fois Ekaterinoslaw et la vaste région libérée. Il se décide à abandonner Ekaterinoslaw aux bolcheviks et à n'assurer que le contrôle des frontières de cette région.

Ainsi, au sud et à l'est d'Ekaterinoslaw, un vaste espace de plusieurs milliers de kilomètres carrés est libéré de toute autorité et de toutes troupes. Là, les paysans sont enfin vraiment libres. A Ekaterinoslaw règnent les bolcheviks. Et à 1'ouest dominent les petliouriens.

Le travail positif dans la région libre. - Notons aussitôt que, ça et là, les paysans makhnovistes mirent à profit cette liberté et le calme relatif de leur région - hélas ! de courte durée - pour réaliser certaines tâches positives.

Pendant quelque six mois, de décembre 1918 à juin 1919, les paysans de Goulaï-Polé vécurent sans aucun pouvoir politique. Or, non seulement ils ne rompirent pas les liens sociaux entre eux, mais, bien au contraire, ils créèrent des formes nouvelles d'organisation sociale: les communes des travailleurs libres et les "Soviets libres" des travailleurs.

Plus tard, les "makhnovistes formulèrent leurs idées sociales - et particulièrement leur conception des Soviets - dans une brochure intitulée: "Thèses générales des insurgés révolutionnaires (makhnovistes ) concernant les Soviets libres des travailleurs". Je regrette de n'avoir pas ce travail en mains. Selon les insurgés, les Soviets devaient être absolument indépendants de tout parti politique; ils devaient faire partie d'un système économique général basé sur l'égalité sociale; leurs membres devaient être des travailleurs authentiques, servir les intérêts de la masse laborieuse, obéir uniquement à sa volonté; leurs animateurs ne devaient exercer aucun "Pouvoir".

Quant aux "communes", en plusieurs endroits des tentatives furent faites pour organiser la vie sociale sur une base communale, égalitaire et juste.

Les mêmes paysans qui se montraient hostiles pour les "communes" officielles procédèrent avec enthousiasme à la mise sur pied des communes libres.

Près du bourg "Prokovskoïe" fut organisée la première commune, dite "Rosa Luxembourg". Elle ne comptait au début que quelques dizaines de membres. Plus tard, leur nombre dépassa 300.

Cette commune fut créée par les paysans les plus pauvres de la localité. En la consacrant à la mémoire de Rosa Luxembourg, ils témoignèrent de leur impartialité et d'une certaine noblesse de sentiment. Ils savaient depuis quelque temps que Rosa Luxembourg fut une martyre des luttes révolutionnaires en Allemagne. Les principes essentiels de la commune ne correspondaient pas du tout à la doctrine pour laquelle Rosa Luxembourg avait lutté. Mais les paysans voulurent honorer, justement et uniquement, une victime de la lutte sociale.

La commune était basée sur le principe non-autoritaire. Elle arriva à de très beaux résultats et finit par exercer une grande influence sur les paysans de la contrée .

A sept kilomètres de Goulaï-Pole se forma une autre commune appelée simplement "Commune n° 1 des paysans de Goulaï-Pole". Elle fut également une œuvre de paysans pauvres.

A une vingtaine de kilomètres de là se trouvaient les communes n° 2 et n° 3. Il y en avait aussi en d'autres endroits.

Toutes ces communes furent créées librement, par un élan spontané des paysans eux-mêmes, avec l'aide de quelques bons organisateurs et pour faire face aux besoins vitaux de la population laborieuse. Elles n'avaient aucune ressemblance avec les "communes artificielles, dites "exemplaires", montées très maladroitement par les autorités communistes, où étaient réunis, habituellement, des éléments hétéroclites, rassemblés au hasard, incapables de travailler sérieusement. Ces soi-disant "communes" du bolchevisme ne faisaient que gaspiller les graines et abîmer la terre. Subventionnées par l'État, c'est-à-dire par le gouvernement, elles vivaient donc du travail du peuple, tout en prétendant lui apprendre à travailler.

Les communes qui nous intéressent ici étaient de véritables communes laborieuses. Elles groupaient des paysans authentiques, accoutumés dès leur enfance à un travail sérieux. Elles étaient basées sur une réelle entre aide matérielle et morale, et sur le principe égalitaire. Tous - hommes, femmes et enfants - devaient y travailler, chacun dans la mesure de ses forces. Les fonctions organisatrices étaient confiées à des camarades capables de les remplir avec succès. Leur tâche accomplie, ces camarades reprenaient le travail commun, côte à côte avec les autres membres de la commune.

Ces principes sains, sérieux, étaient dus à ce que les communes surgirent des milieux laborieux mêmes et que leur développement suivit la voie naturelle.

Les partisans "makhnovistes" n'exercèrent jamais aucune pression sur les paysans, se bornant à propager l'idée des communes libres. Celles-ci furent formées sur l'initiative des paysans pauvres eux-mêmes.

Il est intéressant et suggestif de constater que les idées et l'action des paysans makhnovistes étaient en tous points semblables à celles des révoltés de Cronstadt en 1921. Cela prouve que lorsque les masses laborieuses ont la possibilité de penser, de chercher et d'agir librement, elles discernent à peu près la même voie, quelles que soient la localité, l'ambiance et même - ajoutons-le - l'époque, si l'on se rapporte aux révolutions précédentes. Indépendamment de tout autre raisonnement, cela doit nous porter à croire que, dans son ensemble, cette voie est la bonne, la juste, la vraie voie des travailleurs. Certes, pour de nombreuses raisons, les masses laborieuses ne purent jamais encore se maintenir sur cette voie. Mais la possibilité de ne plus l'abandonner, de la poursuivre jusqu'au bout, n'est qu'une question de temps et d'évolution.

L'activité constructrice des paysans ne se borna pas à ces ébauches du communisme libre. Des tâches beaucoup plus vastes et importantes ne tardèrent pas à se dresser devant eux.

Il était nécessaire de trouver en commun des solutions pratiques aux différents problèmes concernant la région entière. Pour cela il était indispensable de mettre sur pied une organisation générale, embrassant d'abord tel et tel district, ensuite tel et tel département et enfin la région dans sa totalité. Il fallait créer des organes susceptibles de remplir cette tâche organisatrice.

Les paysans n'y manquèrent pas. Ils eurent recours à des Congrès périodiques des paysans, ouvriers et partisans

Pendant la période où la région resta libre, il y eut trois Congrès régionaux. Ils permirent aux paysans de resserrer leurs liens, de s'orienter d'une façon plus sûre dans l'ambiance compliquée du moment et de déterminer clairement les tâches économiques, sociales et autres qui s'imposaient à eux.

Le premier Congrès régional eut lieu le 23 janvier 1919, dans le bourg Grande-Mikhaïlovka. Il s'occupa tout particulièrement du danger des mouvements réactionnaires de Petlioura et de Denikine. Les petliouriens étaient en train de réorganiser leurs forces dans l'ouest du pays en vue d'une nouvelle offensive. Quant à Denikine, ses préparatifs de guerre civile inquiétaient encore plus les paysans et les partisans. Le Congrès élabora des mesures de résistance contre les deux entreprises. D'ailleurs, des combats de patrouilles, de plus en plus importants, se produisaient déjà presque quotidiennement à la limite sud-est de la région.

Le deuxième Congrès se réunit trois semaines après, le 12 février 1919, à Goulaï-Pole. Malheureusement, le danger imminent d'une offensive de Denikine contre la région libre interdit au Congrès de se consacrer aux problèmes, pourtant urgents, de la construction pacifique. Les séances furent entièrement absorbées par des questions de défense et de lutte contre le nouvel envahisseur.

L'armée insurrectionnelle des "makhnovtzi" comptait à ce moment-la environ 20.000 combattants volontaires. Mais beaucoup d'entre eux étaient harassés, épuisés par la fatigue, ayant dû mener sur les frontières de la région libre d'incessants combats contre les avant-gardes denikiniennes et contre d'autres tentatives d'y pénétrer. Or les troupes de Denikine se renforçaient rapidement.

Après des débats longs et passionnés, le Congrès résolut d'appeler les habitants de toute la région à une mobilisation générale volontaire et égalitaire.

"Mobilisation volontaire": cela voulait dire que, tout en soulignant par cet appel, sanctionné par l'autorité morale du Congrès, la nécessité de compléter l'armée insurrectionnelle avec des combattants frais, on n'obligeait personne à s'enrôler; on faisait appel à la conscience et à la bonne volonté de chacun.

"Mobilisation égalitaire": cela signifiait qu'en complétant l'armée, on tiendrait compte de la situation personnelle de chaque volontaire pour que les charges de la mobilisation soient réparties et supportées par la population d'une façon autant que possible égale et juste.

Pour créer une sorte de direction générale de la lutte contre Petlioura et contre Denikine, pour maintenir et soutenir, pendant la lutte, les rapports économiques et sociaux entre les travailleurs eux-mêmes et aussi entre eux et les partisans pour répondre aux besoins d'information et de contrôle, enfin pour réaliser les diverses mesures adoptées par le Congrès et pouvant être prises par les Congrès suivants, ce deuxième Congrès fonda un Conseil (Soviet) Révolutionnaire Militaire régional des paysans, ouvriers et partisans.

Ce Conseil embrassait toute la région libre. Il devait exécuter toutes les décisions d'ordre économique, politique, social ou militaire, prises par les Congrès. Il était donc, en quelque sorte, l'organe exécutif suprême de tout le mouvement. Mais il n'était nullement un organe autoritaire. Seule une fonction strictement exécutive lui fut assignée. Il se bornait à exécuter les instructions et les décisions des Congrès. A tout moment il pouvait être dissous par le Congrès et cesser d'exister.

Dès que les résolutions de ce deuxième Congrès furent connues par les paysans de la région, chaque bourg et chaque village commencèrent à envoyer à Goulaï-Pole, en masse, de nouveaux volontaires désirant se rendre sur le front contre Denikine.

Le nombre de ces nouveaux combattants fut énorme et dépassa toutes les prévisions. S'il avait été possible de les armer et de les encadrer tous, les événements tragiques qui suivirent n'auraient jamais eu lieu. De plus, toute la révolution russe aurait pu être aiguillée sur un autre chemin. Le "miracle" que les libertaires devaient espérer eût pu se produire.

Malheureusement, on manquait d'armes dans la région. C'est pourquoi on ne réussit pas à former en temps opportun des détachements nouveaux. On dut refuser 90% des volontaires venus s'engager.

Ceci eut pour la région, comme nous le verrons, des conséquences fatales lors de l'offensive générale de Denikine en juin 1919.

Chapitre IV

Le comportement des makhnovistes dans les régions libérées

Les efforts positifs. -- Les réalisations -- Les "libertés". - La lutte armée en permanence, une vie en "royaume sur roues", qui interdisaient à la population de la région toute espèce de stabilité, lui interdisaient aussi, fatalement, toute activité positive, constructive. Néanmoins, toutes les fois que cela était possible le mouvement faisait preuve d'une grande vitalité "organique", et les masses laborieuses témoignaient d'une volonté et de capacités créatrices remarquables.

Donnons-en quelques exemples.

Nous avons parlé, plus d'une fois, de la presse makhnoviste. Malgré les obstacles et les difficultés de l'heure, les makhnovistes, en relations directes avec la Confédération anarchiste "Nabate", éditèrent des tracts, des journaux, etc. Ils trouvèrent même le temps de publier une forte brochure, sous le titre: "Thèses générales des insurgés révolutionnaires (makhnovistes) concernant les Soviets libres".

Le journal Le Chemin vers la Liberté - tantôt quotidien, tantôt hebdomadaire - fut surtout celui de la vulgarisation et de la concrétisation des idées libertaires. Le Nabate, plus théorique et doctrinaire, paraissait toutes les semaines. Notons encore La Voix du Makhnoviste, journal qui traitait spécialement des intérêts, des problèmes et des tâches du mouvement et de l'armée makhnovistes.

Quant aux "Thèses générales", cette brochure résumait le point de vue des makhnovistes sur les problèmes brûlants de l'heure: l'organisation économique de la région et les Soviets libres, les bases sociales de la société à bâtir, le problème de la défense, celui de l'exercice de la justice, etc.

Je regrette vivement de ne pas pouvoir apporter ici quelques citations de cette presse, faute de l'avoir sous la main.

Une question nous est posée fréquemment: comment se comportaient les makhnovistes dans les villes et les localités dont ils s'emparaient en cours de lutte ? Comment traitaient-ils la population civile ? De quelle façon organisaient-ils la vie des cités conquises: l'administration, la production, les échanges, les services municipaux, etc. ?

Un grand nombre de légendes et de calomnies circulant à ce sujet, il est de notre devoir de les démentir et de rétablir la vérité. M'étant trouvé à l'armée makhnoviste au moment précis, après sa victoire de Peregonovka, où elle s'emparait en coup de vent de quelques centres importants, tels que Alexandrovsk, Ekaterinoslaw et autres, je suis à même d'apporter au lecteur un témoignage de première main, absolument véridique et exact.

Le premier soin des makhnovistes, aussitôt qu'ils entraient en vainqueurs dans une ville quelconque, était d'écarter un malentendu éventuel dangereux: celui qu'on les prît pour un nouveau pouvoir, pour un nouveau parti politique, pour une sorte de dictature. Immédiatement, ils faisaient coller aux murs de grandes affiches où ils disaient à la population à peu près ceci:

A tous les travailleurs de la ville et des environs

Travailleurs ! Votre ville est occupée, momentanément, par l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste).

Cette armée n'est au service d'aucun parti politique, d'aucun pouvoir, d'aucune dictature. Au contraire, elle cherche à libérer la région de tout pouvoir politique, de toute dictature. Elle tâche de protéger la liberté d'action, la vie libre des travailleurs contre toute domination et exploitation.

L'armée makhnoviste ne représente donc aucune autorité. Elle n'astreindra personne à quelque obligation que ce soit. Son rôle se borne à défendre la liberté des travailleurs.

La liberté des paysans et des ouvriers appartient à eux-mêmes et ne saurait souffrir aucune restriction.

C'est aux paysans et aux ouvriers eux-mêmes d'agir, de s'organiser, de s'entendre entre eux dans tous les domaines de leur vie, comme ils le conçoivent eux-mêmes et comme ils le veulent.

Qu'ils sachent donc dès à présent que l'armée makhnoviste ne leur imposera ne leur dictera, ne leur ordonnera quoi que ce soit.

Les makhnovistes ne peuvent que les aider, leur donnant tel avis ou conseil, mettant à leur disposition les forces intellectuelles, militaires ou autres dont ils auraient besoin. Mais ils ne peuvent ni ne veulent en aucun cas les gouverner, leur prescrire quoi que ce soit.

Presque toujours les affiches terminaient en invitant la population laborieuse de la ville et des environs à assister à un grand meeting où les camarades makhnovistes "exposeront leur point de vue d'une façon plus détaillée et leur donneront, au besoin, quelques conseils pratiques pour commencer à organiser la vie de la région sur une base de liberté et d'égalité économique, sans autorité et sans exploitation de l'homme par l'homme".

Lorsque, pour une raison quelconque, une telle convocation ne pouvait figurer sur la même affiche, elle était faite un peu plus tard, à l'aide de petites affiches spéciales.

Habituellement, la population, d'abord un peu surprise par cette façon d'agir absolument nouvelle, se familiarisait très vite avec la situation créée et se mettait au travail d'organisation libre avec beaucoup d'entrain et de succès.

Il va de soi qu'en attendant, la ville, rassurée sur l'attitude de la "force militaire", reprenait tout simplement son aspect normal et son train de vie habituel: les boutiques rouvraient leurs portes; le travail reprenait là où c'était possible les diverses administrations se remettaient à fonctionner, les marchés se tenaient à nouveau.

Ainsi, dans une ambiance de calme et de liberté, les travailleurs se préparaient à une activité positive appelée à remplacer méthodiquement, les vieux rouages usés.

Dans chaque région libérée les makhnovistes étaient le seul organisme disposant des forces suffisantes pour pouvoir imposer sa volonté à l'ennemi.

Mais ils n'usèrent jamais de ces forces dans un but de domination ou même d'une influence politique quelconque. Jamais ils ne s'en servirent contre leurs adversaires purement politiques ou idéologiques.

L'adversaire militaire, le conspirateur contre la liberté d'action des travailleurs, l'appareil étatiste, le pouvoir, la violence à l'égard des travailleurs, la police, la prison: tels furent les éléments contre lesquels les efforts de 1'armée makhnoviste étaient dirigés.

Quant à la libre activité idéologique: échange d'idées, discussion, propagande, et à la liberté des organisations et associations d'un caractère non autoritaire, les makhnovistes garantissaient partout, intégralement, les principes révolutionnaires de la liberté de parole, de presse, de conscience, de réunions et d'associations politiques, idéologiques ou autres.

Dans toutes les villes et bourgades qu'ils occupaient, les makhnovistes commençaient par lever toutes les défenses et annuler toutes les interdictions et restrictions imposées aux organes de la presse et aux organisations politiques, par quelque pouvoir que ce fût.

A Berdiansk, la prison fut détruite à la dynamite, en présence d'une foule énorme qui prit, d'ailleurs, une part active à sa destruction. A Alexandrovsk, à Krivoï-Rog, à Ekaterinoslaw et ailleurs, les prisons furent démolies ou brûlées par les makhnovistes. Partout la population laborieuse acclama cet acte.

La liberté entière de parole, de presse, de réunion et d'association, de toute sorte et pour tout le monde, était proclamée immédiatement.

Voici le texte authentique de la Déclaration que les makhnovistes faisaient connaître à ce propos dans les localités occupées par eux:

I.- Tous les partis, organisations et courants politiques socialistes ont le droit de propager librement leurs idées, leurs théories, leurs points de vue et leurs opinions, tant oralement que par écrit. Aucune restriction de la liberté de presse et de parole socialistes ne saurait être admise, et aucune persécution ne pourra avoir lieu de ce chef.

Remarque. - Les communiqués d'ordre militaire ne pourront être imprimés que sous condition expresse d'être fournis par la direction de l'organe central des insurgés révolutionnaires: Le Chemin vers la Liberté.

II.- En laissant à tous les partis et organisations politiques pleine et entière liberté de propager leurs idées, l'armée des insurgés makhnovistes tient à prévenir tous les partis qu'aucune tentative de préparer, d'organiser et d imposer aux masses laborieuses une autorité politique ne saurait être admise par les insurgés révolutionnaires, de tels actes n'ayant rien de commun avec la liberté d'idées et de propagande.

Ekaterinoslaw, le 5 novembre 1919.

Conseil Révolutionnaire Militaire de l'Armée des insurgés makhnovistes.

Au cours de toute la révolution russe, l'époque de la makhnovtchina en Ukraine fut la seule où la vraie liberté des masses laborieuses trouva son entière expression. Tant que la région resta libre, les travailleurs des villes et des localités occupées par les makhnovistes purent dire et faire, - pour la première fois - tout ce qu'ils voulaient et comme ils le voulaient. Et surtout, ils avaient enfin la possibilité d'organiser leur vie et leur travail eux-mêmes, selon leur propre entendement, selon leur sentiment de justice et de vérité.

Pendant les quelques semaines que les makhnovistes passèrent à Ekaterinoslaw, cinq ou six journaux d'orientation politique diverse y parurent en toute liberté: le Journal socialiste-révolutionnaire de droite Narodovlastie (Le Pouvoir du Peuple); celui des socialistes-révolutionnaires de gauche Znamia Vozstania (L'Étendard de la Révolte); celui des bolcheviks Zvezda (L'Étoile) et d'autres. A vrai dire, les bolcheviks avaient moins le droit à la liberté de presse et d'association d'abord parce qu'ils avaient détruit, partout où ils l'avaient pu, la liberté de presse et d'association pour les classes laborieuses, et ensuite parce que leur organisation à Ekaterinoslaw avait pris une part directe à l'invasion criminelle dans la région de Goulaï-Pole en juin 1919 et que c'eût été justice de leur infliger en retour un châtiment sévère. Mais pour ne porter aucune atteinte aux grands principes de la liberté de parole et d'association, ils ne furent pas inquiétés et purent jouir, ainsi que tous les autres courants politiques, de tous les droits inscrits sur le drapeau de la Révolution Sociale.

La seule restriction que les makhnovistes jugèrent nécessaire d'imposer aux bolcheviks, aux socialistes-révolutionnaires et aux autres étatistes, fut l'interdiction de former ces "comités révolutionnaires" jacobins qui cherchaient à imposer au peuple une dictature.

Plusieurs événements prouvèrent que cette mesure n'était pas vaine.

Aussitôt que les troupes makhnovistes s'emparèrent d'Alexandrovsk et d'Ekaterinoslaw, les bolcheviks locaux sortis de leurs cachettes, s'empressèrent d'organiser ce genre de Comités (les "rév.-com."), cherchant à établir leur pouvoir politique et à "gouverner" la population. A Alexandrovsk, les membres d'un tel comité allèrent même jusqu'à proposer à Makhno de "partager la sphère d'action", c'est-à-dire de lui abandonner le "pouvoir militaire" et de réserver au Comité toute liberté d'action et "toute autorité politique et civile". Makhno leur conseilla "d'aller s'occuper de quelque métier honnête", au lieu de chercher à imposer leur volonté à la population laborieuse. Un incident analogue eut lieu à Ekaterinoslaw.

Cette attitude des makhnovistes fut juste et logique: précisément parce qu'ils voulaient assurer et défendre la liberté entière de parole, de presse, d'organisation etc., ils devaient, sans hésiter, prendre toutes les mesures contre des formations qui cherchaient à enfreindre cette liberté à supprimer les autres organisations et à imposer leur volonté et leur autorité dictatoriale aux masses travailleuses.

Et les makhnovistes n'hésitèrent pas. A Alexandrovsk, Makhno menaça d'arrêter et de mettre à mort tous les membres du "rév.-com." s'ils entreprenaient la moindre tentative de ce genre. Il agit de même à Ekaterinoslaw. Et lorsque, en novembre 1919, le commandant du troisième régiment insurrectionnel (makhnoviste), Polonsky, de tendance communiste, fut convaincu d'avoir trempé dans cette sorte d'agissements. il fut exécuté avec ses complices.

Au bout d'un mois, les makhnovistes furent obligés de quitter Ekaterinoslaw. Mais ils eurent le temps de démontrer aux masses laborieuses que la vraie liberté se trouve entre les mains des travailleurs eux-mêmes et qu'elle commence à rayonner et à se développer aussitôt que l'esprit libertaire et là vraie égalité des droits s'installent dans leur sein.

Le congrès d'Alexandrovsk (octobre 1919). - Alexandrovsk et la région environnante marquèrent la première étape où les makhnovistes se fixèrent pour un temps plus ou long.

Aussitôt, ils s'adressèrent à la population laborieuse pour l'inviter à participer à une conférence générale des travailleurs de la ville.

La Conférence débuta par un rapport détaillé des makhnovistes sur la situation du district au point de vue militaire.

Ensuite on proposa aux travailleurs d'organiser eux-mêmes la vie dans la région libérée, c'est-à-dire de reconstituer leurs organisations détruites par la réaction; de remettre en marche, autant que possible, les usines et les fabriques; de s'organiser en coopératives de consommateurs, de s'aboucher sans tarder, avec les paysans des environs et d'établir des relations directes et régulières entre les organismes ouvriers et paysans en vue de l'échange des produits, etc.

Les ouvriers acclamèrent vivement toutes ces idées. Mais. tout d'abord, ils hésitèrent à les mettre à exécution, troublés par leur nouveauté et, surtout, peu rassurés à cause de la proximité du front. Ils craignaient le retour des blancs - ou des rouges à brève échéance. Comme toujours, l'instabilité de la situation empêchait le travail positif.

Néanmoins les choses ne s'arrêtèrent pas là.

Quelques jours après, une seconde Conférence eut lieu. Le problème de l'organisation de la vie selon les principes de l'auto-administration des travailleurs y fut approfondi et discuté avec animation. Finalement la Conférence en arriva au point concret: la façon exacte de s'y prendre, les premiers pas à faire.

La proposition fut faite de former une "Commission d'initiative", composée des délègues de quelques syndicats ouvriers actifs. Cette Commission serait chargée par la Conférence d'élaborer un projet d'action immédiate.

Alors quelques ouvriers du syndicat des cheminots et du syndicat des cordonniers se déclarèrent prêts à organiser immédiatement cette "Commission d'initiative" qui procéderait à la création des organismes ouvriers indispensables pour remettre en marche, le plus rapidement possible, la vie économique et sociale de la région.

La Commission se mit énergiquement à l'œuvre. Bientôt les cheminots rétablirent la circulation des trains: quelques usines rouvrirent leurs portes; certains syndicats furent reconstitués, etc.

Il fut décidé qu'en attendant des réformes plus profondes, la monnaie courante - une sorte de papier-monnaie d'émissions différentes - continuerait à servir de moyen d'échange. Mais ce problème était d'un ordre secondaire car, depuis longtemps, la population recourait plutôt à d'autres moyens pour échanger les produits.

Peu après les Conférences ouvrières, un grand Congrès régional des travailleurs fut convoqué à Alexandrovsk pour le 20 octobre 1919.

Ce Congrès tout à fait exceptionnel, tant par la façon dont il fut organisé que par sa tenue et par ses résultats - mérite une attention particulière.

Y ayant activement participé, je me permets d'en faire un récit détaillé, Car c'est précisément dans les détails de ce début d'un travail positif que le lecteur puisera des précisions et des suggestions très instructives.

En prenant l'initiative de convoquer un Congrès régional des travailleurs, les makhnovistes se chargeaient d'une tâche très délicate. Ils allaient donner ainsi à l'activité de la population laborieuse une impulsion importante, ce qui était indispensable, louable et naturel. Mais, d'autre part, il leur fallait éviter de s'imposer aux congressistes et à la population, éviter de faire figure de dictateurs. Il importait, avant tout que ce Congrès ne fût pas semblable à ceux convoqués par les autorités émanant d'un parti politique (ou d'une caste dominante), autorités qui soumettaient à des Congrès - adroitement truqués - des résolutions toutes faites, destinées à être docilement adoptées, après un semblant de discussion, et imposées aux soi-disant "délégués" sous la menace de répression contre toute opposition éventuelle. De plus, les makhnovistes avaient à soumettre au Congrès de nombreuses questions intéressant l'armée insurrectionnelle elle-même. Le sort de l'armée et de toute œuvre entreprise dépendait de la façon dont le Congrès allait résoudre ces questions. Or, même dans ce domaine particulier, les makhnovistes tenaient à éviter toute espèce de pression sur les délégués.

Pour éviter tous les écueils, il fut décidé ce qui suit:

1° Aucune "campagne électorale" - pour l'élection des délégués - n'aurait lieu. On se bornerait à aviser les villages, les organisations, etc., qu'ils auraient à élire et à envoyer un délégué - ou des délégués - au Congrès des travailleurs, convoqué à Alexandrovsk pour le 20 octobre.

Ainsi la population pourrait désigner et mandater des délégués en toute liberté.

2° A l'ouverture du Congrès, un représentant des makhnovistes expliquerait aux délégués que le Congrès est convoqué, cette fois, par les makhnovistes eux-mêmes, car il s'agit surtout des problèmes intéressant l'Armée insurrectionnelle comme telle; que, en même temps, le Congrès aurait à résoudre certainement, des problèmes concernant la vie de la population; que, dans les deux cas, ses délibérations et ses décisions seraient absolument libres de toute pression, et les délégués ne s'exposeraient à aucune conséquence fâcheuse du fait de leur attitude; qu'enfin, ce Congrès devait être considéré comme le premier ou, plutôt, comme extraordinaire et, que les travailleurs de la région auraient à convoquer prochainement, de leur propre initiative, leur Congrès à eux qu'ils réaliseraient comme ils le voudraient pour y résoudre les problèmes concernant leur vie.

3° Aussitôt après l'ouverture, les délégués devraient élire eux-mêmes le Bureau du Congrès et modifier à leur gré l'ordre du jour qui leur serait proposé - et non imposé par les makhnovistes.

Deux ou trois jours avant le Congrès, je vécus un épisode fort curieux. Un soir, un tout jeune homme se présenta chez moi. Il déclina son identité: camarade Loubime, membre du Comité local du Parti Socialiste-Révolutionnaire de gauche. Je remarquai tout de suite son état d'émotion. Et, en effet, très excité, il attaqua aussitôt, sans préambule, le problème qui l'amenait chez moi.

- Camarade V..., cria-t-il, tout en arpentant dans tous les sens la petite chambre d'hôtel où nous nous trouvions. Vous excuserez ma brutalité. C'est que le danger est immense. Vous ne vous en rendez certainement pas compte. Et pourtant, il n'y a pas une minute à perdre. C'est entendu vous êtes des anarchistes, donc des utopistes et des naïfs. Mais vous n'allez tout de même pas pousser votre naïveté jusqu'à la bêtise ! Vous n'avez même pas le droit de le faire, car il s'agit non seulement de vous, mais d'autres personnes et de toute une cause.

Je lui avouai ne rien avoir compris à sa tirade.

- Voyons, voyons ! continua-t-il, de plus en plus excité. Vous convoquez un Congrès des paysans et des ouvriers. Ce Congrès aura une importance énorme. Mais vous êtes de grands enfants, vous ! Dans votre ineffable naïveté, que faites-vous ? Vous envoyez partout de petits bouts de papier où il est griffonné qu'un Congrès "aura lieu". Un point, c'est tout. C'est effarant, c'est fou, cela ! Ni explications, ni propagande, ni campagne électorale, ni liste des candidats, rien, rien ! Je vous en supplie, camarade V., dessillez un peu vos yeux ! Dans votre situation il faut être un peu réaliste, quoi ! Faites vite quelque chose, tant qu'il en est encore temps. Envoyez des agitateurs, présentez des candidats parmi les vôtres. Laissez-nous le temps de faire une petite campagne. Car que direz-vous, si la population - paysanne surtout - vous envoie des délégués réactionnaires qui demanderont la convocation de la Constituante ou même le rétablissement du régime monarchiste ? C'est que le peuple est rudement travaillé par les contre révolutionnaires ! Et que ferez-vous si la majorité du Congrès est contre-révolutionnaire et sabote votre Congrès ? Agissez donc, avant qu'il ne soit trop tard ! Différez le Congrès quelque peu et prenez des mesures.

Je compris.

Membre d'un parti politique, Loubime concevait les choses à sa façon.

- Écoutez, Loubime, lui dis-je. Si, dans les conditions actuelles, en pleine révolution populaire et après tout ce qui s'est passé, les masses laborieuses envoient à leur Congrès libre des contre-révolutionnaires et des monarchistes, c'est qu'alors - m'entendez-vous ? - alors l'œuvre entière de ma vie n'aura été qu'une profonde erreur. C'est qu'alors cette œuvre sera ruinée. Et alors, je n'aurais qu'une chose à faire: me brûler la cervelle avec ce revolver que vous voyez là, sur mon bureau.

- Il s'agit de parler sérieusement, m'interrompit-il, et non de parader...

- Mais je vous assure, camarade Loubime, que je parle très sérieusement. On ne changera rien dans notre façon d'agir. Et si le Congrès est contre-révolutionnaire, je me suicide. Je ne pourrai pas survivre à une désillusion aussi terrible, Loubime... Et puis, prenez note d'un fait essentiel: ce n'est pas moi qui convoque le Congrès, ce n'est pas moi, non plus, qui ai décidé du mode de sa convocation. Tout cela est l'œuvre d'un ensemble de camarades. Je n'ai aucune qualité pour y changer quoi que ce soit.

- Oui, je sais. Mais vous avez une grande influence. Vous pouvez proposer ce changement. On vous écoutera...

- Je n'ai aucun désir de le proposer, Loubime, puisque nous sommes d'accord !...

La conversation prit fin. Inconsolable, Loubime partit.

Le 20 octobre 1919, plus de 200 délégués - paysans et ouvriers - se réunirent dans la grande salle du Congrès.

A côté des sièges des congressistes, quelques places étaient réservées aux représentants des partis socialistes de droite - les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks - et à ceux du parti socialiste-révolutionnaire de gauche. Les uns et les autres assistaient au Congrès avec voix consultative.

Parmi les socialistes-révolutionnaires de gauche j'aperçus le camarade Loubime.

Ce qui me frappa surtout le premier jour du Congrès, ce fut une froideur ou plutôt une méfiance manifeste de la presque totalité des délégués. On apprit par la suite que ceux-ci s'attendaient à un Congrès pareil à tant d'autres. Ils s'apprêtaient à voir sur l'estrade des hommes à revolver entrain de manoeuvrer les délégués et de leur faire voter des résolutions rédigées à l'avance.

La salle était figée. Et il fallut quelque temps pour la dégeler.

Chargé d'ouvrir le Congrès, je donnai aux délégués les explications convenues et déclarai qu'ils auraient, d'abord, à élire un Bureau et, ensuite, à délibérer sur l'ordre du jour proposé par les makhnovistes.

Aussitôt, un incident se produisit.

Les congressistes exprimèrent le désir de me laisser présider le Congrès. Je consultai mes camarades et j'acceptai. Mais je déclarai aux délégués que mon rôle se limiterait strictement à la conduite technique du Congrès, c'est-à-dire suivre l'ordre du jour adopté, inscrire les orateurs, leur donner la parole, veiller à la bonne marche des travaux, etc., et que les délégués devaient délibérer et prendre des décisions en toute liberté, sans redouter de ma part aucune pression ni manœuvre.

Alors, un socialiste de droite demanda la parole. Il attaqua violemment les organisateurs du Congrès:

- Camarades délégués, dit-il, nous, les socialistes, nous avons le devoir de vous prévenir qu'il se joue ici une ignoble comédie. On ne vous imposera rien; mais, en attendant, et très adroitement, on vous a déjà imposé un président anarchiste. Et vous continuerez à être adroitement manœuvrés par ces gens.

Makhno, venu quelques instants auparavant souhaiter au Congrès un bon succès et s'excuser de devoir partir pour le front, prit la parole et répondit vertement à l'orateur socialiste. Il rappela aux délégués la liberté absolue de leur élection; il accusa les socialistes d'être de fidèles défenseurs de la bourgeoisie; il conseilla à leurs représentants de ne pas troubler les travaux du Congrès par leurs interventions politiques et il termina ainsi, s'adressant à eux:

- Vous n'êtes pas des délégués. Donc, si le Congrès ne vous plaît pas, vous êtes libres de le quitter.

Personne ne s'y opposa. Alors les socialistes - au nombre de quatre ou cinq - déclarant protester véhémentement contre une pareille "mise à la porte", quittèrent démonstrativement la salle. Personne n'eut l'air de regretter leur départ. Au contraire, la salle me parut satisfaite et un peu plus "intime" qu'auparavant.

Un délégué se leva.

- Camarades, dit-il, avant de passer à l'ordre du jour, je tiens à vous soumettre une question préalable qui est, à mon sens, d'une grande importance. Tout à l'heure, un mot fut prononcé ici: la bourgeoisie. Naturellement, on fulmina contre "la bourgeoisie", comme si l'on savait parfaitement ce que c'est et comme si tout le monde était d'accord là-dessus. Or, il me semble que c'est une grosse erreur. Le terme "bourgeoisie" n'est pas clair du tout. Et je suis d'avis qu'en raison de son importance, et avant de nous mettre au travail, il serait utile de bien préciser la notion de la bourgeoisie et de savoir exactement à quoi nous en tenir.

Malgré l'habileté de l'orateur - je sentis tout de suite que sous ses vêtements de simple paysan il n'était pas un paysan authentique - la suite de son discours démontra clairement qu'on se trouvait en présence d'un défenseur de la bourgeoisie et que l'intention de ce délégué était de "sonder" le Congrès et d'apporter un trouble, si possible, dans l'esprit des délégués. Il comptait certainement être soutenu - sciemment ou naïvement - par un nombre important de délégués.

S'il avait réussi dans son dessin, le Congrès eût été menacé de prendre une tournure confuse et ridicule, et ses travaux pouvaient en être profondément troublés.

Le moment fut palpitant. Dans mon rôle - tel que je venais de l'expliquer aux congressistes - je n'avais aucun droit de m'imposer et d'éliminer, sous un prétexte facile à trouver, la proposition malencontreuse du délégué. C'était au Congrès - à d'autres délégués - de se prononcer en toute liberté. On n'avait pas encore la moindre idée de leur mentalité. Tous étaient des inconnus, et des inconnus visiblement méfiants. Décidé à laisser l'incident suivre son cours, je me demandais ce qu'il allait se produire. Et les appréhensions de Loubime me revinrent à la mémoire.

Toutes ces pensées passèrent en éclair dans mon cerveau. Le délégué termina son discours et s'assit. La salle - je le vis nettement - eut un moment de stupeur. Puis, tout d'un coup - comme s'ils s'étaient mis d'accord préalablement - de nombreux délégués crièrent de tous les côtés de la salle:

- Eh, là-bas ! Qu'est-ce que cet oiseau de délégué ? D'où vient-il ? Qui l'a envoyé ? Si, après tout, il ne sait pas encore ce que c'est que la bourgeoisie, on a fait un drôle de choix en nous l'envoyant ici ! Dis, brave homme, tu n'as pas encore appris toi, ce que c'est que la bourgeoisie! Eh bien, vieux, tu as donc la cervelle bien dure. Eh bien, si tu ne sais pas encore ce que c'est que la bourgeoisie, tu n'as qu'à retourner chez toi et l'apprendre. Ou, au moins, te taire et ne pas nous prendre pour des imbéciles.

- Camarades, crièrent plusieurs délégués, n'êtes-vous pas d'avis qu'il faut mettre fin à toutes ces tentatives d'entraver les travaux essentiels de notre Congrès ? Nous avons autre chose à faire ici que de perdre le temps à couper les cheveux en quatre. Il y a des questions concrètes, très importantes pour la région, à résoudre. Voilà déjà plus d'une heure qu'on piétine et qu'on patauge dans des bêtises au lieu de travailler. Ça commence à avoir l'air d'un véritable sabotage, ça. Au travail! Assez d'idioties !

- Oui, oui ! Assez de comédies ! Au travail ! cria-t-on de toutes parts.

Le délégué pro-bourgeois avala tout sans dire un mot. Il dut être fixé. (Il ne bougea plus au cours du Congrès qui dura presque une semaine. Et, durant toute la semaine, il resta isolé des autres délégués.)

Pendant que les congressistes vitupéraient leur malchanceux collègue, je regardai Loubime. Il me parut surpris, mais satisfait.

Cependant, les incidents "préalables" ne furent pas encore clos.

A peine la tempête apaisée, Loubime - précisément - bondit vers l'estrade.

Je lui donnai la parole.

- Camarades, commença-t-il, excusez mon intervention. Elle sera brève. Je la fais au nom du Comité local du Parti Socialiste-Révolutionnaire de gauche. Cette fois, il s'agit de quelque chose de vraiment important. D'après la déclaration de notre président, le camarade V..., il ne veut pas présider effectivement. Et, en effet, vous vous en êtes certainement rendu compte, il ne remplit pas le véritable rôle d'un président de Congrès. Or, camarades, nous, les socialistes révolutionnaires de gauche, nous trouvons cela très mauvais et tout à fait faux. Cela signifie que votre Congrès, pour ainsi dire, n'aura pas de tête. Il devra travailler sans tête, c'est-à-dire sans direction. Avez-vous vu, camarades, un organisme vivant sans tête ? Non, camarades, ce n'est pas possible, ce serait du désordre, du chaos. Vous le voyez, d'ailleurs: nous y sommes déjà en plein. Non, on ne peut pas travailler utilement, fructueusement, sans doute. Il faut une tête au Congrès, camarades ! Il vous faut un vrai président, une vraie tête.

Bien que Loubime prononçât sa diatribe d'un ton plutôt tragique et implorant, son intervention tourne, avec la répétition de ce mot "tête", presque au ridicule. Mais, ma façon de travailler n'ayant pas encore fait ses preuves, je me demandai si les délégués n'allaient pas être séduits par le fond de la pensée de Loubime.

- Oh ! là ! là ! s'exclama-t-on de toutes parts, nous en avons assez de ces têtes-là ! Toujours des têtes et des têtes. Assez de ces têtes ! Tâchons pour une fois de nous en passer. Tâchons de faire du travail vraiment libre. Le camarade V... nous a bien expliqué qu'il aidera le Congrès techniquement. C'est largement suffisant ! C'est à nous-mêmes d'observer une vraie discipline, de travailler bien et de veiller. Nous ne voulons plus de ces "têtes" qui nous. mènent comme des pantins et qui appellent cela "travail et discipline".

Le camarade Loubime n'eut plus qu'à se rasseoir.

Ce fut le dernier incident. Je me mis à lire l'ordre du jour et le Congrès commença ses travaux.

P. Archinov a bien raison de constater que par sa discipline, par le bon ordre de ses travaux, par l'élan prodigieux qui anima l'ensemble des délégués, par son caractère sérieux et concentré, par l'importance de ses décisions et par les résultats acquis, ce Congrès fut exceptionnel.

Les travaux se déroulèrent à une bonne cadence et dans un ordre parfait, avec une unanimité, une intimité et une ardeur remarquables. A partir du troisième jour, toute ombre de "froideur" disparut. Les délégués se pénétrèrent entièrement de la liberté de leur action et de l'importance de leur tâche. Ils s'y consacrèrent sans réserve. Ils avaient la conviction de travailler eux-mêmes et à leur propre cause.

Il n'y eut pas de grands discours ni de résolutions ronflantes. Les travaux revêtirent un caractère pratique, terre à terre.

Lorsqu'il s'agissait d'un problème un peu compliqué, exigeant quelques notions d'ordre général, ou lorsque les délégués voulaient qu'on leur apportât des éclaircissements avant qu'ils abordassent leur propre travail, ils demandaient qu'on leur présentât un rapport substantiel sur le problème. Un des nôtres - moi ou un autre camarade qualifié - faisait cet exposé. Après une courte discussion, les délégués se mettaient à l'œuvre pour passer aux décisions définitives. Habituellement, une fois d'accord sur les principes. de base, ils créaient une commission qui, aussitôt élaborait un projet très étudié et arrêtait une solution pratique au lieu d'échafauder des résolutions littéraires.

Certaines questions de l'heure, tout à fait terre à terre, mais intéressant de près la vie de la région ou la défense de sa liberté, furent âprement discutées et travaillées, par les commissions et par les délégués, dans leurs moindres détails.

En ma qualité de "président technique", comme on m'appela, je n'eus qu'à veiller sur la suite des questions, à formuler et annoncer le résultat de chaque travail terminé, à faire apprécier et adopter une certaine méthode de travail, etc.

Le plus important fut que le Congrès fonctionna sous les auspices d'une liberté véritable et absolue. Aucune influence venant de haut lieu, aucun élément de contrainte ne s'y firent sentir.

L'idée des Soviets libres, travaillant réellement pour les intérêts de la population laborieuse; les relations directes entre les paysans et les ouvriers des villes, basées sur l'échange mutuel des produits de leur travail; l'ébauche d'une organisation sociale égalitaire et libertaire dans les villes et les campagnes: toutes ces questions furent étudiées sérieusement et mises au point par les délégués eux-mêmes, avec l'aide et le concours désintéressés des camarades qualifiés.

Entre autres, le Congrès résolut de nombreux problèmes concernant l'Armée insurrectionnelle, son organisation et son renforcement.

Il fut décidé que toute la population masculine, jusqu'à l'âge de 48 ans inclus, irait servir dans cette armée. D'accord avec l'esprit du Congrès, cet enrôlement devait être volontaire, mais aussi général et massif que possible, vu la situation extrêmement dangereuse et précaire dans laquelle se trouvait la région.

Le Congrès décida aussi que le ravitaillement de l'armée serait opéré surtout par des dons bénévoles des paysans: dons ajoutés aux prises de guerre et aux réquisitions dans les milieux aisés. On établit soigneusement l'importance des dons, selon la situation de chaque famille.

Quant à la question purement "politique", le Congrès décida que les travailleurs se passeraient partout de toute "autorité", organiseraient leur vie économique, sociale, administrative ou autre eux-mêmes, par leurs propres forces et moyens, à l'aide de leurs organismes directs et sur une base fédéraliste.

Les dernier jours des travaux du Congrès furent semblables à un beau poème. De magnifiques élans d'enthousiasme faisaient suite aux décisions concrètes. Tous étaient transportés par leur foi en la grandeur invincible de la véritable Révolution et par la confiance en leurs propres forces. L'esprit de la vraie liberté - tel qu'il est rarement donné de le sentir - était présent dans la salle. Chacun voyait devant soi, chacun se sentait participer à une œuvre vraiment grande et juste, basée sur la suprême Vérité humaine, valant la peine qu'on lui consacrât toutes ses forces, et même qu'on mourût pour elle.

Les paysans parmi lesquels il y avait des hommes âgés et même des vieillards, disaient que c'était le premier Congrès où ils se sentaient non seulement parfaitement libres et maîtres d'eux-mêmes, mais aussi vraiment frères, et qu'ils ne l'oublieraient jamais. Et en effet, il est peu probable que quiconque a pris part à ce Congrès puisse jamais l'oublier. Pour beaucoup, sinon pour tous, il restera à jamais gravé dans leur mémoire comme un beau rêve de vie où la grande et véritable liberté aura rapproché les hommes les uns des autres, leur donnant la possibilité de vivre unis de cœur, liés par un sentiment d'amour et de fraternité.

En se séparant, les paysans soulignèrent la nécessité de mettre en pratique les décisions du Congrès. Les délègues emportèrent avec eux les copies des résolutions afin de les faire connaître partout à la campagne. Il est certain qu'au bout de trois ou quatre semaines, les résultats du Congrès se seraient fait sentir dans toutes les localités du district et que le prochain Congrès, convoqué sur l'initiative des paysans et des ouvriers eux-mêmes, n'aurait pas manqué d'attirer l'intérêt et la participation active de grandes masses de travailleurs à leur propre œuvre.

Malheureusement, la vraie liberté des masses laborieuses est constamment guettée par son pire ennemi: le Pouvoir. A peine les délégués eurent-ils le temps de retourner chez eux, que beaucoup de leurs villages furent de nouveau occupés par les troupes de Denikine, venues à marche forcée du front nord. Certes, cette fois, l'invasion ne fut que de courte durée: c'étaient les premières convulsions de l'ennemi expirant. Mais elle arrêta, au moment le plus précieux, le travail constructif des paysans. Et comme du côté nord approchait déjà une autre autorité - le bolchevisme - également hostile à l'idée de la liberté des masses, cette invasion fit un mal irréparable à la cause des travailleurs; non seulement il leur fut impossible de rassembler un nouveau Congrès, mais même les décisions du premier ne purent être mises en pratique. - (P. Archinov op. cit., pp. 242 et 244.)

Je ne puis passer sous silence certains épisodes qui marquèrent les derniers moments du Congrès.

Tout à fait vers la fin des travaux, quelques instants avant la clôture, lorsque j'annonçai les classiques "Questions diverses", quelques délégués entreprirent et réalisèrent jusqu'au bout une tâche délicate, donnant ainsi une preuve de plus et de l'indépendance entière du Congrès, et de l'enthousiasme qu'il souleva, et aussi de l'influence morale qu'il acquit et exerça au cours de ses travaux.

Un délégué se leva.

- Camarades, dit-il, avant de terminer nos travaux et de nous séparer, quelques délégués ont décidé de porter à la connaissance du Congrès des faits pénibles et regrettables qui, à notre avis, doivent retenir l'attention des congressistes. Il est parvenu à nos oreilles que les nombreux blessés et malades de l'Armée insurrectionnelle étaient très mal soignés, faute de médicaments, de soins nécessaires, etc. Pour en avoir le cœur net, nous avons visité nous-mêmes les hôpitaux et les autres endroits où ces malheureux sont installés. Camarades, ce que nous venons de voir est bien triste. Non seulement, les malades et les blessés sont privés de tout secours médical, mais ils ne sont même pas humainement logés ni nourris. La plupart sont couchés n'importe comment, à même la terre, sans paillasse, sans oreiller, sans couverture... A ce qu'il parait, on ne trouve même pas assez de paille en ville pour adoucir un peu la dureté du sol. Beaucoup de ces malheureux meurent uniquement faute de soins. Personne ne s'en occupe. Nous comprenons fort bien que, dans les difficiles conditions présentes, l'état-major de notre armée n'a pas le temps de veiller à cette besogne. Le camarade Makhno lui aussi est absorbé par les soucis immédiats du front. Raison de plus, camarades, pour que le Congrès s'en charge. Ces malades et ces blessés sont nos camarades, nos frères, nos fils. Ils souffrent pour notre cause à tous. Je suis sûr qu'avec un lieu de bonne volonté nous pourrions au moins trouver de la paille pour soulager un peu leurs souffrances. Camarades, je propose au Congrès de nommer immédiatement une commission qui s'occupera énergiquement de ce cas et fera tout ce qui sera en son pouvoir pour organiser ce service. Elle devra aussi aller toucher tous les médecins de la ville et tous les pharmaciens pour leur demander secours et assistance. Et on cherchera des infirmières bénévoles.

Non seulement la proposition fut adoptée par l'ensemble du Congrès, mais une quinzaine de délégués volontaires constituèrent séance tenante une commission pour s'occuper énergiquement de toute cette besogne. Ces délégués qui, en partant, s'attendaient à rentrer chez eux dans les 24 ou 48 heures, après un simulacre de Congrès, n'hésitèrent pas à sacrifier leurs propres intérêts et à retarder leur retour pour servir la cause des camarades en détresse. Pourtant ils n'avaient pris avec eux que très peu de vivres, et ils avaient chez eux des affaires personnelles urgentes à régler.

Ajoutons qu'ils durent rester plusieurs jours à Alexandrovsk et qu'ils remplirent leur tâche avec succès. On trouva de la paille et on arriva à organiser rapidement un service médical de fortune.

Un autre délégué se leva.

- Camarades, déclara-t-il, je dois vous parler d'une autre affaire également inquiétante. Nous avons appris que certaines frictions ont lieu entre la population civile et les services de l'Armée insurrectionnelle. On nous a rapporté, notamment, qu'il existe à l'armée un service de contre-espionnage qui se permet des actes arbitraires et incontrôlables - dont certains très graves - un peu à la manière de la Tcheka bolcheviste: des perquisitions, des arrestations, même des tortures et des exécutions. Nous ne savons pas ce qu'il y a de vrai dans ces rumeurs. Mais des plaintes nous sont parvenues qui paraissent sérieuses. Il serait déshonorant et périlleux pour notre armée de s'engager sur ce chemin. Ce serait un grave préjudice - même un danger - pour toute notre cause. Nous ne voulons nullement nous mêler des affaires d'ordre purement militaire. Mais nous avons le devoir de nous opposer aux abus et aux excès s'ils existent réellement. Car ces excès dressent la population contre notre mouvement. C'est le Congrès qui, jouissant de la confiance et de l'estime générales de la population. a le devoir de faire une enquête approfondie sur ce point, d'établir la vérité, de prendre des mesures s'il y a lieu et de rassurer les gens. C'est notre Congrès qui, émanation vivante des intérêts du peuple laborieux, est en ce moment l'institution suprême de la région. Il est au-dessus de tout, car il représente ici le peuple laborieux lui-même. Je propose donc au Congrès de créer immédiatement une commission chargée de tirer au clair ces histoires et d'agir en conséquence.

Aussitôt, une commission de quelques délégués fut constituée à cet effet.

Notons en passant que jamais une pareille initiative des délégués du peuple laborieux n'eût été possible sous le régime bolcheviste et que toute cette activité du Congrès donnait les premières notions de la façon dont la nouvelle société naissante devrait fonctionner dès ses débuts si, vraiment, elle voulait progresser et se réaliser.

Ajoutons que les événements qui suivirent ne permirent pas à cette commission de mener son action jusqu'au bout. Les combats incessants, les déplacements de l'armée les tâches urgentes qui absorbaient tous les services de celle-ci, l'en empêchèrent. Nous reparlerons, d'ailleurs, de ce sujet un peu plus loin.

Un troisième délégué se leva.

- Camarades ! Puisque le Congrès est en train de réagir contre certaines défaillances et lacunes, permettez-moi de vous signaler encore un fait regrettable. Il n'est pas tellement important, mais il mérite quand même notre attention à cause de l'état d'esprit fâcheux dont il témoigne. Camarades, vous avez tous, certainement, lu l'avis collé depuis quelques jours aux murs de notre ville et portant la signature du camarade Klein, commandant militaire d'Alexandrovsk. Par cet avis, le commandant Klein invite la population à ne pas abuser des boissons alcooliques, à s'abstenir et surtout à ne pas se montrer dans les rues en état d'ébriété. C'est très juste et très bien. La forme de l'avis n'a rien d'insultant ni de grossier, elle n'est nullement outrageante ni autoritaire, et on ne pourrait qu'en féliciter le camarade Klein. Seulement, voilà, camarades: pas plus tard qu'avant-hier, une soirée populaire de musique, de danse et d'autres distractions eut lieu ici-même, dans cette maison où siège notre Congrès, là, dans la salle à côté ; pas mal d'insurgés, de citoyens et de citoyennes y prirent part. Je m'empresse de vous dire que, jusque-là, on ne peut y voir absolument rien de répréhensible. La jeunesse s'amuse, se distrait, se délasse. C'est tout à fait humain et naturel. Mais voilà, camarades: on a bien bu à cette soirée. Beaucoup d'insurgés et de citoyens se sont saoulés copieusement. Pour vous en rendre compte, vous n'avez qu'à voir le nombre de bouteilles vides amoncelées tout près de vous, là, dans le couloir. (Hilarité.) Attention, camarades ! L'objet principal de mon intervention n'est pas là. On s'est amusé. On a bu, même on s'est saoulé. Bon! Ce n'est pas tellement grave. Ce qui l'est davantage, c'est que l'un de ceux qui ont poussé la chose jusqu'à se saouler comme des cochons, fut... notre camarade Klein, un des commandants de l'armée, commandant militaire de la ville et signataire de l'excellent avis contre l'ivrognerie! Camarades, il était ivre à tel point qu'il ne pouvait plus marcher et qu'on dut le charger sur une voiture pour le reconduire chez lui, au petit matin. Et, le long du chemin, il a fait du scandale, il a hurlé, il s'est débattu, etc. Alors, camarades, une question se pose: en rédigeant et en signant son avis le camarade Klein se croyait-il au-dessus de l'ensemble des citoyens, exempté de la bonne conduite qu'il prêchait à d'autres ? Ne devait-il pas, au contraire, donner le premier le bon exemple ? A mon avis, il a commis une faute assez grave qu'il ne faudrait pas laisser sans suite.

Bien que l'inconduite de Klein fût, au fond, assez anodine et que les délégués prissent l'incident plutôt au comique, ils manifestèrent une certaine émotion. L'indignation à l'égard de Klein fut générale, car sa façon d'agir pouvait, en effet, être l'expression d'un état d'esprit blâmable: celui d'un "chef" qui se voit au-dessus de la "foule" et se croit tout permis.

- Il faut convoquer Klein sur-le-champ ! proposa-t-on

- Qu'il vienne immédiatement s'expliquer devant le Congrès !

Aussitôt, on dépêcha trois ou quatre délégués auprès de Klein, avec la mission de l'amener ici.

Une demi-heure après, les délégués revinrent avec Klein.

J'étais fort curieux de savoir quelle serait son attitude.

Klein comptait parmi les meilleurs commandants de l'armée insurrectionnelle. Jeune, courageux, très énergique et combatif - au physique un grand gaillard bien bâti, à la figure dure et aux gestes guerriers - il se jetait toujours au plus chaud de la bataille et ne craignait rien ni personne. Il avait de nombreuses blessures. Estimé et aimé, aussi bien par ses collègues que par les simples combattants, il fut l'un de ceux qui détournèrent des bolcheviks et amenèrent à Makhno quelques régiments de l'armée rouge.

Issu d'une famille de paysans, d'origine allemande si je ne m'abuse, il avait une culture primitive.

Il savait que, dans toute circonstance, il serait vigoureusement soutenu et défendu et par ses collègues - les autres commandants - et par Makhno lui-même.

Aurait-il assez de conscience pour comprendre qu'un Congrès des délégués du peuple travailleur était au-dessus et de lui, et de l'armée, et de Makhno ? Sentirait-il qu'un Congrès des travailleurs était l'institution suprême devant laquelle tous étaient responsables? Comprendrait-il que les travailleurs et leurs Congrès étaient les maîtres, que l'armée, Makhno, etc., n'étaient que les serviteurs de la cause commune, tenus de rendre des comptes à tout instant au peuple laborieux et à ses organes ?

Telles étaient les questions qui préoccupaient mon esprit pendant que le Congrès attendait le retour de la mission.

Une telle conception des choses était tout à fait nouvelle. Les bolcheviks avaient tout fait pour l'effacer de l'esprit des masses. On voudrait voir, par exemple, un Congrès ouvrier en train de rappeler à l'ordre un commissaire ou un commandant de l'armée ! D'abord, c'était une chose absolument inconcevable, impossible. Mais même en supposant que, quelque part, un Congrès ouvrier eût osé le faire, avec quelle indignation, avec quelle désinvolture ce commissaire ou ce commandant aurait foncé sur le Congrès, en jouant, sur l'estrade, de ses armes et en étalant ses mérites ! "Comment ! se serait-il écrié, vous, simple ramassis d'ouvriers, vous avez le culot de demander des comptes à un commissaire, à un chef émérite, ayant à son actif des exploits, des blessures des citations, à un chef estimé, félicité, décoré ? Vous n'avez aucun droit de le faire ! Je ne suis responsable que devant mes supérieurs. Si vous avez quelque chose à me reprocher, adressez-vous à eux !"

Ouvriers, obéissez à vos chefs !... Staline a toujours raison !

Klein ne serait-il pas tenté de tenir un langage semblable ? Serait-il sincèrement, profondément pénétré d'une tout autre situation et d'une tout autre "psychologie" ?

Bien sanglé dans son uniforme et bien armé, Klein monta à l'estrade. Il avait l'air un peu surpris et - me sembla-t-il - un peu gêné.

- Camarade Klein, s'adressa à lui le délégué "interpellateur", vous êtes bien le commandant militaire de notre ville ?

- Oui.

- C'est vous qui avez rédigé et fait afficher l'avis contre l'abus des boissons et l'état d'ébriété dans des lieux publics ?

- Oui, camarade. C'est moi.

- Dites, camarade Klein: comme citoyen de notre ville et même son commandant militaire, vous croyez-vous moralement obligé d'obéir à votre propre recommandation ou vous croyez-vous en marge et au-dessus de cet avis ?

Visiblement gêné et confondu, Klein fit quelques pas vers le bord de l'estrade et dit très sincèrement, d'une voix mal assurée:

- Camarades délégués, j'ai tort, je le sais. J'ai commis une faute en me saoulant l'autre jour d'une façon ignoble. Mais, écoutez-moi un peu et comprenez-moi. Je suis un combattant, un homme du front, un soldat, quoi ! Je ne suis pas un bureaucrate, moi. Je ne sais pas pourquoi on m'a foutu commandant de la ville, malgré mes protestations. Comme commandant, je n'ai absolument rien à foutre, moi, sinon rester toute la journée devant un bureau et signer des papiers. Ce n'est pas pour moi, ce boulot. Il me faut de l'action, le grand air, le front, les copains. Camarades, je m'ennuie ici à la mort. Et voilà pourquoi je me suis saoulé l'autre soir. Camarades, je voudrais bien racheter ma faute. Pour cela, vous n'avez qu'à demander qu'on me renvoie au front. Là, je pourrais rendre de véritable services. Tandis qu'ici, à ce maudit poste de commandant, je ne vous promets rien. Je ne peux pas m'y faire. C'est plus fort que moi. Qu'on trouve un autre homme à ma place, un homme capable de faire ce boulot. Pardonnez-moi, camarades, et qu'on m'envoie au front.

Les délégués le prièrent de sortir pour quelques instants. Il obéit docilement.

On délibéra sur son cas. Il était évident que sa conduite n'était pas due à une mentalité de chef vaniteux et orgueilleux. C'est tout ce qu'on voulait savoir. Le Congrès comprit très bien sa sincérité et ses raisons. On le rappela pour lui dire que le Congrès, tenant compte de ses explications, ne lui tenait pas rigueur de sa faute et ferait le nécessaire pour qu'il fût renvoyé au front.

Il remercia les délégués et partit très simplement, comme il était venu. Les délégués intervinrent en sa faveur et, quelques jours plus tard, il retourna sur le front.

A certains lecteurs, ces épisodes paraîtront peut-être insignifiants et indignes d'occuper tant de pages. Je me permets de leur dire que, du point de vue révolutionnaire, je les considère comme infiniment plus importants, plus suggestifs, et plus utiles, dans les moindres détails, que tous les discours de Lénine, de Trotsky et de Staline, prononcés avant, pendant et après la Révolution.

L'incident Klein fut le dernier. Quelques minutes après le Congrès termina ses travaux.

Mais qu'il me soit permis de raconter ici encore un tout petit épisode - personnel - qui eut lieu en dehors du Congrès lui-même.

A la sortie, je rencontrai Loubime, souriant, radieux.

- Vous ne pouvez pas vous imaginer, me dit-il, à quel point je suis satisfait. Vous m'avez certainement vu très affairé au cours du Congrès. Savez-vous ce que j'ai fait? Je suis spécialisé dans la formation de groupes d'éclaireurs et de détachements spéciaux. Il y avait justement cette question dans l'ordre du jour. Eh bien pendant deux jours j'ai travaillé à la commission des délégués chargée de l'étudier et d'y apporter une solution utile. Je leur ai donné un bon coup de main. Ils m'ont félicité de mon travail. Et j'ai vraiment fait quelque chose de bon et de nécessaire. Je sais que cela va servir la cause. Je suis bien content...

- Loubime, lui dis-je, dites-moi très sincèrement : au cours de ce bon et utile travail, avez-vous pensé un seul instant à votre rôle politique ? Vous êtes-vous rappelé votre qualité de membre d'un "parti politique" ? De responsable devant "votre parti", etc. ? Votre travail utile ne fut-il pas, justement, un travail apolitique ; concret, précis, travail de collaboration, de coopération, et non pas celui de "tête", de "direction qui s'impose", d'action gouvernementale ?

Loubime me regarda, pensif

- En tout cas, fit-il, le Congrès a été très beau, très réussi, je l'avoue...

- Voila, Loubime, conclus-je. Réfléchissez-y bien. Vous avez véritablement rempli votre rôle et fait de bon travail au moment même où vous avez lâché votre "emploi politique" et aidé, tout simplement, vos collègues en tant que camarade connaissant l'affaire. Croyez-le bien, c'est là tout le secret de la réussite du Congrès. Et c'est là aussi tout le secret de la réussite d'une révolution. C'est comme cela que tous les révolutionnaires devraient agir et partout, et sur le plan local, et sur une échelle plus vaste. Quand les révolutionnaires et les masses l'auront compris, la véritable victoire de la Révolution sera assurée.

Je n'ai plus jamais revu Loubime. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. S'il est en vie, je ne sais pas ce qu'il pense aujourd'hui. Je voudrais que ces lignes lui tombent sous les yeux... Et qu'il se rappelle...

La dernière victoire des "makhnovistes" sur les dénikiniens. - La prise d'Ekaterinoslaw. - Quelques jours après la fin du Congrès d'Alexandrovsk, les makhnovistes s'emparèrent définitivement de la ville d'Ekaterinoslaw. Mais on ne put rien organiser - ni même entreprendre - rien de positif dans cette ville. Les troupes de Denikine, refoulées dans la ville, trouvèrent le moyen de se retrancher à proximité, sur la rive gauche du Dniepr. Malgré leurs efforts, les makhnovistes ne réussirent pas à les déloger. Journellement, pendant tout un mois, les denikiniens bombardèrent la ville, qui se trouvait sous le feu des batteries de leurs nombreux trains blindés. Chaque fois que la Commission de culture de l'Armée insurrectionnelle réussissait à convoquer une conférence des ouvriers de la ville, les denikiniens, parfaitement renseignés, augmentaient l'intensité du feu, lançant des projectiles en grand nombre, surtout sur les lieux où devait se tenir la séance. Aucun travail sérieux, aucune organisation méthodique n'étaient possibles. C'est à peine si l'on put tenir quelques meetings en ville et dans la banlieue.

L'un des arguments favoris des bolcheviks contre les makhnovistes est l'affirmation que les insurgés n'avaient rien fait, pendant le temps où ils étaient maîtres d'Ekaterinoslaw, pour apporter une organisation constructrice dans la vie de cette ville. En disant cela, les bolcheviks cachent aux masses deux circonstances d'une importance capitale. D'abord, les makhnovistes n'ont jamais été les représentants d'un parti ni d'une autorité quelconques. A Ekaterinoslaw ils faisaient fonction d'un détachement révolutionnaire militaire, montant la garde pour la liberté de la cité. En cette qualité, il ne leur appartenait point d'entreprendre la réalisation du programme constructeur de la Révolution. Cette œuvre ne pouvait appartenir qu'aux masses laborieuses de l'endroit. L'armée makhnoviste pouvait, tout au plus, les y aider de son avis, de ses conseils, de son esprit d'initiative et de ses facultés d'organisation, ce qu'elle fit, d'ailleurs, autant que possible. Et, justement, les bolcheviks ne disent rien de la situation exceptionnelle où la ville se trouvait à ce moment. Pendant tout le temps que les makhnovistes y restèrent, elle fut non seulement en état de siège, mais effectivement assiégée. Pas une heure ne se passait sans que des obus ne vinssent y éclater. C'est cette situation qui empêcha les ouvriers - et non l'armée makhnoviste - de se mettre sur-le-champ à organiser la vie d'après les principes de l'action libre.

Pour ce qui est de la fable selon laquelle les makhnovistes auraient déclaré aux cheminots venus demander des secours de n'avoir nul besoin de voies ferrées vu que la steppe et leurs bons chevaux leur suffisaient parfaitement, cette invention grossière fut lancée par les journaux de Denikine en octobre 1919, et c'est à cette source que les bolcheviks allèrent la puiser pour la faire servir à leurs fins. - (P. Archinov, op. cit., p. 246.)

Cette fable fut ajoutée à d'autres légendes et calomnies répandues par les bolcheviks dans le but de compromettre le mouvement makhnoviste aux yeux des masses.

L'épidémie. - L'abandon d'Ekaterinoslaw. -Le retour des bolcheviks en Ukraine. - Leur nouveau conflit avec les makhnovistes. -- A partir du mois de novembre, une terrible épidémie de typhus exanthématique, qui envahit toute la Russie, ravagea l'Armée insurrectionnelle. La moitié des hommes étaient malades, et la proportion des décès était très élevée. Ce fut la raison principale pour laquelle les makhnovistes se virent obligés d'abandonner Ekaterinoslaw lorsque la ville fut attaquée, vers la fin novembre, par les forces principales de Denikine battant en retraite vers la Crimée et talonnées par les bolcheviks.

Ayant quitté Ekaterinoslaw, les troupes makhnovistes se regroupèrent dans la région située entre les villes de Melitopol, Nicopol et Alexandrovsk.

C'est dans cette dernière ville que l'état-major makhnoviste fut rejoint, fin décembre 1919, par le haut commandement de plusieurs divisions de l'Armée Rouge descendues sur les traces de Denikine.

Depuis quelque temps déjà, les makhnovistes s'attendaient à cet événement. Envisageant, dans les nouvelles conditions créées, non pas une collision mais une rencontre fraternelle, ils ne prirent aucune mesure de précaution.

La rencontre fut en tout point semblable à plusieurs autres qui la précédèrent, amicale - et même cordiale - en apparence; elle devait réserver toutefois - et on s'y attendait - des surprises et des orages. Sans aucun doute, les bolcheviks se souvenaient avec amertume et rancune du coup que certains régiments makhnovistes leur avaient porté récemment, en quittant les rangs de leur armée et en emmenant avec eux plusieurs régiments rouges. Sans le moindre doute, également, ils ne pourraient tolérer longtemps la présence à leurs côtés d'une armée libre, ni le voisinage d'un mouvement indépendant, de toute une région qui ne reconnaissait pas leur autorité. Tôt ou tard, des conflits seraient inévitables. Et, à la première occasion, les bolcheviks n'hésiteraient pas à attaquer. Quant aux makhnovistes, se rendant plus ou moins compte de cette situation, et bien qu'ils fussent prêts à régler tous les différends éventuels pacifiquement et fraternellement, ils ne pouvaient se défaire d'un sentiment de méfiance.

Cependant, les soldats des deux armées se saluèrent amicalement, fraternellement. Un meeting commun eut lieu où les combattants des deux armées se tendirent la main et déclarèrent lutter de concert contre l'ennemi commun : le capitalisme et la contre-révolution. Quelques unités de l'Armée Rouge manifestèrent même l'intention de passer dans les rangs makhnovistes.

Huit jours après, l'Orage éclata.

Le "commandant de l'Armée insurrectionnelle" - Makhno - reçut l'ordre du Conseil Révolutionnaire Militaire du XIVe corps de l'Armée Rouge de diriger l'Armée insurrectionnelle sur le front polonais.

Tous comprirent aussitôt qu'il s'agissait là d'un premier pas vers une nouvelle attaque contre les makhnovistes. En effet, l'ordre de partir pour le front polonais était un non-sens, pour plusieurs raisons. Avant tout, l'armée insurrectionnelle n'était subordonnée ni au XIVe corps d'armée, ni à aucune autre unité militaire rouge. Le commandement rouge n'avait aucune qualité pour donner des ordres à l'Armée insurrectionnelle qui avait supporté seule tout le poids de la lutte contre la réaction en Ukraine. Ensuite, même si ce départ avait été fraternellement envisagé, il était matériellement impossible d'y donner suite, la moitié des hommes, presque tous les commandants, les membres de l'état-major et Makhno lui-même étant alors malades. Enfin, la combativité et l'utilité révolutionnaires de l'Armée insurrectionnelle seraient certainement beaucoup plus grandes sur place, en Ukraine, que sur le front polonais où cette armée, placée dans une ambiance étrangère, inconnue, serait obligée de se battre pour des buts qu'elle ne connaissait pas.

C'est en ce sens que les makhnovistes répondirent à l'ordre du commandement rouge, refusant net de l'exécuter.

Mais, des deux côtés, on savait parfaitement que la proposition comme la réponse étaient de la "pure diplomatie". On savait de quoi il s'agissait en réalité.

Envoyer l'Armée insurrectionnelle sur le front polonais, cela signifiait couper net le nerf principal du mouvement révolutionnaire sur place. C'était justement ce que les bolcheviks cherchaient. Ils aspiraient à être les maîtres absolus de la région. Si l'Armée insurrectionnelle se soumettait, ils atteignaient leur but. En cas de refus, ils préparaient la riposte qui devait aboutir au même résultat. Les makhnovistes le savaient. Et ils se préparaient à parer le coup. Le reste n'était que "de la littérature".

La riposte au refus ne se fit pas attendre. Mais les makhnovistes agirent les premiers et évitèrent ainsi des événements sanglants immédiats. En envoyant leur réponse, ils adressèrent, en même temps, un appel aux soldats de l'Armée Rouge, les engageant à ne pas être dupes des manœuvres provocatrices de leurs chefs. Ceci fait, ils levèrent le camp et se mirent en marche vers Goulaï-Pole qui venait d'être évacué par les blancs et vivait sans aucune espèce d'autorité. Ils y arrivèrent sans encombre et sans accidents en cours de route. Pour l'instant, l'Armée Rouge ne s'opposa pas à ce mouvement. Seuls quelques détachements sans importance et quelques personnages isolés, restés en arrière du gros des troupes, furent faits prisonniers par les bolcheviks.

Quinze jours après, vers la mi-janvier 1920, les bolcheviks déclarèrent Makhno et les combattants de son armée hors la loi, pour leur refus de se rendre sur le front polonais.

La deuxième attaque bolcheviste contre les makhnovistes. - Le troisième acte du drame commença. Il dura neuf mois.

Il fut marqué par une lutte acharnée entre les makhnovistes et les autorités "communistes". Nous n'allons pas en relater les péripéties. Bornons-nous à dire que, de part et d'autre, ce fut une lutte sans merci. Afin d'éviter une fraternisation éventuelle entre les soldats de l'Armée Rouge et les makhnovistes, le commandement bolcheviste lança contre ces derniers la division des tirailleurs lettons et des détachements chinois, c'est-à-dire des corps dont les contingents ne se rendaient nullement compte de la véritable essence de la Révolution russe, et se contentaient d'obéir aveuglément aux ordres des chefs.

Du côté bolcheviste, la lutte fut menée avec une fourberie et une sauvagerie inouïes.

Bien que les troupes rouges fussent dix fois plus nombreuses, les détachements de Makhno et Makhno lui-même, manœuvrant très habilement et aidés efficacement par la population se trouvaient constamment hors de leur portée. D'ailleurs, le haut commandement bolcheviste évitait sciemment la lutte franche et ouverte contre Makhno et son armée. Il préférait un autre genre de guerre.

A l'aide de nombreuses reconnaissances, l'Armée Rouge repérait méthodiquement les villages et les localités où les détachements makhnovistes étaient faibles ou inexistants. Les troupes bolchevistes s'abattaient sur ces localités sans défense et les occupaient presque sans combat. Les bolcheviks parvinrent ainsi à s'établir solidement en plusieurs endroits et à arrêter le libre développement de la Région, ébauché en 1919.

Partout où les bolcheviks s'installaient, ils déclenchaient "la guerre", non pas contre l'Armée insurrectionnelle, mais contre la population paysanne en général. Les arrestations et les exécutions en masse commençaient aussitôt. La répression denikinienne pâlissait devant celle des bolcheviks.

En parlant de la lutte contre les insurgés, la presse communiste de l'époque avait coutume de citer les chiffres des makhnovistes défaits faits prisonniers et fusillés. Mais elle omettait de dire qu'il s'agissait presque toujours non pas d'insurgés militants, appartenant à l'armée, mais de simples villageois convaincus ou seulement suspects de quelque sympathie pour les makhnovistes.

L'arrivée des soldats de l'Armée Rouge dans un village signifiait l'arrestation immédiate de nombreux paysans qui étaient ensuite emprisonnés et, pour la plupart, fusillés, soit comme insurgés makhnovistes, soit comme "otages".

Le village de Goulaï-Pole passa maintes fois de main en main. Naturellement, il eut le plus souffrir des incursions réitérées des bolcheviks. Chaque survivant de ce village pourrait raconter des cas effrayants de la répression bolcheviste.

Notons en passant que, lors des premières incursions, Makhno - malade et sans connaissance - faillit à maintes reprises tomber entre les mains de l'ennemi qui le cherchait. Il dut son salut - et aussi sa guérison - au dévouement sublime des paysans qui, souvent, se sacrifiaient volontairement cherchant à gagner du temps pour permettre de transporter le malade dans un endroit plus sûr.

D'après les calculs les plus modérés, plus de 200.000 paysans et ouvriers furent fusillés ou gravement mutilés par les autorités soviétiques en Ukraine, à cette époque. A peu près autant furent emprisonnés ou déportés dans le désert sibérien et ailleurs.

Naturellement, les makhnovistes ne pouvaient rester indifférents devant une déformation aussi monstrueuse de la Révolution. A la terreur des bolcheviks ils répondirent par des coups non moins durs. Ils appliquèrent aux bolcheviks tous les moyens et méthodes de guérillas qu'ils avaient pratiqués jadis, au moment de leur lutte contre l'hetman Skoropadsky.

Lorsque les makhnovistes s'emparaient - au cours d'une bataille ou par surprise - de nombreux prisonniers rouges, ils désarmaient les soldats et leur rendaient la liberté, sachant qu'on les envoyait au feu par contrainte. Ceux qui parmi les soldats, désiraient se joindre aux makhnovistes étaient reçus fraternellement. Mais quant aux chefs, aux commissaires et aux représentants du parti communiste en mission, ils étaient généralement passés au fil de l'épée, hormis les cas où les soldats demandaient leur grâce pour des raisons plausibles. N'oublions pas que tous les makhnovistes, quels qu'ils fussent, dont les bolcheviks réussissaient à s'emparer, étaient invariablement fusillés sur-le-champ.

Les autorités soviétiques et leurs agents dépeignaient maintes fois les makhnovistes comme de vulgaires assassins sans pitié, comme des bandits sans foi ni loi. Elles publiaient de longues listes des soldats de l'Armée Rouge et des membres du parti communiste mis à mort par ces "criminels". Mais elles se taisaient toujours sur le point essentiel, à savoir que ces victimes tombaient lors des combats engagés ou provoqués par les communistes eux-mêmes.

En réalité, on ne pouvait qu'admirer les sentiments de tact, de délicatesse, de discipline spontanée et d'honneur révolutionnaire dont les makhnovistes faisaient preuve à l'égard des soldats de l'Armée Rouge.

Mais quant aux chefs de cette armée et à "l'aristocratie" du parti communiste, les makhnovistes les considéraient comme les seuls et véritables auteurs de tous les maux et de toutes les horreurs dont le Pouvoir "soviétique" accablait le pays. C'étaient ces chefs qui avaient sciemment anéanti la liberté des travailleurs et fait de la région insurgée une plaie béante par où s'échappait le sang du peuple. C'est pourquoi ils agissaient envers eux sans pitié ni regards ; les chefs étaient habituellement mis à mort aussitôt faits prisonniers.

L'un des grands soucis du gouvernement bolcheviste était de savoir Makhno en vie et de ne pas arriver à s'en saisir. Les bolcheviks étaient soirs que supprimer Makhno équivaudrait à liquider le mouvement. Aussi, durant tout l'été de 1920, ils ne cessèrent de fomenter contre Makhno des attentats dont aucun ne réussit. Il existe une documentation concluante à ce sujet. Mais nous ne nous attarderons pas à ces "à-côté" personnels du mouvement.

Tout le long de l'année 1920 - et plus tard - les autorités soviétiques menèrent la lutte contre la Makhnovtchina, prétendant combattre le banditisme. Elles déployèrent une agitation intense pour en persuader le pays, adaptant à ce but leur presse et tous leurs moyens de propagande, soutenant à tout prix cette calomnie à l'intérieur et à l'extérieur du pays.

En même temps, de nombreuses divisions de tirailleurs et de cavalerie furent lancées contre les insurgés, dans le but de détruire le mouvement et de le pousser ainsi effectivement vers le gouffre du banditisme. Les makhnovistes prisonniers étaient impitoyablement mis à mort, leurs familles - pères, mères, épouses, parents - soumis à la torture ou tués, leurs biens pillés ou confisqués, leurs habitations dévastées. Tout cela se pratiquait sur une vaste échelle.

Il fallait avoir une volonté surhumaine et déployer des efforts héroïques pour que la vaste masse des insurgés, en face de toutes ces horreurs commises journellement par les autorités, gardât intactes ses positions rigoureusement révolutionnaires et ne sombrât vraiment, par exaspération, dans l'abîme du banditisme. Or, cette masse ne perdit pas un seul jour son courage. Elle ne baissa jamais son pavillon révolutionnaire. Elle resta jusqu'au bout fidèle à sa tâche.

Pour ceux qui eurent l'occasion de l'observer pendant cette période si dure, si pénible, ce spectacle fut un véritable miracle, démontrant combien profonde était la foi des masses laborieuses en la Révolution, combien puissant était leur dévouement à la cause dont l'idée les transportait. - (P Archinoff, op. cit., pp. 273-274.)

A partir de l'été 1920, les makhnovistes eurent à soutenir la lutte, non seulement contre les détachements de l'Armée Rouge, mais contre tout le système bolcheviste, contre toutes les forces étatistes des bolcheviks en Russie et en Ukraine. Chaque jour, cette lutte s'intensifiait et s'amplifiait. Dans ces conditions, les troupes insurrectionnelles se voyaient parfois obligées - pour éviter la rencontre d'un ennemi trop supérieur en force - de s'éloigner de leur base et d'effectuer des marches forcées de l.000 kilomètres et plus. Il leur arrivait de se replier tantôt vers le bassin du Donetz, tantôt dans les départements de Kharkov et de Poltava.

Ces pérégrinations involontaires furent largement mises à profit par les insurgés dans les buts de propagande chaque village où leurs troupes s'arrêtaient pour un jour où deux devenait un vaste auditoire makhnoviste.

Ajoutons que la situation exceptionnellement difficile de l'Armée insurrectionnelle ne l'empêcha pas de veiller au perfectionnement de son organisation.

Après la défaite de Denikine et le retour des insurgés dans leur région, un "Conseil (Soviet) des insurgés révolutionnaires (makhnovistes )" fut créé. Il comprenait des délégués de toutes les unités de l'armée et il fonctionnait assez régulièrement. Il s'occupait des questions qui ne concernaient pas les opérations militaires proprement dites.

En été 1920, dans les conditions particulièrement instables et pénibles où l'armée se trouvait à ce moment-là, une telle institution devint trop encombrante et incapable de fonctionner utilement. Elle fut remplacée par un conseil réduit, comprenant sept membres élus ou ratifiés par la masse des insurgés. Ce conseil se divisait en trois sections: celle des affaires et des opérations militaires, celle de l'organisation et du contrôle général et celle de l'instruction, de la propagande et de la culture.

Chapitre V

L'offensive de Wrangel -- Sa défaite

Les bolcheviks en danger. - Leur entente avec l'Armée insurrectionnelle. - Passons au quatrième acte: l'expédition de Wrangel.

L'ex-officier tsariste baron Wrangel remplaça Denikine à la tête du mouvement blanc. Dans les mêmes parages - en Crimée, en Caucase, dans les régions du Don et du Kouban - il s'efforça de rassembler et de regrouper les restes des troupes denikiniennes. Il y parvint avec succès. Alors il renforça ses troupes de base, grâce à plusieurs recrutements successifs et finit par mettre sur pied une armée bien charpentée et toute dévouée, la politique désastreuse des bolcheviks dressant contre eux des couches populaires de plus en plus vastes.

Wrangel commença à inquiéter sérieusement les bolcheviks dès le printemps 1920. Plus fin, plus rusé que son prédécesseurs il devint rapidement dangereux.

Dès le milieu de l'été, il commença à prendre nettement le dessus. Il avançait lentement, mais sûrement. Bientôt son avance constitua une menace grave pour tout le bassin du Donetz. Les bolcheviks étant fortement engagés - et éprouvant des revers - sur le front polonais, la Révolution tout entière se trouva à nouveau en danger.

Comme à l'époque de l'offensive de Denikine les makhnovistes décidèrent de combattre Wrangel dans la mesure de leurs forces et moyens. A plusieurs reprises, ils se portèrent contre lui. Mais, chaque fois, en plein combat, les troupes rouges les prenaient à revers, les obligeant à abandonner la ligne de feu et à se retirer.

En même temps, les autorités soviétiques ne cessaient de calomnier et de salir les makhnovistes. Ainsi, par exemple, tout en continuant à les traiter de "bandits" et de "défenseurs des koulaks", ils répandaient partout la fausse nouvelle d'une alliance entre Makhno et Wrangel, et le représentant plénipotentiaire du gouvernement de Kharkov Yakovlev, n'hésita pas à déclarer, en séance plénière du Soviet d'Ekaterinoslaw, que le gouvernement avait des preuves écrites de cette alliance. Tous ces procédés étaient, pour eux, des "moyens de lutte politique".

Les makhnovistes ne pouvaient rester indifférents à l'avance de plus en plus menaçante de Wrangel. Selon eux, il importait de le combattre sans retard, sans lui laisser le temps d'étendre et de consolider ses conquêtes. Mais que faire des communistes ? D'abord, ils empêchaient les makhnovistes d'agir. Ensuite leur dictature était tout aussi néfaste et hostile à la liberté des travailleurs que celle de Wrangel.

Après avoir examiné le problème sous toutes ses faces, le Conseil des Insurgés et l'état-major de l'armée considérèrent que, vis-à-vis de la Révolution, Wrangel représentait malgré tout l' "ennemi n° 1" et qu'il fallait essayer de s'entendre avec les bolcheviks.

La question étant portée ensuite devant la masse des insurgés, ceux-ci décidèrent, au cours d'un grand meeting, que l'anéantissement de Wrangel pouvait donner de grands résultats. L'Assemblée se rangea à l'avis du Conseil et de l'État-major.

Il fut décidé de proposer aux communistes une suspension des hostilités entre eux et les makhnovistes afin d'écraser Wrangel de concert.

En juillet et en août, des dépêches en ce sens furent envoyées à Moscou et à Kharkov, au nom du Conseil et du commandant de l'Armée insurrectionnelle. Elles restèrent sans réponse. Les communistes continuaient leur campagne contre les makhnovistes, leur faisant la guerre et les abreuvant de calomnies.

Au mois de septembre, Ekatérinoslaw dut être abandonné par les communistes. Wrangel s'empara, presque sans résistance, de Berdiansk, d'Alexandrovsk, de Goulaï-Pole, de Sinelnikovo, etc.

C'est alors seulement qu'une délégation plénipotentiaire du Comité Central du Parti Communiste, un certain Ivanoff en tête, se rendit à Starobelsk (région de Kharkov), où les makhnovistes campaient à ce moment-là, afin d'engager avec eux les pourparlers au sujet d'une action combinée contre Wrangel.

Ces pourparlers eurent lieu séance tenante, à Strarobelsk même. Ils aboutirent aux préliminaires d'un accord militaire et politique entre les makhnovistes et le pouvoir soviétique. Les clauses de ces préliminaires furent envoyées à Kharkov, afin d'y être définitivement rédigées et ratifiées.

A cet effet, et aussi pour entretenir des rapports suivis avec l'état-major bolcheviste, Boudanov et Popov partirent pour Kharkov.

Entre le 10 et le 15 décembre 1920, les clauses de l'accord furent rédigées définitivement et adoptées par les deux contractants.

Malgré notre souci d'abréger, ce document historique doit être cité en entier. Sa teneur est fort suggestive. De plus, les événements qui suivirent la conclusion du pacte ne peuvent être compris ni appréciés à leur juste valeur qu'à condition de connaître, en tous leurs points, les dispositions de l'acte.

Convention de l'accord militaire et politique préliminaire entre le gouvernement soviétique de l'Ukraine et l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste) de l'Ukraine.

Partie 1.- Accord politique.

1. - Élargissement immédiat de tous les makhnovistes et anarchistes emprisonnés ou exilés sur les territoires des républiques soviétiques; cessation de toutes persécutions des makhnovistes et des anarchistes; seuls ceux qui mèneraient la lutte armée contre le gouvernement des Soviets ne seraient pas compris dans cette clause.

2. - Liberté entière pour tous les makhnovistes et anarchistes de toute expression publique et de toute propagande de leurs principes et idées, par la parole et par la presse, sauf toutefois l'appel au renversement violent du Pouvoir des Soviets, et à condition de respecter les dispositions de la censure militaire.

Pour toutes sortes de publications, les makhnovistes et les anarchistes, en tant qu'organisations révolutionnaires reconnues par le gouvernement des Soviets, disposeront de l'appareil technique de l'État des Soviets, en se soumettant, naturellement, aux règlements techniques des publications.

3.- Libre participation aux élections aux Soviets; le droit pour les makhnovistes et les anarchistes d'y être élus. Libre participation à l'organisation du prochain cinquième Congrès panukrainien des Soviets, qui doit avoir lieu en décembre prochain .

Signé: Par mandat du gouvernement des Soviets de la République Socialiste Soviétique de l'Ukraine: Yakovlev. - Plénipotentiaires du Conseil et du commandement de l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste) de l'Ukraine: Kourilenko, Popov.

Partie 11.--Accord militaire

1. - L'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste) de l'Ukraine fera partie des forces armées de la République connue armée de partisans, subordonnée, quant aux opérations, au commandement suprême de l'Armée Rouge. Elle gardera sa structure intérieure établie, sans avoir à adopter les bases et les principes d'organisation de l'Armée Rouge régulière.

2. - En passant à travers le territoire des Soviets, en se trouvant au front ou en traversant les fronts, l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste) de l'Ukraine n'acceptera dans ses rangs ni détachements ni déserteurs de l'Armée Rouge.

Remarques:

a) Les unités de l'Armée Rouge ainsi que les soldats rouges isolés qui auraient rencontré, à l'arrière du front de Wrangel, l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire et se seraient joints à elle, devront, en retrouvant l'Armée Rouge, retourner dans ses rangs;

b) Les partisans makhnovistes se trouvant à l'arrière du front de Wrangel, ainsi que tous les hommes se trouvant présentement dans les rangs de l'Armée insurrectionnelle, y resteront, même s'ils avaient été mobilisés auparavant par l'Armée Rouge.

3. - Dans le but d'anéantir l'ennemi commun - l'armée blanche - l'Armée insurrectionnelle révolutionnaire (makhnoviste) de l'Ukraine mettra les masses travailleuses qui marchent avec elle au courant de l'accord conclu; elle invitera la population à cesser toute action hostile contre le Pouvoir des Soviets; de son côté, le gouvernement des Soviets fera publier immédiatement les clauses de l'accord conclu.

4. - Les familles des combattants de l'Armée insurrectionnelle (makhnoviste) habitant le territoire de la République des Soviets jouiront des mêmes droits que celles des soldats de l'Armée Rouge et seront munies, à cet effet, des documents nécessaires par le gouvernement soviétique de l'Ukraine.

Signé : Commandant du front Sud: Frounzé. - Membres du Conseil révolutionnaire du front Sud: Béla Koun, Goussev. - Délégués plénipotentiaires du Conseil et du Commandement de l'Armée insurrectionnelle makhnoviste: Kourilenko, Popov.

En plus des trois clauses susmentionnées de l'accord politique, les représentants du Conseil et du commandement de l'armée makhnoviste soumirent au gouvernement des Soviets une quatrième clause particulière, ainsi conçue:

Quatrième clause de l'accord politique.

Un des éléments essentiels du mouvement makhnoviste étant la lutte pour l'auto-administration des travailleurs, l'Armée insurrectionnelle croit devoir insister sur le point suivant (le quatrième): dans la région où opérera l'armée makhnoviste, la population ouvrière et paysanne créera ses institutions libres pour l'auto-administration économique et politique, ces institutions seront autonomes et liées fédérativement - par pactes - avec les organes gouvernementaux des Républiques Soviétiques.

Pratiquement, il s'agissait de réserver aux insurgés makhnovistes deux ou trois départements de l'Ukraine pour qu'ils pussent y réaliser en toute liberté leur expérience sociale, gardant des rapports fédératifs avec l'U.R.S.S.

Bien que cette clause spéciale ne fît pas corps avec le pacte signé, les makhnovistes y attachaient, naturellement, une très grande importance.

Détail curieux: après la conclusion du pacte avec les makhnovistes, les bolcheviks se virent dans l'obligation de déclarer, par la voix du "Commissariat principal de la Guerre", que Makhno ne s'était jamais trouvé en relations avec Wrangel, que les affirmations répandues à ce sujet par les autorités furent une erreur basée sur de fausses informations, etc. Ces déclarations furent publiées par le "Commissariat principal de la Guerre", sous le titre "Makhno et Wrangel", dans le Prolétaire et dans d'autres feuilles de Kharkov, vers le 20 octobre 1920.

Nous invitons le lecteur à examiner de près le texte de cet accord. Il y distinguera nettement deux tendances opposées: l'une, étatiste, défendant les privilèges et les prérogatives habituels de l'autorité; l'autre, populaire et révolutionnaire, défendant les revendications habituelles des masses subjuguées.

Il est extrêmement caractéristique que la première partie de l'accord - celle qui porte sur les clauses "politiques" et revendique les droits naturels des travailleurs - contienne uniquement les thèses makhnovistes. Sous ce rapport, les autorités soviétiques eurent l'attitude classique de toutes les tyrannies: elles cherchèrent à limiter les revendications formulées par les makhnovistes, marchandant sur tous les points, faisant tout leur possible pour réduire les droits du peuple laborieux, droits indispensables pour sa véritable liberté et inaliénables.

Sous divers prétextes, les autorités soviétiques retardèrent longtemps la publication de l'accord conclu.

Les makhnovistes y virent un signe qui n'augurait rien de bon.

Se rendant compte du manque de franchise des autorités soviétiques, ils déclarèrent fermement que tant que l'accord n'aurait pas été publié, l'Armée insurrectionnelle ne pourrait agir suivant ses clauses.

Ce ne fut qu'après cette pression directe élue le gouvernement des Soviets se décida enfin à publier le texte de l'accord conclu. Mais il ne le fit pas en entier, en une seule fois. Il en publia d'abord la partie II (accord militaire ), puis, après un intervalle, la partie I (accord politique ). Le véritable sens du pacte en fut obscurci. La plupart des lecteurs ne le saisirent certainement pas, et c'est ce que le gouvernement bolcheviste chercha.

Quant à la clause politique spéciale (la quatrième), les autorités ukrainiennes la séparèrent de l'accord, prétendant qu'il fallait conférer spécialement à ce sujet avec Moscou.

La première défaite de Wrangel par les makhnovistes. -- Sa débâcle définitive. - Entre le 15 et le 20 octobre, l'armée makhnoviste se mit en marche pour attaquer Wrangel .

La ligne de bataille s'étendit de Sinelnikovo à Alexandrovsk-Pologui-Berdiansk. La direction prise fut celle de Perekop .

Dès les premiers combats, entre Pologui et la ville d'Orekhov, une partie importante des troupes de Wrangel, commandée par le général Drozdov, fut battue et 4.000 soldats furent faits prisonniers .

Trois semaines après, la région était libérée des troupes de Wrangel. Elles se replièrent vers la Crimée.

Au début de novembre, les makhnovistes, conjointement avec l'Armée Rouge, se trouvaient déjà devant Perekop.

Quelques jours plus tard, l'Armée Rouge ayant bloqué Perekop, une partie des troupes makhnovistes, suivant les ordres de l'état-major, passa à une trentaine de kilomètres à gauche de l'isthme et s'engagea sur les glaces du détroit de Sivach, gelé à cette époque. La cavalerie, commandée par Martchenko (paysan anarchiste, originaire de Goulaï-Pole), marchait en tête, suivie du régiment de mitrailleurs, sous les ordres de Kojine (paysan révolutionnaire, commandant de très grande valeur). La traversée se fit sous le feu violent et continu de l'ennemi. Elle coûta beaucoup de vies. Mais la hardiesse et la persévérance des assaillants finirent par briser la résistance des troupes de Wrangel. Elles prirent la fuite. Alors, une autre armée makhnoviste, celle de Crimée, sous les ordres de Simon Karetnik (un autre paysan anarchiste de Goulaï-Pole), se dirigea droit sur Simféropol qui fut enlevé d'assaut, le 13 et le 14 novembre. En même temps, l'Armée Rouge forçait Perekop.

Il est incontestable qu'ayant pénétré en Crimée par Sivach, les makhnovistes contribuèrent puissamment à la prise de l'isthme de Pérékop, réputé imprenable, en obligeant Wrangel à se retirer au fond de la presqu'île de Crimée pour ne pas être cerné dans les gorges de Pérékop.

L'entreprise de Wrangel prit fin. Les débris de ses troupes s'embarquèrent en toute hâte sur le littoral sud de la Crimée et partirent pour l'étranger.

Nouvelles tentatives d'un travail constructif dans la région insurgée. - Nous avons dit plus haut que, depuis l'abandon d'Ekaterinoslaw et le second confit avec les bolcheviks, suivi de l'expédition de Wrangel, les événements d'ordre militaire empêchèrent de nouveau toute activité créatrice des masses laborieuses dans la région insurgée. Nous devons, cependant, faire une exception pour le village de Goulaï-Pole.

Remarquons, à ce propos, que tout en étant porté comme village, Goulaï-Pole est plutôt une ville, et même une ville assez importante. Certes, à l'époque dont il s'agit, sa population se composait presque uniquement de paysans. Mais elle comptait 20.000 ou 30.000 habitants. Le village avait plusieurs écoles primaires et deux lycées. Sa vie était intense, et la mentalité de la population fort avancée. Des intellectuels - instituteurs, professeurs et autres - y étaient établis depuis longtemps.

Bien que, pendant les luttes acharnées contre Denikine, contre les bolcheviks et contre Wrangel, Goulaï-Pele passât plusieurs fois de mains en mains; bien que, d'autre part, le gouvernement soviétique, à l'encontre de l'accord conclu, maintînt un semi-blocus de la région et mit tant qu'il put des bâtons dans les roues pour empêcher la libre activité des travailleurs, le noyau actif des makhnovistes, demeuré à Goulaï-Pole, poursuivit très énergiquement son œuvre constructrice, avec l'aide et le concours enthousiastes de la population entière.

Avant tout, on s'occupa de l'organisation d'un Soviet local libre des travailleurs. Ce Soviet devait mettre sur pied les fondements de la vie nouvelle - économique et sociale de la région, vie basée sur les principes de la liberté et de l'égalité, exempte de toute autorité "politique". Les habitants de Goulaï-Pole organisèrent à cet effet plusieurs réunions préliminaires et finirent par créer un Soviet qui fonctionna pendant quelques semaines. Il fut détruit plus tard par les bolcheviks.

En même temps, le Conseil des insurgés élabora et édita les "Statuts fondamentaux du Soviet Libre" (à titre de projet).

D'autre part, on se consacra activement à l'œuvre d'instruction scolaire et d'éducation publique. Cette œuvre s'imposait de toute urgence, les incursions répétées des diverses armées ayant eu une répercussion néfaste dans le domaine de l'enseignement. Les instituteurs, ne recevant depuis longtemps aucune rémunération, s'étaient dispersés de tous côtés. Les bâtiments scolaires étaient abandonnés.

Dès que les circonstances le permirent, les makhnovistes et toute la population de Goulaï-Pole s'adonnèrent à la tâche de faire renaître l'œuvre éducative.

Ce qui mérite surtout notre attention, ce sont les idées maîtresses sur lesquelles les initiateurs basèrent cette œuvre.

1° Ce sont les travailleurs eux-mêmes qui doivent veiller à la bonne marche de l'instruction et de l'éducation de la jeune génération laborieuse;

2° L'école doit être non seulement une source de connaissances indispensables, mais aussi, à titre égal, un moyen de formation de l'homme conscient et libre, capable de lutter pour une vraie société humaine, d'y vivre et d'y agir;

3° Pour qu'elle puisse remplir ces deux conditions, I'école doit être indépendante, donc séparée de l'Église et de l'État.

4° L'enseignement et l'éducation de la jeunesse doivent être l'œuvre de ceux qui y sont portés par leurs dispositions, leurs aptitudes, leurs connaissances et autres qualités indispensables en cette matière. Naturellement, cette œuvre sera placée sous le contrôle effectif et vigilant des travailleurs.

Il y avait, à Goulaï-Pole, quelques intellectuels partisans des principes de l'École libre de Francisco Ferrer. Sous leur impulsion, un vif mouvement se produisit et aboutit rapidement à une ébauche très intéressante d'une vaste entreprise d'éducation.

Les paysans et les ouvriers se chargèrent de l'entretien du personnel pédagogique nécessaire pour toutes les écoles du village et des environs.

Une commission mixte - composée de paysans, d'ouvriers et d'instituteurs - fut créée et chargée de pourvoir à tous les besoins, tant économiques que pédagogiques, de la vie scolaire.

La commission élabora, en un temps record, un plan d'enseignement libre, inspiré par les idées de Francisco Ferrer .

En même temps, des cours spéciaux pour adultes furent organisés.

Des cours de notions "politiques" - ou plutôt sociales et idéologiques - commencèrent à fonctionner.

Beaucoup de personnes qui, jadis, avaient abandonné leur activité dans l'enseignement et même quitté Goulaï-Pole, mises au courant de la reprise, retournèrent à leur poste. Quelques spécialistes, qui habitaient ailleurs, vinrent au village pour y prendre part.

Ainsi l'œuvre d'éducation reprit sur des bases nouvelles.

Notons aussi le retour des représentations théâtrales, inspirées d'idées nouvelles et de réalisations fort intéressantes.

Tout cet élan créateur des masses fut brisé brutalement par une nouvelle et foudroyante attaque bolcheviste, déclenchée sur toute l'étendue de l'Ukraine, le 26 novembre 1920.

Ce fut le cinquième et dernier acte du drame.

La trahison des bolcheviks. - Leur troisième et suprême attaque contre la Makhnovtchina. - Après tout ce qui s'était passé, personne parmi les makhnovistes ne croyait à la loyauté révolutionnaire des bolcheviks. On savait que seul le danger de l'offensive de Wrangel les avait obligés à traiter avec Makhno. Et on avait la certitude qu'une fois ce danger écarté, le gouvernement soviétique ne tarderait pas à entreprendre une nouvelle campagne contre la Makhnovtchina, sous un prétexte quelconque. Personne ne croyait ni à la solidité ni à la durée du pacte. Mais, généralement, on supposait que la bonne entente allait se maintenir pendant trois ou quatre mois, et on espérait mettre à profit ce laps de temps pour déployer une énergique propagande en faveur des idées et du mouvement makhnovistes et libertaires.

Ce dernier espoir fut déçu.

Déjà la façon dont le gouvernement bolcheviste appliquait les clauses de l'accord était significative et suspecte. Il ne pensait nullement à remplir les conventions honnêtement, effectivement. Il ne relâchait les makhnovistes et les anarchistes emprisonnés qu'au compte-gouttes. Il continuait à empêcher, par tous les moyens, l'activité idéologique des militants libertaires.

Absorbés par leur tâche militaire, les makhnovistes - pour l'instant - ne pouvaient se préoccuper de cette situation anormale.

Cependant, une certaine activité anarchiste renaquit en Ukraine. Une certaine propagande put reprendre. Quelques journaux reparurent.

L'intérêt et les sympathies de la population laborieuse pour les idées et le mouvement libertaires dépassèrent toutes les prévisions. Sortant de prison - à Moscou - et rentré en Ukraine, je fus surpris de voir une véritable foule remplir notre local à Kharkov, tous les soirs et à chaque conférence annoncée. Chaque fois, nous étions obligés de refuser l'entrée à des centaines de personnes. Et, malgré le froid déjà intense à cette époque, beaucoup de gens stationnaient dehors, prêtant l'oreille à chaque parole du conférencier, à travers la porte entr'ouverte.

Bientôt, les rangs des anarchistes ukrainiens furent grossis de quelques militants venus de la Grande Russie où les bolcheviks ne tenaient presque aucun compte de l'accord conclu avec Makhno.

Tous les jours, le mouvement reprenait de l'ampleur.

Cet état de choses ne fit que hâter la réaction des bolcheviks, absolument furieux d'un tel succès.

Les makhnovistes comptaient beaucoup sur les effets de la fameuse "quatrième clause" de l'accord politique. Ils insistaient particulièrement sur l'urgence qu'il y avait à l'examiner et à prendre une décision. Car ils étaient surtout pressés d'obtenir que les bolcheviks reconnussent le droit d'auto-administration ("self government") économique et sociale des ouvriers et des paysans.

Les représentants de la Makhnovtchina exigeaient que les autorités soviétiques choisissent entre deux éventualités: ou bien signer l'article en question ou bien expliquer franchement pourquoi ils s'y opposaient

Peu à peu, c'est sur cette question que se concentra la propagande anarchiste. Vers le milieu du mois de novembre, cette "quatrième clause" attirait partout l'attention publique et promettait de prendre, à l'avenir, une importance capitale. Mais c'est précisément cette clause qui apparaissait aux yeux des bolcheviks comme absolument inadmissible.

C'est vers cette époque qu'un Congrès anarchiste fut projeté à Kharkov pour établir le mode d'activité libertaire dans les nouvelles conditions créées.

C'est vers la même époque que l'aventure de Wrangel put être considérée comme définitivement liquidée.

Et c'est vers la même époque que Lénine commença à préparer sournoisement une nouvelle attaque contre les makhnovistes et les anarchistes et qu'il finit par envoyer, coup sur coup, ses fameux télégrammes secrets, dont les anarchistes furent prévenus trop tard, par l'intermédiaire d'un télégraphiste sympathisant.

Aussitôt que la dépêche de Simon Karetnik - annonçant qu'il se trouvait avec les troupes insurrectionnelles en Crimée et se dirigeait vers Simféropol - eut été transmise à Goulaï-Pole, l'aide de camp de Makhno, Grégoire Vassilevsky, s'écria: "C'est la fin de l'accord ! Je parie à discrétion que, dans huit jours, les bolcheviks seront sur notre dos !" Ceci fut dit le 15 ou le 16 novembre. Et, le 26 du même mois, les bolcheviks attaquèrent traîtreusement l'état-major et les troupes makhnovistes en Crimée; ils se jetèrent en même temps sur Goulaï-Polé; ils s'emparèrent des représentants makhnovistes à Kharkov, y saccagèrent toutes les organisations libertaires récemment rétablies et emprisonnèrent tous les anarchistes, dont plusieurs venus au Congrès. Ils procédèrent de la même manière à travers toute l'Ukraine. - (P. Archinov, op. cit., pp. 297-298.)

Chapitre VI

La troisième et dernière guerre des bolcheviks contre les makhnovistes et les anarchistes

Écrasement de l'Armée insurrectionnelle

Ainsi débuta la troisième guerre et dernière guerre des bolcheviks contre les makhnovistes, les anarchistes et les masses laborieuses en Ukraine, guerre qui se termina - après neuf mois de lutte inégale et implacable - par l'écrasement militaire du mouvement libre.

Une fois de plus, la force brutale, basée sur la tromperie et l'imposture, l'emporta.

Apportons à ce dernier acte quelques détails et précisions.

Naturellement, le gouvernement bolcheviste ne tarda pas à fournir des explications de son coup de Jarnac.

Il prétendit que les makhnovistes et les anarchistes étaient en train de préparer un complot et une vaste insurrection contre le gouvernement des Soviets; il accusa Makhno d'avoir refusé de se rendre sur le front caucasien et d'avoir opéré une levée de troupes parmi les paysans afin de former une armée contre les autorités soviétique; il affirma qu'au lieu de combattre Wrangel en Crimée, les makhnovistes y étaient occupés à guerroyer contre les arrière-gardes de l'Armée Rouge, etc.

Il va sans dire que toutes ces explications étaient plus mensongères les unes que les autres. Mais à force de les répéter, face au silence forcé des makhnovistes et des anarchistes, les bolcheviks réussirent à les faire croire à beaucoup de monde, à l'étranger et en U.R.S.S.

Plusieurs faits nous permettront de rétablir la vérité.

1.- Le 23 novembre 1920, les makhnovistes arrêtèrent à Pologui et à Goulaï-Pole neuf espions bolchevistes appartenant à la 42e division de tirailleurs de l'Armée Rouge, qui avouèrent avoir été envoyés à Goulaï-Polé par le chef du service de contre-espionnage afin d'obtenir des précisions sur les domiciles de Makhno, des membres de l'état-major, des commandants des troupes insurrectionnelles et des membres du Conseil. Après quoi, ils devaient rester discrètement à Goulaï-Pole pour y attendre l'arrivée de l'Armée Rouge et indiquer alors, sur-le-champ, où se trouvaient les personnes en question. Au cas où l'arrivée à l'improviste de l'Armée Rouge obligerait ces personnes à courir d'un endroit à un autre pour se cacher, ces espions devaient se mettre à leurs trousses, sans les perdre de vue. Les espions déparèrent qu'il fallait s'attendre à une attaque contre Goulaï-Pole vers le 24-25 novembre.

Le Conseil des insurgés révolutionnaires et le commandant de l'armée envoyèrent alors à Rakovsky, président du Conseil des commissaires du peuple de l'Ukraine à l'époque, et aussi au Conseil Révolutionnaire Militaire de Kharkov, une communication détaillée sur ce complot exigeant: 1° d'arrêter immédiatement et de traduire devant le conseil de guerre le chef de la 42e division et les autres personnages ayant trempé dans le complot; 2° d'interdire aux détachements rouges de traverser Goulaï-Pole, Pologui, Malaïa-Tokmatchka et Tourkénovka afin de prévenir tout événement fâcheux.

La réponse du gouvernement de Kharkov fut la suivante: "Le prétendu "complot" ne saurait être qu'un simple malentendu. Néanmoins, les autorités soviétiques, désireuses d'éclaircir l'affaire, le remettent entre les mains d'une commission spéciale et proposent à l'état-major de l'armée makhnoviste d'y déléguer deux membres pour prendre part aux travaux de cette commission".

Cette réponse fut transmise par fil direct, de Kharkov à Goulaï-Pole, le 25 novembre.

Le lendemain matin, P. Rybine, secrétaire du Conseil des insurges révolutionnaires, traita à nouveau de cette question et de tous les points litigieux avec Kharkov, par fil direct. Les autorités bolchevistes de Kharkov lui affirmèrent que l'affaire de la 42e division serait certainement réglée à l'entière satisfaction des makhnovistes, et elles ajoutèrent que la clause n° 4 de l'accord politique était elle aussi en train d'être résolue à l'amiable, d'une façon heureuse.

Cette conversation avec Rybine eut lieu à 9 heures du matin, le 26 novembre. Or, six heures auparavant, au milieu de la nuit, les représentants des makhnovistes à Kharkov furent saisis, de même que tous les anarchistes se trouvant à Kharkov et ailleurs.

Exactement deux heures après la conversation de Rybine par fil direct, Goulaï-Pole fut investi de tous côtés par les troupes rouges et soumis à un bombardement acharné.

Le même jour et à la même heure, l'armée makhnoviste de Crimée fut attaquée. Là, les bolcheviks réussirent à s'emparer - par ruse - de tous les membres de l'état-major de cette armée ainsi que de son commandant, Simon Karetnik, et les mirent à mort tous, sans exception.

2. - Me trouvant à Kharkov avec des représentants de l'armée makhnoviste et ne sachant rien de ce qui se tramait ainsi contre nous, je fus chargé, le 25 novembre, d'aller trouver Rakovsky pour apprendre de sa bouche où l'on en était, exactement, avec la clause n° 4 de l'accord.

Rakovsky me reçut très cordialement. Il m'invita à prendre place dans son bureau de travail. Lui-même, confortablement installé dans un engageant fauteuil et jouant nonchalamment avec un beau coupe-papier, m'affirma, sourire aux lèvres, que les pourparlers entre Kharkov et Moscou au sujet de la clause n° 4 étaient sur le point d'aboutir, qu'il y avait tout lieu de s'attendre à une solution heureuse et que celle-ci n'était plus qu'une question de jours.

Or, au moment même où il me parlait ainsi, l'ordre de déclencher l' "affaire" contre les anarchistes et les makhnovistes se trouvait dans le tiroir du bureau devant lequel nous étions assis.

Le même soir, j'eus à faire une conférence sur l'anarchisme à l'Institut agricole de Kharkov. La salle était pleine à craquer et la conférence prit fin très tard, vers une heure du matin. Rentré chez moi, je travaillai encore à mettre au point un article pour notre journal et je me couchai vers 2 heures et demie. A peine endormi, je fus réveillé par un vacarme significatif: coups de feu, cliquetis d'armes, bruit de bottes dans l'escalier, coups de poing aux portes, cris et injures. Je compris. J'eus tout juste le temps de m'habiller. On frappa furieusement à la porte de ma chambre: "Ouvre ou nous enfonçons la porte !" Aussitôt le verrou tiré, je fus brutalement saisi, emmené et jeté dans un sous-sol ou nous étions déjà quelques dizaines. La "clause n° 4" trouvait ainsi une "solution heureuse".

3. - Le lendemain de l'attaque contre Goulaï-Pole, le 27 novembre, les makhnovistes trouvèrent sur les prisonniers faits sur l'Armée Rouge des proclamations intitulées: "En avant contre Makhno !" et "Mort à la Makhnovtchina !", publiées par la section politique de la IVe armée, sans date. Les prisonniers dirent avoir reçu ces proclamations le 15 ou le 16 du mois. Elles contenaient un appel à la lutte contre Makhno, accusé d'avoir enfreint les clauses de l'accord politique et militaire, d'avoir refusé de se rendre sur le front caucasien, d'avoir provoqué un soulèvement contre le Pouvoir soviétique, etc.

Cela prouve que toutes ces accusations furent fabriquées et mises sous presse à l'avance, à l'époque où l'armée insurrectionnelle étaient encore en train de se frayer un chemin vers la Crimée et d'occuper Simféropol, et où les représentants makhnovistes travaillaient tranquillement, d'accord avec les autorités soviétiques, à Kharkov et ailleurs.

4.- Dans le courant des mois d'octobre et novembre 1920, c'est-à-dire à l'époque où l'accord politique et militaire entre les makhnovistes et les bolcheviks était en voie de négociation et venait d'être conclu, deux tentatives ourdies par les bolcheviks pour assassiner Makhno, par l'intermédiaire de mercenaires, furent déjouées par les makhnovistes.

Il est évident que toute cette vaste opération dut être soigneusement préparée, et que son élaboration exigea une quinzaine de jours au moins.

Il s'agissait, dans toute cette entreprise - que les bolcheviks voulaient décisive - non pas seulement d'une simple attaque traîtresse contre les makhnovistes, mais d'une machination élaborée minutieusement, dans tous ses détails. On prévit même les moyens d'endormir la vigilance des makhnovistes, de les induire en erreur par de fausses allégations de sécurité, par des promesses mensongères, etc. Incontestablement, tous ces préparatifs demandèrent un temps plus ou moins long.

Telle est la vérité sur la rupture du pacte entre les makhnovistes et le Pouvoir des Soviets.

Cette vérité est d'ailleurs confirmée par certains documents de provenance soviétique.

Citons l'ordre de Frounze, commandant le front Sud à l'époque. Ce document suffit pour démontrer la traîtrise des bolcheviks et réduire à néant tous leurs mensonges et subterfuges:

Ordre au camarade Makhno, commandant de l'Armée insurrectionnelle. Copie aux commandants des armées du front Sud. N° 00149. Fait à l'État-Major. Mélitopol, le 23 novembre 1920.

En raison de la cessation des hostilités contre Wrangel et vu sa défaite complète, le Conseil Révolutionnaire Militaire du front Sud estime que la tâche de l'armée des partisans est terminée. Il propose donc au Conseil Révolutionnaire Militaire de l'Armée insurrectionnelle de se mettre incontinent à l'œuvre pour transformer les détachements insurrectionnels de partisans en unités militaires régulières faisant partie de l'Armée Rouge.

Il n'y a plus de raison pour que l'Armée insurrectionnelle continue d'exister comme telle. Au contraire, l'existence à côté de l'Armée Rouge de ces détachements d'une organisation particulière, poursuivant des buts spéciaux, produit des effets absolument inadmissibles . C'est pourquoi le Conseil Révolutionnaire Militaire du front Sud prescrit au Conseil Révolutionnaire Militaire de l'Armée insurrectionnelle ce qui suit:

1. Toutes les unités de l'ancienne armée insurrectionnelle se trouvant présentement en Crimée devront être incorporées immédiatement à la IVe armée soviétique. C'est le Conseil Révolutionnaire Militaire qui aura à s'occuper de leur transformation.

2. La section des formations militaires de Goulaï-Pole devra être liquidée. Les combattants seront répartis parmi les détachements de réserve, conformément aux indications du commandant de cette partie de l'armée.

3. Le Conseil Révolutionnaire Militaire de l'Armée insurrectionnelle devra prendre toutes les mesures nécessaires pour expliquer aux combattants la nécessité de ces transformations.

Signé : M. Frounzé, commandant en chef du front Sud ; Smilga, membre du Conseil Révolutionnaire Militaire; Karatyguine, chef de l'État-Major.

Que le lecteur se rappelle l'histoire de l'accord entre le gouvernement soviétique et les makhnovistes.

La signature du pacte fut précédée de pourparlers entre les plénipotentiaires makhnovistes et une délégation bolcheviste présidée par le communiste Ivanov, venue spécialement à cet effet au camp des makhnovistes, à Starobelsk. Ces pourparlers furent continués à Kharkov où les représentants makhnovistes travaillèrent pendant trois semaines avec les bolcheviks pour mener à bonne fin la conclusion du pacte. Chaque article en fut soigneusement examiné et débattu par les deux parties.

La rédaction définitive de cet accord fut approuvée par les deux parties, c'est-à-dire par le gouvernement des Soviets et la région des insurgés révolutionnaires en la personne du Conseil des insurgés révolutionnaires de l'Ukraine. Elle fut scellée des signatures respectives.

D'après le sens même de cet accord, aucun de ses articles ne pouvait être suspendu ni modifié sans une entente préalable des parties contractantes.

Or, l'ordre de Frounze supprimait non seulement l'article premier de l'accord militaire, mais tout simplement l'accord en entier.

L'ordre de Frounze prouve que l'accord ne fut jamais pris au sérieux par les bolcheviks; que ceux-ci, en l'élaborant, jouèrent une ignoble comédie; que le pacte ne fut qu'une grosse tromperie, une manœuvre, un piège pour faire marcher les makhnovistes contre Wrangel et les écraser par la suite.

Le plus fort est que sous son apparence d'une certaine "franchise" - ou naïveté - un peu brutale, l'ordre de Frounzé fut destiné, lui aussi, à servir de manœuvre. En effet :

1° En même temps que ce papier n° 00149, la IVe armée de Crimée reçut l'ordre d'agir contre les makhnovistes par tous les moyens à sa disposition et de faire usage de toutes ses forces militaires en cas de refus d'obéissance de la part des insurgés;

2° Ni l'état-major de l'Armée insurrectionnelle, demeuré à Goulaï-Pole, ni la délégation makhnoviste à Kharkov ne reçurent communication de cet ordre. Les makhnovistes n'en prirent connaissance que trois ou quatre semaines après l'agression des bolcheviks, et ce par la voie de quelques journaux tombés fortuitement entre leurs mains. L'explication de ce fait étrange est aisée. Les bolcheviks, qui préparaient en secret une attaque brusquée contre les makhnovistes, ne pouvaient pas les mettre en alerte en leur envoyant d'avance un document de la sorte: leur plan aurait complètement échoué. Un tel ordre eût aussitôt mis en éveil toutes les forces makhnovistes, et l'attaque méditée par les bolcheviks eût été infailliblement repoussée. Les autorités soviétiques s'en rendaient compte. C'est pourquoi elles gardèrent le secret jusqu'au dernier moment.

3° Mais, d'autre part, il leur fallait à tout hasard une justification de l'agression. Voilà pourquoi l'ordre de Frounze ne fut publié dans les journaux qu'après l'attaque et la rupture. Il parut pour la première fois le 15 décembre 1920, dans le journal de Kharkov: "Le Communiste". Ce numéro fut antidaté.

Toutes ces machinations avaient pour but de surprendre les makhnovistes de les écraser et d'expliquer ensuite cette action, "pièces justificatives" en mains, comme parfaitement "loyale".

Comme nous l'avons dit ailleurs, l'attaque dirigée contre les makhnovistes fut accompagnée d'arrestations en masse de militants anarchistes. Ces arrestations, à travers toute l'Ukraine, avaient pour but non seulement d'écraser, une fois de plus, toute pensée et toute activité anarchistes, mais aussi d'étouffer toute velléité de protestation, de tuer dans l'œuf toute tentative d'expliquer au peuple le vrai sens des événements.

Non seulement les anarchistes, comme tels, mais aussi ceux qui comptaient parmi leurs amis ou connaissances, ou qui s'intéressaient à leur littérature, furent arrêtés.

A Elisabethgrad, quinze gamins de 15 à 18 ans furent jetés en prison. Il est vrai que les autorités supérieures de Nicolaïev (chef-lieu) se montrèrent peu satisfaites de cette capture, disant qu'il leur fallait de "vrais anarchistes" et non des enfants. Mais pas un de ces enfants ne fut relâché sur-le-champ.

A Kharkov les poursuites contre les anarchistes prirent des proportions inconnues jusqu'alors. Des guet-apens et des embuscades furent organisés contre tous les anarchistes de la ville. Un piège de cette sorte fut préparé à la librairie "La Libre Fraternité"; quiconque y venait acheter un livre était saisi et envoyé à la Tcheka. On emprisonnait même des gens qui s'arrêtaient pour lire le journal Nabate, paru légalement avant la rupture et affiché au mur de la librairie.

L'un des anarchistes de Kharkov, Grégoire Tsesnik, ayant échappé à l'arrestation, les bolcheviks mirent en prison sa femme, absolument étrangère à toute action politique. La prisonnière déclara la grève de la faim exigeant sa mise en liberté immédiate. Les bolcheviks lui déclarèrent alors que si Tsesnik désirait obtenir l'élargissement de sa femme, il n'avait qu'à se présenter à la Tcheka. Tsesnik bien que sérieusement malade, se présenta et fut emprisonné.

Nous avons dit que l'état-major et le commandant de l'armée makhnoviste en Crimée, Simon Karetnik, furent saisis traîtreusement et exécutés sur-le-champ.

Martchenko, qui commandait la cavalerie, bien que cerné et attaqué furieusement par de nombreux détachements de la IVe armée bolcheviste, parvint à se dégager et à se frayer un passage à travers les obstacles naturels et les barrages du Perekop fortifié. Entraînant ses hommes - ou plutôt ce qui lui restait de ses hommes - à marches forcées de jour et de nuit, il réussit à rejoindre Makhno (qui, comme nous le verrons tout à l'heure, échappa de nouveau aux bolcheviks) au petit village de Kermentchik.

On y avait déjà vent de l'heureuse échappée de l'armée makhnoviste de Crimée. On attendait avec impatience son heureux retour.

Enfin, le 7 décembre, un cavalier arriva au grand galop pour prévenir que les troupes de Martchenko seraient là dans quelques heures.

Les makhnovistes présents à Kermentchik allèrent tout émus à la rencontre des héros.

Quelle ne fut pas leur angoisse lorsqu'ils aperçurent enfin, au loin, le petit groupe de cavaliers qui s'approchaient lentement.

Au lieu d'une puissante cavalerie de 1.500 montures, une poignée de 250 hommes seulement revenait de la fournaise. A leur tête se trouvaient Martchenko et Taranovsky (un autre commandant de valeur de l'Armée insurrectionnelle).

- J'ai l'honneur de vous annoncer le retour de l'armée de Crimée, prononça Martchenko avec une amère ironie.

Quelques insurgés eurent la force de sourire. Mais Makhno était sombre. La vue de ces restes lamentables de sa magnifique cavalerie le filât souffrir atrocement. Il se taisait, s'efforçant de maîtriser son émotion.

- Oui, frères, continua Martchenko. A présent, seulement, nous savons ce que sont les communistes.

Une assemblée générale eut lieu sur-le-champ. L'historique des événements de Crimée y fut retracé. On apprit ainsi que le commandant de l'armée, Karetnik, mandé par l'état-major bolcheviste à Goulaï;-Polé, soi-disant pour assister à un conseil militaire, fut traîtreusement arrêté en cours de route; que Gavrilenko, chef de l'état-major de l'armée de Crimée, et aussi tous les membres de cet état-major et plusieurs commandants, furent trompés de la même manière. Tous furent fusillés immédiatement. La commission de culture et de propagande, à Simféropol, fut arrêtée sans qu'on eût recours à une ruse militaire quelconque.

Ainsi la victorieuse Armée insurrectionnelle de Crimée fut trahie et anéantie par les bolcheviks, ses alliés de-la veille.

Amené à la prison de VéTcheka à Moscou, après mon arrestation à Kharkov, je fus un jour convoqué par Samsonoff, alors chef de la "Section des opérations secrètes de la VéTcheka".

Plutôt que de m'interroger, il amorça avec moi une discussion de principe. Et nous arrivâmes ainsi à parler des événements d'Ukraine.

Je lui dis sans ambages ce que je pensais de l'attitude des bolcheviks vis-à-vis du mouvement makhnoviste et qui fut perfide.

- Ah ! répartit-il vivement, vous appelez cela "perfide", vous ? Cela démontre uniquement votre indéracinable naïveté. Quant à nous, bolcheviks, nous y voyons la preuve que nous avons beaucoup appris depuis les débuts de la Révolution, et que nous sommes devenus maintenant de vrais et habiles hommes d'État. Cette fois nous ne nous sommes pas laissés faire; tant que nous eûmes besoin de Makhno, nous sûmes tirer profit de lui, et lorsque nous n'eûmes plus besoin de ses services - et qu'il commença même plutôt à nous gêner - nous sûmes nous en débarrasser définitivement.

Sans que Samsonov s'en rendît compte, ses dernières paroles - que nous avons soulignées - furent un aveu complet des mensonges et des véritables raisons de l'attitude des bolchevistes et de toutes leurs machinations. Elles devraient être gravées dans le cerveau de tous ceux qui cherchent à être fixés sur la vraie nature du communisme d'État.

La dernière lutte à mort entre l'autorité et la révolution (novembre 1920 - août 1921). - Il nous reste à rapporter succinctement les dernières et les plus dramatiques péripéties de cette lutte à mort entre l'Autorité et la Révolution.

Le lecteur vient de voir que, malgré la minutieuse préparation et la soudaineté de l'attaque, Makhno, une fois de plus, échappa aux bolcheviks.

Le 26 novembre, au moment où Goulaï-Pole fut cerné par les troupes rouges, seul un groupe spécial d'environ 250 cavaliers makhnovistes (dont Makhno lui-même) y étaient présents.

Avec cette poignée d'hommes, insignifiante numériquement mais exaspérée et résolue à tout, Makhno - bien qu'à peine remis de sa maladie et souffrant atrocement de ses blessures dont la dernière était une cheville fracassée - s'élança à l'attaque. Il parvint à culbuter le régiment de Cavalerie de l'Armée Rouge qui avançait sur Goulaï-Pole du côté d'Ouspenovka. Il échappa ainsi à l'étreinte ennemie.

Aussitôt, il s'occupa d'organiser les détachements d'insurgés, qui affluaient vers lui de tous côtés ainsi que quelques groupes de soldats rouges qui, abandonnant les bolcheviks, venaient se joindre à lui.

Il réussit à former une unité de 1.000 cavaliers et de 1.500 fantassins avec lesquels il entreprit une contre-attaque.

Huit jours après, il se rendait de nouveau maître de Goulaï-Pole, après avoir mis en déroute la 42e division de l'Armée Rouge et fait près de 6.000 prisonniers. (Sur ces derniers, 2.000 hommes environ déclarèrent vouloir se joindre à l'Armée insurrectionnelle; le reste fut remis en liberté le jour même, après avoir assisté à un grand meeting populaire.)

Trois jours plus tard, Makhno portait un nouveau coup sérieux aux bolcheviks, près d'Andreevka. Durant toute la nuit et la journée suivante, il livra bataille à deux divisions de l'Armée Rouge et finit par les vaincre, faisant encore 8.000 à 10.000 prisonniers. Ceux-ci furent mis aussitôt en liberté comme à Goulaï-Pole; ceux qui en témoignèrent le désir s'engagèrent comme volontaires dans l'armée insurrectionnelle.

Makhno porta ensuite encore trois coups consécutifs à l'Armée Rouge: près de Komar, près de Tsarekonstantinovka et aux environs de Berdiansk. L'infanterie des bolcheviks se battait à contre-cœur et profitait de chaque occasion pour se constituer prisonnière.

Les soldats de l'Armée Rouge, aussitôt faits prisonniers, étaient remis en liberté. On leur conseillait de retourner dans leur foyer et de ne plus servir d'instrument au Pouvoir pour subjuguer le peuple. Mais les makhnovistes étant obligés de se remettre immédiatement en marche, les prisonniers libérés se trouvaient, quelques jours après, réintégrés dans leurs corps respectifs. Les autorités soviétiques organisèrent des commissions spéciales pour rattraper les soldats de l'Armée Rouge, libérés par les makhnovistes. Ainsi, ces derniers étaient pris dans un cercle magique dont ils ne pouvaient plus sortir. Quant aux bolcheviks, leur façon d'agir était infiniment plus simple: conformément aux ordres de la "Commission spéciale pour la lutte contre la Makhnovtchina", tous les makhnovistes prisonniers étaient fusillés sur place. - (P. Archinoff, op. cit., p. 315.)

Pendant quelque temps, les makhnovistes se réjouirent à l'idée de la victoire qui devait leur échoir. Il leur sentait qu'il suffirait de battre deux ou trois divisions bolchevistes pour qu'une importante partie de l'Armée Rouge se joignît à eux et le reste se retirât vers le Nord.

Mais, bientôt, les paysans de différents districts apportèrent la nouvelle que les bolcheviks ne se contentaient pas de poursuivre l'Armée insurrectionnelle, mais qu'ils installaient dans tous les villages conquis des régiments entiers, de la cavalerie principalement. D'après les rapports d'autres paysans, les bolcheviks concentraient en mains endroits des forces armées considérables.

En effet, Makhno ne tarda pas à se trouver cerné à Fedorovka, au sud de Goulaï-Pole, par plusieurs divisions de cavalerie et d'infanterie. Le combat dura, sans relâche, de deux heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. Se frayant un chemin à travers les rangs ennemis, Makhno parvint à s'échapper dans la direction nord-est. Mais trois jours plus tard il dut accepter un nouveau combat, près du village Constantin, contre une cavalerie fort nombreuse et une vigoureuse artillerie, disposées en étau serré. De la bouche de quelques officiers faits prisonniers, Makhno apprit qu'il avait affaire à quatre corps d'armée bolchevistes: deux de cavalerie et deux mixtes, et que le but du commandement rouge était de le cerner à l'aide de plusieurs divisions complètement formées, en train d'opérer leur jonction. Ces renseignements concordaient parfaitement avec ceux fournis par les paysans ainsi qu'avec les observations et les conclusions de Makhno lui-même.

Il devenait de plus en plus clair que la défaite de deux ou trois unités rouges n'avait aucune importance, vu la masse énorme de troupes lancées contre les insurgés dans le but d'obtenir une décision à tout prix.

Il devenait clair qu'il ne s'agissait plus de remporter une victoire sur les armées bolchevistes, mais bien d'éviter la débâcle définitive de l'Armée insurrectionnelle.

Cette armée, réduite à quelque 3.000 combattants à peine, était obligée de livrer bataille quotidiennement, chaque fois contre un ennemi quatre ou cinq fois supérieur en nombre et en armes. Dans ces conditions, la catastrophe n'était plus douteuse.

Le Conseil des insurgés révolutionnaires décida alors l'abandon provisoire de la région méridionale, laissant à Makhno toute liberté quant à la direction de ce mouvement de retraite générale.

Le génie de Makhno allait être soumis à une épreuve suprême. Il paraissait absolument impossible de s'échapper du réseau monstrueux de troupes s'accrochant de tous côtés au petit groupe d'insurgés: 3.000 militants révolutionnaires se trouvaient enserrés de toutes parts par une armée d'au moins 150.000 hommes. Mais, pas un seul instant, Makhno ne perdit courage ni sang-froid. Il engagea un duel héroïque avec ces troupes.

Entouré d'un cercle infernal de divisions rouges, il marchait pareil à un Titan des légendes, livrant bataille sur bataille: à droite, à gauche, en avant et en arrière.

Après avoir mis en déroute plusieurs unités de l'Armée Rouge et fait plus de 20.000 prisonniers, Makhno - comme s'il était frappé de cécité et tournoyait à la dérive - se mit en marche, d'abord vers l'Est, dans la direction de Youzovska, bien que les ouvriers de cette région minière l'eussent averti qu'il y était attendu par un barrage militaire ininterrompu; puis il tourna brusquement à l'Ouest, empruntant des voies fantastiques dont il connaissait seul le secret.

A partir de ce moment, les chemins ordinaires furent définitivement abandonnés. Le mouvement de l'armée continua, sur des centaines de kilomètres, à travers des champs et des plateaux couverts de neige et de glace. Pour l'effectuer, il fallait être doué d'un sens de l'espace et d'une faculté d'orientation tenant du prodige. Aucune carte, aucune boussole ne sauraient être de quelque utilité dans des mouvements pareils. Les cartes et les instruments peuvent indiquer la direction, mais ne peuvent empêcher la chute au fond d'un ravin ou d'un lit de torrent, ce qui n'arriva pas une seule fois a l'armée makhnoviste. Une pareille marche à travers les steppes accidentées et privées de voies était possible parce que les troupes connaissaient parfaitement la configuration des plaines ukrainiennes.

Cette manœuvre fabuleuse permit à' l'armée makhnoviste d'éviter des centaines de canons et de mitrailleuses ennemis. Elle lui permit même de battre à Petrovo (dép. de Kherson) deux brigades de la 1re armée de cavalerie bolcheviste, qui se laissèrent surprendre, croyant Makhno à 100 kilomètres de là.

Cette lutte inégale dura plusieurs mois, avec des batailles incessantes, de jour et de nuit.

Arrivée dans le département de Kiev, l'armée makhnoviste s'y trouva en pleine période de grandes gelées et, par surcroît, dans une contrée accidentée et rocheuse, à un tel point qu'il lui fallut abandonner toute l'artillerie, les vivres et les munitions, et même presque toutes les charrettes du convoi . En même temps, deux divisions de la cavalerie ennemie - dites "Divisions des Cosaques rouges" et cantonnées sur la frontière occidentale - vinrent s'ajouter à la masse des armées jetées par les bolcheviks contre Makhno.

Toute possibilité de s'échapper paraissait désormais inexistante.

La contrée offrait aussi peu de ressources qu'un cimetière. Rien que des rochers et des ravins escarpés, le tout couvert de glace. On ne pouvait y avancer qu'avec une lenteur extrême. De tous côtés, des barrages de feu incessants de canons et de mitrailleuses.

Personne n'espérait plus trouver une sortie de salut.

Mais personne ne pensait à une dispersion, à une fuite honteuse. Tous décidèrent de mourir ensemble, côte à côte.

Ce fut une tristesse indicible que de voir cette poignée d'hommes, seuls entre les rochers, le ciel et le feu de l'ennemi, prêts à se battre jusqu'au dernier, déjà voués à la mort.

Une douleur déchirante, une angoisse mortelle s'emparait de vous, vous poussant à hurler de désespoir; oui, à hurler, face à l'univers entier, qu'un crime épouvantable allait être perpétré et que ce qu'il y a de plus grand au sein du peuple, ce qu'un peuple a produit de plus noble, de plus sublime aux époques héroïques de son histoire, allait être anéanti, allait périr à jamais.

Makhno se tira avec honneur de l'épreuve que le sort lui avait réservé.

Il avança jusqu'aux confins de la Galicie, remonta jusqu'à Kiev, repassa le Dniéper à proximité de cette ville, descendit dans le département de Poltava, ensuite dans celui de Kharkov, remonta de nouveau au nord, vers Koursk, et traversant la voie ferrée entre ce dernier point et Belgorod, se trouva hors du cercle ennemi, dans une situation beaucoup plus favorable, laissant loin derrière lui les nombreuses divisions bolchevistes lancées à sa poursuite.- (P. Archinoff, op. cit., pp. 317-320.)

La tentative de capture de son armée échoua.

Mais le duel inégal entre la poignée des makhnovistes et les armées de l'État soviétique n'était pas près de prendre fin.

Le commandement bolcheviste continuait à poursuivre son but: s'emparer du noyau principal de la Makhnovtchina et le détruire. Les divisions rouges de toute l'Ukraine furent mises en marche pour retrouver et bloquer Makhno.

Bientôt, l'étau de fer se resserra à nouveau autour de l'héroïque poignée des révolutionnaires, et le combat à mort recommença.

Au lieu de raconter à notre façon la fin du drame, nous préférons reproduire ici la lettre adressée par Makhno - après qu'il eût quitté la Russie - à Archinov et citée par ce dernier. Elle peint admirablement les toutes dernières convulsions de la lutte:

Aussitôt après ton départ, cher ami, exactement deux jours plus tard, je m'emparai de la ville de Korotcha (dép. de Koursk). Je fis paraître à plusieurs milliers d'exemplaires, les "Statuts des Soviets Libres" et me dirigeai par Varpniarka et, par la région du Don, vers les départements d'Ekaterinoslaw et de Tauride. J'eus à soutenir quotidiennement des combats acharnés: d'une part, contre l'infanterie communiste qui nous suivait pas à pas; d'autre part, contre la 2e armée de cavalerie, lancée contre moi par l'état-major bolcheviste.

Tu connais nos cavaliers: jamais la cavalerie rouge - si elle n'est pas appuyée par des détachements d'infanterie et par des autos blindées - ne peut leur tenir tête. C'est pourquoi je parvins, bien qu'au prix de pertes importantes, à me frayer un chemin sans changer de direction.

Notre armée démontrait chaque jour qu'elle était vraiment une armée populaire et révolutionnaire dans les conditions matérielles où elle se trouvait, elle aurait dû fondre à vue d'oeil; or, au contraire, elle ne cessait d'augmenter en effectifs et en matériel.

Dans l'une des batailles sérieuses que nous eûmes à soutenir, notre détachement de cavalerie (spécial) eut plus de 30 hommes tués, dont la moitié étaient des commandants, entre autres, notre cher et bon ami - jeune d'âge, mais vieux en exploits de guerre - le chef même de ce détachement, Gabriel Troïane. Il fut tué raide d'une balle de mitrailleuse. A ses côtés tombèrent aussi: Apollon et plusieurs autres valeureux et dévoués camarades.

A quelque distance de Goulaï-Polé, nous fûmes rejoints par nos troupes nouvelles, fraîches et pleines d'entrain, commandées par Brova et Parkhomenko.

Peu de temps après, la première brigade de 4e division de la cavalerie de Boudienny, avec son commandant Maslak en tête, passa de notre côté. La lutte contre l'autorité et l'arbitraire des bolcheviks devenait de plus en plus acharnée.

Au début du mois de mars (1921) , je dis à Brova et à Maslak de former, avec une partie des troupes qui se trouvaient avec moi, un corps spécial qui fut expédié vers le Don et le Kouban. Un autre groupe fut formé sous les ordres de Parkhomenko et envoyé dans la région de Voronèje. (Depuis, Parkhomenko fut tué et remplacé par un anarchiste, originaire de Tchougouiev.) Un troisième groupe, comprenant 600 cavaliers et le régiment d'infanterie d'Ivanuk, fut dirigé vers Kharkov.

Vers la même époque, notre meilleur camarade et révolutionnaire Vdovitchenko, blessé au cours d'un combat, dut être transporté, accompagné d'un petit détachement, à Novospassovka pour y être soigné. Un corps expéditionnaire des bolcheviks découvrit sa retraite. En se défendant contre l'ennemi, Vdovitchenko et son camarade de lutte, Matrossenko, se voyant sur le point d'être pris, firent - tous les deux - feu sur eux-mêmes. Matrossenko tomba raide mort. Mais la balle de Vdovitchenko resta emboîtée sous le crâne, au-dessous du cerveau. Lorsque les communistes s'emparèrent de lui et apprirent qui il était, ils le soignèrent et le sauvèrent, pour l'instant, de la mort. J'eus bientôt de ses nouvelles. Il se trouvait à l'hôpital d'Alexandrovsk et priait ses camarades de trouver un moyen de le délivrer. On le torturait atrocement, le pressant de renier la Makhnovtchina et de signer un papier à cet effet. Il repoussait ces offres avec mépris, bien qu'il fût si faible qu'il pouvait à peine parler. A cause de ce refus, il devait être fusillé d'un moment à l'autre. Mais je ne pus savoir s'il le fut ou non.

Pendant ce temps, j'effectuai moi-même un raid à travers le Dniepr, vers Nicolaïew; de là, je repassai le Dniepr au-dessus de Perekop, me dirigeant vers notre région où je comptais rencontrer quelques-uns de nos détachements. Mais le commandement communiste m'avait préparé une embuscade près de Melitopol. impossible d'avancer. Impossible aussi de retraverser le Dniepr, la fonte des neiges ayant commencé et le fleuve étant couvert de blocs de glace en mouvement. Il fallut accepter le combat. Il fallut donc que je me remisse en selle et que je dirigeasse moi-même les opérations.

Une partie des troupes ennemies fut habilement tournée et évitée part les nôtres, tandis que j'obligeai l'autre à rester sur le qui-vive pendant vingt-quatre heures, la harcelant à l'aide de nos patrouilles d'éclaireurs. Pendant ce temps, je parvins à effectuer une marche forcée de 60 verstes, à culbuter - à l'aube du 8 mars - une troisième armée bolcheviste, campée aux bords du lac Molotchny, et à gagner, par le promontoire étroit entre ce lac et la mer d'Azov, l'espace libre dans la région du Vorkhny-Tokmak.

De là, j'expédiai Kourilenko dans la région de Berdiansk-Melitopol pour qu'il y dirige le mouvement insurrectionnel. Moi-même, j'allai, comptant passer par Goulaï-Pole, vers le département de Tchernigov, des délégations paysannes de plusieurs de ses districts étant venues me demander de passer dans leur parages.

En cours de route, mes troupes - c'est-à-dire celles de Petrenko, comprenant 1.500 cavaliers et deux régiments de fantassins, qui se trouvaient avec moi - furent arrêtées et encerclées par de fortes divisions bolchevistes. Il fallut, de nouveau, que je dirigeasse moi-même les mouvements de contre-attaque. Nos efforts furent couronnés de succès: nous battîmes l'ennemi à plate couture. Faisant de nombreux prisonniers, nous emparant d'armes, de canons, de munitions et de montures.

Mais dieux jours après, nous fûmes attaqués à nouveau par des troupes fraîches et très valeureuses.

Il faut te dire que ces combats quotidiens habituèrent nos hommes à ne faire aucun cas de leur vie, et ce à un tel point que des exploits d'un héroïsme extraordinaire, sublime, impossible à comparer même de loin avec le "courage" le plus élevé devinrent des faits courants. Au cri de: "Vivre libres ou mourir en combattant", les hommes se jetaient dans la mêlée contre n'importe quelle unité, culbutant un ennemi beaucoup plus fort et l'obligeant à fuir.

Au cours de notre contre-attaque, téméraire à la folie, je fus traversé par une balle qui me frappa à la cuisse et passa par le bas-ventre, prés de l'appendice. Je tombai de cheval. Cet accident fit échouer notre contre-attaque et nous obligea à un repli, l'élan de nos troupes ayant été brisé surtout par le cri d'un des nôtres, peu expérimenté sans doute: "Batko est tué."

On me transporta, pendant douze verstes, dans une espèce de carriole, avant de me faire un pansement, et je perdis mon sang en abondance.

Etendu sans connaissances je restai sous la garde de Léo Zinkovsky. On était le 14 mars. Dans la nuit du 15, je repris mes sens. Tous les commandants de notre armée et les membres de l'état-major, Bélach en tête, assemblés à mon chevet, me demandèrent de signer l'ordre d'envoyer des détachements de l00 et 200 hommes vers Kourilenko, Kojine et autres, qui dirigeaient le mouvement insurrectionnel dans divers districts. Ils voulaient que je me retirasse, avec un régiment, dans un endroit relativement calme, jusqu'à ce que je pusse me remettre en selle.

Je signai l'ordre. De plus, je permis à Zaboudko de former un "détachement volant" pour agir dans la région à son gré, sans toutefois perdre contact avec moi.

Au matin du 16 mars tous ces détachements étaient déjà partis, sauf une petite unité spéciale qui demeura auprès de moi.

A ce moment-là, la neuvième division de cavalerie rouge fonça sur nous et nous obligea à lever le camp. Elle nous poursuivit pendant treize heures, sur un parcours de 180 verstes. Enfin arrivés au village Sloboda, au bord de la mer d'Azov, nous pûmes changer de chevaux et faire une halte de cinq heures.

A l'aube du 17 mars, nous nous remîmes en marche vers Novospassovka. Mais après 17 verstes de route, nous nous heurtâmes à de nouvelles forces de cavalerie ennemie, toutes fraîches. Elles furent lancées sur les traces de Kourilenko; mais, l'ayant perdu de vue, elles tombèrent sur nous. Après nous avoir pourchassés sur un parcours de 25 verstes (nous étions rompus de fatigue, totalement épuisés et, cette fois, vraiment incapables de combattre), cette cavalerie se jeta résolument sur nous.

Que faire ? J'étais incapable, non seulement de me mettre en selle, mais même de me dresser sur mon séant; j'étais couché au fond de ma carriole et je voyais un corps à corps épouvantable - un "hachage" - s'engager à quelque deux cent mètres de moi. Nos hommes mouraient rien que pour moi, rien que pour ne pas m'abandonner. Or, en fin de compte, il n'y avait aucun moyen de salut, ni pour eux, ni pour moi. L'ennemi était cinq ou six fois plus fort et des réserves fraîches lui arrivaient constamment.

Tout à coup, je vis les servants de nos mitrailleuses "Lewis" - ceux-là mêmes qui étaient avec moi, de ton temps aussi ils étaient cinq, sous les ordres de Micha, originaire du village Tchernigovka, près de Berdiansk) - s'accrocher à ma carriole et je les entendis me dire: "Batko, votre vie est indispensable pour la cause de notre organisation paysanne. Cette cause nous est chère. Nous allons mourir tout à l'heure. Mais notre mort vous sauvera, vous et ceux qui vous sont fidèles et prennent soin de vous. N'oubliez pas de répéter nos paroles à nos parents." L'un d'eux m'embrassa, puis je ne vis plus personne d'entre eux auprès de moi. Un moment après, Léo Zinkovsky me transportait sur ses bras dans la voiture d'un paysan qu'on venait de trouver quelque part. (Ce paysan passait à proximité.) J'entendis les mitrailleuses crépiter et les bombes éclater au loin : c'étaient nos "lewisistes" qui empêchaient les bolcheviks de passer...

Nous eûmes le temps de gagner trois ou quatre verstes de distance et de passer le gué d'une rivière. J'étais sauvé. Quant à nos mitrailleurs, ils moururent tous là-bas.

Quelque temps après, nous passâmes de nouveau au même endroit, et les paysans du village Starodoubovka nous montrèrent la tombe commune où ils avaient enseveli nos mitrailleurs.

Jusqu'à présent, cher ami, je ne puis m'empêcher de pleurer en pensant à ces vaillants combattants, simples et honnêtes paysans. Et pourtant, il faut que je te le dise, il me semble que cet épisode m'a guéri. Le soir du même jour, je me mis en selle et je quittai la région.

Au mois d'avril, je repris contact avec tous les détachements de nos troupes. Ceux qui se trouvaient à peu de distance reçurent l'ordre de se mettre en marche vers la région de Poltava.

Au mois de mai, les unités de Thomas Kojine et de Kourilenko se joignirent à cet endroit et formèrent un corps de 2.000 cavaliers et de quelques régiments d'infanterie. Il fut décidé de marcher sur Kharkov et d'en chasser les grands maîtres, ceux du parti communiste. Mais ceux-ci étaient sur leurs gardes. Ils envoyèrent à ma rencontre plus de soixante autos blindées, plusieurs divisions de cavalerie et une nuée de fantassins.

La lutte contre ces troupes dura des semaines.

Un mois plus tard, le camarade Stchouss fut tué dans une bataille toujours dans la même région de Poltava. Il était alors chef de état-major du groupe de Zaboudko. Il remplit vaillamment son devoir.

Encore un mois plus tard, ce fut le tour de Kourilenko. Il couvrait le passage de nos troupes à travers les voies ferrées. Il s'occupait en personne de placer les détachements et il restait toujours avec l'escouade de tête. Un jour, il fut surpris par les cavaliers de Boudienny et périt dans la mêlée.

Le 18 mai, la cavalerie de Boudienny se trouvait en marche; venant de la région d'Ekaterinoslaw, elle se dirigeait vers le Don pour y maîtriser une insurrection des paysans à la tête de laquelle se trouvaient nos camarades Brova et Maslak (celui là même qui avait été, précédemment, chef de la première brigade du corps d'armée de Boudienny et s'était joint à nous, avec tous les hommes qu'il commandait).

Notre groupe était formé de plusieurs détachements réunis sous les ordres de Petrenko-Platonov. Notre état-major principal et moi, nous faisions partie de ce groupe. Ce jour-le, le groupe se trouvait à l5 ou 20 verstes du chemin suivi par l'armée de Boudienny. Sachant entre autres, que je me trouvais toujours auprès de ce groupe, ce dernier fut séduit par le peu de distance qui nous séparait de lui. Il ordonna au chef du détachement d'autos blindées (n° 1) - détachement qui devait participer à l'écrasement des paysans du Don - de sortir 16 autos blindées et de bloquer avec elles les abords du village Novogrigorievka. Quant à Boudienny lui-même, il marcha à travers champs, à la tête d'une partie de la 19e division de cavalerie (ancienne division du "service intérieur"), dans la direction de Novogrigorievka. Il y arriva avant les autos blindées, obligées d'éviter les ravins, de chercher le gué des cours d'eau, de disposer des sentinelles, etc. La vigilance de nos éclaireurs nous mit au courant de tous ces mouvements, ce qui nous permit de prendre des précautions. Au moment même où Boudienny apparut en vue de notre campement, nous nous jetâmes à sa rencontre.

En un clin d'œil, Boudienny, qui galopait fièrement au premier rang, tourna bride. L'infâme couard s'enfuit, abandonnant ses compagnons.

Le combat qui s'engagea fut un véritable cauchemar. Les soldats de l'Armée Rouge, lancés contre nous, appartenaient aux troupes qui étaient restées, jusque-la, en Russie Centrale. Elles y "assuraient l'ordre intérieur". Ces soldats n'avaient pas combattu à nos côtés en Crimée; ils ne nous connaissaient pas. On les avait trompés, leur disant que nous étrons de "vulgaires bandits", et ils mirent leur point d'honneur à ne pas reculer devant des malfaiteurs.

Quant aux insurgés, ils se sentaient dans leur droit et étaient fermement décidés à vaincre et à désarmer l'ennemi.

Ce combat fut le plus acharné de tous ceux qui nous eûmes à soutenir, avant ou après. Il se termina par une défaite complète des troupes de Boudienny, ce qui amena la décomposition de son armée et la désertion de beaucoup de ses soldats.

Ensuite, je formai un détachement des originaires de la Sibérie et je l'expédiai, armé et muni du nécessaire, en Sibérie, sous les ordres du camarade Glasounoff. Au commencement du mois d'août 1921 nous apprîmes par les journaux bolchevistes que ce détachement fit son apparition dans la région de Samara. Puis on n'en entendit plus parler.

Durant tout l'été 1921 nous ne cessâmes de combattre.

La sécheresse excessive de cet été et la mauvaise récolte qui en résulta dans les départements d'Ekaterinoslaw, de Tauride et, partiellement, dans ceux de Kherson et de Poltava, ainsi que dans la région du Don, nous forcèrent à nous diriger, d'une part, vers le Kouban et sous Tsaritsine et Saratov, d'autre part vers Kiev et Tchernigov. De ce dernier côté, la lutte était conduite par le camarade Kojine. Lorsque nous nous retrouvâmes, il me transmit des liasses de papiers: décisions prises par les paysans du département de Tchernigov, déclarant vouloir nous soutenir entièrement dans notre lutte.

Quant à moi, je fis un raid vers la Volga, avec les détachements des camarades Zaboudko et Petrenko; puis je me repliai sur le Don, rencontrant en route plusieurs de nos unités, dont j'opérai la jonction et que je reliai aussi avec le groupe d'Azov (ancien groupe de Vdovitchenko).

Au début du mois d'août 1921, il fut décidé qu'en raison de la gravité de mes blessures je partirais, avec quelques-uns de nos commandants, à l'étranger, pour y suivre un traitement sérieux.

C'est vers la même époque que furent grièvement blessés nos meilleurs commandants: Kojine, Petrenko et Zaboudko.

Le 13 août, accompagné d'une centaine de cavaliers, je m'engageai dans la direction du Dniéper et, le 16 au matin, nous passâmes ce fleuve entre Orlik et Krementchoug, à l'aide de 17 barques de pêcheurs. Ce jour même je fus blessé six fois, mais légèrement.

En cours de route, nous rencontrâmes plusieurs de nos détachements. Nous leur expliquâmes les raisons de notre départ pour l'étranger. Tous nous dirent la même chose: "Partez, soignez bien Batko, et puis revenez à notre rescousse."

Le 19 août, à 12 verstes de Bobrinetz, nous tombâmes sur la septième division de cavalerie de l'Armée Rouge, campée le long de la rivière Ingoulets.

Retourner sur nos pas signifierait courir à notre perte, car nous avions été aperçus par un régiment de cavalerie, à notre droite, qui se porta tout de suite en avant pour nous couper la retraite. C'est pourquoi je priai Zinkovsky de me mettre à cheval. En un clin d'œil sabres à nu et aux cris de "Hourrah !", nous nous précipitâmes vers les mitrailleuses de la division, qui se trouvaient amassées dans un village. Nous parvînmes à nous emparer de 13 mitrailleuses "Maxim" et de 3 "Lewis". Puis nous continuâmes notre chemin.

Mais à l'instant même où nous nous emparions des mitrailleuses, la division tout entière se rangea rapidement et nous attaqua.

Nous étions pris dans une souricière. Mais sans perdre courage, nous attaquâmes et culbutâmes le 38e régiment et la division. Nous ayant frayé un passage, nous parcourûmes 110 verstes sans nous arrêter, tout en nous défendant sans cesse contre les attaques furieuses de toutes ces troupes.

Nous finîmes par leur échapper, après avoir perdu, il est vrai, 17 de nos meilleurs compagnons.

Le 22 août, on eut encore à s'occuper de moi : une balle me frappa au cou et sortit par la joue droite. Me voici de nouveau couché au fond d'une charrette. Mais cela ne fit qu'accélérer notre marche.

Le 26, nous fûmes obligés de soutenir un nouveau combat avec les rouges. Nous y perdîmes nos meilleurs camarades et combattants: Petrenko-Platonov et Ivanuk.

Je fus obligé de modifier une dernière fois notre itinéraire. Le 28 août, je passai le Dniestr. Me voici à l'étranger...

Ainsi se termina, fin 1921, le grand drame populaire de l'Ukraine, drame qui représente un morceau d'histoire du peuple - et non des partis, des autorités ou des systèmes d'oppression - et qui, pourtant, ou plutôt pour cette raison, n'est même pas soupçonné hors de Russie, tous les "surhommes" patentés et leurs acolytes ayant soigneusement caché ces faits. Car, la vérité historique aurait précipité tous ces pygmées de leur piédestal d'argile, de même que la véritable Révolution Populaire précipitera bientôt dans la poussière, à tout jamais, tous les "surhommes" au pouvoir, quels qu'ils soient. Alors viendront des hommes qui sauront et oseront, enfin, écrire la vraie histoire des peuples.

Avec ses nombreuses divisions, n'hésitant pas devant les plus terribles mesures de répression et de violence, le gouvernement communiste parvint rapidement à écraser ou à, disperser les derniers détachements makhnovistes errant à travers le pays.

Il va de soi qu'il vint à bout, également, de la résistance des quelques dernières troupes pétliouriennes dans le Sud-Ouest ainsi que de nombreuses formations paysannes, d'une nature très variée, en état de révolte spontanée contre les nouveaux seigneurs ou ayant "pris le maquis" pour se soustraire à l'implacable châtiment.

Makhno, avec la poignée de ses camarades de lutte, se réfugia à l'étranger. Il ne revit plus jamais son pays natal.

L'Ukraine tout entière fut soumise à la dictature bolcheviste.

Chapitre VII

Le sort de Makhno et de certains de ses camarades

Épilogue

En guise d'épilogue, quelques détails sur la répression finale et aussi sur le sort personnel de certains militants makhnovistes seront ici à leur place.

Naturellement, la troisième et dernière guerre des bolcheviks contre les makhnovistes fut, en même temps, une guerre contre toute la paysannerie de l'Ukraine.

Il s'agissait, non seulement de détruire l'Armée insurrectionnelle, mais de maîtriser définitivement toute cette masse à esprit rebelle, lui enlevant la moindre possibilité de reprendre les armes et de faire renaître le mouvement. Il s'agissait d'extirper les germes mêmes de tout esprit de révolte.

Méthodiquement, les divisions rouges traversaient tous les villages de la région insurgée, exterminant les paysans en masse, souvent - détail savoureux - d'après les indications des fermiers riches (les "koulaks") de l'endroit.

Plusieurs centaines de paysans furent fusillés à Goulaï Pole, à Novospassovka, à Ouspenovka, Malaïa-Tokmatchka, à Pologui et dans d'autres grands villages de la région.

En plusieurs endroits, les tchékistes, assoiffés de meurtre, fusillaient les femmes et les enfants des insurgés.

Ce fut Frounze, le commandant en chef du front Sud, qui dirigea cette campagne "répressive". "Il faut en finir avec la Makhnovtchina, en deux temps et trois mouvements", écrivait-il dans son ordre aux armées du Sud, à la veille de déclencher l'action. Et il se comporta comme un soudard, serviteur fidèle de ses maîtres, traitant "cette canaille de moujiks" en véritable conquérant, en "nouveau noble", semant la mort et la désolation devant lui.

Et maintenant, quelques notes brèves sur le sort personnel des principaux animateurs du mouvement populaire d'Ukraine.

Simon Karetnik, déjà cité, paysan de Goulaï-Pole. Un des plus pauvres du village. Il travailla surtout comme valet de ferme. Il ne put suivre les études scolaires que pendant un an. Anarchiste depuis 1907, il participa au mouvement dès les premiers jours. En diverses occasions, il fit preuve d'un talent guerrier remarquable. Il fut blessé plusieurs fois dans les combats contre Denikine. Membre du Conseil des insurgés révolutionnaires de l'Ukraine, il fut l'un des meilleurs commandants de l'Armée insurrectionnelle. A partir de l'année 1920, il remplaça souvent Makhno au commandement suprême de l'armée. Il commanda l'armée expédiée en Crimée contre Wrangel. Après la défaite de ce dernier, il fut mandé par les bolcheviks, soi-disant pour assister à un conseil militaire, mais traîtreusement saisi en cours de route et fusillé à Melitopol. Il laissa une veuve et plusieurs orphelins.

Martchenko. - Issu d'une famille de paysans pauvres de Goulaï-Pole. Instruction scolaire incomplète. Anarchiste depuis 1907 (avec Makhno et Karetnik) et l'un des premiers insurgés de la région de Goulaï-Polé. Il fut blessé plusieurs fois dans des combats contre les troupes de Denikine. Pendant les deux dernières années de l'insurrection, il commanda toute la cavalerie makhnoviste et fut membre du Conseil des insurgés révolutionnaires. Il fut tué en janvier 1921, près de Poltava, au cours d'une bataille avec les rouges. Il laissa une veuve.

Grégoire Vassilevsky. - Fils d'un paysan pauvre de Goulaï-Pole. Instruction primaire. Anarchiste avant 1917, il participa à la Makhnovtchina dès ses débuts. Ami personnel de Makhno, il le remplaça plusieurs fois à la tête de l'armée. Il fut tué en décembre 1920, au cours d'une bataille contre les rouges dans la région de Kiew. Il laissa une veuve et des orphelins.

Boris Vérételnikoff. Paysan, originaire de Goulaï-Pole. Ensuite, ouvrier fondeur dans des usines locales. Plus tard, ouvrier à l'usine Poutilov, à Petrograd. Socialiste-révolutionnaire à ses débuts, il devint anarchiste en 1918. Orateur et organisateur très doué, il participa activement à toutes les phases de la Révolution russe. En 1918, il retourna à Goulaï-Pole et s'adonna surtout à la propagande. Plus tard, il entra dans l'Armée insurrectionnelle, y fit preuve de grandes qualités militaires et remplit, pendant quelque temps, les fonctions de chef d'état-major. En juin 1919, il marcha, à la tête d'un détachement formé en hâte, contre les forces supérieures de Denikine, pour tenter de défendre Goulaï-Pole. Totalement encerclé, il se battit jusqu'au dernier instant à côté de ses camarades et périt avec tout son détachement. Il laissa une veuve et des orphelins.

Pierre Gavrilenko. - Paysan de Goulaï-Pole, anarchiste depuis la révolution de 1905-1906. Un des militants les plus actifs de la Makhnovtchina, il joua un rôle de premier plan dans la débâcle des troupes denikiniennes en juin 1919; en tant que commandant du IIIe corps des insurgés makhnovistes. En 1921, il remplit les fonctions de chef d'état-major de l'armée de Crimée. Après la débâcle de Wrangel, il fut traîtreusement saisi par les bolcheviks, comme Karetnik, et fusillé à Melitopol.

Basile Kourilenko. - Paysan de Novospassovka, il reçut une instruction scolaire primaire. Anarchiste dès le début de la révolution. Propagandiste populaire de talent, militant de très haute qualité morale, il se révéla aussi comme un des meilleurs commandants de l'Armée insurrectionnelle. Plusieurs fois blessé, il remporta de nombreuses victoires sur les troupes de Denikine. Il fut tué dans une escarmouche avec les rouges en été 1921 et laissa une veuve.

Victor Bélach. - Paysan de Novospassovka. Instruction primaire Anarchiste. Jusqu'en 1919, il commanda un régiment makhnoviste. Stratège très habile, il fut ensuite chef d'état-major de l'armée insurrectionnelle et élabora plusieurs plans de combats remarquables. En 1921 il tomba entre les mains des bolcheviks. Son sort nous est resté inconnu.

Vdovitchenko. - Paysan de Novospassovka. Anarchiste. Instruction primaire. Un des participants les plus actifs de l'insurrection révolutionnaire, il commanda le détachement spécial des troupes makhnovistes. Il joua un rôle considérable dans la défaite de Denikine sous Peregonovka, en septembre 1919. En 1921, fait prisonnier par les bolcheviks, il repoussa avec dédain leur proposition de passer à leur service. Son sort nous est resté inconnu.

Pierre Rybine (Zonov). - Ouvrier tourneur, originaire du département d'Orel. Révolutionnaire depuis 1905, il émigra en Amérique où il prit une part active au mouvement révolutionnaire russe exilé. En 1917, il rentra en Russie s'établit à Ekaterinoslaw et accomplit une œuvre populaire considérable dans le domaine de la réorganisation de l'industrie et des transports. Il collabora d'abord avec les bolcheviks en qualité de spécialiste du mouvement professionnel. Mais, en 1920, il sentit qu'il lui était impossible de continuer cette collaboration, l'activité des bolcheviks allant, à son avis, à l'encontre des véritables intérêts des ouvriers et des paysans. En automne 1920 il adhéra au mouvement makhnoviste et lui consacra toutes ses forces et connaissances. En 1921 il fut arrêté à Kharkov par la Tcheka puis, fusillé.

Kalachnikov. - Fils d'ouvrier, il reçut une certaine instruction et devint sous-lieutenant dans l'armée tsariste avant la Révolution. En 1917, il était secrétaire du groupe anarchiste de Goulaï-Pole. Plus tard il entra dans l'Armée insurrectionnelle et devint un de ses commandants les plus éminents. Il fut le principal organisateur du soulèvement des troupes rouges à Novy-Boug, en 1919, lorsque les régiments makhnovistes, momentanément incorporés dans l'armée bolcheviste, furent appelés à rejoindre l'Armée insurrectionnelle et entraînèrent avec eux plusieurs régiments rouges. Il amena toutes ces troupes dans la région insurgée. Il fut tué en 1920 dans un combat contre les rouges. Il laissa une veuve et un orphelin.

Mikhaleff-Pavlenko. - Fils de paysan de la Russie centrale. En 1917, membre d'un groupe anarchiste de Petrograd. Il arriva à Goulaï-Pole au début de 1919. Possédant une bonne instruction professionnelle, il y organisa et commanda les troupes de génie et de sapeurs de l'Armée insurrectionnelle. Le 11 ou le 12 juin 1919, étant de service sur un train blindé, engagé dans la lutte contre les troupes de Denikine, il tut traîtreusement saisi, avec son camarade Bourbyga, par ordre de Vorochilofv (qui commandait la XIVe armée bolcheviste) et exécuté le 17 juin, à Kharkov.

Makéev. - Ouvrier d'Ivanovo-Voznessensk, près de Moscou. Membre du groupe anarchiste de cette ville. Fin avril 1919 il arriva à Goulaï-Pole avec 35 camarades. Il se consacra d'abord à la propagande. Par la suite, il entra dans l'Armée insurrectionnelle. Il fut élu membre de l'état-major. Il fut tué, en novembre 1919, dans un combat contre les denikiniens.

Stchouss. - Paysan pauvre du village Bolchaïa-Mikhaïlovka il servit dans l'armée tsariste comme matelot. Au début de la Révolution, il devint des premiers et des plus actifs insurgés du sud de l'Ukraine. Avec un groupe de partisans il mena une lutte farouche contre les troupes austro-allemandes et contre celles de l'hetman. Plus tard, il se joignit à l'Armée insurrectionnelle. Il y occupa divers postes importants. Il fut blessé mortellement en juin 1921, au cours d'une bataille contre les troupes bolchevistes.

Isidore Luty. - Un des plus pauvres paysans de Goulaï-Pole. Peintre en bâtiment. Anarchiste et ami intime de Makhno, il prit part à l'insurrection dès ses débuts. II fut tué dans la bataille de Pérégonovka contre les troupes de Denikine, en septembre 1919.

Thomas Kojine. - Paysan révolutionnaire. Commandant remarquable de la section des mitrailleurs à l'Armée insurrectionnelle, il joua un rôle de premier plan dans toutes les défaites infligées à Denikine et à Wrangel. Il fut grièvement blessé lors d'un combat avec les rouges, en 1921. Son sort ultérieur nous est inconnu.

Les frères Lepetchenko, Jean et Alexandre. - Paysans de Goulaï-Pole. Anarchistes. Ils furent parmi les premiers insurgés contre l'hetman et participèrent activement à toutes les luttes de l'armée makhnoviste. Alexandre Lepetchenko fut saisi et fusillé par les bolcheviks à Goulaï-Pole, au printemps 1920 Le sort de son frère nous est inconnu.

Sereguine. - Paysan. Anarchiste depuis 1917. II prît part à l'insurrection dès le début et fut surtout chef du service de ravitaillement de l'armée makhnoviste. Nous ignorons ce qu'il est devenu.

Les frères de Nestor Makhno: Grégoire et Savva. Tous deux participèrent activement à l'insurrection. Grégoire fut tué lors des combats contre Denikine, en septembre 1919. Savva, l'aîné de la famille, fut saisi par les bolcheviks à Goulaï-Polé - non pas au cours d'une bataille, mais dans sa maison - et fusillé.

Nommons encore sommairement : Boudanov, ouvrier anarchiste (sort inconnu); Tchernoknijny, instituteur (sort inconnu); les frères Tchouvenko, ouvriers (sort inconnu); Danilov, paysan (sort inconnu); Sereda, paysan (grièvement blessé dans un combat contre Wrangel et hospitalisé par les bolcheviks avant leur rupture avec Makhno, il fut fusillé par eux, dans des conditions particulièrement odieuses, après la rupture, en mars 1921); Garkoucha (tué en 1920); Koliada (sort inconnu); Klein (sort inconnu); Dermendji (sort inconnu); Pravda (sort inconnu); Bondaretz (tué en 1920); Brova (tué); Zaboudko (tué). Pétrenko (tué); Maslak (sort inconnu); Troïane (tué); Golik (sort inconnu); Tcheredniakov (fusillé); Dotzenko (sort inconnu); Koval (sort inconnu); Parkhomenko (tué); Ivanuk (tué); Taranovsky (tué); Popov (fusillé); Domachenko (sort inconnu); Tykhenko (sort inconnu); Bouryma (sort inconnu); Tchoumak, Krat, Kogan et tant d'autres, dont les noms nous échappent.

Tous ces hommes, comme des milliers de combattants anonymes, sortirent des couches les plus profondes de la population laborieuse; tous se révélèrent au moment de l'action révolutionnaire et servirent la vraie cause des travailleurs de toutes leurs forces et jusqu'à leur dernier souffle. En dehors de cette cause, ils n'avaient plus rien dans la vie. Leur existence personnelle, et presque toujours leurs familles et leurs maigres biens, furent détruits. Il faut avoir le toupet, l'insolence, l'infamie des bolcheviks - ces parvenus de la race ignoble des "hommes d'État" - pour qualifier ce sublime mouvement révolutionnaire populaire de "soulèvement de koulaks" et de "banditisme".

Citons encore un cas personnel, odieux entre tous.

Bogouche, anarchiste russe, jadis émigré en Amérique, venait de retourner en Russie en 1921, expulsé des États-Unis avec d'autres émigrés.

Au moment de l'accord conclu entre les makhnovistes et les bolcheviks, il se trouvait à Kharkov. Ayant beaucoup entendu parler du légendaire Goulaï-Polé, il voulut y aller étudier la Makhnovtchina sur place. Hélas ! il ne put voir Goulaï-Polé libre que pendant quelques jours. Aussitôt après la rupture, il retourna à Kharkov. Là il fut arrêté sur l'ordre de la Tcheka et fusillé, en mars 1921.

Cette exécution n'admet qu'une seule explication: les bolcheviks ne voulurent pas laisser en vie un homme ayant des relations à l'étranger, qui connaissait la vérité, sur l'agression contre les makhnovistes et pouvait la révéler hors de Russie.

Quant à Nestor Makhno lui-même, il arriva à l'étranger - en Roumanie d'abord - en août 1921. Interné dans ce pays avec ses camarades, il parvint à le quitter et passa en Pologne. Là, il fut arrêté, jugé pour de prétendus forfaits accomplis en Ukraine contre les intérêts de la Pologne et acquitté. Il vint à Dantzig et y fut de nouveau emprisonné. Ayant réussi à s'échapper, avec l'aide de ses camarades, il s'installa définitivement à Paris.

Très sérieusement malade, souffrant atrocement de ses nombreuses blessures, ne connaissant pas la langue du pays et s'adaptant difficilement à la nouvelle ambiance, tellement différente de celle qui fut la sienne, il mena à Paris une existence extrêmement pénible, aussi bien matériellement que moralement. Sa vie à l'étranger ne fut qu'une longue et lamentable agonie contre laquelle il fut impuissant à lutter. Ses amis l'aidèrent à supporter le poids de ces tristes années de déclin.

Par moments, il esquissa une certaine activité. Il employa surtout ses loisirs à écrire l'histoire de ses luttes et de la Révolution en Ukraine. Mais il ne put l'achever. Elle s'arrête à la fin de l'année 1918. Nous avons déjà dit qu'elle parut en trois volumes: le premier, en russe et en français, du vivant de l'auteur; le second et le troisième, en russe seulement, après sa mort.

Sa santé empirait rapidement. Admis à l'hôpital Tenon, il y mourut en juillet 1935.

Il fut incinéré au Crématoire du Père-Lachaise où l'on peut voir l'urne contenant ses cendres.

Il laissait une veuve et une fille.

Quelques notes et appréciations personnelles sur Makhno et sur le mouvement. - Avant de clore ce dernier chapitre, j'ai un double devoir à accomplir: d'une part, réfuter définitivement les calomnies - bolchevistes ou autres - à l'aide desquelles on a toujours cherché et on cherche encore à défigurer le mouvement, à salir la réputation de l'Armée insurrectionnelle et celle de Makhno; d'autre part, examiner de plus près les faiblesses et les débuts réels de la Makhnovtchina de ses animateurs et de son guide.

Nous avons parlé des efforts déployés par les bolcheviks pour représenter le mouvement makhnoviste comme une manifestation du banditisme et Makhno comme un bandit de grande envergure.

La documentation apportée permettra au lecteur - je l'espère - d'être lui-même juge de ces ignominies. Je n'insisterai plus sur ce point.

Cependant, il est indispensable de mettre en relief certains faits qui donnèrent à cette version un semblant de véracité, favorisant sa diffusion et son enracinement. Les bolcheviks surent très habilement mettre ces faits à profit.

Signalons, avant tout, qu'en dépit de sa vaste envergure, le mouvement makhnoviste resta - pour de nombreuses raisons - enfermé dans ses propres limites, comme dans un vase clos, isolé du reste du monde.

Étant un mouvement surgi des masses populaires elles-mêmes, il resta absolument étranger à toute manifestation de parade, d'éclat, de publicité, de "gloire", etc. Il ne réalisa aucune action "politique", ne fit surgir aucune "élite dirigeante", ne fit miroiter aucune "vedette".

En tant que véritable mouvement - concret, plein de vie et non de paperasserie ni d'exploits des "chefs géniaux" et des "surhommes" - il n'eut ni le temps, ni la possibilité, ni même le besoin d'amasser, de fixer "pour la postérité" ses idées, ses documents et ses actes. Il laissa peu de traces palpables. Ses titres réels ne furent gravés nulle part. Sa documentation ne fut ni conservée, ni répandue au loin.

Entouré de toutes parts d'ennemis implacables, combattu sans trêve et sans quartier par le parti au pouvoir, étouffé par le tapage étourdissant des "hommes d'État" et de leur entourage, enfin ayant perdu au moins 90 % de ses meilleurs militants, ce mouvement était fatalement voué à rester dans l'ombre.

Il n'est pas facile de pénétrer sa profonde substance. De même que des milliers de héros modestes des époques révolutionnaires restent à jamais inconnus, il s'en fallut de peu que le mouvement makhnoviste ne restât, lui aussi, une épopée héroïque des travailleurs ukrainiens à peu près ignorée. Et, dans les conditions actuelles, je ne sais pas si cette étude, extrêmement réduite, sera suivie, un jour, d'un vaste ouvrage, digne du sujet.

Il va de soi que les bolcheviks utilisèrent admirablement toutes les circonstances particulières et cette ignorance pour raconter sur le mouvement ce qu'ils voulurent.

Voici un autre point important:

Au cours des luttes intestines en Ukraine - luttes confuses, chaotiques, et qui désorganisèrent complètement la vie du pays - des formations armées, composées d'éléments simplement déclassés et désœuvrés, guidées par des aventuriers, des pillards et des "bandits", y pullulaient. Ces formations ne dédaignaient pas de recourir à une sorte de "camouflage": leurs "partisans" se paraient souvent d'un ruban noir et se disaient volontiers "makhnovistes", dans certaines circonstances. Naturellement, cela créait des confusions regrettables.

Il va de soi que ces formations n'avaient rien de commun avec le mouvement makhnoviste.

Il va de soi aussi que les makhnovistes eux-mêmes luttaient contre ces bandes et finirent par en venir à bout.

Il va de soi, enfin, que les bolcheviks connaissaient parfaitement la différence entre le mouvement insurrectionnel et les bandes armées sans foi ni morale. Mais cette confusion servait à merveille leurs desseins et, en "hommes d'État expérimentés", ils l'exploitaient dans leur intérêt.

Ajoutons, à ce propos, que les makhnovistes tenaient beaucoup à la bonne renommée de leur armée. Ils surveillaient de près - et d'une façon tout à fait naturelle - la conduite de chaque combattant et, d'une façon générale, se comportaient correctement à l'égard de la population. Ils ne gardaient pas dans leurs rangs les éléments qui, tout en étant venus chez eux, n'arrivaient pas à s'élever à leur niveau mental et moral.

Nous en trouvons une preuve dans l'épisode qui eut lieu à l'Armée insurrectionnelle, après la défaite de l'aventurier Grigoriev (été 1919).

Cet ancien officier tsariste réussit à entraîner dans une assez vaste émeute contre les bolcheviks - émeute réactionnaire, pogromiste et mue, en partie, par un simple esprit de pillage - quelques milliers de jeunes paysans ukrainiens pour la plupart inconscients et trompés. Les masses laborieuses, rapidement fixées sur la véritable nature du mouvement, aidées par les bolcheviks et les makhnovistes, eurent vite raison de l'aventure.

En juillet 1919, au village Sentovo, Makhno et ses amis démasquèrent Grigoriev devant une assemblée publique à laquelle ils l'invitèrent. Brutal, ignorant et nullement fixé sur la mentalité des makhnovistes, il parla le premier et y prononça un discours réactionnaire. Makhno lui répondit de belle façon qu'il se vit perdu et voulut faire usage de ses armes. Au cours d'une courte lutte, il fut abattu ainsi que ses gardes du corps.

Il fut décidé alors que les jeunes partisans de Grigorieff, dont l'écrasante majorité était, malgré tout, empreinte d'un esprit révolutionnaire abusé par leur chef, entreraient - s'ils le voulaient - dans l'Armée insurrectionnelle makhnoviste.

Or, plus tard, on fut obligé de laisser partir presque toutes ces recrues. Car, inconscients et ayant pris de mauvais penchants pendant leur séjour dans les formations de Grigoriev, ces soldats n'arrivaient pas à s'élever au niveau moral des combattants makhnovistes. Certes, ces derniers étaient d'avis qu'avec le temps on arriverait à les éduquer. Mais, dans les conditions de l'heure, on ne pouvait s'occuper d'eux. Et, pour ne pas porter préjudice à la bonne renommée de l'Armée insurrectionnelle, on les congédia.

Makhno et l'antisémitisme. - Une diffamation particulièrement ignoble fut lancée, entre autres, contre le mouvement makhnoviste en général et contre Makhno personnellement. Elle est répétée par de nombreux auteurs de tous camps et par des bavards de tout acabit. Les uns la répandent intentionnellement. D'autres - la plupart - la répètent, sans avoir le scrupule de contrôler les "on-dit" et d'examiner les faits de plus près.

On prétend que les makhnovistes, et Makhno lui-même, étaient imprégnés d'esprit antisémite, qu'ils poursuivaient et massacraient les Juifs, qu'ils favorisaient et même organisaient des pogromes. Les plus prudents reprochent à Makhno d'avoir été un antisémite "caché", d'avoir toléré, "fermé les yeux" sinon sympathisé avec les actes d'antisémitisme commis par "ses bandes".

Nous pourrions couvrir des dizaines de pages en apportant des preuves massives, irréfutables, de la fausseté de ces assertions. Nous pourrions citer des articles et des proclamations de Makhno et du Conseil des insurgés révolutionnaires contre cette honte de l'humanité qu'est l'antisémitisme. Nous pourrions raconter quelques actes de répression spontanée exercée par Makhno lui-même ou par d'autres makhnovistes, contre la moindre manifestation d'un esprit antisémite (de la part de quelques malheureux isolés, égarés) dans l'armée et parmi la population. (Dans ces cas, Makhno n'hésitait pas à réagir sur-le-champ personnellement et violemment, comme le ferait n'importe quel citoyen devant une injustice, un crime ou une violence flagrante.)

L'une des raisons de l'exécution de Grigoriev par les makhnovistes fut son antisémitisme et l'immense pogrome antijuif qu'il avait organisé à Elisabethgrad et qui coûta la vie à près de 3.000 personnes.

L'une des raisons du renvoi des anciens partisans de Grigoriev, incorporés tout d'abord dans l'armée insurrectionnelle, fut l'esprit antisémite que leur ancien chef avait réussi à leur inculquer.

Nous pourrions citer tonte une série de faits analogues et donner des documents authentiques prouvant abondamment le contraire de ce qui est insinué par les calomniateurs et soutenu par des gens sans scrupule. Pierre Archinov en cite un certain nombre. Nous ne croyons pas utile de les répéter ici ni de nous étendre trop sur ce sujet, ce qui nous demanderait beaucoup de place. Et, d'ailleurs tout ce que nous avons dit du mouvement insurrectionnel démontre assez l'absurdité de l'accusation.

Notons sommairement quelques vérités essentielles:

1° Un rôle assez important fut tenu dans l'armée makhnoviste par des révolutionnaires d'origine juive.

2° Quelques membres de la Commission d'éducation et de propagande furent des Juifs.

3° A part les nombreux combattants juifs dans les diverses unités de l'armée, il y avait une batterie servie uniquement par des artilleurs juifs et un détachement d'infanterie juif.

4° Les colonies juives d'Ukraine fournirent à l'armée makhnoviste de nombreux volontaires.

5° D'une façon générale, la population juive, très nombreuse en Ukraine, prenait une part active et fraternelle à toute l'activité du mouvement. Les colonies agricoles juives, disséminées dans les districts de Marioupol, de Berdiansk, d'Alexandrovsk, etc., participaient aux assemblées régionales des paysans, des ouvriers et des partisans; ils envoyaient leurs délégués au Conseil Révolutionnaire Militaire régional.

6° Les Juifs riches et réactionnaires eurent certainement à souffrir de l'armée makhnoviste, non pas en tant que Juifs, mais uniquement en tant que contre-révolutionnaires, de même que les réactionnaires non Juifs.

Ce que je tiens à reproduire ici, c'est le témoignage autorisé de l'éminent écrivain et historien juif, M. Tcherikover, avec qui j'eus l'occasion de m'entretenir de toutes ces questions, il y a quelques années, à Paris.

M. Tchérikover n'est ni révolutionnaire ni anarchiste. Il est simplement un historien scrupuleux, méticuleux, objectif. Depuis des années, il s'était spécialisé dans les recherches sur les persécutions des Juifs, sur les pogromes en Russie. Il a publié sur ce sujet des oeuvres fondamentales extraordinairement documentées et précises. Il recevait des témoignages, des documents, des récits, des précisions, des photographies, etc., de tous les coins du monde. Il a entendu des centaines de dépositions, officielles et privées. Et il contrôlait rigoureusement tous les faits signalés, avant d'en faire usage.

Voilà ce qu'il répondit, textuellement, à ma question s'il savait quelque chose de précis sur l'attitude de l'armée makhnoviste et de Makhno lui-même, particulièrement à l'égard de la population juive:

- J'ai eu, en effet, me dit-il, à m'occuper de cette question à plusieurs reprises. Voilà ma conclusion, sous réserve des témoignages exacts qui pourront m'arriver dans l'avenir: une armée est toujours une armée, quelle qu'elle soit. Toute armée commet, fatalement, des actes blâmables et répréhensibles, car il est matériellement impossible de contrôler et de surveiller chaque individu composant ces masses d'hommes arrachés à la vie saine et normale, lancés dans une existence et placés dans une ambiance qui déchaîne les mauvais instincts, autorise l'emploi de la violence et, très souvent, permet l'impunité. Vous le savez certainement aussi bien que moi. L'armée makhnoviste ne fait pas exception à cette règle. Elle a commis, elle aussi, des actes répréhensibles par-ci par-là. Mais - c'est important pour vous, et j'ai le plaisir de pouvoir vous le dire en toute certitude - dans l'ensemble, l'attitude de l'armée de Makhno n'est pas à comparer avec celle des autres armées qui ont opéré en Russie pendant les événements de 1917-1921. Je puis vous certifier deux faits, d'une façon absolument formelle:

1° Il est incontestable quel parmi toutes ces armées, y compris l'Armée Rouge, c'est l'armée de Makhno qui s'est comportée le mieux à l'égard de la population civile en général et de la population juive en particulier. J'ai là-dessus de nombreux témoignages irréfutables. La proportion des plaintes justifiées contre l'armée makhnoviste, en comparaison avec d'autres, est de peu d'importance.

2° Ne parlons pas des pogromes soi-disant organisés ou favorisés par Makhno lui-même. C'est une calomnie ou une erreur. Rien de cela n'existe.

Quant à l'armée makhnoviste comme telle, j'ai eu des indications et des dénonciations précises à ce sujet. Mais, jusqu'à ce jour au moins, chaque fois que j'ai voulu contrôler les faits, j'ai été obligé de constater qu'à la date indiquée aucun détachement makhnoviste ne pouvait se trouver au lieu indiqué, toute l'armée se trouvant loin de là. Cherchant des précisions, j'établissais ce fait, chaque fois, avec une certitude absolue: au lieu et à la date du pogrome, aucun détachement makhnoviste n'opérait ni ne se trouvait dans les parages. Pas une fois je ne pus constater la présence d'une unité makhnoviste à l'endroit eu un pogrome juif eut lieu. Par conséquent le pogrome ne fut pas l'œuvre des makhnovistes.

Ce témoignage, absolument impartial et précis, est d'une importance capitale.

I1 confirme, entre autres, un fait que nous avons déjà signalé: la présence des bandes qui, commettant toutes sortes de méfaits et ne dédaignant pas les "profits" d'un pogrome juif, se couvraient du nom des "makhnovistes". Seul un examen scrupuleux pouvait établir la confusion. Et il est hors de doute que, dans certains cas, la population elle-même était induite en erreur.

Et voici, avec son importance, un fait que le lecteur ne doit jamais perdre de vue.

Le mouvement "makhnoviste" fut loin d'être le seul mouvement révolutionnaire des masses en Ukraine. Ce ne fut que le mouvement le plus important, le plus conscient, le plus profondément populaire et révolutionnaire. D'autres mouvements du même type - moins vastes, moins nets, moins organisés - surgissaient constamment ça et là jusqu'au jour où le dernier cri libre fut étouffé par les bolcheviks: tel fut, par exemple, le mouvement dit "des verts", dont la presse étrangère donna des échos et que l'on confond souvent avec le mouvement makhnoviste.

Moins conscients de leur véritable tâche que les insurgés de Goulaï-Pole, les combattants de ces diverses formations armées commettaient fréquemment des écarts et des excès regrettables. Et, très souvent, le mouvement makhnoviste (il avait "bon dos") supportait les conséquences de cette inconduite.

Les bolcheviks reprochaient aux makhnovistes, entre autres, de ne pas avoir su réduire "ces diverses bandes chaotiques", les englober dans un seul mouvement, les organiser, etc. Ce reproche fut un des exemples de l'hypocrisie bolcheviste. En réalité, ce qui inquiétait le plus le gouvernement soviétique, c'était, justement, l'éventualité d'un rassemblement de toutes les forces populaires révolutionnaires de l'Ukraine sous l'égide du mouvement makhnoviste. Aussi, les bolcheviks firent-ils leur possible pour l'empêcher. Après cela, reprocher aux makhnovistes de ne pas avoir su réaliser ce ralliement revient à reprocher à quelqu'un de ne pas pouvoir marcher après qu'on lui a lié les pieds.

Les makhnovistes auraient certainement fini par réunir sous leur étendard tous les mouvements populaires révolutionnaires du pays. C'était d'autant plus sûr que chacun de ces divers mouvements prêtait l'oreille à tout ce qui se passait dans le camp makhnoviste, considérant ce mouvement comme le plus important et puissant. Ce ne fut vraiment pas de leur faute si les makhnovistes ne purent remplir cette tâche dont la réalisation aurait pu changer la face des événements.

D'une façon générale, les insurgés makhnovistes - et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà - ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs.

Dès le début, le mouvement connu sous le nom de "Makhnovtchina" embrassa les masses pauvres, de toutes nationalités, habitant la région. La majeure partie consistait, naturellement, en paysans de nationalité ukrainienne. Six à huit pour cent étaient des travailleurs d'origine grand russienne. Venaient ensuite les Grecs, les Juifs, etc.

Paysans, ouvriers et partisans - lisons-nous dans une proclamation makhnoviste du mois de mai 1919 - vous savez que les travailleurs de toutes nationalités: Russes. Juifs, Polonais, Allemands, Arméniens, etc., croupissent tout pareillement dans l'abîme de la misère. Vous savez combien d'honnêtes et vaillants militants révolutionnaires juifs ont donné leur vie au cours de la lutte pour la Liberté. La Révolution et l'honneur des travailleurs nous obligent, tous, à crier aussi haut que nous le pouvons que nous faisons la guerre à un ennemi commun: au Capital et au principe de l'Autorité, qui oppriment également tous les travailleurs, qu'ils soient de nationalité russe, polonaise, juive ou autre. Nous devons proclamer partout que nos ennemis sont les exploiteurs et les oppresseurs de toutes nationalités: le fabricant russe, le maître de forges allemand, le banquier juif, le propriétaire foncier polonais... La bourgeoisie de tous les pays et de toutes les nationalités s'est unifiée pour une lutte acharnée contre la Révolution, contre les masses laborieuses de tout l'univers et de toutes les nationalités.

Formé par les exploités et fondu en une seule force par l'union naturelle des travailleurs, le mouvement makhnoviste fut imprégné, dès ses débuts, d'un sentiment profond de fraternité de tous les peuples. Pas un instant il ne fit appel aux sentiments nationaux ou "patriotiques". Toute la lutte des makhnovistes contre le bolchevisme fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts du Travail. Les préjugés nationaux n'avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s'intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s'en inquiéta.

D'ailleurs, la véritable Révolution change fondamentalement les individus et les masses. A condition que ce soient effectivement les masses elles-mêmes qui la réalisent, à condition que leur liberté de chercher et d'agir reste intacte, à condition qu'on ne réussisse pas à leur barrer la route, l'élan des masses en révolution est illimité. Et l'on voit alors avec quelle simplicité, avec quelle facilité cet élan naturel emporte tous les préjugés, toutes les notions artificielles, tous les fantômes, pourtant amoncelés depuis des millénaires: fantôme national, épouvantail religieux, chimère autoritaire.

Les faiblesses réelles de Makhno et du mouvement. - Les bolcheviks portèrent enfin contre Makhno et contre le mouvement insurrectionnel une autre accusation: ils prétendirent que Makhno fut, sinon un "bandit", du moins un aventurier du genre de Grigorieff, bien que plus intelligent, plus malin, plus "poli" que celui-ci. Ils affirmèrent que Makhno poursuivait, dans le mouvements des buts personnels, se couvrant de l'étiquette et de l'idéologie "anarchistes"; qu'il faisait son "petit prince", se moquant de tous les comités, commissions et conseils; qu'il exerçait, en fait, une dictature personnelle implacable et que les militants d'idée qui participaient au mouvement se laissaient tromper, par naïveté ou à dessein; qu'il réunit autour de lui toute une camarilla de "commandants" qui se permettaient, en cachette, des actes ignobles de violence, de débauche et de dépravation; que Makhno couvrait ces actes et y participait à la barbe des "idéologues" qu'au fond il méprisait et dont il se moquait de même que de leurs idées, etc.

Nous touchons là un problème délicat. Car, là également, il y eut des faits qui donnèrent à ces accusations un semblant de véracité et dont les bolcheviks surent profiter admirablement.

En même temps nous touchons de près à certains défauts et faiblesses réels du mouvement et de son guide: défauts et faiblesses dont un examen plus approfondi est nécessaire dans l'intérêt même de la cause.

Nous avons énuméré plus haut, sommairement, les côtés faibles du mouvement. Nous avons fait allusion, également, à certaines défaillances personnelles de Makhno.

Pierre Archinov, pour sa part, consacre au même sujet quelques lignes, ça et là.

Nous sommes d'avis que ces indications sommaires ne suffisent pas. Il est nécessaire d'insister sur certains points.

En examinant de prés le mouvement makhnoviste, il faut y distinguer trois catégories de défauts :

En premier lieu viennent ceux d'ordre général. Ils ne dépendaient pas de la volonté des participants et n'étaient imputables à personne. Ce furent surtout : la nécessité quasi perpétuelle de se battre et de changer de région, sans pouvoir se fixer nulle part ni, par conséquent, se consacrer à un travail positif suivi; l'existence nécessaire d'une armée qui, fatalement, devenait de plus en plus professionnelle et permanente; le manque, au sein de l'insurrection, d'un mouvement ouvrier vigoureux et organisé qui l'eût appuyé; l'insuffisance des forces intellectuelles au service du mouvement.

En second lieu viennent certains défauts d'ordre individuel, mais dont on ne peut faire grief à personne: le manque d'instruction, l'insuffisance de connaissances théoriques et historiques - donc, fatalement, de larges vues d'ensemble - chez les animateurs du mouvement. Ajoutons à cela l'attitude trop confiante des makhnovistes à l'égard de l'État communiste et de ses procédés.

En dernier lieu viennent les défaillances tout à fait personnelles de Makhno et ses amis immédiats. Celles-ci sont parfaitement reprochables. Elles pouvaient être évitées.

Quant aux deux premières catégories, il ne serait pas d'une grande utilité de nous étendre sur elles après tout ce qui a déjà été dit.

Il y existe, cependant, un point qui doit retenir l'attention: c'est la longue existence d'une armée.

Toute armée, quelle qu'elle soit, est un mal. Même une armée libre et populaire, composée de volontaires et consacrée à la défense d'une noble tâche, est un danger. Devenue permanente, elle se détache fatalement du peuple et du travail; elle perd le goût et l'habitude d'une vie saine et laborieuse; petit à petit, imperceptiblement - et c'est d'autant plus dangereux - elle devient un ramassis de désœuvrés qui acquièrent des penchants antisociaux, autoritaires, "dictatoriaux"; elle prend goût à employer la violence, à faire valoir la force brutale, et ce dans des cas où un recours à de tels moyens est contraire à la tâche même qu'elle se flatte de défendre.

Ces défauts se développent surtout chez les chefs. Mais la masse des combattants est de plus en plus disposée à les suivre, presque inconsciemment, même quand ils n'ont pas raison.

C'est ainsi que, en fin de compte, toute armée devenue permanente tend à devenir un instrument d'injustice et d'oppression. Elle finit par oublier son rôle primitif et par se considérer comme une "valeur en soi".

Il faut vraiment que - même dans une ambiance exceptionnellement saine et favorable - les animateurs et les chefs militaires d'un mouvement possèdent des qualités individuelles - spirituelles et morales - extrêmement élevées, au-delà de toute épreuve, de toute tentation, pour qu'on réussisse à éviter ces maux, ces égarements, ces écueils, ces dangers.

Makhno et les autres animateurs et organisateurs du mouvement et de l'Armée insurrectionnelle possédaient-ils ces qualités ? Surent-ils s'élever au-dessus de tout relâchement, de toute déchéance ? Surent-ils épargner à l'armée et au mouvement le spectacle de la "faillite des chefs" ?

Nous regrettons de devoir constater que les qualités morales de Makhno lui-même et de beaucoup de ses amis et collaborateurs ne furent pas entièrement à la hauteur de la tâche.

Lors de mon séjour à l'armée, j'ai souvent entendu dire que certains commandants - on parlait surtout de Kourilenko - étaient moralement plus désignés que Makhno pour animer et guider le mouvement dans son ensemble. On y ajoutait parfois que, même quant aux qualités militaires, Kourilenko - par exemple - ne le cédait en rien à Makhno et le dépassait certainement par la largeur de ses vues. Quand je demandais pourquoi, dans ce cas, Makhno restait à sa place, on me répondait que, pour certains traits de son caractère, Makhno était plus aimé, plus estimé par la masse; qu'on le connaissait mieux, qu'on s'était depuis longtemps familiarisé avec lui, qu'il jouissait d'une confiance absolue, ce qui était très important pour le mouvement; qu'il était plus "simple", plus "copain", plus "paysan", plus "audacieux", etc. (Je n'ai pas connu Kourilenko et n'ai pu me faire aucune opinion personnelle sur lui.)

De toutes façons, Makhno et plusieurs de ses amis manquèrent à certains devoirs moraux qu'à leur poste ils auraient dû remplir sans la moindre défaillance.

C'est là que nous touchons aux faiblesses irréelles du mouvement et aux défauts personnels de ses animateurs, faiblesses et défauts dont les manifestations donnèrent aux assertions des bolcheviks un semblant de véracité; faiblesses et défauts qui nuisirent beaucoup au mouvement lui-même et à sa renommée.

Il ne faut pas se créer des illusions. Il serait insensé de se représenter un mouvement makhnoviste exempt de tout péché, s'épanouissant uniquement dans la lumière et l'héroïsme et ses animateurs planant au-dessus de toute défaillance, de tout reproche.

La "Makhnovtchina" fut réalisée et menée par des hommes. Comme toute œuvre humaine, elle eut non seulement ses lumières, mais aussi ses ombres. Il est indispensable de nous pencher sur celles-ci, aussi bien pour satisfaire notre souci d'impartialité et de vérité que, surtout, pour tâcher de mieux comprendre l'ensemble et d'en tirer des avertissements et des déductions utiles.

Citons d'abord, Pierre Archinov:

La personnalité de Makhno dit-il (p. 361) comporte beaucoup de traits d'un homme supérieur: esprit, volonté, hardiesse, énergie, activité. Ces traits réunis lui donnent un aspect imposant et le rendent remarquable, même parmi les révolutionnaires.

Cependant, Makhno manquait de connaissances théoriques, de savoir politique et historique. C'est pourquoi il lui arrivait souvent de ne pouvoir faire les généralisations et les déductions révolutionnaires qui s'imposaient, ou simplement de ne pas s'apercevoir de leur nécessité.

Le vaste mouvement de l'insurrection révolutionnaire exigeait impérieusement que de nouvelles formules sociales et révolutionnaires, adéquates à son essence, fussent trouvées. Par suite de son manque d'instruction théorique, Makhno ne suffisait pas toujours à cette tâche. Étant donnée la position qu'il occupait au centre de l'insurrection révolutionnaire, ce défaut se répercutait sur le mouvement.

Nous sommes d'avis que si Makhno avait possédé des connaissances plus étendues dans le domaine de l'histoire et des sciences politiques et sociales, l'insurrection révolutionnaire aurait eu à enregistrer, au lieu de certaines défaites, une série de victoires qui auraient joué un rôle énorme - peut-être même décisif - dans le développement de la Révolution russe.

C'est très juste. Mais ce n'est pas tout.

En outre - continue Pierre Archinov - Makhno possédait un trait de caractère qui diminuait, parfois, ses qualités dominantes: de temps à autre, une certaine insouciance s'emparait de lui. Cet homme, plein d'énergie et de volonté, faisait parfois preuve, aux moments d'une gravité exceptionnelle et en face de nécessitées tout aussi exceptionnelles, d'une légèreté déplacée et ne témoignait pas de la perspicacité profonde exigée par le sérieux de la situation.

Ainsi, par exemple, les résultats de la victoire remportée en automne 1919 par les makhnovistes sur la contre-révolution de Denikine ne furent ni mis suffisamment à profit, ni développés jusqu'aux proportions d'une insurrection panukrainienne, bien que le moment fût particulièrement favorable à cette tâche. La raison en fut, entre autres, un certain enivrement de la victoire ainsi qu'une forte dose d'un sentiment de sécurité - erroné - et d'insouciance: les guides de l'insurrection, Makhno en tête, s'installèrent dans la région libérée sans prendre suffisamment garde au danger blanc, qui persistait, ni au bolchevisme qui venait du Nord.

C'est tout à fait exact. mais ce n'est pas encore tout.

Nous avons le devoir de compléter Archinov quant à cette "insouciance" à laquelle il fait à peine allusion. Car, d'une part, cette insouciance était, très souvent, la conséquence d'une autre faiblesse et, d'autre part, ces faillites morales acculaient Makhno, fréquemment, à une véritable déchéance dont le mouvement se ressentait incontestablement.

Le paradoxal du caractère de Makhno fut qu'à côté d'une force de volonté et de caractère supérieure, cet homme ne savait point résister à certaines faiblesses et tentations qui l'entraînaient et où il entraînait derrière lui plusieurs amis et collaborateurs. (Parfois, c'étaient ces derniers qui l'en traînaient et alors il ne savait pas s'y opposer résolument.)

Son plus grand défaut fut certainement l'abus de l'alcool. Il s'y habitua peu à peu. A certaines périodes, c'était lamentable.

L'état d'ébriété se manifestait chez lui surtout dans le domaine moral. Physiquement, il ne chancelait pas. Mais, sous l'influence de l'alcool, il devenait méchant, surexcité, injuste, intraitable, violent. Combien de fois - lors de mon séjour à l'armée - je le quittai désespéré, n'ayant pu rien tirer de raisonnable de cet homme à cause de son état anormal, et cela dans des affaires d'une certaine gravité ! Et, à certaines époques, cet état devenait presque... un état "normal" !...

Le second défaut de Makhno et de beaucoup de ses intimes - commandants et autres - fut leur attitude à l'égard des femmes. En état d'ébriété surtout, ces hommes se permettaient des actes inadmissibles - odieux serait souvent le vrai mot - allant jusqu'à des sortes d'orgies auxquelles certaines femmes étaient obligées de participer.

Inutile de dire que ces actes de débauche produisaient un effet démoralisant sur ceux qui en avaient connaissance. La bonne renommée du commandement en souffrait.

Cette inconduite morale entraînait fatalement d'autres excès et abus. Sous l'influence de l'alcool, Makhno devenait irresponsable de ses actes: il perdait le contrôle de lui-même. Alors, c'était le caprice personnel, souvent appuyé par la violence, qui, brusquement, remplaçait le devoir révolutionnaire c'étaient l'arbitraires les incartades absurdes, les coups de tête, les "singeries dictatoriales" d'un chef armé, qui se substituaient étrangement au calme, à la réflexion, à la clairvoyance, à la dignité personnelle, à la maîtrise de soi, au respect d'autrui et de la cause, qualités qui n'auraient jamais dû abandonner un homme comme Makhno.

Le résultat inévitable de ces égarements et aberrations fut un excès du "sentiment guerrier" qui aboutit à la formation d'une sorte de "clique militaire" - ou de "camarilla" - autour de Makhno. Cette clique se permettait parfois de prendre des décisions et de commettre des actes sans tenir compte de l'avis du Conseil ou d'autres institutions. Elle perdait la juste notion des choses. Elle manifestait du mépris vis-à-vis de tout ce qui se trouvait en dehors d'elle-même. Elle se détachait de plus en plus de la masse des combattants et de la population laborieuse.

Pour appuyer mes dires, je citerai un épisode parmi ceux dont je fus, plus d'une fois, témoin.

Un soir, le Conseil s'étant plaint de l'inconduite de certains commandants, Makhno vint en pleine séance. Il était en état d'ébriété, donc surexcité au paroxysme. Il sortit son revolver, le braqua sur l'assistance et, en l'agitant de droite à gauche et de gauche à droite devant les membres de l'assemblée, les injuria grossièrement. Après quoi il sortit, sans vouloir entendre aucune explication.

Même si la plainte s'était mal fondée, le moyen d'y répondre méritait lui-même plus qu'une plainte.

Je pourrais y ajouter d'autres épisodes du même genre.

Gardons-nous, cependant, d'exagérer les ombres, après avoir évité de porter trop haut les lumières.

D'abord, d'après Archinov, "la personnalité de Makhno grandissait et se développait au fur et à mesure que croissait la Révolution. Chaque année il devenait plus profond et plus conscient de sa tâche. En 1921 il avait beaucoup gagné en profondeur, par comparaison aux années 1918-1919".

Ensuite, les actes d'inconduite de Makhno et de certains de ses amis étaient, tout de même, des actes isolés et sporadiques, plus ou moins compensés par tout un ensemble d'exploits hautement méritoires. Il ne faut pas y voir une "ligne de conduite": ce ne furent que des écarts.

Ce qui importe, justement, c'est qu'il ne s'agissait pas là de l'attitude calculée, permanente, rigide - d'un gouvernement qui, s'appuyant régulièrement sur une force coercitive, s'imposerait à jamais et à toute la communauté. Dans l'ambiance générale de liberté et en raison de cette base - un vaste mouvement populaire conscient - le mal ne pouvait être qu'une plaie localisée dont la suppuration ne pouvant empoisonner l'organisme entier.

Et, en effet, une résistance sérieuse se fit rapidement jour contre les déviations de Makhno et de "la clique", aussi bien au sein du groupe même des commandants que dans la masse des insurgés. A plusieurs reprises on tint tête à Makhno et on lui fit carrément sentir la gravité de son inconduite. Il faut dire à son honneur que, généralement, il en convenait et s'efforçait de se perfectionner. "Il ne faut pas oublier - dit avec juste raison P. Archinov - les conditions défavorables dans lesquelles il (Makhno) avait vécu dès son enfance, les défauts du milieu qui l'entourait dès ses premières années : un manque presque complet d'instruction parmi ceux qui l'environnaient et, ensuite, un manque complet d'aide éclairée et d'expérience dans sa lutte sociale et révolutionnaire."

Ce qui fut le point le plus important, c'est l'atmosphère générale du mouvement. En fin de compte, ce n'étaient ni Makhno ni les commandants qui comptaient: c'était la masse. Elle conservait toute son indépendance, toute sa liberté d'opinion et d'action. On peut être sûr que, dans cette ambiance générale d'un mouvement libre, l'activité de la masse eût fini par avoir raison des écarts des "chefs".

Justement, pour que ce frein, cette résistance aux écarts des individus, cette "localisation" du mal soient toujours possibles, la liberté entière d'opinion et d'action des masses laborieuses doit être et rester la conquête la plus importante, la plus absolue et imprescriptible de la Révolution.

Combien de fois, lors de mon séjour en Ukraine, je pus observer face à l'attitude blâmable de certains "chefs", la réaction simple et saine des masses, tant que celles-ci étaient libres ! Et combien de fois je repensai ceci: "ce n'est pas le "chef", ce n'est pas le "commandant", ce n'est pas le révolutionnaire professionnel, ce n'est pas "l'élite" qui comptent dans une véritable Révolution: c'est la masse révolutionnaire. C'est en elle que gît la Vérité... et le Salut. Le rôle de l'animateur, du vrai "chef", du vrai révolutionnaire, de "l'élite", est d'aider la masse et de rester à la hauteur de la tâche" !

Que les révolutionnaires y réfléchissent bien !

Il n'y a donc pas lieu de "gonfler" les faiblesses du mouvement makhnoviste jusqu'aux proportions qu'elles ont prises sous la plume des bolcheviks. Ceux-ci ont sciemment exagéré et défiguré les fautes de quelques-uns dans le but de discréditer le mouvement tout entier. Et, d'ailleurs, les chefs bolchevistes n'avaient qu'à se regarder eux-mêmes.

Mais, incontestablement, certaines de ces fautes et de ces insuffisances ont momentanément affaibli le mouvement.

Qui sait quelle eût été la tournure des événements - malgré tous les obstacles et les difficultés - si ce mouvement avait été guidé, dès le début, d'une façon plus clairvoyante, plus conséquente plus vaste, en peu de mots: plus digne de la tâche ?

Les efforts fournis par les makhnovistes dans leur lutte contre Denikine furent énormes.

L'héroïsme qu'ils y déployèrent durant les derniers mois fit l'admiration de tous. Sur toute l'imposante étendue des régions libérées ils furent les seuls à faire retentir les roulements du tonnerre révolutionnaire et à préparer une fosse à la contre-révolution denikinienne. C'est ainsi que les masses du peuple entendirent les événements, tant dans les villes qu'à la campagne.

Mais cette circonstance même contribua à entretenir parmi beaucoup de makhnovistes la ferme certitude qu'ils étaient désormais garantis contre toute provocation de la part des bolcheviks; que l'Armée Rouge qui - à ce moment-là - descendait du Nord, comprendrait combien les calomnies du parti communiste à l'égard des makhnovistes étaient peu fondées; que cette armée ne prêterait plus l'oreille à une nouvelle supercherie, à une nouvelle provocation; qu'elle ferait, au contraire, cause commune avec les makhnovistes dès qu'elle se trouverait face à face avec eux.

L'optimisme de certains makhnovistes allait jusqu'à croire invraisemblable que le parti communiste osât organiser un nouvel attentat contre le peuple libre, les tendances makhnovistes étant manifestement acquises par les vastes masses du pays.

L'activité militaire et révolutionnaire des makhnovistes allait de pair avec cet état d'esprit. Ils se bornèrent à occuper une partie de la région du Dniepr et du Donetz. Ils ne cherchèrent pas à avancer vers le Nord et à s'y consolider. Ils pensaient que lorsque la rencontre des deux armées serait un fait accompli, la tactique qu'il conviendrait d'adopter se préciserait d'elle-même.

Cet optimisme ne correspondait pas à la situation telle qu'elle se formait en Ukraine. Et c'est pourquoi les résultats obtenus ne furent pas ceux que les makhnovistes espéraient.

(...)

L'anéantissement de la contre-révolution de Denikine constituait certes en automne 1919, l'une des tâches principales de la Makhnovtchina comme, d'ailleurs, de toute la Révolution russe. Cette tâche, les makhnovistes la remplirent jusqu'au bout. Mais elle ne constituait pas toute la mission échue, du fait de la Révolution, aux makhnovistes lors de cette période tragique. Le pays en révolution libéré des troupes de Denikine, exigeait impérieusement une organisation de défense immédiate sur toute son étendue. Sans cette défense, le pays et toutes les possibilités révolutionnaires qui s'ouvraient devant lui après la liquidation de la Dénikintchina risquaient quotidiennement d'être écrasés par les armées étatistes des bolcheviks, qui s'étaient élancées en Ukraine à la poursuite des troupes de Denikine battant en retraite.

(...)

Jamais, en aucun cas, le bolchevisme ne saurait admettre l'existence libre d'un mouvement populaire d'en bas, des masses elles-mêmes, tel que la Makhnovtchina. Quelle que fût l'opinion des masses ouvrières et paysannes, le bolchevisme ne se serait pas gêné, au premier contact avec le mouvement, non seulement pour passer outre, mais encore pour tout faire afin de le garrotter et l'anéantir. C'est pourquoi les makhnovistes, placés au cœur des événements et des mouvements populaires en Ukraine, auraient dû commencer par prendre d'avance toutes les mesures nécessaires pour être garantis contre une pareille éventualité.

(...)

Il est donc incontestable que l'une des tâches historiques, imposées en automne 1919 à la Makhnovtchina par les événements, fut la création d'une armée révolutionnaire d'une puissance suffisante pour permettre au peuple révolutionnaire de défendre sa liberté, non seulement dans une région isolée et limitée, mais sur tout le territoire de l'insurrection Ukrainienne.

Au moment de la lutte acharnée contre Denikine, ce n'eût pas été, assurément tâche aisée; mais elle était historiquement nécessaire et parfaitement réalisable, la majeure partie de l'Ukraine se trouvant en pleine insurrection et penchant vers la Makhnovtchina. Des détachements d'insurgés venaient se joindre aux makhnovistes, arrivant non seulement de la partie méridionale du pays, mais aussi du Nord (comme, par exemple, les troupes de Bibik, qui occupaient Poltava). Certains détachements de l'Armée Rouge arrivaient de la Russie centrale, avides de combattre pour la Révolution Sociale sous les drapeaux de la Makhnovtchina. (Entre autres, les troupes assez nombreuses commandées par Ogarkov, venant du gouvernement d'Orel pour se joindre aux makhnovistes. Elles arrivèrent vers la fin d'octobre à Ekatérinoslaw après avoir eu en route force batailles contre les armées des bolcheviks aussi bien que contre celles de Denikine.)

L'étendard de la Makhnovtchina se dressait spontanément et flottait sur l'Ukraine tout entière. Il n'y avait qu'à prendre les mesures nécessaires pour organiser le tout, pour fondre toutes les nombreuses formes armées - qui se remuaient sur toute l'étendue de l'Ukraine - en une seule et puissante armée populaire révolutionnaire qui aurait monté la garde autour du territoire de la Révolution.

Une telle force, défendant ce territoire en entier, et non pas seulement une région étroite et limitée, aurait servi d'argument le plus persuasif contre les bolcheviks, accoutumés à opérer et à compter avec la force.

Cependant, l'enivrement de la victoire remportée et une certaine dose d'insouciance empêchèrent les makhnovistes de créer en temps opportun une force de ce genre. C'est pourquoi, dès que l'armée bolcheviste fit son entrée en Ukraine, ils se virent dans l'obligation de se retrancher dans la région limitée de Goulaï-Polé. Ce fut une faute de guerre grave: faute dont les bolcheviks ne tardèrent pas à tirer profit et dont les suites retombèrent lourdement sur les makhnovistes et avec eux sur toute la Révolution en Ukraine. - (P. Archinoff, op. cit. pp. 253-259.)

Sans être obligés de nous trouver d'accord avec l'auteur sur tous les points, nous devons convenir avec lui qu'en raison de certaines défaillances graves, des problèmes d'une importance capitale ne furent pas envisages et des tâches impérieuses ne furent pas remplies.

Prêt à clore ce dernier chapitre - que je considère comme le plus important et le plus suggestif - je veux adresser quelques paroles à ceux qui, par leurs dispositions, par leur situation ou pour d'autres raisons, envisagent dès à présent la tâche de concourir à l'organisation d'un mouvement populaire dans sa période initiale, de l'animer, de l'aider .

Qu'ils ne se bornent pas à une simple lecture de cette épopée des masses ukrainiennes ! Qu'ils réfléchissent longuement. Qu'ils réfléchissent surtout aux faiblesses et aux erreurs de cette Révolution populaire : ils ne manqueront pas d'y puiser des enseignements à retenir.

La tâche sera ardue. Parmi d'autres problèmes à résoudre dès à présent, parmi d'autres difficultés à surmonter et à éliminer autant que possible à l'avance, il leur faudra envisager - éventuellement - le moyen de réconcilier la nécessité de défendre la vraie Révolution à l'aide d'une force armée avec celle d'éviter les maux qu'une force armée engendre.

Oui, qu'ils y réfléchissent bien et qu'ils s'efforcent d'établir à cet effet, dès à présent, certains principes fondamentaux de leur future action !

Le temps presse. Leurs conclusions pourront leur être utiles plus vite qu'ils ne le pensent.

Chapitre VIII

Testament de la Makhnovtchina aux travailleurs du monde

Terminons par ces quelques paroles de Pierre Archinov, dans la Conclusion de son livre, paroles auxquelles nous nous associons pleinement:

L'histoire qui vient d'être narrée est loin de donner une image du mouvement dans toute sa grandeur. Nous n'avons retracé - et encore fort sommairement - que l'histoire d'un seul courant de ce mouvement, le plus important il est vrai, sorti de la région de Goulaï-Pole. Mais ce courant ne formait qu'une partie d'un vaste ensemble.

(...)

Si nous avions pu suivre lé courant de toutes les ramifications de la Makhnovtchina à travers toute l'Ukraine; si nous avions pu retracer l'histoire de chacune d'elles; les relier ensuite en un seul faisceau et les éclairer d'une lumière commune et égale, nous aurions obtenu un tableau grandiose d'un peuple de plusieurs millions d'hommes en révolution; peuple luttant, sous l'étendard de la Makhnovtchina, pour les idées fondamentales de la véritable Révolution Sociale: la vraie liberté et la vraie égalité.

Nous espérons qu'une histoire plus détaillée et plus complète du mouvement makhnoviste remplira cette tâche un jour...

La Makhnovtchina est universelle et immortelle.

(...)

Là où les masses laborieuses ne se laisseront pas subjuguer, là où elles cultiveront l'amour de l'indépendance, là où elles concentreront et fixeront leur esprit et leur volonté de classe, elles créeront toujours leurs propres mouvements sociaux historiques, elles agiront selon leur propre entendement. C'est ce qui constitue la véritable essence de ta Makhnovtchina.

La tragédie sanglante des paysans et des ouvriers russes ne saurait passer sans laisser des traces. Plus que toute autre chose, la pratique du socialisme en Russie a démontré que les classes laborieuses n'ont pas d'amis, qu'elles n'ont que des ennemis qui cherchent à s'emparer des fruits de leur travail. Le socialisme étatiste a démontré pleinement qu'il se range, lui aussi, au nombre de leurs ennemis. Cette idée s'implantera de plus en plus fermement, d'année en année, dans la conscience des masses du peuple.

Prolétaires du monde entier, descendez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, créez-la vous-mêmes ! Vous ne la trouverez nulle part ailleurs.

Tel est le mot d'ordre légué par la Makhnovtchina russe aux travailleurs du monde.

FIN

Voline


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